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Structure
  1. Le paradigme du contrôle perçu : une question de survie psychologique
  2. L’impuissance apprise : quand l’expérience conditionne l’abandon
  3. L’architecture cognitive de la posture victimaire
  4. Stratégies de reconfiguration : du recadrage cognitif à l’action incarnée
  5. Les limites du discours de la responsabilité
  6. Vers une pratique quotidienne : les rituels de repositionnement
  7. La filiation stoïcienne
  8. Le joker du locus de contrôle
  9. Références
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  • Psychologie

Choisir d’être vainqueur ou victime : la psychologie du locus de contrôle

  • 24/01/2026
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Notre regard sur les événements façonne notre capacité d’agir. La psychologie expérimentale démontre que cette orientation mentale, loin d’être figée, peut se transformer par des pratiques précises. Exploration des mécanismes et des leviers concrets du changement.


Le paradigme du contrôle perçu : une question de survie psychologique

La formule anglo-saxonne « Every day you wake up, you choose to be a victor or a victim » (chaque jour, au lever, vous choisissez d’être un un vainqueur ou une victime) circule abondamment dans la littérature du développement personnel.

John Mark Green l’exprime ainsi : la personne qui a une mentalité de victime perçoit sa vie comme contrôlée par des forces extérieures, tandis que celle qui a une mentalité de vainqueur croit au pouvoir des choix internes. De son côté Seth Adam Smith invite à abandonner l’idée d’être toujours la victime des événements passés pour choisir d’être un vainqueur.

Ces formulations, parfois réduites à des slogans motivationnels, reposent tout de même sur des fondements psychologiques robustes qui méritent examen.

Le psychologue américain Julian Rotter a forgé en 1954 le concept de « locus de contrôle » pour désigner la perception qu’un individu a des causes relatives aux événements de sa vie. Ce concept distingue deux orientations fondamentales. Les personnes à locus de contrôle interne attribuent les résultats de leur existence à leurs propres actions, compétences et efforts. Elles considèrent que leur destin dépend largement de leurs choix. Les personnes à locus de contrôle externe, au contraire, attribuent ce qui leur arrive à la chance, au destin, aux circonstances ou aux actions d’autrui. Cette distinction n’est pas binaire mais constitue un continuum sur lequel chaque individu se positionne différemment selon les domaines de sa vie.

Julian Rotter a développé en 1966 une échelle de mesure composée de 23 paires d’affirmations contraignant le répondant à choisir entre une proposition interne et une proposition externe. L’une de ces paires oppose « les malheurs des gens résultent des erreurs qu’ils commettent » (interne) à « beaucoup de choses malheureuses dans la vie des gens sont partiellement dues à la malchance » (externe). Cette échelle, publiée dans Psychological Monographs, a depuis été utilisée dans des milliers d’études.

Les recherches accumulées depuis soixante ans établissent des corrélations significatives entre le locus de contrôle interne et des indicateurs positifs de fonctionnement. Les personnes à orientation interne rapportent un meilleur bien-être subjectif, présentent moins de symptômes dépressifs et anxieux, gèrent plus efficacement le stress et obtiennent de meilleurs résultats scolaires et professionnels.

C’est ainsi qu’une étude de l’Université de Southampton a suivi des enfants de 10 ans jusqu’à l’âge de 30 ans : leur perception de leur libre arbitre à 10 ans prédisait de manière fiable leur état de santé à 30 ans, incluant l’obésité, l’hypertension et la détresse psychologique.

L’impuissance apprise : quand l’expérience conditionne l’abandon

La mentalité de victime trouve une explication mécaniste dans les travaux de Martin Seligman sur l’impuissance apprise (learned helplessness). En 1967, à l’Université de Pennsylvanie, Seligman et son collègue Steven Maier ont conduit une expérience devenue classique. Trois groupes de chiens étaient placés dans des harnais. Le premier groupe était simplement harnaché puis libéré. Le deuxième groupe recevait des chocs électriques aléatoires qu’il pouvait interrompre en appuyant sur un levier. Le troisième groupe, apparié au deuxième, recevait des chocs de même intensité et durée, mais son levier ne fonctionnait pas. Pour ce troisième groupe, les chocs semblaient s’arrêter de manière imprévisible.

