Philosophes.org
Structure
  1. Le passage fondateur (Livre V, 473c-d)
    1. Analyse et traduction
  2. La confirmation et l’explication (Livre VI, 487e)
    1. Analyse
  3. La conclusion (Livre VI, 499b)
    1. Analyse
  4. En résumé…
Philosophes.org
image du philosophe-roi imaginé par Platon
  • Platonisme

Le philosophe-roi de Platon à l’épreuve de la traduction

  • 09/11/2025
  • 5 minutes de lecture
Total
0
Shares
0
0
0

Le concept de « philosophe-roi » est au cœur de la pensée politique de Platon. Mais ce concept est parfois mal compris, en raison d’un malentendu persistant dans la traduction, une forme largement usitée que nous avons nous-mêmes parfois utilisé dans nos articles sur Platon. Il est temps de redresser cette erreur.

Au cœur de la « République », le concept souvent réduit à l’expression « philosophe-roi » représente en réalité la pierre angulaire de la cité idéale (la kallipolis) et la solution radicale de Platon à la crise permanente de la politique. Pour lui, la cité est en proie au conflit et à l’injustice parce que le pouvoir est exercé par des âmes désordonnées, assoiffées de gloire, de richesse ou de pouvoir pour eux-mêmes, comme dans les timocraties, les oligarchies ou les pires des régimes, les démocraties et les tyrannies. Ces gouvernants, prisonniers du monde sensible et changeant des apparences, ne peuvent discerner la Justice en soi, le Bien ou le Vrai.

La thèse centrale, énoncée au Livre V, est donc qu’il doit y avoir une coïncidence entre le pouvoir politique et la philosophie. Cela ne signifie pas simplement qu’un roi doive aimer les livres, mais que les détenteurs du pouvoir doivent être ceux dont l’âme s’est tournée, par une éducation longue et rigoureuse, vers la contemplation des Formes intelligibles (les Idées), ces réalités éternelles et immuables dont notre monde n’est que le pâle reflet.

Seul celui qui a contemplé le Forme du Bien, l’archétype de toute vérité et de toute valeur, possède la connaissance normative nécessaire pour légiférer et gouverner avec une justice parfaite. Le philosophe, ayant goûté à la béatitude de la connaissance pure, ne désire plus le pouvoir ; il l’exerce par devoir envers la cité, non par appétit personnel, ce qui le rend impartial et incorruptible.

Ainsi, le « gouvernement des philosophes » n’est pas une élitisme arbitraire, mais une exigence épistémocratique : l’autorité doit reposer sur la compétence morale et la connaissance la plus haute. La cité juste est, en dernier ressort, un reflet macrocosmique de l’âme juste, où la partie rationnelle, éclairée par la philosophie, gouverne sur les parties spirituelle et appétitive, assurant ainsi l’harmonie et le bien de l’ensemble. C’est la condition sine qua non pour que l’humanité soit « libérée de ses maux ».

Le concept est principalement développé dans le Livre V et VI de La République (en grec Πολιτεία / Politeia).

On voit bien, lorsque l’on considère le texte grec d’origine, ou se situe le problème avec la traduction « philosophe-roi » : elle évoque un individu unique, une sorte de monarque exceptionnel. Surprenant dans un ouvrage consacré à la République. En réalité, Platon parle plus souvent d’une condition pour le pouvoir : il faut que les philosophers gouvernent, ou que les gouvernants fassent de la philosophie.

Le passage fondateur (Livre V, 473c-d)

C’est ici que la thèse centrale est énoncée de la manière la plus évidente.

Grec original : ἕως ἂν ἢ οἱ φιλόσοφοι βασιλεύσωσιν ἐν ταῖς πόλεσιν ἢ οἱ βασιλεῖς τε νῦν λεγόμενοι καὶ δυνάσται φιλοσοφήσωσι γνησίως τε καὶ ἱκανῶς, καὶ τοῦτο εἰς ταὐτὸν συμπέσῃ, δύναμίς τε πολιτικὴ καὶ φιλοσοφία, […] οὐκ ἔστι κακῶν παῦλα γένεσις ταῖς πόλεσι.

