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Structure
  1. Définition et étymologie
  2. Usage philosophique
  3. Les risques de l’hypostasie sont multiples :
    1. Risques épistémologiques
    2. Risques pratiques et politiques
  4. Risques existentiels
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Hypostasie

  • 15/12/2025
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Définition et étymologie

L’hypostasie désigne le processus intellectuel par lequel une abstraction, une qualité, une relation ou un concept est transformé en une substance autonome, en une réalité concrète et indépendante. Il s’agit d’une opération mentale qui consiste à réifier, c’est-à-dire à traiter comme une chose (res) ce qui n’est qu’un nom, un attribut ou une construction de l’esprit.

Il ne faut pas la confondre avec l‘hypostase.

Le terme provient du grec hypostasis (ὑπόστασις), signifiant « substance » ou « réalité fondamentale ». Le verbe correspondant, « hypostasier », décrit l’acte de conférer une existence substantielle à ce qui n’en possède pas naturellement. En philosophie moderne, l’hypostasie est généralement considérée comme une erreur de raisonnement, une confusion catégoriale qui attribue à tort une réalité ontologique à des entités purement conceptuelles.

Voici deux exemples pour clarifier :

La Nature Lorsqu’on dit « la Nature a horreur du vide » ou « la Nature est bien faite », on hypostasie : on transforme un concept abstrait (l’ensemble des phénomènes naturels) en une entité agissante dotée d’intentions et de volonté. La Nature devient, par cette forme, considérée comme un sujet qui agit, alors qu’elle n’est qu’un terme collectif désignant les processus physiques. En réalité la Nature n’a horreur de rien puisque le concept de Nature est un terme vague qui veut dire beaucoup de choses, mais certainement un être vivant doté d’intentions et de goûts particuliers.

La Liberté Affirmer que « la Liberté nous appelle » ou que « la Liberté est un bien en soi » peut constituer une hypostase si l’on traite la liberté comme une réalité substantielle et autonome, alors qu’elle n’est qu’une propriété ou une capacité des êtres conscients. On passe d’un attribut, celui d’être libre, à une substance indépendante; celui de la Liberté comme entité.

Dans les deux cas, l’hypostasie consiste à réifier une abstraction : ce qui était une qualité, une relation ou un nom collectif est traité comme une chose existant par elle-même, dotée d’une réalité substantielle propre. On peut applique ce procédé à n’importe quoi : essayez « le bleu a horreur du vide » (une phrase qui sonnerait bien dans une galerie d’art moderne) ou « le courage est gourmand ».

L’hypostasie se manifeste souvent dans des expressions courantes : affirmer que « l’Histoire juge » ou que « la Raison commande » hypostasie des concepts abstraits en leur prêtant volonté et action. De même, parler de « la Justice » comme d’une force agissante, plutôt que comme qualité des actes ou des institutions, constitue une hypostasie. Idem pour « la Justice est aveugle ».

Attention, ce n’est pas tout à fait la même chose que la réification.

Par exemple, lorsqu’un homme ou une femme politique parle de ce que veulent ou ne veulent pas « les Français », on pourrait penser qu’il ou elle hypostasie. Ce n’est pas une hypostasie stricte parce que « les Français » désigne un ensemble d’individus réels, pas un concept abstrait. L’hypostasie fonctionne à partir d’une abstraction pure (la Nature, la Raison, l’Histoire) en substance. C’est plutôt une réification du collectif c’est à dire la transformation d’un groupe variable et hétérogène en un sujet unique doté d’une volonté homogène. « Les Français » deviennent un agent collectif parlant d’une seule voix, alors qu’il s’agit d’une pluralité d’individus aux opinions diverses. C’est aussi une généralisation abusive : on attribue à l’ensemble (« les Français ») ce qui n’est vrai que d’une partie (certains Français, une majorité selon tel sondage, etc.).

Mais l’hypostasie n’est pas loin : si l’on va plus loin en disant « la France veut… », « la France décide… », on hypostasie en transformant une entité géopolitique en agent conscient et volontaire. « La France » n’est qu’un nom collectif pour un territoire et ses habitants, pas un sujet pensant.