Dans la seconde phase de l’expérience, tous les chiens étaient placés dans une navette divisée en deux compartiments par une barrière basse. Un compartiment était électrifié, l’autre non. Les chiens des deux premiers groupes apprirent rapidement à sauter par-dessus la barrière pour échapper aux chocs. Les chiens du troisième groupe, ceux qui avaient précédemment subi des chocs incontrôlables, se couchèrent passivement et gémisaient sans tenter de fuir, même quand l’évasion était manifestement possible. Ils avaient appris à être impuissants.

L’expérience a été répliquée avec des humains dans des conditions analogues. Des étudiants exposés à des bruits désagréables et incontrôlables cessaient ensuite de tenter d’échapper à ces bruits même quand on leur en donnait les moyens, contrairement aux étudiants ayant eu le contrôle dès le départ. Le même schéma émergeait quand on substituait aux bruits des anagrammes insolubles : l’exposition à l’échec incontrôlable sabotait la performance ultérieure sur des tâches parfaitement solubles.

Seligman a identifié trois déficits caractéristiques de l’impuissance apprise. Le déficit motivationnel se manifeste par une réduction des tentatives d’action : pourquoi essayer si rien ne marche ? Le déficit cognitif empêche d’apprendre que les actions peuvent produire des résultats, même quand c’est objectivement le cas. Le déficit émotionnel se traduit par des symptômes dépressifs. Cette triade explique pourquoi certaines personnes, après des expériences répétées d’impuissance, généralisent cette impuissance à des domaines où elles pourraient pourtant agir efficacement.

En 1978, Seligman et ses collaborateurs Lyn Abramson et John Teasdale ont reformulé la théorie en intégrant les styles attributionnels. Les individus diffèrent dans leur manière d’expliquer les événements négatifs selon trois dimensions : interne versus externe (« c’est ma faute » au lieu de « c’est la faute des circonstances »), stable versus instable (« ce sera toujours ainsi » au lieu de « c’est temporaire »), et global versus spécifique (« cela affecte tout » au lieu de « cela ne concerne que ce domaine »). Un style explicatif pessimiste combine des attributions internes, stables et globales pour les événements négatifs : « c’est ma faute, ce sera toujours ainsi, et cela touche tous les aspects de ma vie ». Ce style prédit la vulnérabilité à la dépression et à l’impuissance apprise.

L’architecture cognitive de la posture victimaire

La mentalité de victime désigne un état cognitif et émotionnel dans lequel un individu se perçoit constamment comme victime, même en l’absence de preuves objectives. Manfred Kets de Vries, professeur à l’INSEAD, a analysé ce syndrome de façon détaillée. Les personnes présentant cette mentalité externalisent systématiquement la responsabilité, refusent d’assumer leurs choix et se plaignent de leurs circonstances de vie. Elles considèrent leur famille, leur conjoint ou la société responsables de leur malheur. Elles trouvent constamment de nouvelles excuses pour expliquer leur situation.

Cette posture n’est pas sans bénéfices psychologiques, ce qui explique sa persistance. L’attribution externe protège l’estime de soi : si mes échecs sont dus aux autres ou aux circonstances, mon image de moi-même reste intacte. La plainte attire l’attention et la sollicitude : les cris de détresse permanents mobilisent l’altruisme d’autrui. La misère partagée crée un sentiment de solidarité avec d’autres « victimes ». L’espoir qu’un « chevalier blanc » viendra résoudre les problèmes dispense de l’effort de les affronter soi-même. Ces bénéfices secondaires, souvent inconscients, renforcent le schéma victimaire.

Le problème est que ces bénéfices à court terme s’accompagnent de coûts élevés à long terme. L’externalisation chronique empêche tout apprentissage : si je ne suis jamais responsable, je ne peux rien modifier. Les relations s’épuisent face aux plaintes répétées et à l’absence de changement. Le sentiment de contrôle, composante majeure du bien-être psychologique, s’effrite.

