Philosophes.org

Sponsorisé par ToolPilot.app, 300+ outils gratuits

Structure
  1. Le faux procès du grand remplacement
  2. Des machines qui disent ce que vous voulez entendre
  3. L’ami qui ne déçoit jamais
  4. Le zombie du passage piéton
  5. De l’importance des aléas
  6. Le phénomène des applications de rencontre
  7. Lever les yeux
Philosophes.org
zombie crossing a street
  • Questions actuelles

Les humains seront-ils encore aimés ?

  • 02/06/2026
  • 7 minutes de lecture
Total
0
Shares
0
0
0

Ils traversent au passage piéton, et parfois en-dehors, sans lever les yeux, le pouce sur l’écran du smartphone, le corps marchant en pilote automatique. Pour eux, le monde extérieur n’existe plus. Cette scène de zombies urbains devenue banale évoque une certaine forme d’isolement presque schizophrénique. Et elle illustre la grande question que pose l’irruption massive de l’intelligence artificielle. Cette question, ce n’est pas de savoir si l’IA va vous rendre inutile au travail, mais de savoir si nouss aurons encore nous tourner les uns vers les autres. Quand la machine devient l’interlocuteur le plus disponible, le plus patient et le plus flatteur, qu’advient-t-il de la différence aux autres ?

Le faux procès du grand remplacement

Commençons par faire disparaître un épouvantail. L’IA va-t-elle réellement tous nous remplacer au travail ? Les institutions qui scrutent la question répondent toutes à peu près la même chose, et ce n’est pas un scénario d’extinction. Selon l’OCDE, seulement 27 % des emplois reposent sur des tâches fortement automatisables. Même ces tâches ne sont pas nécessairement vouées à disparaître, et la plupart des métiers seront transformés plutôt que supprimés. Le FMI, de son côté, estime qu’en moyenne près de 40 % des emplois dans le monde sont exposés à l’IA, une proportion qui grimpe à 60 % dans les économies avancées. Mais exposition ne signifie pas forcément remplacement, puisque l’IA peut se traduire par une variété de scénarios, de doper la productivité à détruire le poste.

D’ailleurs, l’histoire des révolutions techniques l’a montré : le métier à tisser, l’ordinateur, le tableur n’ont pas forcément supprimé les emplois dans les usines et les bureaux, ils les ont avant tout reconfigurés. La menace la plus profonde de l’IA ne se joue donc pas sur le terrain du travail, mais elle concerne un territoire bien plus intime, celui de nos liens avec les autres.

Des machines qui disent ce que vous voulez entendre

Pendant qu’on débat des emplois et de leur incertain futur, une autre révolution s’est faite presque en silence. Cette révolution c’est celle des compagnons artificiels. Replika, Character.ai, Nomi, Xiaoice, sans oublier les nouveaux venus dotés d’une voix de synthèse… Ces applications ne prétendent pas rédiger vos courriels ou améliorer votre liste de tâches. Elles sont là pour vous tenir compagnie. Le succès est massif. Replika aurait dépassé les 25 millions d’utilisateurs selon une estimation reprise par Maples et ses coauteurs en 2024 ; Character.ai en revendiquait plus de 20 millions en janvier 2024, d’après les données rassemblées par le MIT Media Lab. En 2024, toujours selon une synthèse de la Brookings Institution, les utilisateurs de Character.ai passaient en moyenne 93 minutes par jour à converser avec leurs amis artificiels. C’est plus long que ce que bien des couples se consacrent vraiment l’un à l’autre dans une journée.

Pourquoi un tel attachement ? Tout simplement parce que ces compagnons offrent exactement ce que les humains ne peuvent pas donner : disponibilité totale, absence de jugement et patience infinie. Jamais fatigués, jamais distraits, jamais contrariés, ils nous renvoient en toutes circonstances une image qui cadre avec nous-mêmes. Leur principe, en somme, c’est de dire exactement ce qu’on a envie d’entendre.

L’ami qui ne déçoit jamais

Et c’est précisément là que le bât blesse. La sociologue du MIT Sherry Turkle observe depuis trente ans nos relations aux machines, et son diagnostic, formulé dans Alone Together (2011) puis dans Reclaiming Conversation (2015), tient en une formule : nous avons sacrifié la conversation véritable à la simple connexion. Une relation humaine vaut justement par ce qu’elle a de coûteux, par la friction qu’elle occasionne. Une véritable relation est faite de malentendus, de moments d’ennui et de rejet, d’un autre qui résiste et ne se plie pas à nos désirs. Or c’est précisément cette résistance qui nous apprend l’altérité. L’autre est différent de nous…

Que devient cet apprentissage face à un interlocuteur conçu pour ne jamais nous heurter ?