Dans le langage philosophique, hypostasier « le Bien », « le Beau » ou « la Vérité » revient à les traiter comme des entités existant indépendamment des choses bonnes, belles ou vraies. On passe ainsi de la propriété (être bon) à la substance (le Bien en soi).

Usage philosophique

La philosophie moderne use du terme « hypostasier » dans un sens critique pour dénoncer une erreur méthodologique: l’attribution d’une existence réelle et indépendante à ce qui n’est qu’une construction mentale, un concept abstrait ou une propriété relationnelle. Locke, dans l’Essai sur l’entendement humain, met en garde contre la tendance à transformer les noms abstraits en substances réelles.

John Locke, dans l’Essai sur l’entendement humain (1690), met en garde contre la tendance à transformer les noms abstraits en substances réelles. Il montre comment le langage nous trompe en nous faisant croire que tout substantif correspond à une chose existante. L’esprit humain a naturellement tendance à supposer qu’à chaque mot correspond un référent substantiel.

Emmanuel Kant systématise cette critique dans la Critique de la raison pure (1781). Il identifie l’hypostasie comme source des paralogismes de la raison pure : la métaphysique traditionnelle hypostasie des idées régulatrices (l’âme, le monde comme totalité, Dieu) en les traitant comme objets de connaissance théorique. Ces idées, selon Kant, ne sont que des principes heuristiques de l’usage de l’entendement, non des substances connaissables. L’erreur consiste à transformer une nécessité logique en réalité ontologique.

Friedrich Nietzsche radicalise cette critique dans Par-delà bien et mal (1886) en dénonçant l’hypostasie grammaticale du sujet. La structure sujet-prédicat du langage conduit à postuler un substrat substantiel (le « je », l' »âme ») derrière les actions, alors qu’il n’existe que le flux des devenirs et des affects. Pour Nietzsche, l’hypostasie du sujet relève d’une superstition grammaticale qui a fondé toute la métaphysique occidentale. L’agent n’est qu’une fiction ajoutée après coup à l’action.

La phénoménologie husserlienne, tout en distinguant soigneusement entre actes de conscience et contenus intentionnels, cherche à éviter l’hypostasie des objets idéaux. Les essences ne sont pas des substances platoniciennes indépendantes, mais des structures de sens corrélatives aux actes qui les visent.

L’hypostasie est donc un concept important pour comprendre les débats métaphysiques sur la nature de la réalité et pour identifier les glissements conceptuels qui transforment indûment des abstractions en substances

Les risques de l’hypostasie sont multiples :

Risques épistémologiques

Fausse connaissance : On croit connaître des entités qui n’existent pas réellement. Croire saisir « l’essence de la Nature » ou « la volonté de l’Histoire » conduit à des affirmations invérifiables.

Confusion conceptuelle : On perd la clarté analytique en mélangeant propriétés et substances. Cela obscurcit le raisonnement au lieu de l’éclairer.

Risques pratiques et politiques

Manipulation idéologique : L’hypostasie sert à naturaliser des constructions humaines. Dire que « la Nature a voulu que… » ou que « l’Histoire exige… » transforme des choix politiques en nécessités incontestables.

Déresponsabilisation : On attribue à des entités abstraites ce qui relève de décisions humaines. « Le marché a décidé », « la Raison d’État commande » évacue la responsabilité des acteurs réels.

Justification de l’autorité : Hypostasier « l’État », « la Nation » ou « le Peuple » en entités transcendantes sert à légitimer des pouvoirs en les présentant comme expressions d’une volonté supérieure.

Risques existentiels

Aliénation : On se soumet à des abstractions qu’on a soi-même créées. L’individu devient esclave de forces qui ne sont que des projections conceptuelles.

Occultation du réel : L’hypostasie masque la complexité des phénomènes concrets et la pluralité des agents en présence sous des concepts unificateurs trompeurs.

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