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Structure
  1. Pourquoi cette question ?
  2. Qu’entend-on exactement par agentivité ?
  3. Comment comprendre l’illusion de l’agentivité?
  4. Le débat philosophique : l’agentivité est-elle vraiment illusoire ?
  5. Comment ces théories s’appliquent-elles concrètement ?
  6. Sommes-nous vraiment les auteurs de nos vies?
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L’agentivité : sommes-nous vraiment maîtres de nos choix ?

  • 24/11/2025
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Chaque jour, nous prenons des décisions en pensant que nous en sommes les auteurs véritables, que nous pouvons les contrôler. Aujourd’huin les neurosciences et la philosophie remettent en cause cette impression de maîtrise. L’agentivité – un néologisme issu de l’anglais qui désigne notre capacité à agir librement – est-elle une construction de notre esprit ? Nos décisions sont-elles prises par une part de nous-même dont nous ignorons tout ? Entre déterminisme biologique et responsabilité morale, ce débat millénaire prend un tour scientifique inattendu.


Un matin de 1983, le neurophysiologiste Benjamin Libet demande à des volontaires d’appuyer sur un bouton au moment ou ils le désirent. L’instruction est très simple. L’appui sur le bouton permet simplement de noter l’instant exact où la personne décide d’agir. Surprise : les électrodes fixées sur leur crâne enregistrent une activité cérébrale préparatoire environ 350 millisecondes avant que les participants ne rapportent avoir « décidé ». Le cerveau semble choisir avant la conscience.

Cette expérience, répétée et débattue depuis quarante ans, pose une question étonnante: et si notre impression de décider n’était qu’un récit que notre esprit se raconte après coup ?

Pourquoi cette question ?

Le mot « agentivité » est un néologisme forgé à partir de l’anglais agency (voir encadré ci-dessous). En psychogie,l’agentivité désigne notre capacité à être les auteurs de nos actes, à intervenir dans le monde selon nos intentions propres et uniques à nous-mêmes. Ce n’est pas une idée nouvelle : de tout temps, l’être humain a estimé être l’auteur unique de ses pensées, ce que certains désignent même comme la liberté ultime sous l’angle « on peut emprisonner mon corps mais pas mon esprit« .

Le mot anglais « Agency » signifiait, dès 1650, « opération active » puis «manière d’exercer un pouvoir ou de produire un effet». Le mot provient du latin médiéval agentia, nom dérivé de agentem qui signifie « efficace, puissant ». C’est le participe présent de agere « mettre en mouvement, faire avancer ; faire, accomplir ».

Source : Etymonline.com

Mais cette notion est aujourd’hui remise en cause. Les neurosciences analysent les circuits cérébraux qui précèdent nos « choix » avec des résultats étonnants, tandis que des algorithmes, comme ceux utilisés par les actuaires, qui sont des personnes chargées de calculer les risques dans le monde de l’assurance, sont capables de prédirent nos comportements avec une précision surprenante.

Le déterminisme génétique et social semble réduire notre marge de manœuvre. Que signifie exactement l’agentivité ? Pourquoi tant de penseurs la considèrent comme une illusion ? Quelles sont les objections et les enjeux pratiques de ce débat pour la responsabilité morale et la justice ?

En 2 minutes

L’agentivité désigne notre capacité à agir librement selon nos intentions, à être les auteurs de nos actes plutôt que de simples rouages.

Les expériences de Libet suggèrent que le cerveau initie l’action avant que la conscience ne rapporte une « décision », remettant en cause le sentiment de contrôle.

Le déterminisme affirme que chaque événement, incluant nos choix, découle de causes antérieures – notre agentivité ne serait qu’une impression subjective.

Le compatibilisme propose l’idée que libre arbitre et déterminisme coexistent : nous sommes libres tant que nous agissons selon nos désirs, même si ces désirs ont des causes.

L’enjeu dépasse la philosophie : si l’agentivité est illusoire, comment fonder la responsabilité pénale, l’éducation ou l’autonomie personnelle ?

Qu’entend-on exactement par agentivité ?

L’agentivité recouvre trois dimensions entrelacées. D’abord, la causalité : être « agent », c’est produire un changement dans le monde par ses actes. Lorsque vous levez la main dans une réunion pour prendre la parole, ce geste n’est pas un simple réflexe mais un événement causé par votre intention.

Ensuite, la conscience : l’agent perçoit ses actions comme siennes, les reconnaît dans son expérience.

Enfin, la responsabilité : puisque l’action émane de vous, elle engage votre personne – on peut vous en féliciter ou vous en blâmer.

Prenons un exemple simple. Vous décidez de commander un thé vert plutôt qu’un café. Cette décision vous appartient : vous avez pesé vos préférences, peut-être même résisté à une habitude en vous disant « je bois trop de café, cette fois-ci je vais prendre un thé ». Personne ne vous a forcé.

C’est cette expérience subjective – cette idée quee « c’est moi qui choisis » – qui constitue le cœur de l’agentivité. Le philosophe Harry Frankfurt précise que l’agentivité authentique requiert non seulement d’agir selon ses désirs, mais aussi d’avoir des désirs de second ordre, c’est à dire vouloir avoir certains désirs. Vous ne subissez pas passivement vos impulsions ; vous les évaluez et vous en prenez la responsabilité.

