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Structure
  1. Une attestation historique minimale
  2. L’unique source antique : la scholie perdue d’Aristophane
  3. Datation et contexte historique du pythagorisme tardif
  4. Syracuse et la tradition pythagoricienne sicilienne
  5. L’absence dans les catalogues antiques majeurs
  6. Les doctrines perdues et l’identité philosophique
  7. Questions d’identité et confusion onomastique
  8. Les mécanismes de l’oubli historique
  9. Signification historiographique et épistémologique
  10. Perspectives de recherche futures
  11. L’énigme d’un philosophe disparu
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Boidas le pythagoricien, ou les mécanismes de perte d’information dans la transmission des connaissances antiques

  • 18/11/2025
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Boidas de Syracuse représente l’un des cas les plus problématiques de la philosophie antique : un penseur pythagoricien attesté dans les collections savantes modernes mais dont l’existence n’est documentée que par une unique référence indirecte, nous laissant avec un nom sans biographie, une identité sans œuvre, et une réputation philosophique préservée uniquement à travers la moquerie d’un poète comique.

L’orthographe du nom varie selon les traditions linguistiques : Boidas en anglais, Boïdas (avec tréma) en français, Boeidas ou Boedas en allemand. La forme grecque originale est Βοίδας (Beta-omicron-iota-delta-alpha-sigma). L’étymologie pourrait dériver de βοίδης, signifiant « ressemblant à un bœuf » ou « indolent », bien que cette connexion reste spéculative et pourrait être fortuite ou satirique.

Une attestation historique minimale

La reconnaissance académique de Boidas repose sur son inclusion dans les Fragmente der Vorsokratiker de Hermann Diels et Walther Kranz sous le numéro DK 34, la collection de référence pour les philosophes présocratiques depuis sa première publication en 1903. Cette inclusion confirme que les érudits du XXe siècle considéraient Boidas comme un philosophe pythagoricien historique digne d’être catalogué parmi les penseurs présocratiques.

Le nom apparaît également dans l’encyclopédie Pauly-Wissowa (Realencyclopädie der Classischen Altertumswissenschaft), référence incontournable de la philologie classique allemande, et possède un identifiant dans la Gemeinsame Normdatei (GND 102383294), confirmant sa présence dans les bases de données bibliographiques académiques.

Auparavant, c’est en 1817 dans son ouvrage L’ancienne scène comique à Athènes (die alte komische Bühne in Athen) que Peter Friedrich Kanngiefser évoque Boidas à plusieurs reprises : « Diphilos et Cratès avaient eux aussi déjà fait monter des philosophes sur la scène, le premier Boidas, le second Hippon. » ou « Diphilos également, qu’il ne faut pourtant pas confondre avec l’homonyme contemporain de Démosthène, avait composé une pièce entière dans l’intention de ruiner le crédit du philosophe Boidas. » L’auteur écrit également « Eupolis avait écrit une pièce contre Boidas, mais sans conséquences fâcheuses. » ce qui parait une erreur, car Eupolis était un poète comique athénien du Ve siècle av. J.-C alors que Diphilos vit un siècle plus tard.

Dans Socrate et ses accusateurs (Sokrates och hans anklagare), une dissertation académique publiée en Suède en 1845, Vilhelm Fredrik Palmblad et Pehr Gustaf Söderholm écrivent « Ainsi raconte-t-on (…) que le iambographe Diphilos avait écrit à propos du philosophe italien Boidas un poème entier qui était le contraire d’un éloge. »

Jean-François Mattéi, dans son ouvrage de synthèse Pythagore et les pythagoriciens (Presses Universitaires de France, 2013), classe explicitement Boidas parmi « les pythagoriciens récents, les plus nombreux, de Ménestor, Xouthos et Boïdas à Timée de Locres, Simos ou Lycon ». Cette classification, dont la source n’est pas indiquée mais qu’on peut imaginer reposer elle aussi sur Diphilos, le situe dans la phase tardive du pythagorisme, distincte des pythagoriciens anciens (VIe-Ve siècles) et des néo-pythagoriciens de l’époque impériale romaine.