Les recherches montrent que les personnes à locus externe présentent une capacité de gratification différée plus faible, une maîtrise de soi diminuée et une propension accrue à la procrastination.

Une expérience conduite en 1980 par Robert Kleck à Dartmouth illustre la dimension auto-réalisatrice de la mentalité victimaire. Des étudiants devaient passer des entretiens professionnels. Avant l’entretien, on informait certains participants qu’une cicatrice visible avait été peinte sur leur visage par une maquilleuse. En réalité, cette cicatrice était retirée juste avant l’entretien sans que le participant le sache. Les étudiants qui croyaient porter une cicatrice rapportèrent que les intervieweurs les avaient traités différemment, avec jugement et condescendance. Les étudiants sans cette croyance n’exprimèrent rien de tel. La seule croyance d’être stigmatisé avait modifié la perception des interactions et probablement le comportement des participants, créant des différences réelles là où il n’y en avait pas objectivement.

Stratégies de reconfiguration : du recadrage cognitif à l’action incarnée

La bonne nouvelle est que si l’impuissance peut s’apprendre, le sentiment de contrôle peut également s’apprendre. Seligman a montré que les chiens rendus impuissants pouvaient être « guéris » par une seule méthode : les prendre physiquement et déplacer leurs pattes pour reproduire les mouvements de fuite, au moins deux fois, jusqu’à ce qu’ils commencent à sauter par eux-mêmes. Les menaces, récompenses verbales et démonstrations observées restaient sans effet. Seule l’expérience corporelle répétée du succès rompait le conditionnement.

En 1976, les psychologues Ellen Langer et Judith Rodin ont conduit une expérience dans une maison de retraite. Un groupe de résidents recevait de petits choix et responsabilités : choisir quelle soirée cinéma fréquenter, s’occuper d’une plante dans leur chambre. L’autre groupe avait ces décisions prises à leur place par le personnel. Après 18 mois, le groupe ayant exercé des micro-contrôles était plus heureux, plus actif, en meilleure santé et présentait un taux de mortalité significativement inférieur. La simple possibilité de faire des choix, même mineurs, améliorait substantiellement le bien-être.

La thérapie cognitivo-comportementale (TCC), développée par Aaron Beck dans les années 1960, offre un cadre structuré pour modifier les schémas de pensée victimaires. Beck a inversé la conception dominante selon laquelle les émotions causent les pensées : pour lui, ce sont les pensées négatives automatiques qui génèrent les émotions négatives. En identifiant et modifiant ces pensées, on modifie les émotions et les comportements.

Le recadrage cognitif (cognitive reframing) constitue l’outil central de cette approche. Il ne s’agit pas d’une pensée positive naïve, que les thérapeutes considèrent aussi inefficace que la pensée négative excessive. Il s’agit d’examiner systématiquement la validité des interprétations négatives automatiques et de construire des alternatives plus réalistes. Face à une situation difficile, plusieurs questions permettent d’amorcer le changement: Quelles preuves soutiennent mon interprétation ? Quelles preuves la contredisent ? Existe-t-il d’autres manières d’interpréter cette situation ? Quelle serait l’interprétation d’une personne que je respecte ? Qu’est-ce que je dirais à un ami dans cette situation ?

Un exercice plus actionnable consiste à distinguer ce qui relève de mon contrôle et ce qui n’en relève pas. Face à un problème, tracer deux colonnes : d’un côté les éléments sur lesquels je n’ai aucune prise (les décisions des autres, le passé, les événements extérieurs), de l’autre les éléments que je peux influencer (mes réactions, mes efforts, mes choix présents). Cette cartographie simple déplace l’attention vers les zones d’action possibles et réduit la rumination sur l’incontrôlable.

