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Structure
  1. En raccourci
  2. Le Sophiste de Chalcédoine
    1. Un étranger à Athènes
    2. Le maître de la rhétorique
  3. L’affrontement avec Socrate : La République
    1. L’irruption de la bête sauvage
    2. La justice, l’intérêt du plus fort
    3. L’art de gouverner et l’immoralisme
  4. Postérité et interprétations
    1. Le défi réaliste
    2. Une caricature platonicienne ?
  5. L’héritage de l’immoralisme
    1. Le spectre de Thrasymaque
    2. Synthèse
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Représentation conceptuelle de Thrasymaque discutant de la justice et du pouvoir. L'image est une interprétation artistique et non un portrait historique.
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Thrasymaque (env. 459 – env. 400 av. J.-C.) : La justice et l’intérêt du plus fort

  • 14/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origine$\Theta \rho \alpha \sigma \dot{u} \mu \alpha \chi \omicron \varsigma$ (Thrasymachos)
OrigineChalcédoine (Bithynie), actif à Athènes
Importance★★★★
CourantsPhilosophie antique, Sophistique
ThèmesJustice, Pouvoir, Droit du plus fort, Rhétorique, Réalisme politique

En raccourci

Thrasymaque était un penseur et un professeur de rhétorique (un Sophiste) vivant à l’époque de Socrate, autour de 430 avant J.-C. Il venait de Chalcédoine mais enseignait à Athènes.

On ne sait presque rien de sa vie. Toute sa réputation repose sur son apparition spectaculaire dans le premier livre de « La République » de Platon.

Dans ce dialogue, Thrasymaque intervient avec colère, fatigué d’entendre Socrate chercher une définition idéale de la justice. Pour lui, la réponse est simple et brutale : la justice n’est rien d’autre que « l’intérêt du plus fort ».

Il explique que dans n’importe quel État (démocratie, tyrannie…), les dirigeants font les lois pour leur propre avantage. Ils appellent « juste » le fait de leur obéir. La justice n’est donc pas un idéal moral, mais un outil de domination. L’homme « injuste », s’il est assez fort pour prendre le pouvoir, est en fait le plus heureux et le plus puissant.

Thrasymaque représente un réalisme politique total, où la morale est une illusion masquant les rapports de force. Socrate passera le reste de « La République » à essayer de prouver qu’il a tort.

Le Sophiste de Chalcédoine

Un étranger à Athènes

Originaire de Chalcédoine, une cité grecque de Bithynie (sur la rive asiatique du Bosphore), Thrasymaque naît vers 459 av. J.-C. Les détails de sa formation initiale nous échappent. Comme beaucoup d’intellectuels de son temps, il est attiré par le dynamisme politique et culturel d’Athènes, alors au sommet de sa puissance sous Périclès. Il s’y installe et y exerce le métier de sophiste.

Il enseigne l’art de la rhétorique contre rémunération. Cet enseignement vise à former les jeunes citoyens ambitieux à l’art de persuader les assemblées et les tribunaux. Son activité se déploie dans une cité en pleine ébullition. L’Athènes démocratique, puis celle déchirée par la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), est le théâtre de débats intenses sur la nature de la loi (nomos) et ses fondements, souvent opposés à la nature (physis).

Le maître de la rhétorique

Avant d’être le personnage d’un dialogue platonicien, Thrasymaque jouit d’une réputation solide en tant que technicien du langage. Aristote, dans sa Rhétorique, le mentionne comme un pionnier. Il lui attribue des innovations dans le style oratoire, notamment l’usage de la prose rythmée et des périodes complexes qui frappent l’auditoire.

Il est probable qu’il ait développé des techniques spécifiques pour susciter l’émotion (le pathos) chez les juges ou les membres de l’assemblée. Platon lui-même, tout en le critiquant, le dépeint comme un orateur redoutable, capable d’effets dramatiques. De ses écrits, il ne reste que des fragments. Nous savons qu’il a composé des discours et peut-être des traités techniques. Son influence en tant que maître de la parole était reconnue, indépendamment de ses thèses philosophiques.

