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  1. Pourquoi Kierkegaard rejette-t-il la méthode de Socrate?
  2. Qu’est-ce que le “Paradoxe absolu” des Miettes Philosophiques?
  3. La foi selon Kierkegaard est-elle simplement irrationnelle?
  4. Quelle est la place de la raison si seule la foi sauve?
  5. Le choix au bord de l’abîme
    1. Méthodologie & sources
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Kierkegaard et le paradoxe : la raison peut-elle croire ?

  • 01/01/2025
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Pour Kierkegaard, la raison humaine bute sur l’essentiel : le divin. Dans les Miettes Philosophiques, il explore une autre voie, non pas contre la raison, mais au-delà. Comment le « moment » de la foi transforme-t-il notre rapport à la vérité ?


Imaginez une promenade sur l’agora d’Athènes aux côtés de Socrate. Il s’arrête devant un jeune esclave et, par une série de questions habiles, lui fait « découvrir » par lui-même un théorème de géométrie. Pour Socrate, la vérité n’a pas été enseignée ; elle était déjà là, endormie dans l’âme. L’enseignant n’est qu’une sage-femme (une « maïeuticienne ») qui aide l’esprit à accoucher de sa propre connaissance.

Ce modèle est rassurant. Il suppose que nous possédons en nous, au moins en puissance, tout ce qu’il faut pour atteindre la vérité, y compris la vérité ultime. Mais si ce postulat était faux ? Si nous étions si fondamentalement séparés de la vérité que nulle introspection, nul dialogue socratique ne pouvait combler le fossé ?

C’est le point de départ radical de Søren Kierkegaard dans ses Miettes Philosophiques, publiées en 1844 sous le pseudonyme de Johannes Climacus (Jean Climaque, un moine associé à « l’échelle du paradis »). L’ouvrage s’attaque à l’idée confortable que la raison humaine, qu’elle soit grecque (Platon) ou moderne (Hegel), puisse par ses propres forces saisir l’Absolu. Cet article explorera pourquoi le modèle socratique est insuffisant pour Kierkegaard, ce qu’est le « Paradoxe absolu » qui arrête la raison, et pourquoi, face à lui, la seule réponse possible n’est pas un savoir, mais un « saut ».

En 2 minutes

• Kierkegaard oppose la « foi » (croire malgré l’absurde) à la « raison » (comprendre logiquement).

• Les Miettes Philosophiques rejettent l’idée (socratique/grecque) que la vérité est déjà en nous (immanence).

• La vérité doit venir de l’extérieur : c’est le « Dieu dans le temps » (l’Incarnation), un « Paradoxe absolu » pour la raison.

• Recevoir cette vérité n’est pas un apprentissage (savoir), mais un « Moment » (Øjeblikket), une nouvelle naissance (foi).

• La raison sert à identifier le Paradoxe, mais seul le « saut de la foi » (Springet) peut le franchir.

Pourquoi Kierkegaard rejette-t-il la méthode de Socrate?

La philosophie, en particulier celle de Socrate et Platon, repose sur une prémisse fondamentale : l’anamnèse, ou la réminiscence. La vérité est immanente, c’est-à-dire qu’elle réside à l’intérieur de l’âme humaine. L’ignorance n’est qu’un oubli.

Dans ce schéma, le maître n’est qu’un « accoucheur ». Il n’apporte rien que l’élève ne possède déjà. L’instant de la découverte n’est pas crucial ; peu importe quand l’esclave de Ménon découvre le théorème, il aurait pu le faire hier ou demain. Le temps n’est qu’une circonstance pour une vérité éternelle déjà possédée.

Johannes Climacus, le pseudonyme de Kierkegaard, pousse ce modèle dans ses retranchements. Si la vérité est en nous, alors l’homme est sa propre mesure. Il n’a besoin de personne, et certainement pas d’un « Sauveur ». Le « Dieu » est simplement le nom que nous donnons à cette vérité intérieure que la raison déploie.

Or, Kierkegaard construit son livre comme une vaste expérimentation de pensée : « Et si le contraire était vrai ? ». Si l’homme n’était pas seulement ignorant de la vérité, mais en état de « non-vérité » ? S’il était si radicalement séparé de la vérité qu’il ne pouvait même plus la reconnaître ?

Dans ce cas, l’anamnèse socratique est inutile. Ce n’est pas d’une sage-femme dont nous avons besoin, mais d’un « Sauveur ». Ce maître ne peut pas simplement révéler la vérité ; il doit donner à l’élève la condition même pour la recevoir. L’élève doit être « régénéré », il doit naître une seconde fois.

Cette condition, que le maître doit apporter avec la vérité, c’est la foi. La foi n’est donc pas, pour Kierkegaard, une simple opinion ou une croyance faible ; c’est un nouvel organe de perception pour une vérité qui, sans lui, resterait invisible et incompréhensible.