La question « Que puis-je faire dans cette situation ? » transforme la posture. Elle fait passer d’une position passive de victime des circonstances à une position active d’agent pouvant influencer le cours des événements. Même dans des situations objectivement contraintes, identifier une micro-action possible restaure un sentiment de contrôle. Cette question doit être suivie d’action : le simple fait de savoir qu’on peut agir, sans jamais agir, ne suffit pas. C’est l’expérience répétée de l’efficacité personnelle qui reconfigure les attentes.

Les limites du discours de la responsabilité

L’insistance sur le choix d’être « vainqueur » plutôt que « victime » exige des nuances importantes pour éviter deux écueils. Le premier écueil est la culpabilisation des vraies victimes. Des personnes subissent des violences, discriminations ou traumatismes réels dont elles ne sont aucunement responsables. Leur dire qu’elles « choisissent » leur statut de victime ajoute une blessure à la blessure.La distinction entre avoir été victime d’un événement et adopter une identité victimaire chronique est essentielle. Reconnaître un tort subi n’équivaut pas à une mentalité de victime ; refuser systématiquement toute responsabilité dans des domaines où l’on pourrait agir en est une.

Le deuxième écueil à éviter est l’illusion de contrôle total. Les recherches sur le locus de contrôle montrent que l’externalité n’est pas toujours inadaptée. Dans certaines situations, le contrôle est effectivement illusoire, et persister à croire qu’on peut tout maîtriser mène à l’épuisement et à la culpabilité injustifiée. Les traditions philosophiques orientales, notamment le taoïsme et le bouddhisme, enseignent que l’acceptation de ce qui échappe à notre prise constitue une sagesse, non une faiblesse. Le stoïcisme antique distinguait pareillement ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, préconisant d’investir son énergie uniquement dans le premier domaine.

Les différences culturelles compliquent également le tableau. Les recherches montrent que les membres de cultures interdépendantes et traditionnelles présentent souvent un locus de contrôle plus externe. Cette orientation peut refléter une adhésion à des règles sociales et religieuses plutôt qu’un dysfonctionnement individuel. La thérapie cognitivo-comportementale elle-même a dû être adaptée culturellement. Dans les populations d’origine asiatique, par exemple, insister trop vite sur le changement cognitif peut fragmenter l’alliance thérapeutique car les clients viennent d’abord chercher des solutions concrètes à leur situation de vie, non une modification de leur état d’esprit.

Le modèle TAAL (Transformation-Adjusting-Adapting-Leading ), publié en 2025 dans l’International Journal of Environmental Sciences), offre une cartographie utile. Il définit quatre états mentaux qui représentent des niveaux de maturité cognitive et émotionnelle croissants, mais aucun n’est « bon » ou « mauvais » en soi. Un individu peut opérer en mode « leader » au travail et en mode « victime » (au niveau « transformation ») dans ses relations personnelles. Un parent peut diriger efficacement sa famille mais s’effondrer face au stress financier. La mentalité n’est pas un trait figé mais une réponse contextuelle qui peut varier selon les domaines et les moments de vie.

Vers une pratique quotidienne : les rituels de repositionnement

L’idée de « choisir chaque matin » entre victime et vainqueur traduit une vérité psychologique : la répétition quotidienne de micro-pratiques peut, sur la durée, reconfigurer les schémas cognitifs.

Quelques rituels concrets émergent de la littérature. Par rituel, on entend une action que l’on met en place de façon quotidienne.

Le premier rituel consiste identifier chaque matin une action à sa portée. Avant de commencer la journée, on s’attache à nommer une chose précise que l’on peut faire pour améliorer une situation préoccupante. Cette action doit être concrète, réalisable dans la journée, et dépendre de soi. Idéalement, on va assigner un horaire et une façon de faire, de sorte que cela ne reste pas simplement une idée. Puis, évidemment, on va ‘accomplir, ce qui sera facile parce que c’est à notre portée. L’accumulation de ces micro-accomplissements reconstruit progressivement le sentiment d’efficacité personnelle, d’une part, et diminue le caractère insurmontable de certaines tâches.

