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Structure
  1. Qu’est-ce que l’humour pour Kierkegaard?
  2. Quelle différence Kierkegaard fait-il entre l’ironie et l’humour?
  3. L’humour est-il une fin en soi ou une simple étape?
  4. Que nous apprend l’humoriste kierkegaardien aujourd’hui?
  5. Le seuil du paradoxe
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L’humour chez Kierkegaard : une catégorie existentielle

  • 03/01/2025
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Loin d’être une simple plaisanterie, l’humour est pour Kierkegaard une étape existentielle décisive. C’est le moment où l’individu, ayant épuisé la morale, prend conscience de l’absurdité de sa condition.


Un homme tente de vivre une vie parfaitement éthique. Il suit chaque règle à la lettre, accomplit son devoir de citoyen et de père, s’efforce d’être un modèle de vertu. Pourtant, plus il s’acharne, plus il réalise le fossé immense entre ses aspirations infinies à la perfection et sa réalité tragiquement finie. Confronté à cette contradiction insoluble, il n’a plus qu’une seule option : en rire.

Ce rire n’est pas un simple amusement. C’est l’humour, tel que le conçoit Søren Kierkegaard. Pour le philosophe danois du XIXe siècle, l’humour n’est pas une fin en soi, mais la frontière la plus avancée de l’existence humaine avant le « saut de la foi ». Il marque l’épuisement de la raison et de la morale face aux contradictions de la vie.

Nous allons aborder pourquoi Kierkegaard place l’humour si haut, en quoi il le distingue radicalement de l’ironie, et comment il sert de prélude nécessaire à la vie religieuse.

En 2 minutes

  • L’humour chez Kierkegaard n’est pas une blague, mais une catégorie existentielle sérieuse.
  • Il sert de frontière (« confinium ») entre le stade éthique (la vie morale) et le stade religieux (la foi).
  • L’humoriste prend conscience de l’absurdité de l’existence et de l’écart entre l’idéal infini et la réalité finie.
  • Contrairement à l’ironie (qui nie le monde extérieur), l’humour est une forme supérieure de conscience qui inclut la souffrance.
  • L’humour est la dernière étape de l’immanence ; il prépare au « saut de la foi » en montrant les limites de la raison.

Qu’est-ce que l’humour pour Kierkegaard?

Chez Kierkegaard, l’humour n’est pas ce qui fait rire, mais ce qui résulte d’une prise de conscience douloureuse. C’est une vision du monde qui saisit la disproportion totale entre l’individu (fini, temporel) et l’Absolu (Dieu, l’éternité).

L’humour apparaît lorsque l’individu a tenté de vivre sérieusement selon le stade éthique (le domaine de la loi morale, du devoir et de la responsabilité universelle) et qu’il a échoué. Il découvre que sa propre force ne suffit pas à combler le fossé qui le sépare de l’idéal. L’humour est le regard lucide qu’il porte sur cet échec fondamental.

Par exemple, l’humoriste est celui qui voit un homme politique promettre le « bonheur pour tous » et qui sourit, non par cynisme, mais en reconnaissant l’absurdité de vouloir résoudre un problème infini (le bonheur) avec des moyens finis (la politique).

Dans le Post-scriptum aux miettes philosophiques, Kierkegaard, sous pseudonyme, décrit l’humour comme la dernière étape avant la foi. C’est la reconnaissance que l’existence humaine est, d’un point de vue purement humain, un paradoxe comique et tragique.


Quelle différence Kierkegaard fait-il entre l’ironie et l’humour?

Kierkegaard établit une hiérarchie claire. L’ironie et l’humour sont deux « frontières » (confinia), mais elles n’opèrent pas au même niveau.

L’ironie est la frontière entre le stade esthétique (la recherche du plaisir immédiat) et le stade éthique (l’engagement moral). L’ironiste, comme Socrate, utilise la négativité. Il dit le contraire de ce qu’il pense pour détruire les fausses certitudes de l’esthète. Son attitude est celle de la supériorité ; il se place au-dessus du monde qu’il critique. L’ironie est une force « négative » qui vide le monde de sa substance.

L’humour, en revanche, est la frontière entre le stade éthique et le stade religieux. Il est supérieur à l’ironie car il ne se contente pas de nier. L’humoriste a pris l’éthique au sérieux, il a souffert dans sa tentative d’être vertueux. Son rire est plus profond : il ne rit pas des autres (comme l’ironiste), il rit de la condition humaine elle-même, y compris de la sienne.

Si l’ironiste dit : « Vous croyez que l’argent fait le bonheur? C’est ridicule », l’humoriste dit : « J’ai essayé d’être un homme parfaitement juste, et j’ai réalisé que c’était impossible. C’est cela qui est comique ». L’humour conserve toute la souffrance de l’éthique, mais la « révoque » par le rire, en voyant sa relativité face à l’Absolu.

