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  1. Qu’est-ce que l’angoisse selon Kierkegaard?
  2. Le désespoir est-il simplement une tristesse intense?
  3. Comment l’angoisse mène-t-elle au désespoir?
    1. Le désespoir de ne pas vouloir être soi-même (Le désespoir du fini)
    2. Le désespoir de vouloir être soi-même (Le désespoir de l’infini)
  4. Cette vision est-elle encore pertinente aujourd’hui?
    1. L’objection de la psychologie et des neurosciences
    2. L’objection de l’existentialisme athée
  5. Qu’est-ce que cela change dans nos vies modernes?
  6. Choisir entre le vertige et la maladie
    1. Sources
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image représentant le concept d'angoisse
  • Philosophies

La dialectique de l’angoisse et du désespoir

  • 01/01/2025
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Nous avons plus de choix que jamais, mais nous nous sentons souvent paralysés ou insatisfaits. L’angoisse de la liberté et le désespoir de ne pas être « soi-même » sont-ils liés? Explorons le diagnostic de Kierkegaard sur la maladie moderne de l’identité.


Un dimanche soir. Vous scrollez sans fin sur une plateforme de streaming, incapable de choisir un film, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour en commencer un. Vous ouvrez un réseau social professionnel, vous voyez d’anciens collègues changer radicalement de carrière, et une question diffuse s’installe : avez-vous fait les bons choix ?

Cette paralysie face à l’infinité des possibles, ce sentiment diffus de « passer à côté » de sa propre vie ou de ne pas être à la hauteur d’un « soi » idéal, n’est pas un luxe moderne. C’est peut-être la condition fondamentale de l’être humain conscient de sa propre liberté.

Au 19ème siècle, le philosophe danois Søren Kierkegaard a consacré son œuvre à disséquer ce malaise. Il lui a donné deux noms précis : l’angoisse (le vertige de la liberté) et le désespoir (la maladie de ne pas parvenir à être soi-même). Pour lui, ces deux sentiments ne sont pas des accidents, mais les symptômes de notre lutte pour exister.

Pourquoi ces sentiments sont-ils le prix de notre liberté ? Cet article explore la relation complexe, la « dialectique », entre l’angoisse et le désespoir, analyse la structure exigeante du « soi » selon Kierkegaard, et examine comment cette vision, bien que religieuse, se confronte aux explications psychologiques modernes de notre mal-être.

En 2 minutes

  • L’angoisse (chez Kierkegaard) n’est pas la peur. La peur vise un objet précis (un danger), tandis que l’angoisse est le vertige face à nos propres possibilités, face au « rien » de l’avenir.
  • Le désespoir n’est pas la tristesse. C’est une « maladie du soi » : un échec dans la relation que nous entretenons avec nous-mêmes, une incapacité à devenir qui nous sommes.
  • Selon Kierkegaard, le « soi » n’est pas une chose stable que l’on possède, mais une tâche difficile : celle d’équilibrer des contraires (le fini et l’infini, la nécessité et la possibilité).
  • L’angoisse mène souvent au désespoir quand nous fuyons notre liberté (en nous conformant) ou quand nous échouons à nous « choisir » nous-mêmes (en nous perdant dans l’imaginaire).
  • La solution de Kierkegaard est religieuse : le désespoir (vouloir être soi par soi-même) n’est surmonté qu’en fondant son soi sur la puissance qui l’a créé (la foi).

Qu’est-ce que l’angoisse selon Kierkegaard?

Pour Kierkegaard, il est essentiel de distinguer l’angoisse (en danois Angest) de la peur. Ces deux émotions sont souvent confondues, mais elles sont radicalement différentes.

La peur est une réaction à une menace concrète, définie et extérieure. Nous avons peur d’un chien agressif, d’un examen difficile ou de perdre notre emploi. L’objet est clair, et la peur nous pousse à une action précise : fuir, combattre, ou se préparer.