Ou pas : lorsque l’on cède à l’envie de manger le chocolat qu’on s’était promis de ne pas manger, on ressent une légère culpabilité en raison de cette conscience que nous avons de notre propre capacité à prendre une décision. En d’autres termes, nous savons que nous devrions prendre la décision de ne pas manger le chocolat, mais nous prenons la décision inverse : le chocolat ne nous saute pas dans la bouche tout seul. Nous sommes donc maître de notre décision de ne manger ou de ne pas manger.

Pourtant, cette impression de maîtrise pourrait être trompeuse. Comme l’écrit le psychologue Daniel Wegner dans The Illusion of Conscious Will (2002), « l’expérience de volonté consciente est l’émotion que nous ressentons lorsque nous interprétons nos pensées comme la cause de nos actions ». Lorsque nous interprétons nos pensées : autrement dit, la sensation d’être agent ne prouve pas que nous le sommes réellement.

C’est l’idée véhiculée par certains ouvrages de fiction comme le film Matrix qui montre des êtres humains dissimulés dans des sortes de sarcophages technologiques,humains qui ne vivent pas la réalité mais simplement des impressions de réalité qui leur sont transmises par des outils technologiques eux-mêmes devenus agents. Une manière de poser la même question que les psychologues, neurologues et philosophes : qu’est-ce qui est vrai dans ce que nous vivons ? La réalité est-elle vraie ou tout n’est-il qu’affaire d’interprétation? C’est un très vieux problème philosophique qui a suscité les plus grands questionnements depuis l’Antiquité.

Comment comprendre l’illusion de l’agentivité?

Imaginons une marionnette sophistiquée dotée d’une conscience, mais toujours manipulée par un être humain qui tire les ficelles. À chaque mouvement, elle ressent une intention qui précède son geste de quelques millisecondes. Pourtant, ce sont les fils actionnés par le marionnettiste qui causent véritablement l’action. La marionnette confond la corrélation entre intention puis action avec la causalité, c’est à dire l’intention causant l’action.

Nous pourrions être dans une situation analogue : certains de nos états cérébraux détermineraient potentiellement nos actions, tandis que la conscience produirait rétrospectivement un récit de contrôle.

Cette hypothèse s’appuie sur plusieurs piliers. Le déterminisme causal, défendu par Spinoza au XVIIe siècle puis par les matérialistes contemporains, affirme que chaque événement découle nécessairement de conditions antérieures selon des lois naturelles.

Vos choix résulteraient ainsi de votre génétique, de votre histoire personnelle, de stimuli environnementaux et d’états neuronaux – autant de facteurs que vous n’avez pas choisis. C’est ainsi que Baruch Spinoza écrit dans l’Éthique (1677) : « Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres ; opinion qui consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ».

Les neurosciences renforcent cette perspective. Libet n’est pas le seul à l’avoir démontré.: des études par IRMf montrent qu’on peut prédire certaines décisions simples plusieurs secondes avant que le sujet n’indique avoir choisi. Le sentiment d’agentivité apparaîtrait donc comme un effet secondaire de l’architecture cérébrale, une narration que l’esprit construit pour donner cohérence à des processus automatiques.

Notions clés

Déterminisme : thèse selon laquelle tout événement, incluant nos pensées et actions, est la conséquence nécessaire de causes antérieures.

Compatibilisme : position affirmant que libre arbitre et déterminisme peuvent coexister – nous sommes libres si nous agissons selon nos désirs internes, même déterminés.

Potentiel de préparation : activité cérébrale inconsciente précédant une action volontaire, détectée par Libet avant le moment où le sujet rapporte avoir décidé.

Causalité descendante : idée que les états mentaux (intentions, raisons) peuvent causer des changements physiques dans le cerveau, et non seulement en découler.

Responsabilité réactive : selon P.F. Strawson, nos pratiques sociales de blâme et louange sont indépendantes du débat métaphysique sur le déterminisme.

Le débat philosophique : l’agentivité est-elle vraiment illusoire ?

Tous les philosophes ne concèdent pas que l’agentivité soit une illusion. Trois grandes positions structurent ce débat. Les incompatibilistes durs acceptent le déterminisme et concluent que l’agentivité authentique est effectivement impossible. Galen Strawson, par exemple, développe un « argument de régression » : pour être vraiment responsable d’une action, il faudrait être responsable des raisons qui l’ont motivée, puis des raisons de ces raisons, et ainsi de suite à l’infini. Puisque nous ne choisissons pas notre caractère initial, nous ne sommes par conséquent jamais pleinement agents.

Les libertariens (au sens philosophique, sans lien avec le courant politique) rejettent le déterminisme. Kant distingue un monde phénoménal, régi par les lois naturelles, et un monde « nouménal » où la volonté agit librement selon la loi morale. Cette liberté transcendantale échappe à l’investigation empirique. L’existentialisme sartrien radicalise cette position : « L’existence précède l’essence » signifie que nous ne sommes définis par aucune nature préalable ; nous nous créons par nos choix. L’agentivité n’est pas seulement réelle, elle est notre condition fondamentale. Jean-Paul Sartre insiste : nous sommes « condamnés à être libres », même dans les situations contraintes.

