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Structure
  1. Quand le changement défie l’identité
  2. Naissance d’un paradoxe antique
  3. Locke et la révolution de la conscience
  4. Parfit et la dissolution du moi
  5. Le corps empirique
  6. Implications pratiques
  7. Persistance sans substance
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Le bateau de Thésée : votre corps d’il y a 10 ans existe-t-il encore ?

  • 19/12/2025
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Si les planches d’un bateau sont remplacées au fil du temps, est-il au bout du compte toujours le même bateau ? Et vous, dont les cellules se renouvellent constamment, êtes-vous la même personne qu’il y a dix ans ? Questions sur notre identité véritable.


Quand le changement défie l’identité

Lorsque vous regardez une photographie de vous-même, prise il y a dix ans, que voyez-vous ? Cette personne, est-ce vraiment vous ? D’un point de vue biologique ce n’est pas certain. La majorité des cellules de votre organisme se sont renouvelées au cours de cette décade. La peau, les os, même certains neurones : presque rien d’identique ne subsiste. Pourtant, quelque chose persiste. Vous portez le même nom, vous conservez les mêmes souvenirs, et votre visage est similaire malgré l’outrage du temps. C’est là que se trouve l’énigme : qu’est-ce qui fait qu’une chose reste identique à elle-même malgré ses transformations ?

Le paradoxe du bateau de Thésée est un exemple ancien de ce problème, qui touche à des enjeux pratiques considérables : la responsabilité morale, la continuité personnelle, les greffes d’organes, et même l’hypothétique l’immortalité technologique.

Naissance d’un paradoxe antique

L’histoire nous vient de Plutarque, biographe grec du premier siècle de notre ère. Dans sa Vie de Thésée, il rapporte que les Athéniens conservaient précieusement le navire ayant ramené leur héros de Crète après sa victoire sur le Minotaure. Pour maintenir ce symbole en état, ils remplaçaient progressivement les planches trop abimées par des neuves. Au fil des décennies, chaque partie en bois fut ainsi changée. Plutarque soulève alors une question centrale : ce navire entièrement reconstruit peut-il encore être appelé le bateau de Thésée ?

Le paradoxe acquiert une dimension supplémentaire chez Thomas Hobbes au XVIIe siècle. Dans son De Corpore (1655), le philosophe anglais imagine qu’un collectionneur récupère au fur et à mesure de chaque reconstruction, chaque planche retirée du navire, avant de les assembler dans leur configuration originale. On constate que deux bateaux coexistent désormais : celui qui n’a jamais quitté le port, parce que tous ses composants ont été changés, et celui qui a été reconstitué avec les planches authentiques. Lequel mérite le titre de véritable bateau de Thésée ?

Hobbes défend une conception matérialiste, selon laquelle seule la continuité de la matière importe véritablement. Le navire reconstitué avec les planches originales possède donc une légitimité supérieure à celui reconstruit au fil des ans. Pour Hobbes, les entités ne sont que des arrangements de matière. Lorsque celle-ci change complètement, l’identité réelle disparaît, même si l’identité formelle subsiste.

Locke et la révolution de la conscience

Contrairement à Hobbes, John Locke rompt avec le critère matériel pour fonder l’identité personnelle sur la continuité psychologique. Dans son Essai sur l’entendement humain (1689), il distingue trois types d’identité : celle de la substance, celle de l’homme et celle de la personne. Un même homme peut subir de profonds changements physiques tout en restant le même homme, parce que son organisation vitale persiste : la personne se définit en effet par la conscience et par la mémoire.

Locke développe ainsi l’argument du prince et du cordonnier. Si l’âme d’un prince entrait dans le corps d’un cordonnier, avec tous ses souvenirs et sa conscience, qui se réveillerait le lendemain ? Le prince, ou le cordonnier ? Pour Locke, c’est le prince, car la personne s’identifie à la chaîne continue de conscience, non au substrat corporel. Selon cette perspective, votre identité personnelle ne dépend pas de vos cellules, celle qui composent votre corps alors que vous lisez ceci, mais de votre capacité à vous approprier vos expériences passées par la mémoire. Vous êtes celui qui peut dire « je me souviens d’avoir fait cela » et en assumer la responsabilité.

Cette conception s’oppose frontalement à l’essentialisme substantiel. Peu importe que votre corps ait entièrement changé : tant que persiste la chaîne mémorielle vous reliant à vos expériences antérieures, vous demeurez la même personne. Locke introduit ainsi une distinction fondamentale entre l’identité biologique, qui représente l’organisme continu, et l’identité personnelle qui représente la conscience continue.

Pourtant, cette position soulève des difficultés. Thomas Reid formule une objection devenue classique, celle de l’officier courageux. Un jeune garçon vole des pommes, devient plus tard un officier qui se souvient de ce vol, puis, le temps passant, devient un vieux général qui se rappelle de ses exploits militaires mais a oublié le vol de son enfance. Selon le critère de Locke, le général est-il la même personne que l’enfant ? La relation d’identité perd ici sa transitivité logique : le général n’est pas identique à l’enfant, bien que connecté à lui par une chaîne intermédiaire.