Notons enfin la mention faite par Augustus Meineke dans Fragments des poètes comiques grecs (Fragmenta comicorum graecorum) de 1839 : « Au sujet du philosophe Boedas, je ne sais absolument rien. Le nom de cet homme, qu’il se lise Βοίδας ou Βοιδᾶς, laisse entendre qu’il était un philosophe sicilien ou italien. » L’auteur précise plus loin « Boédas (Βοίδας), philosophe, tourné en ridicule par Diphilos, poète iambique« .

Bref, la seule source au sujet de Boidas est un poème satirique de Diphilos. Mais que sait-on sur ce poème ? Fort peu de choses.

L’unique source antique : la scholie perdue d’Aristophane

L’intégralité de nos connaissances directes sur Boidas provient en réalité d’une seule scholie — un commentaire marginal rédigé par un savant byzantin sur le texte des Nuées d’Aristophane. Cette scholie, dont la transmission manuscrite reste mal documentée, mentionne que Diphilos, célèbre poète de la Comédie Nouvelle contemporain de Ménandre (actif vers 342-289 av. J.-C.), «composa contre le philosophe Boidas un poème entier, à travers lequel le philosophe fut insulté et même traité comme un esclave » (πρῶτον μὲν γὰρ Δίφιλος εἰς Βοΐδαν τὸν φιλόσοφον ὁλόκληρον συνέταξε ποίημα, δι᾿ οὗ καὶ εἰς δουλείαν ἐρυπαίνετο ὁ φιλόσοφος).

Le scholiaste utilise cet exemple pour illustrer la tradition athénienne de la satire philosophique par les poètes comiques. L’appellation explicite τὸν φιλόσοφον Βοΐδαν (« le philosophe Boidas ») est cruciale : elle confirme que Boidas était reconnu comme un philosophe à part entière dans l’Antiquité, suffisamment notable pour mériter une œuvre comique dédiée exclusivement à sa personne. La composition d’un « poème entier » (ὁλόκληρον ποίημα) plutôt qu’une simple mention passagère suggère que Boidas avait atteint une certaine visibilité publique, au moins dans les milieux intellectuels de son époque.

La nature de la critique de Diphilos reste malheureusement inconnue. Le poème satirique lui-même n’a pas survécu, et nous ne savons pas si Diphilos attaquait les doctrines pythagoriciennes de Boidas, son comportement personnel, ses prétentions philosophiques, ou son statut social. La mention qu’il fut « traité comme un esclave » (εἰς δουλείαν ἐρυπαίνετο) pourrait indiquer une origine servile, une critique de son manque de liberté intellectuelle, ou simplement une insulte hyperbolique typique de la comédie grecque.

Datation et contexte historique du pythagorisme tardif

La référence à Diphilos permet une datation approximative mais raisonnablement précise. Boidas devait être actif à la fin du IVe ou au début du IIIe siècle avant J.-C., contemporain du poète comique qui le satirisa. Cette période correspond au crépuscule du pythagorisme organisé, phase critique mais mal documentée de l’histoire de cette école philosophique.

Le pythagorisme connut quatre phases distinctes. Le pythagorisme ancien (fin VIe – début Ve siècle) fut fondé par Pythagore lui-même à Crotone vers 530 av. J.-C., établissant des communautés philosophico-religieuses à travers la Grande-Grèce. Ces communautés furent violemment supprimées vers 450 av. J.-C., et la plupart des pythagoriciens avaient fui l’Italie vers 400 av. J.-C. Le pythagorisme tardif (IVe – début IIIe siècle), période à laquelle appartient Boidas, se concentra principalement à Tarente sous Archytas (vers 420-350 av. J.-C.), intégrant des éléments mathématiques et astronomiques sophistiqués. Les figures majeures incluaient Philolaos, Eurytus et Archytas, qui dialoguèrent avec Platon et influencèrent profondément l’Académie.

