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Structure
  1. Le socle préalable de la durée
  2. La perception pure, une fiction méthodique
  3. Les deux mémoires, une différence de nature
  4. L’entrelacement du percevoir et du se souvenir
  5. Prolongements et objections
  6. La leçon bergsonienne
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La perception pure et la mémoire dans la théorie bergsonienne

  • 19/01/2025
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En distinguant deux formes de mémoire et en forgeant le concept de perception pure, Bergson a bouleversé notre compréhension des rapports entre le corps et l’esprit. Sa pensée, formulée à la fin du XIXe siècle, continue d’éclairer les débats contemporains en neurosciences et en philosophie de l’esprit.


Lorsqu’un musicien joue un morceau appris par cœur, ses doigts enchaînent les gestes sans effort conscient, tandis qu’il peut simultanément se rappeler le jour précis où il a travaillé cette partition pour la première fois. Ces deux expériences relèvent toutes deux de la mémoire, et pourtant elles diffèrent radicalement. L’une appartient au corps, l’autre à l’esprit. Cette distinction, en apparence banale, se trouve au fondement de l’une des entreprises philosophiques les plus ambitieuses du tournant du XXe siècle. Henri Bergson (1859-1941), dans Matière et Mémoire publié en 1896, en fait le levier d’une refonte complète de la relation entre la matière et la conscience. Il forge deux concepts opératoires — la perception pure et la mémoire pure — qui ne désignent pas des réalités observables, mais des limites théoriques permettant de comprendre comment notre expérience se constitue au carrefour du corps et de l’esprit.

Le socle préalable de la durée

Toute lecture de Matière et Mémoire présuppose un concept forgé sept ans plus tôt dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889). La durée y désigne la forme que prend la succession de nos états de conscience lorsque le moi, selon la formule de Bergson, se laisse vivre — c’est-à-dire lorsqu’il s’abstient de juxtaposer ses états à la manière de points dans l’espace. Bergson oppose cette temporalité qualitative et continue au temps homogène des horloges, qui n’est selon lui qu’une spatialisation du devenir réel. L’image de la mélodie éclaire cette idée : les notes se succèdent, mais nous les percevons les unes dans les autres, fondues ensemble, formant un tout vivant dont les parties se pénètrent mutuellement.

Si le temps réel est durée — flux continu et indivisible —, alors la mémoire ne peut pas être un simple magasin d’images figées, et la perception ne peut pas être une photographie instantanée du réel. C’est armé de cette conviction que Bergson aborde, dans Matière et Mémoire, le problème classique de l’union de l’âme et du corps.

La perception pure, une fiction méthodique

Le premier chapitre de Matière et Mémoire procède à ce que Bergson appelle lui-même une hypothèse philosophique. Il pose l’existence d’une perception pure — une perception qui serait entièrement absorbée dans le présent et totalement dépourvue de mémoire. Cette perception n’existe pas en fait, précise Bergson, mais seulement en droit. Il s’agit d’une construction théorique destinée à isoler ce qui, dans notre expérience perceptive, relève strictement de la matière, avant d’y réintroduire progressivement ce qui relève de l’esprit.

L’originalité de la démarche tient à la manière dont Bergson conçoit la matière elle-même. Rompant avec le dualisme cartésien, il propose de considérer l’univers matériel comme un ensemble d’images — un terme choisi pour se situer à mi-chemin entre le réalisme naïf (les choses existent indépendamment de toute conscience) et l’idéalisme (les choses ne sont que des représentations).

Dans cet univers d’images, le corps occupe une position singulière. Il n’est pas un réceptacle passif d’impressions sensorielles, mais un centre d’action. Percevoir, pour Bergson, ce n’est pas recevoir une copie du monde extérieur dans le cerveau ; c’est opérer une sélection parmi les images en fonction des actions possibles du corps. Le cerveau n’est pas l’organe producteur de la représentation, mais l’instrument qui filtre et oriente la matière vers l’action. Cette thèse a une portée considérable : la perception n’ajoute rien à la matière, elle en retranche au contraire ce qui n’intéresse pas l’action du vivant. Percevoir, c’est moins enrichir le réel que l’appauvrir.

Les deux mémoires, une différence de nature

Le deuxième chapitre de Matière et Mémoire introduit la distinction qui constitue peut-être la contribution la plus durable de Bergson à la philosophie de l’esprit. Il existe, selon lui, deux formes de mémoire radicalement distinctes, séparées non par une simple différence de degré, mais par une différence de nature.

La première est la mémoire-habitude. Elle relève du corps et consiste dans la répétition mécanique d’un comportement acquis. Bergson prend l’exemple de la leçon apprise par cœur : lorsqu’on la récite, les mots s’enchaînent automatiquement, sans effort de remémoration. Cette mémoire ne représente pas le passé ; elle le rejoue. Inscrite dans le système nerveux, orientée vers l’action présente, elle n’a rien de spécifiquement spirituel.