Exemple : Fred a reçu une lettre de la banque qui lui paraît si menaçante qu’il ne l’ouvre pas. En réalité, il sait très bien ce qu’il doit y avoir dedans : un avertissement sur son découvert, mais la peur le paralyse. La menace épistolaire va rester dans sa tête pendant plusieurs jours, occasionnant du stress, de la sécrétion d’hormone cortisol, un mauvais sommeil et surtout renforçant son sentiment d’incapacité personnelle. Pour Fred, la bonne approche consiste le matin à se dire « je vais tout simplement ouvrir cette lettre et la lire ». Pas besoin d’autre action. C’est si facile à faire qu’il le fait et prend connaissance de la lettre. Comme effectivement la lettre contient une mauvaise nouvelle, il continue à stresser mais différemment : désormais, il connaît la menace exacte, alors qu’avant d’ouvrir l’enveloppe la menace était plus grande encore : non seulement la réalité mais aussi tout ce que son imagination inventait, de plus il a déjà fait un premier pas, ouvrir l’enveloppe. Le lendemain, il prendra comme décision de prendre rendez-vous avec la banque.

Tout cela peut paraître risible à certaines personnes qui sont efficaces, et qui ignorent qu’un grand nombre de leurs concitoyens souffrent d’un locus de contrôle moins opérant. Comment peut-on avoir du mal à ouvrir une enveloppe ? C’est pourtant le cas de milliers de personnes.

Un second rituel est la reformulation chaque plainte en demande ou en action possible. Chaque fois qu’une plainte émerge, par exemple « mon chef ne me respecte pas », « je n’ai jamais de chance je n’arrive pas à trouver de travail », « le livreur ne m’a pas prévenu de l’heure à laquelle il va passer du coup je dois attendre toute la journée », on va l’identifier et s’attacher la convertir en action possible. Par exemple « je vais demander un feedback précis à mon chef », « je vais postuler à trois offres cette semaine » ou « j’appelle la société de livraison pour savoir ou le colis sera déposé si je ne suis pas chez moi ». La plainte est passive, elle est le discours d’une victime qui reçoit les coups du sort. Mais la demande, est une forme d’action, elle est donc « agentive » c’est à dire que la personne devient un agent agissant de sa propre vie. On pourrait prendre l’image d’une enclume et d’un marteau. La victime est une enclume, le marteau est agissant, même si c’est un tout petit marteau ou un simple caillou.

Le troisième rituel à mettre en place consiste à tenir un journal des influences. Noter quotidiennement, de préférence le soir, trois événements survenus au cours de la journée, et identifier, pour chacun, ce qui relevait de soi et ce qui relevait des circonstances.

Exemple : Steven est pris dans les embouteillages sur l’autoroute A6 entre Lyon et Paris. Il reste bloqué dans la voiture pendant 12 heures avec sa compagne et ses enfants. Tout le monde est sur les dents et la famille arrive épuisée dans l’appartement parisien. Mais Steven prend tout de même le temps de remplir son journal. Qu’est-ce qui relevait de lui ? Il aurait pu consulter Bison Futé et voir que c’était un jour rouge, et il aurait pu se douter que ce grand week-end de retour des vacances allait être très chargé et changer d’itinéraire ou d’heure de départ. Qu’est ce qui ne relevait pas de lui ? La série d’accidents qui bloque l’autoroute avec le coup final d’un poids lourd qui se met en travers. Même en cas de trafic intense, il n’y a pas à chaque fois un tel accident. C’était imprévisible : on ne peut pas se dire, à chaque fois qu’on prend l’autoroute, « quel est le risque qu’un poids lourd se mette en travers ». Au lieu de pester contre lui-même, Steven se rend compte qu’il a été la victime infortunée d’un accident statistique. Son sentiment d’impuissance s’estompe : ses capacités personnelles ne sont pas remises en question.

On s’en doute, ces pratiques ne garantissent pas le succès externe. Ce qu’elles garantissent, c’est une modification du rapport interne aux événements. Comme l’ont montré les expériences de Langer et Rodin,ce n’est pas l’ampleur du contrôle exercé qui compte mais le fait d’exercer un contrôle.