L’angoisse, en revanche, n’a pas d’objet défini. C’est, selon Kierkegaard, le vertige de la liberté. C’est l’émotion que nous ressentons face au champ infini de nos propres possibilités, face au « néant » de ce qui n’est pas encore mais pourrait être.

L’exemple canonique est celui d’Adam avant la Chute. Il n’a pas peur de l’interdit divin. Il est angoissé par le fait qu’il peut désobéir. L’angoisse est le sentiment de « je peux ».

Dans la vie quotidienne, c’est l’étudiant devant la page blanche, paralysé non pas parce qu’il ne sait rien écrire, mais parce qu’il pourrait écrire n’importe quoi. C’est le sentiment de celui qui se tient au bord d’un précipice, non pas tant par peur de tomber, que par la conscience angoissante qu’il pourrait choisir de sauter. L’angoisse est la réalité de notre liberté.

Le désespoir est-il simplement une tristesse intense?

Non. Tout comme l’angoisse n’est pas la peur, le désespoir (en danois Fortvivlelse) n’est pas la tristesse ou la dépression au sens clinique moderne, bien qu’il puisse y ressembler.

Kierkegaard analyse le désespoir dans son ouvrage majeur, La Maladie à la mort (1849). Pour lui, le désespoir est une « maladie du moi » ou une « maladie spirituelle ». Ce n’est pas une réaction à un événement malheureux (comme le deuil, qui est une tristesse légitime), mais une rupture fondamentale dans la relation qu’un individu entretient avec son propre « soi ».

Pour comprendre cela, il faut saisir ce que Kierkegaard entend par « le soi ». Le soi n’est pas une chose que nous avons, comme un bras ou un cerveau. C’est une tâche que nous devons accomplir.

Le philosophe décrit le soi humain comme une synthèse dynamique. Nous sommes un composé de plusieurs tensions contraires que nous devons maintenir en équilibre :

  • Le Fini et l’Infini : Nous sommes finis (notre corps, notre histoire, nos contraintes, notre mort inévitable) mais nous avons aussi une conscience de l’infini (nos rêves, notre imagination, nos aspirations spirituelles, l’idée de l’éternel).
  • La Nécessité et la Possibilité : Nous sommes nécessité (ce que nous ne pouvons pas changer : notre lieu de naissance, notre passé) mais aussi possibilité (ce que nous pouvons devenir : nos choix, notre avenir).

Le désespoir est la « maladie » qui survient lorsque cette synthèse échoue, lorsque l’équilibre est rompu.

Notions clés

  • Dialectique : Processus de pensée qui progresse en explorant et en dépassant l’opposition entre des concepts contraires (ici : angoisse/désespoir, fini/infini).
  • Le « Soi » (Selvet) : Chez Kierkegaard, ce n’est pas une entité fixe, mais une relation dynamique (une synthèse de contraires) qu’un individu doit activement devenir et assumer.
  • Angest (Angoisse) : Le vertige de la liberté face à l’infini des possibles (tourné vers l’avenir et l’action).
  • Fortvivlelse (Désespoir) : La « maladie à la mort » ; un déséquilibre structurel du soi, une relation brisée avec soi-même (tourné vers l’être).
  • Stades de l’existence : Les trois sphères de vie (esthétique, éthique, religieuse) que Kierkegaard décrit comme des façons de gérer l’existence pour tenter (et souvent échouer) de résoudre le désespoir.

Comment l’angoisse mène-t-elle au désespoir?

L’angoisse est le test. Le désespoir est l’échec à ce test. L’angoisse est le vertige de la liberté ; le désespoir est la conséquence d’une mauvaise gestion de cette liberté.

Selon Kierkegaard, le désespoir prend principalement deux formes, qui sont deux façons d’échouer à la synthèse du soi.