La troisième position, le compatibilisme, cherche une voie médiane. David Hume, puis Daniel Dennett, affirment que la liberté pertinente pour l’agentivité n’est pas l’absence de causes, mais l’absence de contrainte. Vous êtes libre tant que vous agissez selon vos désirs et croyances authentiques, même si ces états mentaux ont eux-mêmes des causes. Lorsque vous choisissez de boire du thé, personne ne vous force – c’est votre préférence qui guide l’action. Peu importe que cette préférence ait une origine causale. Comme l’écrit Dennett dans Elbow Room (1984), « la liberté qui vaut la peine d’être désirée est compatible avec le déterminisme ».

Cette position esquive-t-elle le problème ? Les incompatibilistes objectent que si vos désirs sont eux-mêmes déterminés par des facteurs hors de votre contrôle comme la génétique, ou l’éducation, vous restez un maillon dans une chaîne causale. Le compatibiliste répond que cette régression est une erreur : l’agentivité ne requiert pas une origine absolue, mais seulement que l’action découle de processus mentaux que vous identifiez comme vôtres. La différence entre agir librement et être contraint ne réside pas dans la métaphysique ultime, mais dans les mécanismes proximaux.

Une quatrième perspective, inspirée du bouddhisme et de certains courants phénoménologiques, suggère que l’agentivité comme le déterminisme sont des concepts mal formés. La doctrine bouddhiste du anātman (non-soi) nie l’existence d’un agent permanent. Ce que nous appelons « moi » est un flux d’expériences, sans noyau stable qui possèderait les actions. L’illusion ne serait pas celle de la liberté, mais celle d’un « agent » unifié en premier lieu, c’est à dire que le « moi » serait une illusion.

Comment ces théories s’appliquent-elles concrètement ?

Ces débats peuvent paraître abstraits mais ils ont en réalité des conséquences pratiques majeures. Prenons par exemple la justice pénale. Si l’agentivité est illusoire, comment justifier la punition ? Un criminel n’a pas choisi son acte – il est le produit de son cerveau, lui-même produit de gènes et d’environnement.

Certains neuroscientifiques et philosophes comme Sam Harris plaident pour une approche purement conséquentialiste : sanctionner uniquement pour protéger la société et dissuader, jamais pour « punir le mérite ». D’autres, comme les compatibilistes, maintiennent que la responsabilité demeure tant que l’individu agissait selon ses raisons et sans contrainte externe.

Dans le domaine de l’éducation, l’illusion de l’agentivité pourrait favoriser la passivité. Si « je n’y peux rien », pourquoi fournir des efforts ? Inversement, croire en son agentivité – même si c’est une illusion – améliore les performances. La psychologue Carol Dweck a montré que les élèves qui croient pouvoir développer leurs capacités, ce qu’elle appelle « état d’esprit de croissance », réussissent mieux que ceux qui les considèrent fixées. L’agentivité perçue, réelle ou non, produit des effets tangibles.

En médecine et psychiatrie, la question se pose pour l’addiction ou les troubles compulsifs. Est-ce que ce sont des maladies abolissant l’agentivité, ou des comportements pour lesquels on reste partiellement responsable ? La réponse détermine l’approche thérapeutique : traiter la personne comme passive avec médicaments seuls ou l’engager comme agent ( en utilisant thérapie cognitive ou responsabilisation. Les approches les plus efficaces combinent souvent les deux : reconnaître les contraintes biologiques tout en cultivant les capacités d’action résiduelles.

Enfin, l’essor de l’intelligence artificielle et des algorithmes de recommandation pose de nouvelles questions. Lorsque votre fil d’actualité sur les résaux sociaux manipule subtilement vos préférences, votre agentivité est-elle compromise ? Le philosophe de la technologie Luciano Floridi suggère que nous devons distinguer l’agentivité de premier ordre (notre capacité à agir) de l’agentivité de second ordre, c’est à dire la capacité à façonner l’environnement qui conditionne nos actions. Les technologies numériques peuvent préserver la première tout en érodant la seconde, estime-t-il.

Sommes-nous vraiment les auteurs de nos vies?

La marionnette de notre analogie ne pourra jamais trancher définitivement pour savoir si elle est libre, car toute réflexion sur sa propre condition utilise son propre appareil cognitif, qui est possiblement lui-même illusoire. Au lieu de se demander si l’agentivité est réelle, on a peut-être intérêt à se demander quelle forme d’agentivité nous voulons cultiver. Entre les fils invisibles du déterminisme et l’exigence de responsabilité, nous continuons d’agir comme si nous choisissions. Et ce « comme si », pour reprendre Kant, est peut-être tout ce dont nous avons besoin. Après tout, même si Libet avait raison sur le timing neuronal, c’est bien nous qui interprétons ses résultats et décidons d’en tenir compte. L’agentivité serait alors moins un fait métaphysique qu’une pratique à exercer – imparfaite, limitée, mais irréductiblement humaine.

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