Ainsi, pour un enfant, choisir la couleur de sa chambre ne change pas grand-chose objectivement, mais transforme subjectivement son expérience de vie : il exerce un choix, il opère un contrôle, ce qui est déjà un espace de liberté et d’agentivité. A l’inverse un enfant qui n’a jamais son mot à dire grandira avec un locus de contrôle plus réduit. Choisir son attitude face aux circonstances ne change pas toujours les circonstances, mais change toujours celui qui choisit.

Viktor Frankl, psychiatre autrichien interné dans plusieurs camps de concentration nazis notamment Auschwitz, a documenté ce phénomène dans son indispensable ouvrage Découvrir un sens à sa vie (1946). Dans certains cas, les prisonniers obtenaient un maigre bonus en « récompense » d’un travail particulièrement dur. Frankl avait observé que lorsqu’un prisonnier utilisait son maigre bonus de travail pour s’offrir une cigarette plutôt qu’une ration de soupe supplémentaire, c’était le signe qu’il avait intérieurement renoncé, et on ne tardait pas à le trouver mort.

De plus, les taux de mortalité augmentaient significativement entre Noël et le Nouvel An : les détenus qui avaient espéré être libérés pour les fêtes s’effondraient quand cet espoir était déçu. Dans un autre exemple, un prisonnier avait rêvé que le camp serait libéré le 30 mars ; quand ce ne fut pas le cas, il tomba malade et mourut le lendemain. Les conditions objectives n’avaient pas changé. Seule la perception de la réalité s’était effondrée.

La filiation stoïcienne

Ces exercices contemporains s’inscrivent dans une filiation ancienne. Dès l’ouverture du Manuel, Épictète pose la distinction fondamentale entre ta eph’hêmin (ce qui dépend de nous) et ta ouk eph’hêmin (ce qui n’en dépend pas). Nos jugements, nos désirs, nos impulsions relèvent de notre pouvoir ; les événements extérieurs, les actions d’autrui, notre réputation n’en relèvent pas. Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, reprend ce partage et en fait le cœur de sa discipline quotidienne : chaque matin, se rappeler que l’on croisera des importuns et des ingrats, mais que notre réaction leur appartient moins qu’à nous-mêmes.

Des approches comme celle du journal des influences constituent donc une version formalisée et modernisée de l’examen de conscience stoïcien. La psychologie cognitive du XXe siècle a ainsi redécouvert, par la voie expérimentale, ce que les philosophes du Portique enseignaient il y a deux millénaires : le trouble ne vient pas des choses que nous considérons, mais du jugement que nous portons sur elles. Aaron Beck, en fondant la TCC sur l’idée que les pensées causent les émotions, rejoint Épictète sans le nommer Cette convergence entre sagesse antique et recherche contemporaine confirme, s’il en était besoin, que la distinction entre contrôlable et incontrôlable repose sur une structure psychologique fondamentale chez l’être humain.

Le joker du locus de contrôle

La formule « choisir d’être vainqueur ou victime » simplifie une réalité psychologique complexe mais pointe vers une vérité empiriquement établie : la perception du contrôle influence la santé, le bien-être et la capacité d’action. Cette perception n’est pas un donné figé. Elle se construit par l’accumulation d’expériences de maîtrise, si minimes soient-elles, et se défait par l’accumulation d’expériences d’impuissance. Comprendre ces mécanismes permet d’agir sur eux, non par la volonté pure, mais par des pratiques concrètes et répétées qui, progressivement, reconfigurent notre manière d’habiter le monde.

Si vous éprouvez des difficultés dans ces domaines, n’hésitez pas à mettre en place les exercices indiqués dans cet article et surtout, prenez l’habitude de vous dire « quel est mon locus de contrôle ». Ce mot « locus » est facile à mémoriser, c’est une sorte de joker qu’on peut se montrer à soi-même lorsque l’on est en position de victime ou d’inaction.

