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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation intellectuelle
    1. Un parcours académique américain
    2. L’héritage de la philosophie réaliste
  3. Années de guerre et début de carrière
    1. Le service militaire
    2. Le retour à Brown
  4. L’œuvre épistémologique : défendre la possibilité de la connaissance
    1. Perceiving et  les fondements de la perception
    2. Theory of Knowledge : un manuel devenu classique
    3. Le problème du critère
    4. Les principes épistémiques
  5. La métaphysique : personnes, objets et identité
    1. Person and Object : une métaphysique systématique
    2. L’essentialisme méréologique
    3. L’exception des personnes
  6. La liberté humaine et la causalité de l’agent
    1. La conférence Lindley de 1964
    2. Causalité transeunt et causalité immanente
    3. Une position libertarienne
  7. L’intentionnalité et l’héritage de Brentano
    1. « Sentences about Believing »
    2. La thèse de Brentano reformulée
    3. The First Person et la référence de soi
  8. Le maître et ses disciples
    1. Une influence pédagogique considérable
    2. Collègues et interlocuteurs
  9. Les dernières années et l’œuvre tardive
    1. Une production continue
    2. Un système philosophique achevé
  10. Réception et postérité
    1. Une influence durable en épistémologie
    2. Métaphysique et philosophie de l’action
    3. Le philosophe des philosophes
  11. L’héritage d’un systématicien
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Image fictive de Roderick Chisholm, philosophe américain du XXᵉ siècle, ne représentant pas le personnage réel
  • Biographies

Roderick Chisholm (1916–1999) : l’épistémologie analytique

  • 26/01/2026
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OrigineÉtats-Unis
Importance★★★★
CourantsPhilosophie analytique, épistémologie, métaphysique
Thèmesfondationnalisme, causalité de l’agent, essentialisme méréologique, intentionnalité, théorie de la connaissance

Roderick Milton Chisholm demeure l’un des philosophes analytiques américains les plus influents du XXᵉ siècle. Ses travaux en épistémologie et en métaphysique ont façonné des décennies de débats philosophiques et formé plusieurs générations de penseurs.

En raccourci

Né en 1916 dans le Massachusetts, Roderick Chisholm a consacré sa carrière à l’université Brown où il a développé une œuvre considérable en épistémologie et métaphysique. Son approche fondationnaliste de la connaissance soutient que certaines croyances sont justifiées par elles-mêmes et servent de base à toutes nos autres connaissances.

Contre le scepticisme ambiant, Chisholm a défendu la possibilité d’une connaissance empirique fiable fondée sur des principes épistémiques a priori. En métaphysique, il a élaboré une théorie originale de l’identité personnelle et défendu l’essentialisme méréologique, selon lequel les objets possèdent leurs parties de manière essentielle.

Sa théorie de la causalité de l’agent offre une réponse au problème du libre arbitre en attribuant aux personnes un pouvoir causal irréductible. Traducteur et interprète de Franz Brentano, Chisholm a également introduit la notion d’intentionnalité dans la philosophie analytique anglo-saxonne. Décédé en 1999, il laisse une œuvre systématique comparable à celle des grands rationalistes classiques.

Origines et formation intellectuelle

Un parcours académique américain

Roderick Milton Chisholm naît le 27 novembre 1916 à North Attleboro, une petite ville industrielle du Massachusetts.  Il entreprend ses études supérieures à l’université Brown, à Providence, où il suit les enseignements de philosophes tels que Curt John Ducasse et R. M. Blake. La période de 1934 à 1938 marque les premières orientations intellectuelles du jeune étudiant.

Après sa licence obtenue à Brown en 1938, Chisholm poursuit son parcours doctoral à Harvard. De 1938 à 1942, il travaille principalement sous la direction de Clarence Irving Lewis, figure majeure du pragmatisme américain et de l’épistémologie, et de Donald C. Williams, métaphysicien reconnu. Harvard lui offre également l’opportunité de rencontrer des philosophes de premier plan : Bertrand Russell et G. E. Moore, lors de leurs visites à l’université, exercent une influence déterminante sur sa formation.

L’héritage de la philosophie réaliste

Russell et Moore orientent Chisholm vers les travaux de philosophes autrichiens alors méconnus dans le monde anglo-saxon : Franz Brentano et Alexius Meinong. L’intérêt pour Brentano marque un tournant décisif. Chisholm entreprend une correspondance avec des philosophes autrichiens et effectue plusieurs séjours à Graz, ville où Brentano avait enseigné. En 1972, l’université de Graz lui décerne un doctorat honoris causa en reconnaissance de ses travaux sur la tradition brentanienne.