Transcription :héōs an ē hoi philósophoi basileúsōsin en taís pólesin ē hoi basileîs te nûn legómenoi kaì dunástai philosophḗsōsi gnēsíōs te kaì hikanôs, kaì toûto eis tautòn sympésē, dýnamís te politikḕ kaì philosophía, […] ouk ésti kakôn paûla génesis taîs pólesi.

Traduction mot-à-mot / littérale :« Jusqu’à ce que, ou les philosophes (règnent comme rois) dans les cités, ou ceux qui sont actuellement appelés rois et gouvernants philosophent de manière authentique et suffisante, et que cela tombe en un même [point], la capacité politique et la philosophie, […] il n’y a pas de rémission des maux pour les cités. »

Analyse et traduction

La phrase est structurée en deux alternatives :

« ἢ οἱ φιλόσοφοι βασιλεύσωσιν » (ē hoi philósophoi basileúsōsin) : Ici, le verbe est « βασιλεύω » (basileúō) qui signifie « être roi, régner ». Une traduction plus dynamique et précise que « devenir rois » serait : « que les philosophes exercent la royauté » ou « que les philosophes accèdent au pouvoir royal ». Cela met l’accent sur la fonction et l’action de gouverner, pas seulement sur un titre.

« ἢ οἱ βασιλεῖς […] φιλοσοφήσωσι » (ē hoi basileîs […] philosophḗsōsi) : « ou que les rois […] fassent de la philosophie ». Le verbe est « φιλοσοφέω » (philosophéō).

La condition est donc que la compétence politique (dynamis politikē) et la philosophie (philosophia) coïncident dans les mêmes personnes.

Une traduction bien plus fidèle que « philosophe-roi » pour le concept global serait « le règne des philosophes » ou « le gouvernement philosophique » ou encore « la souveraineté du philosophe »

Pour décrire l’individu, on pourrait parler d’« homme d’État philosophe » ou de « gouvernant-philosophe », qui évite l’image du monarque seul.

La confirmation et l’explication (Livre VI, 487e)

Dans ce passage, Socrate résume l’idée pour son interlocuteur, Adimante.

Grec original : διεληλύθαμεν γὰρ δή, ὡς οὐχ οἷόν τε ἄλλως πόλεις κακῶν παύσασθαι, πρὶν ἂν ἡ τῶν φιλοσόφων γένηται ἐν αὐταῖς τιμὴ εὐήθης ἢ δή, ὥς γε νῦν φαίνεται, μία ἐκ δυοῖν πραγμάτων, φιλοσοφίας τε καὶ δυνάμεως πολιτικῆς, ἐς ταὐτὸν ἀφίκηται.

Transcription : dielēlýthamēn gàr dḗ, hōs oukh hoión te állōs póleis kakôn paúsasthai, prìn an hē tôn philosophōn génētai en autaîs timḕ euḗthēs ē dḗ, hṓs ge nûn phaínetai, mía ek dyoîn pragmátōn, philosophías te kaì dynámeōs politikês, es tautòn aphíkētai.

Traduction mot-à-mot / littérale : « Car nous sommes convenus que, d’autre part, il n’est pas possible que les cités soient mises à l’abri des maux, avant que l’autorité des philosophes ne devienne en elles [une réalité], ou bien que, comme il semble maintenant [le cas], une seule [personne] issue de deux choses, la philosophie et la capacité politique, ne parvienne au même [point]. »

Analyse

Ce passage est fondamental. Platon utilise l’expression « ἡ τῶν φιλοσόφων […] τιμὴ » (hē tôn philosophōn […] timḕ) qui signifie littéralement « l’honneur/la charge/la dignité des philosophes« . Il parle bien d’un statut, d’une fonction au sein de la cité. L’idée de « deux choses » (philosophie et pouvoir) qui doivent s’unir en « une seule » est parfaitement claire.