Cependant, les écoles pythagoriciennes organisées avaient cessé d’exister vers le milieu du IVe siècle. Les persécutions politiques, la mort des derniers grands maîtres, et l’absorption de nombreuses doctrines pythagoriciennes par le platonisme avaient fragmenté le mouvement. À l’époque de Boidas, le pythagorisme ne subsistait plus comme institution cohérente mais comme identité philosophique adoptée par des penseurs individuels qui suivaient le mode de vie pythagoricien et défendaient certaines doctrines associées à l’école. Cette période représente un « trou noir historiographique » dans l’histoire du pythagorisme, entre le pythagorisme classique et la résurgence néo-pythagoricienne du Ier siècle av. J.-C.

Syracuse et la tradition pythagoricienne sicilienne

Bien qu’aucune source ne confirme explicitement Syracuse comme lieu d’origine de Boidas, la désignation « Boidas de Syracuse » est importante. Syracuse entretenait des liens profonds avec le pythagorisme, particulièrement à travers les relations complexes entre les tyrans syracusains et les philosophes pythagoriciens. Platon fit trois voyages célèbres à Syracuse (en 388, 367 et 361 av. J.-C.) pour tenter d’éduquer le jeune tyran Denys II selon les principes platoniciens, fortement influencés par le pythagorisme. Ces visites établirent Syracuse comme centre d’échanges philosophiques majeur.

D’autres pythagoriciens syracusains sont attestés. Damon et Phintias, duo pythagoricien légendaire, étaient syracusains et actifs durant la tyrannie de Denys II (367-357 av. J.-C.). Leur histoire exemplaire d’amitié — Phintias condamné à mort et Damon se portant garant de son retour — devint un topos moral célèbre dans l’Antiquité. Ecphantos de Syracuse (IVe siècle), pythagoricien dont l’historicité est débattue, aurait développé une théorie du mouvement des constellations et soutenu une forme d’héliocentrisme. Cependant, certains chercheurs considèrent Ecphantos comme un personnage fictif inventé par Héraclide du Pont pour servir de porte-parole à ses propres théories cosmologiques.

Cette tradition pythagoricienne syracusaine fournit un contexte plausible pour Boidas. Si effectivement originaire de Syracuse, il aurait appartenu à une communauté intellectuelle avec une mémoire vivante du pythagorisme et des connexions avec les derniers représentants de l’école tarentine.

L’absence dans les catalogues antiques majeurs

Le silence des sources biographiques antiques est remarquable. Des recherches exhaustives dans les trois principales vies de Pythagore — celles de Jamblique (De Vita Pythagorica, début IVe siècle ap. J.-C.), de Porphyre (Vie de Pythagore, vers 270 ap. J.-C.), et de Diogène Laërce (Vies et doctrines des philosophes illustres, Livre VIII, début IIIe siècle ap. J.-C.) — ne révèlent aucune mention de Boidas. Cette absence est particulièrement significative concernant Jamblique, dont l’œuvre se termine par un catalogue prosopographique de 235 pythagoriciens : 218 hommes organisés par cité d’origine et 17 femmes parmi les plus célèbres.

Le catalogue de Jamblique, probablement dérivé d’Aristoxène de Tarente (IVe siècle av. J.-C., élève d’Aristote et dernier étudiant du pythagoricien Xénophile), constitue notre source la plus complète pour l’identification des membres de la communauté pythagoricienne. Les chercheurs modernes débattent pourtant de sa fiabilité : Walter Burkert (1972) considérait qu’il dérivait essentiellement d’Aristoxène et possédait donc une valeur historique raisonnable, tandis que Carl Huffman (2008) a démontré que la liste avait été altérée au cours de sa transmission et ne pouvait être simplement acceptée comme témoignage pur d’Aristoxène.

