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Structure
  1. Deux visions de la philosophie
  2. Qu’est-ce que le « style Camus »?
  3. Que pense vraiment Camus?
  4. Pourquoi Sartre détestait-il Camus?
  5. Camus a-t-il encore quelque chose à nous dire?
  6. Un enterrement raté
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  • Philosophies contemporaines

Camus était-il vraiment un philosophe pour classes terminales ?

  • 24/01/2026
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En 1952, Sartre assassine publiquement son ancien ami : penseur superficiel, écrivain médiocre, bourgeois déguisé. Soixante-dix ans plus tard, qui lit encore Sartre ? Et qui relit Camus ?

Août 1952. Dans Les Temps modernes, Jean-Paul Sartre publie une lettre ouverte à Albert Camus. Dix-sept pages d’une violence froide. « Vous êtes devenu la proie d’une morne démesure qui masque vos difficultés intérieures. » Le verdict est tombé : Camus serait un philosophe amateur, un moraliste confortable, un styliste creux. La rupture est consommée. Elle ne sera jamais réparée.

Cette exécution publique a façonné durablement l’image de Camus. Philosophe pour lycéens,, humaniste tiède, pied-noir aveugle à la décolonisation. Écrivain qui « écrit bien », ce qui, dans la bouche de Sartre, sonnait comme une insulte. Mais cette légende négative résiste-t-elle à l’examen ?

Deux visions de la philosophie

La querelle Sartre-Camus dépasse l’anecdote littéraire. Elle met en jeu deux visions de la philosophie, de l’engagement et de l’écriture. Comprendre pourquoi Sartre attaquait Camus, c’est comprendre ce que Camus défendait réellement et pourquoi sa pensée, souvent caricaturée, mérite d’être relue avec attention.

Le style de Camus, sa philosophie de l’absurde et de la révolte, les raisons profondes du conflit avec Sartre, et la pertinence actuelle d’une œuvre qu’on a trop vite rangée au rayon des classiques scolaires, autant de facettes d’un sujet plus complexe qu’il n’y paraît.

En 2 minutes

  • Sartre reprochait à Camus son refus de l’engagement révolutionnaire et sa critique du communisme soviétique.
  • Le style de Camus — sobre, tendu, sensuel — s’oppose délibérément à la prose théorique de l’existentialisme.
  • L’absurde chez Camus n’est pas une conclusion mais un point de départ : il débouche sur la révolte et la solidarité.
  • La querelle de 1952 masque un désaccord philosophique fondamental sur la violence et les fins politiques.
  • Loin du « philosophe pour terminales », Camus développe une éthique de la mesure qui dialogue avec Nietzsche, les Grecs et la pensée méditerranéenne.

Qu’est-ce que le « style Camus »?

On a souvent reproché à Camus d’écrire « trop bien ». L’accusation mérite qu’on s’y arrête. Car le style de Camus n’est pas un ornement : c’est une philosophie en acte. Le style camusien est effectivement très différent de celui de Sartre, qui confine parfois à l’érudition pour l’érudition : certaines pages de Sartre exigent une concentration sans failles pour arriver à en comprendre la pensée. Même la critique sartrienne contre Camus manque de clarté : que signifie l’oxymore « morne démesure » ? Sartre accuse en réalité Camus d’une contradiction : se draper dans de grands principes moraux (la démesure) tout en étant fade et conformiste. En résumé : « Vous vous prenez pour un prophète, mais vous êtes un donneur de leçons assommant. »

Pourtant l’écriture de Camus est loin d’être assommante, contrairement à celle de Sartre. Prenons la première phrase de L’Étranger : « Aujourd’hui, maman est morte. » Sujet, verbe, complément. Aucun adverbe. Aucune émotion affichée. Cette sécheresse, si elle est un effet de style, n’est pas un effet de mode. Elle traduit une position métaphysique : le monde ne nous doit aucune explication. Le style « blanc » de Camus — que Roland Barthes analysera dans Le Degré zéro de l’écriture — refuse le pathos et la surcharge. Il fait confiance au lecteur.

Mais réduire Camus à cette neutralité philosophique serait une erreur. Ses essais, ses carnets, ses descriptions de paysages algériens révèlent une prose lyrique, souvent considérée comme sensuelle tant elle est gorgée de lumière. « Il y a dans la lumière de ce pays quelque chose qui rend les choses visibles jusqu’à l’insoutenable », écrit-il dans Noces. Ce n’est pas de la « belle écriture » : c’est une phénoménologie du sensible, une attention au monde qui précède toute abstraction.

Le reproche d’écrire « mal » venait sans doute d’un malentendu. Sartre et les existentialistes privilégiaient une prose conceptuelle, démonstrative, parfois (fréquemment ?) pesante. Camus faisait le choix inverse : partir du concret, de la sensation, du corps, non par facilité, mais par choix.


Que pense vraiment Camus?

La vulgate scolaire résume souvent Camus à deux mots : absurde et révolte. C’est même le titre de la biographie que nous lui avons consacré. C’est exact, mais en réalité c’est incomplet car ces notions s’articulent dans un système plus cohérent qu’on ne le dit.