La conclusion (Livre VI, 499b)

Grec original : εἰ δὴ τοῦτο ἀδύνατον, ὃ νυνδὴ ἐλέγομεν, ἀναγκασθῆναι γένος ἀνθρώπων φιλοσοφῆσαι, ἔξω θείᾳ τινὶ ἐπιστασίᾳ ἀναγκαζόμενον…

Transcription : ei dḗ toûto adýnaton, hò nundḕ elégomen, anankasthênai génos anthrṓpōn philosophêsai, éxō theíā tinì epistasíā anankazómenon…

Traduction littérale : « Si donc cela est impossible, ce que nous disions tout à l’heure, qu’une race d’hommes soit contrainte à philosopher, sans y être contrainte par une inspiration divine… »

Analyse


Platon parle ici de « γένος ἀνθρώπων » (génos anthrṓpōn), c’est-à-dire « une classe/une race/une lignée d’hommes ». Cela renforce l’idée qu’il ne s’agit pas d’un seul individu, mais d’un groupe gouvernant.

En résumé…

La traduction « philosophe-roi » est réductrice et anachronique, elle évoque le despote éclairé du 18e siècle.

Il convient de préférer des formulations qui capturent l’idée de fusion et de condition. Pour le concept : « Le gouvernement des philosophes » ou « La coïncidence du pouvoir politique et de la philosophie ». Pour la personne : « Le gouvernant-philosophe », « le philosophe au pouvoir » ou « le dirigeant formé à la philosophie ».

L’essence de la pensée de Platon n’est pas de créer un titre nouveau comme « roi-philosophe », mais d’établir une condition nécessaire pour l’exercice du pouvoir : une formation philosophique poussée, seule capable de donner accès à la connaissance du Vrai, du Bien et du Juste.

Total
0
Shares
Share 0
Tweet 0
Share 0
Article précédent
akademia vs lyceum
  • Aristotélisme
  • Philosophies
  • Platonisme

Le Lycée, rival de l’Académie

  • 08/11/2025
Lire l'article
Article suivant
Image fictive représentant Abū al-Qāsim al-Naṣrābādhī, maître soufi de Nishapur au Xe siècle ; cette illustration ne représente pas le personnage historique réel.
  • Biographies
  • Philosophie Médiévale Islamique
  • Philosophies Arabes/Islamiques

Abū al-Qāsim Ibrāhīm ibn Muḥammad al-Naṣrābādhī (mort en 978) : défense d’al-Hallaj et transmission soufie à Nishapur

  • 10/11/2025
Lire l'article
Vous devriez également aimer
akademia vs lyceum
Lire l'article
  • Aristotélisme
  • Philosophies
  • Platonisme

Le Lycée, rival de l’Académie

  • Philosophes.org
  • 08/11/2025
Image fictive d’Albinus, précisant qu’il ne le représente pas réellement
Lire l'article
  • Biographies
  • Platonisme

Albinus (c. 150 ap. J.-C.) : la systématisation du platonisme

  • Philosophes.org
  • 20/10/2025
Portrait imaginaire du philosophe présocratique Anaxagore de Clazomènes, penseur de l'Intelligence cosmique et de la théorie des homéoméries. Cette image est fictive et ne représente pas le personnage historique réel.
Lire l'article
  • Biographies
  • Platonisme

Platon (vers 428-348 av. J.-C.) : L’architecte de la philosophie et la quête de l’Idée du Bien

  • Philosophes.org
  • 10/07/2025

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Philosophes.Org
  • A quoi sert le site Philosophes.org ?
  • Politique de confidentialité
  • Conditions d’utilisation
  • Qui sommes-nous ?
  • Contact
  • FAQ – Questions fréquentes
  • Disciplines d’intérêt
  • Transparence éditoriale
  • Newsletter
La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

Input your search keywords and press Enter.