Le risque n’est pas tant que la machine nous mente et nous fasse sortir de la réalité. Le risque, c’est qu’elle nous habitue à une version trop facile et pour tout dire irréelle du lien à l’autre. Un ami qui acquiesce toujours n’est plus un ami, c’est un miroir parfait. Un compagnon qui acquiesce n’est pas un compagnon, c’est une ombre qui fait les mêmes mouvements que nous. Or l’amitié comme l’amour, et même les relations moins proches comme celle d’un collègue agaçant mais nécessaire, supposent de composer avec une volonté qui n’est pas la nôtre. Avec la différence qui constitue l’Autre. Mais à force de fréquenter des compagnons sans aspérité, ne risquons-nous pas de désapprendre le grain rugueux du vrai contact à l’autre ?

Le zombie du passage piéton

Revenons à notre piéton du début. Il n’a pas été remplacé par son smartphone ; il est simplement absent au monde. Et tout particulièremenbt absent au trottoir, aux passants, au feu qui passe au vert et aux véhicules qui démarrent en trombe. Les chiffres de cette absence-là sont effarants : plus de 40 % des piétons utiliseraient leur téléphone en marchant, selon une revue systématique publiée dans le Journal of Safety Research en 2023. La proportion atteint 53 % en Chine d’après une étude de Hou et ses collègues. Les impacts sont parfois sévères. Aux États-Unis, selon les données des Centers for Disease Control and Prevention publiées en 2021, le nombre de piétons tués sur les routes a atteint 7 005 en 2020, le taux de mortalité ajusté ayant bondi de 37 % sur la décennie écoulée.

Il existe même un nouveau mot pour qualifier ces passagers distraits de la chaussée : ce sont des smombies, contraction de smartphone et de zombie. Problème, le phénomène déborde largement du trottoir, et les psychologues ont même fini par donner un nom à un geste devenu commun, celui de délaisser au beau milieu d’une phrase l’interlocuteur humain pour la lueur de l’écran : le phubbing. Un geste qui montre le vrai risque que présente l’IA en ubiquité. Non pas une humanité débranchée et supplantée par les robots, comme le voudraient les scénarios de science-fiction à la Matrix, mais une humanité présente de corps mais absente d’esprit, comme le piéton qui traverse pendant que son esprit est ailleurs.

De l’importance des aléas

Faut-il pour autant diaboliser la machine ? Ce serait commode. Pourtant, les compagnons artificiels adressent un problème réel; celui de la solitude. Une étude de Maples et coauteurs publiée dans le Mental Health Research début 2024, portant sur 1 006 étudiants utilisateurs de Replika, a montré que ces usagers se sentaient nettement plus seuls que la moyenne, 90 % déclarant éprouver un sentiment de solitude contre 53 % au niveau national, tandis qu’une fraction d’entre eux disait avoir renoncé à un projet suicidaire grâce à l’application. Le chercheur de Harvard Julian De Freitas, dans un document de 2024, trouve lui aussi un effet de réduction de la solitude à court terme.

Mais ces résultats reposent largement sur des déclarations d’usagers déjà acquis au système. Les chercheurs eux-mêmes notent une ressemblance avec l’addiction, où les plus gros consommateurs rapportent les plus forts bénéfices ressentis. Le compagnon qui soulage la solitude d’un soir ne peut-il pas, à la longue, se désaccoutumer de l’effort qu’exige le lien réel ? La ligne de partage est ténue : l’outil qui vient apporter du réconfort à une personne isolée, à une personne âgée, à un anxieux social n’est pas destiné à se substituer à toute relation. Tout tient au dosage, et à la conscience qu’on en a.