Parfit et la dissolution du moi

Derek Parfit radicalise la critique en proposant, dans Reasons and Persons (1984), que l’identité personnelle stricte n’existe peut-être pas du tout. Ce qui importe vraiment n’est pas l’identité « numérique » (être strictement le même) mais la continuité psychologique (avoir des relations causales appropriées entre états mentaux successifs).

Parfit construit ainsi des expériences de pensée où la notion d’identité se dissout.

Imaginons par exemple un téléporteur qui scanne votre corps sur Terre, détruit l’original et reconstruit une réplique exacte sur Mars, atome par atome, avec toutes vos mémoires. Êtes-vous mort, ou avez-vous voyagé ? Parfit suggère que cette question n’a pas de réponse déterminée, car elle présuppose faussement qu’il existe un fait substantiel concernant votre survie. Ce qui compte, c’est la relation de continuité : la personne sur Mars possède vos mémoires, intentions et traits psychologiques.

Parfit affirme que la survie ordinaire ne diffère pas fondamentalement de ce cas de téléportation. Chaque nuit, votre corps se transforme profondément. Des milliards de cellules meurent et naissent. Les connexions synaptiques se reconfigurent. Strictement parlant, la personne qui se réveille n’est pas « numériquement » identique à celle qui s’est endormie, elle seulement en continuité psychologique avec elle. L’identité personnelle stricte est donc une illusion. Ce qui existe réellement, ce sont des relations de continuité et de connectivité psychologiques plus ou moins fortes.

Le corps empirique

Les données biologiques montrent qu’effectivement on change vraiment beaucoup. Les cellules de l’épiderme se renouvellent tous les 15 à 30 jours, celles de l’estomac tous les 5 jours, les globules rouges changent tous les 120 jours. Même les os se remodèlent constamment : un squelette entier se reconstruit tous les dix ans. Certains neurones persistent depuis la naissance, mais leurs connexions synaptiques évoluent sans cesse, leurs protéines se dégradent et se reconstruisent.

Face à cette réalité, on peut, comme les matérialistes stricts, nier toute identité substantielle et n’accepter que des continuités causales. Le « moi » d’aujourd’hui n’est pas littéralement le même que celui d’hier, mais en descend causalement par une transformation graduelle.

On peut aussi défendre un critère formel ou fonctionnel. Ce qui fait qu’un organisme reste le même, c’est la persistance de son organisation structurelle, même si les matériaux changent. Le bateau de Thésée reste identique parce que sa forme, sa fonction et sa structure causale demeurent. Mon corps conserve son identité parce que le plan génétique qui orchestre son développement reste constant, maintenant une continuité organisationnelle malgré le flux matériel.

Implications pratiques

Ces débats abstraits possèdent des ramifications concrètes. En droit, nous tenons les individus responsables d’actes commis des décennies auparavant, même si leur corps a entièrement changé. Cette pratique présuppose une forme d’identité diachronique forte.

Par ailleurs, les thérapies cellulaires et les greffes d’organes questionnent les frontières du soi : si vous recevez un cœur artificiel, puis des poumons greffés, à quel moment cessez-vous d’être vous-même ? Les projets transhumanistes de téléchargement de conscience butent d’ailleurs sur ce problème : une copie numérique de votre esprit serait-elle vraiment vous, ou un double distinct ?

La tradition bouddhiste offre une perspective intéressante à ce sujet. Le concept d’anatman ou (non-soi) affirme qu’il n’existe aucune essence permanente constituant le moi. Ce que nous appelons « personne » n’est qu’un agrégat temporaire de processus physiques et mentaux en perpétuelle transformation. Le bateau de Thésée n’a jamais existé comme entité substantielle : il n’y a jamais eu qu’une succession d’états liés causalement.

Persistance sans substance

Le paradoxe du bateau de Thésée ne trouve sans doute pas de résolution définitive parce qu’il expose les limites des concepts d’identité face au changement. Peut-être existe-t-il plusieurs formes légitimes d’identité selon les contextes : identité matérielle, formelle, fonctionnelle, psychologique. Mon corps d’il y a dix ans n’existe effectivement plus au sens matériel strict. Pourtant, quelque chose persiste : une structure organisationnelle, une continuité causale, une conscience mémorielle.

L’identité est peut-être tout simplement relative à nos intérêts concrets. Pour la responsabilité morale, on privilégiera la continuité psychologique. Pour la transplantation d’organes, la compatibilité biologique. Pour l’héritage, les marqueurs génétiques. De ce point de vue l’identité n’est pas réellement une propriété métaphysique profonde, mais plutôt un réseau de relations pertinentes selon le contexte. Le paradoxe montre simplement que nos catégories ordinaires sont floues aux frontières de leur application.

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