Fait remarquable, 145 des 235 noms du catalogue de Jamblique n’apparaissent nulle part ailleurs dans la tradition antique — ils ne sont que des noms sans biographie, sans doctrines, sans aucun contexte. Boidas appartiendrait à cette majorité silencieuse de pythagoriciens dont seul le nom fut préservé. L’absence de Boidas des versions accessibles du catalogue pourrait s’expliquer par des variantes manuscrites, des corruptions textuelles, ou simplement parce que la scholie sur Aristophane représente une tradition d’information indépendante non capturée par les biographes pythagoriciens.

Les doctrines perdues et l’identité philosophique

Nous ne possédons donc aucune information sur les doctrines philosophiques spécifiques de Boidas. Aucun fragment, aucune citation, aucune paraphrase de ses enseignements n’a survécu. Nous ne savons pas s’il écrivit des ouvrages philosophiques, et si tel fut le cas, leurs titres et contenus demeurent complètement inconnus. Cette absence totale de contenu doctrinal représente un défi fondamental : nous savons qu’il exista et qu’il s’identifiait (ou était identifié) comme pythagoricien, mais nous ignorons complètement ce que cela signifiait.

Le pythagorisme de la période tardive présentait une diversité considérable. Certains pythagoriciens se concentraient sur les mathématiques et l’astronomie (comme Archytas avec ses travaux en mécanique et théorie musicale mathématique), d’autres sur la cosmologie (comme Philolaos avec son système cosmologique centré sur un « feu central »), d’autres encore sur l’éthique et le mode de vie pythagoricien (végétarisme, purifications rituelles, exercices de mémoire, silence initiatique). Sans aucune indication textuelle, nous ne pouvons déterminer dans quelle dimension du pythagorisme s’inscrivait Boidas.

L’attaque satirique de Diphilos pourrait suggérer plusieurs possibilités. Si Boidas fut ridiculisé publiquement par un poète comique majeur, c’est probablement parce qu’il présentait certaines caractéristiques vulnérables à la satire : peut-être des prétentions intellectuelles jugées excessives, des pratiques ascétiques considérées comme excentriques, ou simplement une visibilité publique suffisante pour en faire une cible intéressante. La tradition comique athénienne avait une longue histoire de moquerie des pythagoriciens : les Nuées d’Aristophane elles-mêmes (423 av. J.-C.) satirisaient Socrate en lui attribuant faussement des doctrines pythagoriciennes et des pratiques absurdes. Le fait que la scholie sur les Nuées mentionne Boidas suggère que les commentateurs byzantins considéraient son cas comme parallèle à celui de Socrate — un philosophe rendu ridicule par la comédie.

Questions d’identité et confusion onomastique

Une complication majeure dans notre étude est la confusion potentielle avec un homonyme célèbre : Boidas (Βοίδας) le sculpteur, fils du grand Lysippe et frère des sculpteurs Daippos et Euthycratès. Ce Boidas sculpteur, actif vers 300 av. J.-C., était spécialisé dans le bronze et certaines sources lui attribuent la célèbre statue du « Garçon priant » (Betender Knabe). Les deux Boidas étaient approximativement contemporains (fin IVe – début IIIe siècle), et la littérature secondaire, particulièrement en allemand, a parfois confondu ces deux figures.

Cette homonymie soulève des questions méthodologiques importantes. Les noms grecs antiques pouvaient être partagés par de nombreux individus sans lien de parenté, mais la coexistence de deux figures portant le même nom relativement rare à la même période dans le monde grec nécessite une attention critique. Toute référence à « Boidas » dans les sources anciennes doit être soigneusement évaluée pour déterminer à quel Boidas elle se réfère. La scholie sur Aristophane utilise explicitement l’expression « le philosophe Boidas » (τὸν φιλόσοφον Βοΐδαν), éliminant toute ambiguïté dans ce cas spécifique, mais d’autres mentions potentielles de « Boidas » dans des textes fragmentaires ou des inscriptions pourraient se référer au sculpteur plutôt qu’au philosophe.