Qu’est-ce que le “Paradoxe absolu” des Miettes Philosophiques?

Si l’homme ne peut se sauver lui-même et que la vérité doit venir d’ailleurs, elle doit venir de l’Absolu, du « Dieu ». Mais comment l’Absolu, qui est par définition éternel, infini, immuable et hors du temps, peut-il entrer en contact avec le relatif, le fini, le changeant, le temporel ?

Pour la raison pure, c’est impossible. C’est une contradiction dans les termes. Pourtant, affirme Climacus, c’est ce que le christianisme prétend : l’Éternel est entré dans le temps, à un moment précis, en un lieu précis, sous la forme d’un individu singulier (Jésus de Nazareth).

Ceci est le « Paradoxe absolu ». Ce n’est pas un simple problème difficile, comme une équation mathématique complexe que la raison pourrait finir par résoudre. C’est un skandalon, un « scandale » logique, une pierre d’achoppement pour l’intellect. La raison, en examinant honnêtement cette prétention, ne peut conclure qu’à l’Absurde.

Kierkegaard utilise une parabole célèbre. Imaginons un roi tout-puissant amoureux d’une humble jeune fille. S’il apparaît devant elle dans toute sa gloire, il l’écrasera de sa majesté. Elle pourra l’admirer, le craindre, mais jamais l’aimer librement, d’égal à égal. S’il la force à venir au palais, ce n’est plus un amour libre. Pour établir une vraie relation d’amour, le roi n’a qu’une solution : il doit renoncer à sa puissance, se dépouiller de sa royauté et devenir un simple serviteur, descendant à son niveau.

Pour la raison, c’est de la folie. C’est l’Absurde. Le Dieu-Éternel devenant un serviteur-temporel, souffrant et mourant.

Face à ce Paradoxe, la raison socratique échoue. Elle ne peut « comprendre » l’Incarnation. Elle ne peut que l’identifier comme ce qu’elle est : une contradiction fondamentale. C’est ici que le « Moment » (Øjeblikket) devient décisif. Contrairement au temps banal de l’anamnèse socratique, le « Moment » est l’instant où l’individu est confronté au Dieu dans le temps. Ce n’est pas un instant dans le flux du temps, mais une « atome d’éternité dans le temps ».

Dans ce « Moment », le Dieu ne donne pas seulement la vérité (son enseignement), il donne la « condition » (la foi) pour l’accepter contre le verdict de la raison.

Notions clés

Paradoxe (Absolu) : La contradiction logique que la raison ne peut résoudre, spécifiquement l’Éternel (Dieu) entrant dans le temps (l’homme Jésus).

Moment (Øjeblikket) : L’instant décisif, hors du temps ordinaire, où l’individu rencontre le Dieu dans le temps et reçoit la condition (la foi) pour croire.

Immanence : L’idée philosophique (grecque ou hégélienne) que la vérité ou le divin se trouve à l’intérieur de l’homme ou de l’histoire.

Foi (Tro) : Non pas une croyance faible ou une opinion, mais un « saut » (Springet) passionné qui embrasse le Paradoxe malgré l’Absurde, rendu possible par Dieu lui-même.

Subjectivité (La) : L’idée que la vérité la plus haute n’est pas objective (comme 2+2=4), mais une relation personnelle et passionnée (la vérité pour moi).

La foi selon Kierkegaard est-elle simplement irrationnelle?

L’insistance de Kierkegaard sur l’Absurde et le « saut » lui a souvent valu d’être qualifié d’irrationaliste ou de fidéiste, un penseur qui demande de croire aveuglément en sacrifiant l’intellect. Cette lecture est une simplification. Pour la saisir, il faut comprendre contre qui il écrit.

Sa cible principale est le philosophe dominant de l’époque : G.W.F. Hegel. Pour Hegel, la Raison (le Logos) est tout. L’histoire mondiale, les religions, les philosophies… tout n’est que le déploiement progressif et logique de l’Esprit Absolu. Le christianisme lui-même est une étape, certes élevée, mais compréhensible et dépassable par la philosophie (le « Système » hégélien). Hegel rationalise le Paradoxe, le dilue, le transforme en un mythe symbolisant une vérité philosophique universelle.

Kierkegaard voit dans cette approche une trahison monstrueuse. Le Système hégélien transforme la foi, qui est un engagement personnel, passionné et risqué, en un simple savoir objectif et confortable. On devient chrétien comme on apprend l’histoire de France, sans que cela n’engage l’existence.

Face à Hegel, Kierkegaard ne dit pas que la foi est irrationnelle (c’est-à-dire contre la logique). Il dit qu’elle est supra-rationnelle (au-delà de la logique). La raison a un rôle crucial, mais il est négatif : elle doit travailler avec la plus grande honnêteté pour aller jusqu’au bout d’elle-même.