Le doctorat, obtenu à Harvard en 1942, constitue déjà une première tentative de formuler des principes épistémiques systématiques. Chisholm se positionne dès lors comme un platonicien métaphysique et un rationaliste dans la lignée de Russell, Moore et Brentano, en opposition aux tendances anti-réalistes et behavioristes de son contemporain Willard Van Orman Quine.

Années de guerre et début de carrière

Le service militaire

Mobilisé dans l’armée américaine en juillet 1942, Chisholm effectue sa formation initiale à Fort McClellan en Alabama. L’armée exploite ses compétences en lui confiant l’administration de tests psychologiques à Boston puis à New Haven. En 1943, il épouse Eleanor Parker, qu’il avait rencontrée durant ses années d’études à Brown.

Démobilisé en 1946, Chisholm occupe brièvement un poste d’enseignant à la Barnes Foundation en Pennsylvanie, une institution dédiée à l’éducation artistique. Son autobiographie intellectuelle relate avec humour cette expérience atypique. Il accepte ensuite une position à l’université de Pennsylvanie.

Le retour à Brown

Dès 1947, Chisholm rejoint l’université Brown comme professeur assistant. Il y demeure pour le reste de sa carrière, n’interrompant ce long séjour que pour des postes de professeur invité à Harvard, Graz, Princeton, Chicago, Massachusetts et Salzbourg. Cette stabilité institutionnelle lui permet de développer un système philosophique cohérent et d’exercer une influence considérable sur plusieurs générations d’étudiants.

Brown devient le centre d’une activité intellectuelle intense. Les séminaires de Chisholm attirent non seulement des étudiants mais aussi des collègues désireux de confronter leurs idées aux siennes. Sa réputation de pédagogue rigoureux mais accessible se répand rapidement.

L’œuvre épistémologique : défendre la possibilité de la connaissance

Perceiving et  les fondements de la perception

Le premier ouvrage majeur de Chisholm, Perceiving: A Philosophical Study (1957), pose les jalons de son épistémologie. L’ouvrage examine les conditions de la connaissance perceptive et défend une position fondationnaliste contre les critiques de Quine et de Wilfrid Sellars, tous trois anciens étudiants de Lewis à Harvard.

Chisholm y articule une réponse au défi sceptique. Certaines propositions, qu’il qualifie d’« auto-présentantes », se justifient par elles-mêmes. Ces états mentaux constituent le socle de toute connaissance empirique. Une croyance portant sur ma douleur actuelle ou sur mon expérience visuelle immédiate possède une évidence intrinsèque que nulle autre proposition ne lui confère.

Theory of Knowledge : un manuel devenu classique

L’ouvrage Theory of Knowledge, publié en trois éditions substantiellement différentes (1966, 1977 et 1989), synthétise la pensée épistémologique de Chisholm. Chaque édition incorpore les révisions apportées en réponse aux contre-exemples et objections soulevés par collègues et étudiants. Cette méthode de révision constante caractérise l’ensemble de son travail.

Les auteurs du Philosophical Lexicon ont même forgé un verbe pour désigner cette pratique : « chisholmer » signifie apporter des modifications successives à une définition jusqu’à obtenir une formulation satisfaisante. Le terme, d’abord humoristique, a trouvé un usage dans des publications académiques sérieuses.

Le problème du critère

Au cœur de l’épistémologie de Chisholm se trouve le « problème du critère », hérité de l’Antiquité. Deux questions fondamentales se posent : quelles sortes de choses pouvons-nous connaître ? Et quelles sont les sources de la connaissance ? Répondre à l’une semble présupposer une réponse à l’autre, créant un cercle apparemment vicieux.

Face à cette difficulté, trois attitudes sont possibles : le scepticisme refuse toute connaissance ; le méthodisme exige d’abord un critère avant d’identifier des connaissances particulières ; le particularisme procède inversement. Chisholm adopte résolument le particularisme, dans la lignée de Thomas Reid et de G. E. Moore. Il pose comme point de départ que nous possédons effectivement des connaissances et cherche ensuite les conditions qui rendent ces connaissances possibles.