L’absurde, d’abord. Dans Le Mythe de Sisyphe (1942), Camus le définit comme la confrontation entre l’appel humain au sens et le silence déraisonnable du monde. L’absurde n’est ni dans l’homme seul, ni dans le monde seul : il naît de leur rencontre, dans ce qui constitue une sorte de divorce irrémédiable. Face à ce constat, trois réponses possibles : le suicide, le saut religieux (fuir dans la foi), ou l’acceptation lucide. Camus choisit la troisième voie. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » dit-il, non par optimisme béat, mais parce que la conscience de l’absurde peut devenir une libération.

La révolte, ensuite. L’Homme révolté (1951) prolonge et dépasse Le Mythe de Sisyphe. Si l’absurde était individuel, la révolte est collective. « Je me révolte, donc nous sommes. » La révolte authentique refuse l’injustice tout en refusant de devenir elle-même injuste. Elle pose des limites. C’est ici que Camus s’oppose frontalement au marxisme révolutionnaire : il refuse que la fin justifie les moyens, que l’histoire absolve les crimes commis en son nom.

Notions clés

  • Absurde : sentiment né de la confrontation entre le besoin humain de sens et l’indifférence du monde.
  • Révolte : refus de l’injustice qui affirme une valeur commune à tous les hommes, sans basculer dans la violence totale.
  • Mesure : limite que la révolte authentique s’impose à elle-même pour ne pas devenir tyrannie.
  • Pensée de midi : vision méditerranéenne opposée aux « idéologies du Nord », valorisant l’équilibre contre les absolus.

Pourquoi Sartre détestait-il Camus?

La rupture de 1952 n’était pas une simple querelle d’ego. Elle reposait sur un désaccord philosophique et politique irréductible.

Sartre, à cette époque, se rapprochait du Parti communiste français. Il défendait l’idée que l’intellectuel devait s’engager aux côtés des forces révolutionnaires, même imparfaites. Les camps soviétiques ? Regrettables, mais secondaires face à la lutte des classes. La violence révolutionnaire ? Nécessaire pour accoucher d’un monde meilleur.

Camus refusait cette logique. L’Homme révolté critiquait explicitement le marxisme-léninisme, le « terrorisme d’État », la justification des crimes par l’Histoire. Pour Sartre, c’était une trahison. Pire : une position de « belle âme » bourgeoise, confortable, qui refusait de se « salir les mains » comme aimait à le dire le philosophe germanopratin.

L’attaque de Sartre visait aussi le style de pensée. Camus n’était pas agrégé de philosophie, il n’avait pas fait la rue d’Ulm. Il n’avait pas lu Hegel dans le texte. Sa culture était plus littéraire, méditerranéenne, nourrie des Grecs et de Nietzsche plus que de dialectique allemande. Pour Sartre, cela signifiait un manque de rigueur. Pour Camus, c’était une autre tradition — celle que l’on pourrait qualifier de la sagesse tragique qui accepte que certains conflits sont insolubles, que l’existence comporte une part irréductible de contradiction et de souffrance et qui vise un art de vivre lucide face à la finitude. L’approche de Sartre, elle, est héritée de Hegel et Marx, elle ambitionne une explication totale de l’histoire et de la société, estimant que les contradictions peuvent être dépassées par la dialectique, et elle débouche sur un projet politique : transformer le monde selon un schéma rationnel. Aujourd’hui, on donnerait plutôt raison à Camus, et les excès intellectuels de Sartre semblent parfois bien complexes pour bien peu de résultats.

Il faut aussi dire que la question algérienne a envenimé le conflit. Camus, né à Alger, exprime un jour qu’il refuserait de choisir entre sa mère et la justice. Cette formule malheureuse lui a valu d’être taxé de colonialiste. En réalité, il dénonçait la torture, appelait à une fédération, refusait le terrorisme des deux camps. Une position nuancée, donc inaudible dans le climat très manichéen de l’époque, surtout face aux positions farouchement anti-colonialistes du camp Sartrien, position intellectuellement admirable mais souvent excessive dans sa mesure révolutionnaire : les révolutions donnent rarement des sociétés justes.


Camus a-t-il encore quelque chose à nous dire?

L’ironie de l’histoire est cruelle pour Sartre. Ses engagements successifs — compagnonnage communiste, maoïsme tardif — ont mal vieilli. Ses positions sur l’URSS, sur la Chine, sur la violence révolutionnaire apparaissent aujourd’hui comme des errements. Camus, lui, avait vu juste sur les totalitarismes, trop tôt, peut-être.