Notions clés

  • Stades d’existence : Les trois sphères de vie décrites par Kierkegaard (esthétique, éthique, religieuse) que l’individu peut traverser par des « sauts ».
  • Immanence : Tout ce qui relève du monde humain, fini et temporel, par opposition à la transcendance. L’humour est le point culminant de l’immanence.
  • Transcendance : Ce qui est au-delà de l’expérience humaine, le domaine de Dieu et de l’éternel, accessible uniquement par la foi.
  • Confinium : Terme latin signifiant « frontière » ou « zone limite », utilisé par Kierkegaard pour désigner les états de transition comme l’ironie et l’humour.
  • Paradoxe : Ce qui heurte la logique et la raison. Pour Kierkegaard, la foi (croire que Dieu s’est fait homme) est le paradoxe absolu, inaccessible à la raison.

L’humour est-il une fin en soi ou une simple étape?

L’humour est une étape, mais c’est la plus haute que l’homme puisse atteindre par ses propres moyens. C’est le sommet de la sagesse humaine, qui consiste à comprendre que la sagesse humaine ne mène nulle part face à l’éternité.

Pour Kierkegaard, l’humour est ambivalent. D’un côté, il est une libération. L’individu cesse de se prendre tragiquement au sérieux dans sa quête éthique. Il comprend que la faute n’est pas un simple échec moral, mais une condition existentielle (Post-scriptum aux miettes philosophiques). Ce faisant, il « reprend » en quelque sorte sa souffrance, mais sur un mode comique.

D’un autre côté, l’humour est un danger. Il peut devenir une échappatoire confortable. L’humoriste voit l’Absolu, il voit le paradoxe de la foi, mais il refuse de faire le « saut ». Il préfère rester sur le seuil, dans une position de spectateur lucide qui contemple l’absurdité du monde sans jamais s’engager dans la relation personnelle et absurde de la foi. L’humoriste est presque un croyant, mais il lui manque le saut décisif.

Des penseurs comme le philosophe français Jean-Louis Chrétien ont souligné que l’humour, chez Kierkegaard, est le « dernier refuge de l’immanence ». Il permet à l’homme de supporter l’existence sans Dieu, en transformant le désespoir en une forme de sagesse mélancolique.


Que nous apprend l’humoriste kierkegaardien aujourd’hui?

L’humoriste kierkegaardien n’est pas le comique de stand-up. Il ressemble davantage à une figure qui aurait épuisé toutes les solutions proposées par la société (réussite professionnelle, engagement politique, développement personnel) et qui en verrait désormais la vanité.

Dans un contexte contemporain, l’humoriste serait celui qui regarde avec une égale distance les promesses de la technologie et les appels au retour à la nature. Il ne critique pas pour proposer une meilleure solution (comme le ferait l’éthicien ou le politique), mais parce qu’il perçoit que toutes les solutions humaines sont des tentatives dérisoires de masquer la contradiction fondamentale de notre existence.

L’humour, en ce sens, est une forme de résistance à l’idolâtrie. Il refuse de prendre au sérieux ce qui se donne pour absolu (l’État, le Marché, la Science, ou même la Morale). Il maintient ouverte la question du sens, précisément en montrant que toutes les réponses humaines sont insuffisantes.

C’est une position profondément inconfortable. L’humoriste ne trouve la paix nulle part. Il a trop de sérieux pour être un simple esthète, mais pas assez de foi pour être un croyant. Il incarne la lucidité totale de l’homme qui se sait fini, mais qui ne peut s’empêcher de désirer l’infini.


Le seuil du paradoxe

L’homme qui riait de ses propres efforts éthiques n’a pas trouvé de solution. Il a seulement compris qu’aucune solution humaine n’existait. En reconnaissant l’échec de la morale et les limites de la raison, l’humoriste se place sur le seuil de la foi.

Son rire est le dernier mot de l’immanence, un silence respectueux devant le paradoxe qui l’attend : celui de croire en une vérité qui défie toute logique. Pour Kierkegaard, ce n’est qu’en épuisant le sérieux de l’éthique et le comique de l’humour que l’individu devient enfin prêt pour l’absurdité du religieux.


Sources

  • Post-scriptum aux miettes philosophiques (1846). L’œuvre majeure de Kierkegaard (sous le pseudonyme Johannes Climacus) où la théorie des stades et la place de l’humour sont le plus longuement développées.
  • Le concept d’ironie constamment rapporté à Socrate (1841). Thèse de Kierkegaard, essentielle pour comprendre la distinction entre ironie et humour.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy (SEP), article « Søren Kierkegaard ». Une référence académique majeure pour situer les concepts dans l’ensemble de l’œuvre.
  • Internet Encyclopedia of Philosophy (IEP), article « Kierkegaard ». Fournit des analyses claires sur les « confinia » et les stades d’existence.
  • Colette, Jacques. Histoire et absolu. Essai sur Kierkegaard (1999). Une analyse philosophique moderne de la pensée kierkegaardienne.

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