Les mécanismes de l’oubli historique

L’obscurité de Boidas illustre de manière exemplaire les mécanismes de perte d’information dans la transmission des connaissances antiques. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi un philosophe reconnu en son temps peut disparaître presque entièrement de la mémoire historique.

Premièrement, la dépendance à une source unique crée une fragilité extrême. Si Boidas n’était mentionné que dans le poème de Diphilos et dans la scholie qui le cite, la perte du poème, comme c’est le cas, réduit notre connaissance à une référence secondaire. Les scholia byzantines elles-mêmes ont eu une transmission manuscrite complexe et fragmentaire, et de nombreuses scholies anciennes furent perdues ou restèrent non publiées dans des manuscrits médiévaux jusqu’aux éditions critiques modernes.

En outre, l’absence de contribution doctrinale majeure ou distinctive réduisait les chances de préservation. Les doxographes antiques et les compilateurs byzantins sélectionnaient généralement les philosophes ayant développé des doctrines originales ou controversées dignes d’être rapportées et débattues. Un pythagoricien qui suivait fidèlement les enseignements traditionnels sans innovation notable n’offrait pas de matériel intéressant à préserver.

De plus, la période historique de Boidas était défavorable à la préservation. Le pythagorisme tardif ne possédait plus d’institutions fortes pour transmettre la mémoire de ses membres. Contrairement aux pythagoriciens de Crotone ou de Tarente qui appartenaient à des communautés organisées avec des traditions orales et écrites, les pythagoriciens du début de l’époque hellénistique étaient des figures isolées sans structure communautaire pour assurer leur mémoire.

Pour terminer, la nature satirique de la principale référence peut avoir contribué à l’oubli. Être connu principalement comme cible d’une satire comique n’était pas une recommandation pour l’inclusion dans les catalogues de philosophes illustres. Les biographes anciens cherchaient généralement à célébrer les réalisations philosophiques plutôt qu’à préserver la mémoire de philosophes ridicules.

Signification historiographique et épistémologique

Le cas de Boidas possède une valeur méthodologique intéressante pour l’histoire de la philosophie antique. Il démontre que notre connaissance de l’Antiquité est souvent incomplète et biaisée. Pour chaque philosophe dont nous possédons des œuvres substantielles ou des témoignages biographiques détaillés, combien d’autres ont existé dont seul le nom, voire rien du tout, n’a survécu ?

Boidas appartient à cette vaste catégorie intermédiaire : assez important pour être mentionné et préservé dans les catalogues savants modernes, mais trop obscur pour que nous puissions reconstruire quoi que ce soit de substantiel sur sa vie ou sa pensée. Un écueil de taille pour un site comme philosophes.org, qui ambitionne de donner les biographies du plus grand nombre de philosophes possible.

Cette situation soulève des questions épistémologiques sur les limites de l’histoire de la philosophie. Comment écrit-on l’histoire d’un philosophe sans accès à ses doctrines ? Les informations que nous possédons sur d’autres philosophes sont elles authentiques ? La réponse implique nécessairement un changement de focus : plutôt que de tenter une reconstruction impossible de la pensée de Boidas, nous devons contextualiser son existence dans l’histoire institutionnelle et sociale du pythagorisme, examiner les conditions de transmission ou non-transmission de l’information, et reconnaître explicitement les limites de notre connaissance.

Le fait que Boidas figure dans les Fragmente der Vorsokratiker malgré l’absence de fragments ou de témoignages substantiels reflète une décision méthodologique des éditeurs Diels et Kranz : inclure des figures attestées comme philosophes dans les sources anciennes, même sans contenu doctrinal préservé. Cette approche inclusive se base sur l’idée que notre cartographie de la philosophie antique serait encore plus appauvrie si nous excluions tous les penseurs dont les œuvres furent perdues.