Le désespoir de ne pas vouloir être soi-même (Le désespoir du fini)

C’est la forme la plus courante, celle de « l’homme de la foule ». Face à l’angoisse de devoir choisir son « soi » unique, l’individu fuit. Il préfère s’anesthésier dans le fini, dans le conformisme.

Il abandonne son « infini » (sa singularité, sa responsabilité) pour se fondre dans le « on » : on fait ceci, on pense cela. Il s’identifie totalement à ses rôles sociaux (son métier, son statut familial) et aux contraintes (la « nécessité »). Il devient un numéro, un « Monsieur Tout-le-monde ».

  • Exemple concret : L’individu qui suit une carrière toute tracée par ses parents, non par choix, mais par peur de l’inconnu, et qui, à 40 ans, réalise qu’il a vécu une vie qui n’est pas la sienne. Il est désespéré sans même le savoir, car il a perdu son soi.

Le désespoir de vouloir être soi-même (Le désespoir de l’infini)

C’est une forme plus rare et plus « noble » de désespoir. Ici, l’individu est pleinement conscient de sa liberté et de son potentiel infini. Il veut être l’architecte absolu de lui-même, se créer ex nihilo, par sa seule volonté.

Il refuse les contraintes du « fini » (son corps, son passé, les limites du réel). Il vit dans l’imaginaire, dans la « possibilité ».

  • Exemple concret : L’artiste qui rêve d’une œuvre parfaite mais ne produit jamais rien, car aucune réalisation concrète (finie) ne serait à la hauteur de son idéal (infini). Ou l’individu qui refuse tout engagement (amoureux, professionnel) pour garder toutes ses options ouvertes, et finit par se dissoudre dans le néant de la pure possibilité.

Dans les deux cas, la synthèse échoue. Le premier se perd en devenant pure nécessité, le second se perd en devenant pure possibilité. L’angoisse (le vertige des possibles) s’est solidifiée en désespoir (une structure de soi brisée).

Cette vision est-elle encore pertinente aujourd’hui?

L’analyse de Kierkegaard est profondément ancrée dans son contexte : le Danemark luthérien du 19ème siècle. Pour lui, il n’y a qu’une seule véritable sortie du désespoir.

Puisque le désespoir est, au fond, de vouloir être un soi par soi-même (en défiant Dieu) ou de refuser le soi donné par Dieu (en se conformant), la seule guérison est le « saut de la foi ». Il s’agit d’accepter de fonder son soi non pas sur sa propre volonté, mais sur la puissance qui l’a créé (Dieu). C’est le « stade religieux ».

Cette solution religieuse n’est plus la réponse évidente dans nos sociétés sécularisées. L’analyse kierkegaardienne se heurte à deux objections contemporaines majeures.

L’objection de la psychologie et des neurosciences

La psychologie moderne ne voit pas l’angoisse et le désespoir comme des « maladies spirituelles », mais comme des états mentaux dysfonctionnels.

L’angoisse, lorsqu’elle devient chronique (trouble anxieux généralisé, TOC, attaques de panique), est vue comme un dérèglement du système nerveux ou le produit de schémas cognitifs erronés. Le désespoir profond, lui, s’apparente à la dépression clinique, souvent liée à des déséquilibres neurochimiques (sérotonine, dopamine).

Ce que cette position explique : Pourquoi des traitements concrets (thérapies comportementales et cognitives, médicaments antidépresseurs) peuvent soulager efficacement la souffrance, sans nécessiter de réflexion métaphysique sur le « soi » ou la « foi ».

Ce qu’elle laisse inexpliqué : L’aspect existentiel de ces maux. La psychologie peut traiter le symptôme (la paralysie, la tristesse), mais elle peine parfois à traiter la question sous-jacente du sens de la vie, de la liberté et de la mort, que Kierkegaard place au centre.