La seconde est la mémoire pure ou mémoire-souvenir. Celle-ci enregistre le passé sous forme de souvenirs-images et le conserve dans sa singularité irréductible. Se souvenir du jour précis où l’on a appris cette leçon — le lieu, la lumière, l’émotion ressentie — relève de cette seconde forme. Contrairement à la mémoire-habitude, la mémoire pure reconnaît le passé en tant que passé. Elle est contemplative, libre, et fondamentalement spirituelle. Bergson affirme dans Matière et Mémoire que le souvenir pur est une manifestation spirituelle et qu’avec la mémoire nous sommes bien véritablement dans le domaine de l’esprit.

L’enjeu de cette distinction dépasse la simple classification psychologique. Si la mémoire-habitude peut s’expliquer par des mécanismes cérébraux, la mémoire pure, elle, ne se réduit à aucun substrat matériel. Le cerveau ne stocke pas les souvenirs ; il permet leur actualisation en les rappelant dans le présent pour servir l’action. Le souvenir pur, tant qu’il n’est pas sollicité, demeure virtuel, impuissant, détaché de toute matérialité. C’est seulement lorsqu’il s’insère dans une perception actuelle qu’il reprend vie et cesse d’être souvenir pour redevenir perception.

L’entrelacement du percevoir et du se souvenir

La force de l’analyse bergsonienne réside dans la manière dont elle articule ces deux pôles — perception pure et mémoire pure — qui ne sont jamais donnés séparément dans l’expérience concrète. Toute perception réelle est déjà imprégnée de mémoire. Bergson le dit sans ambiguïté : la perception pure, instantanée, n’est qu’un idéal, une limite. Toute perception concrète occupe une certaine épaisseur de durée, prolonge le passé dans le présent, et participe par là de la mémoire.

Bergson illustre cette interpénétration grâce à son célèbre schéma du cône inversé. La pointe du cône représente le plan de l’action, où le corps est engagé dans le présent matériel. La base figure la totalité des souvenirs accumulés. Entre ces deux extrêmes, des cercles concentriques représentent différents niveaux de conscience. L’individu purement impulsif se tient à la pointe du cône, réagissant aux stimuli sans réflexion. Le rêveur se perd dans la base, déconnecté de l’action. La conscience normale navigue entre les deux, puisant dans le passé ce qui éclaire le présent.

Cette architecture conceptuelle permet à Bergson de reformuler le problème de l’union de l’âme et du corps. Contrairement à Descartes, qui posait deux substances hétérogènes condamnées à une coexistence inexplicable, Bergson montre que matière et esprit constituent les deux limites d’un même continuum. La perception pure tend vers la matière ; la mémoire pure tend vers l’esprit. Notre expérience vécue se situe toujours entre ces deux pôles.

Prolongements et objections

La postérité de Matière et Mémoire s’est déployée dans plusieurs directions. Gilles Deleuze, dans Le Bergsonisme (1966), a montré comment la distinction bergsonienne entre la matière et la durée ouvrait la voie à une pensée de la création de soi émancipée des déterminismes de l’habitude. Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception (1945), a repris la critique bergsonienne d’une perception réduite à un enregistrement passif, tout en reprochant à Bergson de ne pas avoir suffisamment développé le rôle du corps propre dans la constitution du sens.

En neurosciences, les travaux sur la mémoire déclarative et la mémoire procédurale ont partiellement confirmé la distinction bergsonienne. Le cas célèbre du patient H.M., étudié dans les années 1950, a montré qu’un individu pouvait perdre la capacité de former de nouveaux souvenirs épisodiques tout en conservant intacte sa mémoire des habiletés motrices — illustration frappante de la différence de nature postulée par Bergson.

L’objection la plus sérieuse concerne le statut ontologique de la mémoire pure. Si les souvenirs ne sont pas localisés dans le cerveau, où sont-ils ? Bergson répond qu’ils se conservent en eux-mêmes, dans un passé qui ne cesse jamais d’exister. Cette thèse d’un passé en soi, selon la formule de Deleuze, reste l’un des aspects les plus discutés de la philosophie bergsonienne. Les neurosciences matérialistes peinent à accepter une mémoire irréductible à des processus cérébraux. Pourtant, les difficultés persistantes à localiser les souvenirs dans le cerveau — le problème dit de l’engramme — suggèrent que la question demeure ouverte.

La leçon bergsonienne

L’apport le plus fécond de Bergson réside dans la manière dont il pose les problèmes. En refusant de traiter la perception et la mémoire comme des opérations de pure connaissance, en les rattachant à l’action et à la durée vécue, il a ouvert un espace de réflexion que ni le matérialisme réducteur ni l’idéalisme abstrait ne parvenaient à occuper. Sa philosophie rappelle que notre rapport au monde n’est jamais celui d’un spectateur désengagé face à un tableau immobile, mais celui d’un être vivant dont le passé tout entier pèse sur chaque instant présent, l’enrichit et le transforme.

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