C’est la raison qui, en analysant le Paradoxe, doit conclure : « Ici, je m’arrête. Je ne peux pas aller plus loin. Ceci est logiquement absurde ». Kierkegaard écrit que « le paradoxe est la passion de la pensée » et que « le penseur sans paradoxe est comme l’amant sans passion : une médiocrité » (Miettes Philosophiques, Gallimard, Points Essais, p. 107). La raison n’est pas jetée aux orties ; elle est poussée à sa limite extrême, où elle identifie l’abîme.

Une autre position, le fidéisme (parfois résumé par le « Credo quia absurdum » de Tertullien, « Je crois parce que c’est absurde »), se réjouit de l’absurdité. Kierkegaard est plus subtil. La foi n’est pas un acte de volonté aveugle, un « saut » dans le vide. C’est une réponse rendue possible par le Dieu dans le Moment, une relation qui accepte de « croire malgré l’absurde » identifié par la raison.

Quelle est la place de la raison si seule la foi sauve?

Si la raison est incapable de saisir l’essentiel, à quoi sert-elle ? Kierkegaard n’a jamais prôné l’abandon de l’intelligence. Il opère une séparation stricte des domaines.

Dans le domaine du fini et du temporel, la raison est reine et doit le rester. Pour les mathématiques, la gestion de la cité, la science, l’histoire ou la logique ordinaire, la raison est l’outil approprié. Kierkegaard n’est pas un mystique qui voit Dieu dans les équations. Il reproche justement à ses contemporains de tout mélanger.

Le problème survient lorsque cette raison, si efficace pour compter les étoiles ou organiser le commerce, prétend avoir compétence dans le domaine de l’Absolu. Vouloir prouver l’existence de Dieu est, pour Kierkegaard, une entreprise aussi absurde que de vouloir réfuter son existence.

Toute « preuve » de Dieu (comme les arguments ontologiques ou cosmologiques) réduit l’Absolu à un objet du monde, à la conclusion d’un syllogisme. On n’a pas la foi en la conclusion d’un syllogisme ; on en a le savoir. Or, la foi est une relation, non un savoir.

L’application contemporaine est directe. Les débats entre le « Dessein Intelligent » (qui tente de prouver Dieu par la science) et le « Nouvel Athéisme » (qui tente de réfuter Dieu par la science) sont, du point de vue de Kierkegaard, deux faces de la même erreur. Ils traitent tous deux la question de l’Éternel comme un problème temporel que la raison peut trancher.

La véritable cible de Kierkegaard était le « Christendom » (la chrétienté) : l’illusion confortable selon laquelle on est chrétien simplement par naissance, par culture, ou parce que c’est « raisonnable ». C’est une foi morte, une coquille vide. En montrant le fossé infranchissable (le Paradoxe) que seule la foi subjective (le saut) peut franchir, Kierkegaard voulait réveiller son époque, la forcer à réaliser que croire n’est pas savoir, mais un choix existentiel qui engage la vie entière.

Le choix au bord de l’abîme

Nous avons commencé à Athènes, avec Socrate, le maître bienveillant qui nous assurait que la vérité était déjà en nous. Un enseignement sans risque, où la raison est le guide suprême.

Johannes Climacus, le voyageur des Miettes Philosophiques, nous laisse dans un paysage bien plus austère. Il nous conduit au bord d’un abîme : le Paradoxe de l’Éternel fait homme, un scandale pour l’intellect. La raison, si elle est honnête, ne peut construire de pont. Elle peut seulement cartographier le gouffre.

Pour Kierkegaard, la raison ne sauve pas ; elle pose le problème. Elle nous force à voir que le confort du savoir objectif ne s’applique pas à l’existence.

La question philosophique ultime n’est donc pas « Que puis-je savoir ? » ni « Comment la raison se déploie-t-elle dans le monde ? ». La seule question qui importe est celle que le « Moment » pose à l’individu : face à ce Paradoxe que la raison déclare absurde, vais-je risquer le saut de la foi ?


Méthodologie & sources

Cet article est une synthèse originale basée sur les thèses centrales de l’œuvre de Kierkegaard et leurs interprétations académiques.

  • Kierkegaard, Søren (sous le pseudonyme de Johannes Climacus). Miettes Philosophiques (Philosophiske Smuler). (ex: Gallimard, coll. « Points Essais », trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau).
  • McDonald, William. « Søren Kierkegaard ». The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Winter 2023 Edition), Edward N. Zalta & Uri Nodelman (eds.).
  • McDonald, William. « Søren Kierkegaard: Faith ». Internet Encyclopedia of Philosophy (IEP).
  • Gardiner, Patrick. Kierkegaard: A Very Short Introduction. Oxford University Press, 2002.
  • Clair, André. Kierkegaard. Existence et éthique. Presses Universitaires de France (PUF), 2013.
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