L’objection de l’existentialisme athée

Des philosophes comme Jean-Paul Sartre, au XXe siècle, ont repris l’héritage de Kierkegaard mais en ont totalement retiré Dieu. Sartre est d’accord sur le diagnostic de l’angoisse : nous sommes « condamnés à être libres », sans excuses ni nature humaine pour nous guider.

Cependant, Sartre rejette la notion de « désespoir » comme une maladie. Pour lui, le « désespoir » est simplement le constat lucide qu’il n’y a pas de secours extérieur, que « l’homme est l’avenir de l’homme ». Il n’y a pas de « soi » à trouver ou à fonder en Dieu ; il n’y a que le « projet » que nous construisons par nos actes.

Ce que cette position explique : Comment on peut vivre une vie engagée et responsable sans la foi, en assumant l’angoisse de la liberté comme la condition même de notre dignité.

Ce qu’elle laisse inexpliqué : Le sentiment tenace, même chez les non-croyants, que le « soi » n’est pas juste une somme d’actions, mais quelque chose de plus profond qui peut sembler « brisé » ou « inaltérable », un sentiment que Kierkegaard saisit avec sa notion de « maladie spirituelle ».

Qu’est-ce que cela change dans nos vies modernes?

Même si l’on met de côté la solution religieuse, le diagnostic de Kierkegaard sur la structure de notre malaise reste utile.

La « paralysie du choix », décrite par des psychologues comme Barry Schwartz dans Le Paradoxe du choix, face à la surabondance de biens de consommation, de carrières ou de partenaires potentiels est une description clinique de l’angoisse kierkegaardienne. L’infini des possibles (permis par la technologie et la mondialisation) nous empêche de nous engager dans le fini (un choix, un réel).

De même, le phénomène du burnout peut être lu comme un désespoir du fini. C’est l’épuisement de l’individu qui s’est tellement identifié à sa fonction, à son rôle professionnel (le fini, la nécessité), qu’il a totalement perdu son soi « infini » (ses passions, sa singularité, son temps propre). Il n’est plus qu’une fonction.

À l’inverse, la culture du développement personnel qui promet que nous pouvons être tout ce que nous voulons être, que nous sommes les seuls architectes de notre destin, peut générer un désespoir de l’infini. Elle nous pousse à vouloir être un soi auto-construit, parfait et sans limites, nous menant à l’épuisement face aux contraintes inévitables du réel.

Choisir entre le vertige et la maladie

L’analyse de Kierkegaard ne propose pas un confort facile. Elle suggère que l’angoisse est inévitable ; c’est le signe que nous sommes libres et spirituellement vivants. Un être sans angoisse serait un être sans liberté, un simple « animal » ou un « automate ».

Tenter d’éliminer l’angoisse, c’est tenter d’éliminer notre humanité. Le but n’est pas de ne plus jamais ressentir le vertige du dimanche soir, mais de ne pas laisser ce vertige se solidifier en désespoir.

Pour Kierkegaard, la sortie est le « saut de la foi ». Pour d’autres, la sortie est l’engagement éthique (le « stade éthique »), c’est-à-dire le choix lucide d’une voie, d’une responsabilité, même si elle est imparfaite.

Il s’agit d’accepter nos limites (le fini) tout en continuant à viser un idéal (l’infini), et d’assumer la responsabilité de cet équilibre fragile qu’est notre « soi ».

Sources

  • Kierkegaard, Søren. (1844). Le Concept de l’angoisse. Trad. P-H. Tisseau et E. M. Jacquet-Tisseau. Paris : Gallimard, coll. Folio Essais, 1990.
  • Kierkegaard, Søren. (1849). La Maladie à la mort. Trad. K. Ferlov et J. J. Gateau. Paris : Gallimard, coll. Folio Essais, 1986.
  • Gardiner, Patrick. Kierkegaard: A Very Short Introduction. Oxford : Oxford University Press, 2002.
  • Stanford Encyclopedia of Philosophy (SEP). (2017, révisé 2023). « Søren Kierkegaard ».
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