Exemple : Yohan est sur son canapé à scroller sans fin sur Instagram. Il devrait ranger son appartement en désordre et mettre son linge sale dans la machine à laver, mais il se sent épuisé et n’en a pas envie. Il se laisse ainsi dériver dans l’inaction, jusqu’au moment ou il se dit « Mais quel est mon locus de contrôle?  » Il se rend alors compte qu’il est en train de se laisser dicter son comportement par la paresse ou par l’algorithme d’Instagram. Il a le comportement d’une victime. Cette réalisation change immédiatement la donne : il se dit « j’ai la capacité d’agir sur ce problème, je peux passer à un locus de contrôle interne. » Cette simple réalisation change tout. La paresse s’efface et cède la place à l’envie de l’action. Il se lève et en moins d’une heure l’appartement est transformé.

Faites de même, et vous verrez qu’il est facile de transformer votre propre vie. Quel est votre locus de contrôle en ce moment précis ?


Références

Locus de contrôle

  • Rotter, J.B. (1954). Social Learning and Clinical Psychology. Englewood Cliffs, NJ: Prentice Hall.
  • Rotter, J.B. (1966). Generalized expectancies for internal versus external control of reinforcement. Psychological Monographs: General and Applied, 80(1), 1-28.

Impuissance apprise

  • Seligman, M.E.P. & Maier, S.F. (1967). Failure to escape traumatic shock. Journal of Experimental Psychology, 74(1), 1-9.
  • Overmier, J.B. & Seligman, M.E.P. (1967). Effects of inescapable shock upon subsequent escape and avoidance responding. Journal of Comparative and Physiological Psychology, 63, 28-33.
  • Abramson, L.Y., Seligman, M.E.P. & Teasdale, J.D. (1978). Learned helplessness in humans: Critique and reformulation. Journal of Abnormal Psychology, 87(1), 49-74.
  • Maier, S.F. & Seligman, M.E.P. (2016). Learned helplessness at fifty: Insights from neuroscience. Psychological Review, 123(4), 349-367.

Mentalité de victime

  • Kets de Vries, M.F.R. (2012). Are you a victim of the victim syndrome? INSEAD Working Paper, 2012/63/EFE/IGLC.

Expérience de la cicatrice

  • Kleck, R.E. & Strenta, A. (1980). Perceptions of the impact of negatively valued physical characteristics on social interaction. Journal of Personality and Social Psychology, 39(5), 861-873.

Contrôle perçu et bien-être

  • Langer, E.J. & Rodin, J. (1976). The effects of choice and enhanced personal responsibility for the aged: A field experiment in an institutional setting. Journal of Personality and Social Psychology, 34(2), 191-198.
  • Rodin, J. & Langer, E.J. (1977). Long-term effects of a control-relevant intervention with the institutionalized aged. Journal of Personality and Social Psychology, 35(12), 897-902.

Étude longitudinale Southampton

  • Gale, C.R., Batty, G.D. & Deary, I.J. (2008). Locus of control at age 10 years and health outcomes and behaviors at age 30 years: The 1970 British Cohort Study. Psychosomatic Medicine, 70(4), 397-403.

Thérapie cognitivo-comportementale

  • Beck, A.T. (1967). Depression: Clinical, Experimental, and Theoretical Aspects. New York: Harper & Row.
  • Beck, A.T. (1976). Cognitive Therapy and the Emotional Disorders. New York: International Universities Press.

Stoïcisme

  • Épictète. Manuel (Enchiridion), Ier-IIe siècle apr. J.-C.
  • Marc Aurèle. Pensées pour moi-même (Ta eis heauton), IIe siècle apr. J.-C.

Citations

  • Green, J.M. — La citation sur la mentalité victime/vainqueur est attribuée à cet auteur dans plusieurs sources en ligne, sans référence à un ouvrage spécifique.
  • Smith, S.A. (2014). Rip Van Winkle and the Pursuit of the American Dream. New York: Shadow Mountain. [La citation « Abandon the idea that you will forever be the victim… ».]
  • modèle TAAL issu de : International Journal of Environmental Sciences, 2025, article « TAAL: A Cognitive-Behavioral Framework Mapping Mind Maturity From Victimhood To Leadership ».
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