Les principes épistémiques

Le système de Chisholm repose sur un ensemble de principes épistémiques hiérarchisés. Au sommet se trouvent les propositions « directement évidentes », correspondant aux états auto-présentants. Viennent ensuite les propositions « indirectement évidentes », qui tirent leur justification de leur relation aux premières.

La perception, la mémoire et la cohérence jouent des rôles complémentaires. Des principes spécifiques régissent chaque source de justification. Contrairement aux fondationnalistes purs, Chisholm intègre des éléments cohérentistes : une proposition peut acquérir un statut épistémique supérieur lorsqu’elle appartient à un ensemble cohérent de croyances mutuellement confirmées.

L’épistémologie de Chisholm se caractérise par son internalisme : les conditions de justification doivent être accessibles au sujet par la réflexion. Nul besoin de facteurs externes ou de connexions causales fiables pour qu’une croyance soit justifiée.

La métaphysique : personnes, objets et identité

Person and Object : une métaphysique systématique

Publié en 1976, Person and Object: A Metaphysical Study constitue l’œuvre maîtresse de Chisholm en métaphysique. Le titre répond délibérément à Word and Object (1960) de Quine, marquant ainsi l’opposition entre deux visions philosophiques. Là où Quine privilégie le langage et adopte une position anti-réaliste, Chisholm défend la primauté de l’intentionnalité mentale et un réalisme métaphysique robuste.

L’ouvrage aborde la conscience de soi, l’agentivité, l’identité personnelle à travers le temps et l’ontologie des états de choses. Chisholm y développe sa théorie de l’« attribution directe » : nous nous référons à nous-mêmes en nous attribuant directement des propriétés, tandis que notre référence aux autres objets procède indirectement, par l’attribution relative de propriétés.

L’essentialisme méréologique

Une thèse distinctive de Person and Object concerne l’essentialisme méréologique. La méréologie étudie les relations entre parties et touts. Selon l’essentialisme méréologique, un objet possède ses parties de manière essentielle : si une partie change, l’objet cesse d’exister et un nouvel objet prend sa place.

Chisholm distingue deux sens de l’identité : un sens « strict et philosophique » et un sens « lâche et populaire ». Au sens strict, une table dont on remplacerait un seul pied serait une table numériquement distincte de l’originale. La persistance des objets ordinaires à travers le temps n’est qu’une façon de parler commode.

Cette position résout le paradoxe du bateau de Thésée. Si l’on remplace progressivement toutes les planches d’un navire, au sens strict, le navire original a cessé d’exister dès le premier remplacement. Parler d’un même bateau relève d’une convention linguistique, non d’une identité métaphysique réelle.

L’exception des personnes

L’essentialisme méréologique vaut pour les objets ordinaires mais non pour les personnes. Chisholm propose des expériences de pensée pour établir cette distinction. Imaginons une opération chirurgicale où l’on m’ampute d’une main : je survis à cette intervention. Or, si l’essentialisme méréologique s’appliquait aux personnes, j’aurais été anéanti avec ma main.

Les personnes possèdent une persistance stricte que les objets ordinaires n’ont pas. Elles constituent des entia per se, des entités par elles-mêmes, tandis que les tables et les chaises ne sont que des entia per alio, des entités par convention. Cette asymétrie confère aux personnes un statut ontologique privilégié.

La liberté humaine et la causalité de l’agent

La conférence Lindley de 1964

Le 23 avril 1964, Chisholm prononce la conférence Lindley à l’université du Kansas sur le thème « La liberté humaine et le soi ». Ce texte, devenu classique, articule sa théorie de la causalité de l’agent. Le déterminisme et l’indéterminisme pur posent tous deux problème pour rendre compte de la responsabilité morale.

Si le déterminisme est vrai, nos actions sont entièrement causées par des événements antérieurs et nous ne sommes pas véritablement responsables. Mais si nos actions surviennent par pur hasard, sans cause aucune, nous ne sommes pas davantage responsables. Chisholm cherche une voie médiane.

Causalité transeunt et causalité immanente

Chisholm distingue deux types de causalité, reprenant une terminologie scolastique. La causalité transeunt désigne la causation d’un événement par un autre événement. La causalité immanente désigne la causation d’un événement par un agent, c’est-à-dire par une substance et non par un événement.