Perspectives de recherche futures

Des découvertes futures pourraient-elles éclairer notre compréhension de Boidas et d’autres philosophes ? Plusieurs possibilités théoriques existent, bien que toutes restent hautement spéculatives.

Des éditions critiques complètes des scholia sur Aristophane pourraient contenir des variantes manuscrites ou des scholies additionnelles mentionnant Boidas. Une analyse complète de toutes les scholies byzantines sur les comédies grecques pourrait révéler d’autres références au poème perdu de Diphilos ou à Boidas lui-même.

Des découvertes de papyrus en Égypte pourraient théoriquement préserver des fragments du poème de Diphilos contre Boidas ou d’autres textes le mentionnant. Les papyrus d’Oxyrhynque et d’autres sites ont révélé d’innombrables fragments d’œuvres littéraires perdues, bien que la probabilité de découvrir spécifiquement du matériel sur Boidas reste infinitésimale.

L’examen systématique des manuscrits grecs non édités dans les bibliothèques européennes et monastiques pourrait révéler des versions du catalogue de Jamblique ou d’autres listes de pythagoriciens mentionnant explicitement Boidas avec potentiellement des détails supplémentaires. Les projets de numérisation de manuscrits rendront ces recherches progressivement plus praticables – c’est l’approche que nous avons utilisée pour plusieurs des ouvrages mentionnés au début de cet article avec la bibliothèque https://babel.hathitrust.org/

Une analyse prosopographique systématique des pythagoriciens tardifs pourrait contextualiser Boidas dans les réseaux intellectuels de son époque, même sans information directe sur lui. L’étude des figures mentionnées à ses côtés dans les sources modernes — Ménestor, Xouthos, Timée de Locres — pourrait éclairer indirectement le milieu auquel Boidas appartenait.

L’énigme d’un philosophe disparu

Boidas le pythagoricien demeure une énigme. Nous savons avec certitude qu’il exista, qu’il fut reconnu comme philosophe pythagoricien, et qu’il fut suffisamment notable pour être satirisé par un poète comique majeur de son époque. Cependant, au-delà de cette attestation minimale, nous ne pouvons rien affirmer avec certitude sur sa vie, son origine exacte, ses doctrines, ou ses contributions au pythagorisme.

Cette situation reflète les réalités de la transmission antique : la grande majorité des textes philosophiques grecs a été perdue, et même les philosophes reconnus en leur temps peuvent disparaître presque entièrement si leurs œuvres ne furent pas copiées, si leurs doctrines ne furent pas jugées dignes de préservation par les doxographes, ou simplement si les accidents de l’histoire éliminèrent les quelques manuscrits qui les mentionnaient.

Boidas représente les innombrables philosophes perdus de l’Antiquité — des penseurs qui contribuèrent au riche paysage intellectuel du monde grec mais dont la mémoire s’est presque complètement effacée. Son inclusion dans les catalogues savants modernes affirme son statut historique tout en documentant la perte de sa pensée. L’étude de Boidas devient ainsi moins une biographie impossible qu’une réflexion sur les limites de la connaissance historique et sur les processus qui déterminent quelles voix du passé nous parviennent et lesquelles sombrent dans le silence.

Pour le chercheur moderne, Boidas offre une leçon épistémologique : face aux vastes lacunes de nos sources, nous devons reconnaître explicitement les limites de notre connaissance, distinguer rigoureusement entre faits établis et spéculations, et résister à la tentation de combler les silences des sources par des reconstructions imaginatives. L’honnêteté intellectuelle exige que nous acceptions les limites de notre savoir — et que nous reconnaissions que pour Boidas de Syracuse, pythagoricien du tournant du IVe siècle, comme pour d’autres philosophes, ces limites se situent juste devant nous.

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