Le phénomène des applications de rencontre

Le phénomène a déjà été largement étudié sur un autre modèle, celui des applications de rencontre sur lesquelles il est demander de « swiper » d’un côté ou de l’autre pour accepter ou refuser un ou une partenaire éventuel. Avec le temps, certains utilisateurs deviennent addicts du système et deviennent des « swipers » fanatiques : le geste devient plus important que le but. Un article de Thomas Germain de la BBC (mai 2026) décrit le problème avec acuité avec l’histoire de Fernanda : « Très vite, elle s’est retrouvée à jongler entre plusieurs conversations, à consulter son téléphone de manière obsessionnelle, écrasée par la pression constante de devoir être drôle et intéressante. « C’est tout simplement accablant », confie Fernanda. « Il y a cette pression invisible. Ça commence à nuire à tes vraies amitiés, à ton travail. » L’algorithme l’inondait de profils, mais rien ne fonctionnait. Fernanda ne pouvait s’empêcher de se demander ce que cela révélait d’elle. Elle se sentait plus seule qu’elle ne l’avait été au cours de ses deux années de célibat. »

Des études établissent un lien entre les applications de rencontre et une augmentation des taux de dépression, d’anxiété et de solitude, ces effets étant particulièrement marqués chez les personnes qui connaissaient déjà des difficultés auparavant. L’IA pourrait-elle changer la donne ? Dans un article du Guardian joliment intitulé « les applications de rencontre qui n’ont pas su nous offrir les joies du sexe et de l’amour proposent désormais l’IA comme Cupidon. Non merci », Tatum Hunter écrit que « à force de faire défiler sans fin les profils, toute une génération de célibataires est aujourd’hui en burn out. Mais soyons réalistes : les assistants de rencontre et les conversations assistées par l’IA ne pourront jamais reproduire les aléas d’une véritable histoire d’amour. »

Lever les yeux

Comment échapper, alors, au sort du zombie ? Sûrement pas en brisant nos écrans ni en boudant l’IA. La parade tient plutôt en un geste minuscule et difficile, celui que notre piéton a oublié : lever les yeux de son écran. Réapprendre le silence partagé qu’aucune notification ne vient troubler, la conversation qui ralentit puis repart, l’ami qui ose nous contredire. Turkle, qui se défend d’être l’ennemie de la technologie, ne prêche pas le retour à l’époque des bougies et des bouliers ; elle plaide pour qu’on instaure des moments sans machine. Le repas, la chambre à coucher, la marche (surtout sur passage piéton). L’auteur de ces lignes ayant du poids à perdre, s’est vu recommander par une nutritionniste de manger « sans smartphone », c’est souligné en rouge sur l’ordonnance.
Bref, la technique seule ne nous transformera pas en zombies, c’est nous-mêmes qui le feront par notre propre renoncement, jour après jour, à l’effort parfois ingrat que réclament les autres. Un effort qu’aucune mise à jour ne corrigera à notre place.

Total
0
Shares
Share 0
Tweet 0
Share 0
Sujets liés
  • Conscience
  • Liberté
  • Sagesse
Article précédent
Crâne, livre, sablier, roses, mystère
  • Philosophies

L’esprit face au vide : anatomie de l’incertitude existentielle

  • 17/05/2026
Lire l'article
Vous devriez également aimer
N/A.
Lire l'article
  • Questions actuelles

Éloge de la lenteur : retrouver l’équilibre malgré la technologie

  • Philosophes.org
  • 13/01/2026
immigration
Lire l'article
  • Questions actuelles

Migrations et transformations culturelles en perspective

  • Philosophes.org
  • 08/12/2025
identite
Lire l'article
  • Questions actuelles

Identité collective et changement culturel

  • Philosophes.org
  • 08/12/2025
france
Lire l'article
  • Questions actuelles

L’identité française face à l’immigration : une controverse

  • Philosophes.org
  • 07/12/2025
iA asservissement
Lire l'article
  • Questions actuelles

L’IA, serviteur ou souverain ?

  • Philosophes.org
  • 12/11/2025
image fictive représentant le vol des bijoux du louvre
Lire l'article
  • Questions actuelles

Le vol du Louvre : la transgression, dernier espace de liberté?

  • Philosophes.org
  • 21/10/2025
Image fictive et imaginaire de Hans Jonas, philosophe de la responsabilité - cette représentation ne correspond pas au philosophe réel
Lire l'article
  • Biographies
  • Questions actuelles

Hans Jonas (1903–1993) : Philosophe de la responsabilité face à la technique

  • Philosophes.org
  • 19/10/2025
ai girlfriend
Lire l'article
  • Questions actuelles

IA : L’amour artificiel peut-il être authentique?

  • Philosophes.org
  • 06/10/2025

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Philosophes.Org
  • A quoi sert le site Philosophes.org ?
  • Politique de confidentialité
  • Conditions d’utilisation
  • Qui sommes-nous ?
  • Contact
  • FAQ – Questions fréquentes
  • Disciplines d’intérêt
  • Transparence éditoriale
  • Newsletter
La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

Input your search keywords and press Enter.