Lorsqu’un agent agit librement, il initie une chaîne causale sans être lui-même causé à agir par des événements antérieurs. L’agent est, selon l’expression aristotélicienne, un « premier moteur non mû ». Ses raisons, désirs et croyances l’inclinent à agir mais ne le déterminent pas nécessairement.

Une position libertarienne

Chisholm défend ainsi une position libertarienne sur le libre arbitre : la liberté est incompatible avec le déterminisme, et nous possédons effectivement cette liberté. Cette thèse s’oppose tant au compatibilisme, qui réconcilie déterminisme et responsabilité, qu’au déterminisme strict, qui nie la responsabilité.

La théorie de la causalité de l’agent a suscité des objections. Comment comprendre qu’un agent cause un événement sans que cette causation soit elle-même un événement ? Chisholm reconnaît la difficulté mais suggère que notre incompréhension révèle les limites de notre conception habituelle de la causalité plutôt qu’un défaut de sa théorie.

L’intentionnalité et l’héritage de Brentano

« Sentences about Believing »

L’article « Sentences about Believing », publié en 1955-1956 dans les Proceedings of the Aristotelian Society, introduit la notion d’intentionnalité dans la philosophie analytique anglo-saxonne. Chisholm y reformule la thèse de Brentano selon laquelle l’intentionnalité constitue la marque distinctive du mental.

Il identifie trois critères linguistiques de l’intentionnalité. Une phrase est intentionnelle si elle contient un terme singulier tel que ni l’affirmation ni la négation de la phrase n’implique l’existence ou l’inexistence de ce que désigne le terme. Par exemple, « Jean pense au monstre du Loch Ness » ne présuppose pas que le monstre existe.

La thèse de Brentano reformulée

Chisholm propose plusieurs versions de la thèse de Brentano au fil des décennies. L’idée centrale demeure : nous pouvons décrire les phénomènes physiques sans recourir à des phrases intentionnelles, mais toute description des attitudes psychologiques requiert soit des phrases intentionnelles, soit des termes qui ne sont pas nécessaires pour décrire le physique.

Cette thèse suggère l’irréductibilité du mental au physique, position que Chisholm a maintenue tout au long de sa carrière. Ses travaux ont contribué à faire de l’intentionnalité un thème central de la philosophie de l’esprit contemporaine.

The First Person et la référence de soi

Dans The First Person: An Essay on Reference and Intentionality (1981), Chisholm développe sa théorie de la référence. La référence à soi-même (référence de se) est fondamentale et primitive. Toute autre forme de référence, qu’elle soit de re (aux choses) ou de dicto (aux propositions), se comprend à partir de cette auto-référence.

Nous nous attribuons directement des propriétés. Pour référer à d’autres objets, nous leur attribuons indirectement des propriétés en passant par l’attribution que nous nous faisons à nous-mêmes de relations à ces objets. David Kellogg Lewis a développé indépendamment une théorie similaire, aujourd’hui mieux connue sous sa forme lewisienne.

Le maître et ses disciples

Une influence pédagogique considérable

Chisholm a dirigé environ cinquante-neuf thèses de doctorat, ce qui en fait l’un des directeurs les plus prolifiques de l’histoire de la philosophie américaine. Ses séminaires, tant à Brown qu’à l’université du Massachusetts où il se rendait chaque semaine, réunissaient étudiants et collègues dans une atmosphère de discussion rigoureuse.

Parmi ses étudiants figurent des philosophes de premier plan : Keith Lehrer, Fred Feldman, James Francis Ross, Richard Taylor, Dean Zimmerman et Selmer Bringsjord. Si l’on considère l’ensemble formé par ses étudiants et les étudiants de ceux-ci, l’influence de Chisholm sur la philosophie américaine apparaît immense.

Collègues et interlocuteurs

Au-delà de ses étudiants directs, Chisholm a marqué de nombreux collègues. Jaegwon Kim et Ernest Sosa, figures majeures de l’épistémologie et de la métaphysique contemporaines, reconnaissent sa profonde influence sur leurs travaux. Edmund Gettier, Herbert Heidelberger, Gareth Matthews et Bruce Aune comptent parmi les participants réguliers de ses séminaires.

De 1980 à 1986, Chisholm assume la direction de la revue Philosophy and Phenomenological Research, prestigieuse publication fondée par Marvin Farber. Il en reste éditeur associé jusqu’à sa mort. En 1973, il préside la Metaphysical Society of America.