Le mépris dans lequel Sartre tenait Camus s’exprime d’ailleurs dans la phrase « philosophe pour classes Terminales ». Cette phrase méprise Camus mais elle méprise aussi les jeunes gens qui sont en terminale, comme si on ne pouvait pas pratiquer la philosophie à 18 ans. Cette position intellectualiste nous paraît insupportable, chez Philosophes.org, car nous estimons au contraire que la philosophie ne doit pas être l’affaire de normaliens et d’agrégés et qu’elle peut être exercée par tous et partout. Certes, il est utile d’acquérir une culture philosophique afin de ne pas réinventer la roue et profiter des réflexions de ceux qui nous ont précédés, mais même un enfant de cinq ans peut se poser des questions à caractère philosophique. Sartre jugeait Camus, mais c’était lui qui était coupable d’arrogance intellectuelle. Que Camus soit accessible ne signifie pas qu’il soit superficiel. La clarté était pour lui une exigence éthique : ne pas mystifier, ne pas intimider, ne pas confondre obscurité et profondeur.

Au-delà de ce règlement de comptes posthume, que nous dit Camus aujourd’hui ? Sa pensée de la mesure se révèle très fonctionnelle dans un monde de polarisations dominé par des personnages caricaturaux comme Trump et Poutine. Refuser l’idée que la fin justifie les moyens, maintenir une exigence éthique dans l’engagement politique, ne pas sacrifier le présent à un avenir hypothétique. Ces positions, jugées timorées en 1952, semblent aujourd’hui à la fois lucides et nécessaires.

Camus articule cette position dans deux textes majeurs. Dans Ni victimes ni bourreaux (Combat, novembre 1946), il écrit : « Quelle que soit la fin désirée, si haute et si nécessaire soit-elle, qu’elle veuille consacrer le bonheur des hommes, qu’elle veuille consacrer la justice ou la liberté, le moyen employé pour y parvenir représente un risque si définitif, si disproportionné en grandeur avec les chances de succès, que nous refusons objectivement de le courir. » Et plus loin : « Le moyen, ici, ferait éclater la fin. »

Dans L’Homme révolté (1951), il précise le raisonnement : le marxisme, estime-t-il, « pour une justice lointaine, légitime l’injustice pendant tout le temps de l’histoire ». Le communisme, « au nom de la raison, pour libérer l’homme de l’avenir, l’asservit au présent ». À ses yeux, promettre un paradis futur pour justifier les crimes présents reproduit exactement la structure de la pensée religieuse qu’on prétendait dépasser — un « messianisme » laïcisé. C’est pourquoi Camus conclut : « Quand la fin est absolue, c’est-à-dire, historiquement parlant, quand on la croit certaine, on peut aller jusqu’à sacrifier les autres. Quand elle ne l’est pas, on ne peut sacrifier que soi-même. ». C’est en quelque sorte une opposition entre des idées théoriques et un réalisme pratique.

L’attention au sensible, au corps, à la beauté du monde que propose Camus offre aussi un contrepoint aux philosophies purement conceptuelles et pour tout dire trop absconses. Camus pensait depuis un lieu — l’Algérie, la Méditerranée, et jouait avec la lumière. Cette pensée incarnée, loin d’être une faiblesse, constitue d’ailleurs sa force : elle ne sépare jamais l’abstraction de l’expérience vécue


Un enterrement raté

En août 1952, Sartre était persuadé d’avoir enterré Camus. Soixante-dix ans plus tard, L’Étranger reste l’un des romans les plus lus au monde. Le Mythe de Sisyphe continue d’accompagner ceux qui cherchent un sens à l’absurde. Les ouvrages de Camus sont fréquemment mis en scène au théâtre.

Pour Sartre, il reste au contraire beaucoup d’errements – même sa compagne Simone de Beauvoir est aujourd’hui jugée par le féminisme dont elle était pourtant l’une des pionnières. Sartre et Beauvoir manipulaient une philosophie toute théorique mais leurs actes et la réalité les faisaient mentir. Le communisme s’est effondré, les errements sexuels de Sartre qui séduisait ses étudiantes avec le concours de Beauvoir semblent bien éloignés de la morale camusienne.

Et la question que posait Camus — comment vivre sans céder au nihilisme ni aux idéologies totales — n’a rien perdu de son acuité. Le « philosophe pour classes terminales » avait compris quelque chose que les agrégés avaient manqué : la philosophie ne vaut que si elle aide à vivre la réalité du monde.

Pour aller plus loin on pourra lire avec profit l’ouvrage de Michel Onfray « L’ordre libertaire: La vie philosophique d’Albert Camus » (Poche) : « Pour mettre fin à la légende créée par Sartre, celle d’un Camus « philosophe pour classes terminales », d’un homme de gauche tiède, d’un penseur des petits Blancs pendant la guerre d’Algérie, Michel Onfray nous invite à rencontrer une oeuvre et un destin exceptionnels.Né à Alger, Albert Camus a appris la philosophie tout en découvrant un monde auquel il resterait fidèle, celui des pauvres, des humiliés. Celui de son père, ouvrier agricole mort à la guerre, celui de sa mère, femme de ménage et modèle de vertu : droiture, courage, honneur, modestie. La vie philosophique d’Albert Camus, qui fut hédoniste, libertaire, anarchiste, anticolonialiste et hostile à tous les totalitarismes, illustre pleinement cette morale solaire.« 

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