Les dernières années et l’œuvre tardive

Une production continue

Les années 1980 et 1990 voient la publication de plusieurs ouvrages importants. The Foundations of Knowing (1982) rassemble dix articles majeurs en épistémologie. Brentano and Meinong Studies (1982) et Brentano and Intrinsic Value (1986) témoignent de son engagement durable envers la tradition autrichienne. On Metaphysics (1989) et A Realist Theory of the Categories complètent son système métaphysique.

Chisholm continue de publier des articles jusqu’à la fin de sa vie, abordant des questions aussi diverses que la simplicité de l’âme, la nature des principes épistémiques et le problème du libre arbitre. Sa bibliographie complète compte plus de 320 entrées.

Un système philosophique achevé

L’œuvre de Chisholm constitue un système philosophique au sens où l’entendaient les rationalistes classiques. Épistémologie, métaphysique, philosophie de l’esprit, éthique et philosophie du langage s’articulent en un tout cohérent. Le fondationnalisme épistémique s’accorde avec le réalisme métaphysique ; la théorie de l’intentionnalité soutient la conception de la personne ; l’essentialisme méréologique s’intègre à la défense du libre arbitre.

Cette ambition systématique distingue Chisholm de nombre de ses contemporains analytiques, souvent sceptiques envers les grandes constructions philosophiques. Son œuvre rappelle davantage Leibniz ou Descartes que les philosophes du langage ordinaire.

Réception et postérité

Une influence durable en épistémologie

L’épistémologie contemporaine porte l’empreinte de Chisholm. Les débats sur le fondationnalisme et le cohérentisme, sur l’internalisme et l’externalisme, sur la définition de la connaissance, se sont largement structurés autour de ses travaux. L’analyse de la connaissance comme croyance vraie justifiée, que le fameux article de Gettier (1963) a mise en question, reprend la formulation de Chisholm.

Le fondationnalisme qu’il défendait a certes été critiqué, notamment par les partisans du fiabilisme et de l’externalisme. Mais les alternatives proposées se définissent encore souvent par rapport à son système. Le langage épistémique qu’il a élaboré (« évident », « raisonnable », « au-delà du doute raisonnable ») reste en usage.

Métaphysique et philosophie de l’action

En métaphysique, l’essentialisme méréologique demeure discuté. La théorie de la causalité de l’agent a connu un regain d’intérêt avec les travaux de Timothy O’Connor et Randolph Clarke. La question de l’identité personnelle continue de mobiliser les arguments de Chisholm.

Sa théorie de la référence de soi a été développée par d’autres, notamment David Lewis. L’intentionnalité, qu’il a contribué à réintroduire dans la philosophie analytique, est désormais un thème central de la philosophie de l’esprit.

Le philosophe des philosophes

On appelait parfois Chisholm « le philosophe des philosophes ». Cette expression traduit le caractère technique et rigoureux de son œuvre, plus souvent lue par les spécialistes que par un public large. Ses contributions n’ont pas atteint la notoriété médiatique d’un Russell ou d’un Sartre, mais leur influence sur la discipline demeure profonde.

Roderick Chisholm s’éteint le 19 janvier 1999 à Providence, Rhode Island. Il laisse une œuvre qui témoigne d’une conviction inébranlable : la philosophie peut atteindre des vérités substantielles sur la connaissance, le monde et nous-mêmes.

L’héritage d’un systématicien

L’œuvre de Chisholm se distingue par son ambition et sa cohérence. À une époque où la philosophie analytique tendait vers la spécialisation et le traitement de problèmes isolés, il a maintenu l’idéal d’un système philosophique intégré. Son fondationnalisme épistémique, son réalisme métaphysique, sa défense du libre arbitre et sa théorie de l’intentionnalité forment un ensemble articulé.

Sa méthode demeure exemplaire : partir de données préanalytiques que toute théorie adéquate doit accommoder, formuler des définitions précises, les réviser face aux contre-exemples, et ne jamais sacrifier la clarté conceptuelle aux modes intellectuelles. La rigueur sans dogmatisme caractérise son approche.

L’influence de Chisholm sur la philosophie américaine du XXᵉ siècle est considérable, tant par ses écrits que par les générations de philosophes qu’il a formés. Ses travaux continuent d’être étudiés et discutés, témoignant de la vitalité d’une pensée qui, face au scepticisme et au relativisme, a inlassablement défendu la possibilité d’une connaissance philosophique rigoureuse.

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