L’affrontement avec Socrate : La République

L’héritage de Thrasymaque ne tient cependant pas à ses manuels de rhétorique. Il est entièrement lié à sa mise en scène dans le Livre I de La République de Platon. Ce texte constitue notre unique source substantielle sur sa pensée, bien qu’elle soit filtrée par la perspective de son adversaire.

L’irruption de la bête sauvage

Le dialogue s’ouvre au Pirée, chez le vieil et riche Céphale. Socrate y discute paisiblement de la justice avec lui, puis avec son fils Polémarque. La conversation explore des définitions traditionnelles, comme « rendre à chacun ce qu’on lui doit », que Socrate réfute méthodiquement.

Thrasymaque, silencieux jusque-là, bouillonne d’impatience. Platon décrit son intervention avec une métaphore animale célèbre. Il « se ramassa sur lui-même comme une bête sauvage » pour bondir sur les interlocuteurs, prêt à les déchirer. Son ton est agressif. Il accuse Socrate de « dire des sornettes » et de se complaire dans des réfutations ironiques sans jamais proposer sa propre définition.

Cette entrée en matière n’est pas anodine. Elle illustre l’opposition fondamentale entre la dialectique socratique, qui cherche patiemment la vérité, et la rhétorique sophistique, qui vise l’affirmation performative du pouvoir. Thrasymaque veut une réponse claire, efficace, et il pense la détenir.

La justice, l’intérêt du plus fort

Mis au défi par Socrate, Thrasymaque expose sa thèse centrale. La justice est l’intérêt du plus fort.

Il développe son propos par une analyse politique descriptive. Dans chaque régime (tyrannie, démocratie, aristocratie), le groupe dominant établit des lois conformes à son propre avantage. Le tyran fait des lois tyranniques, le peuple des lois démocratiques. Ces lois, définies par le pouvoir en place, sont ensuite déclarées « justes » pour les gouvernés.

La justice, dans la cité, n’est donc que l’obéissance à ce qui avantage le pouvoir. C’est un outil de domination. Socrate tente une première réfutation. Il demande si les gouvernants peuvent se tromper sur leur propre intérêt. Si les gouvernants édictent par erreur une loi qui leur est désavantageuse, et si les sujets obéissent à cette loi, la justice devient alors l’intérêt du moins fort.

L’art de gouverner et l’immoralisme

Thrasymaque balaie l’objection en précisant sa pensée. Il ne parle pas du gouvernant au sens commun, qui peut se tromper. Il parle du gouvernant « au sens précis », en tant qu’il exerce son art.

Selon lui, aucun artiste ne se trompe en tant qu’il est artiste. Le médecin, en tant que médecin, vise la guérison ; le géomètre, en tant que géomètre, ne fait pas d’erreur de calcul. De même, le gouvernant, en tant que gouvernant, vise infailliblement son propre intérêt et légifère en conséquence.

C’est ici que la thèse se durcit pour devenir un véritable immoralisme. Socrate ayant tenté de retourner l’analogie (le médecin vise l’intérêt du patient, le berger l’intérêt du troupeau), Thrasymaque abandonne la subtilité pour une défense ouverte de l’injustice. Il affirme que l’injustice, pratiquée à grande échelle, est « plus forte, plus libre et plus digne d’un maître » que la justice.

L’homme parfaitement injuste est le tyran, qui soumet la cité entière à ses désirs. Il est, selon Thrasymaque, le plus heureux des hommes. L’homme juste, à l’inverse, est un naïf qui sert l’intérêt d’autrui (le fort) à son propre détriment. La justice est « un avantage pour autrui », tandis que l’injustice est un avantage pour soi-même.

Postérité et interprétations

Socrate parvient à « réfuter » Thrasymaque à la fin du Livre I, notamment en défendant l’idée que l’injustice crée la division et l’impuissance, tandis que la justice crée l’harmonie et la force. Thrasymaque, dompté, finit par rougir. Mais cette victoire dialectique est insatisfaisante, comme le noteront Glaucon et Adimante au début du Livre II, forçant Socrate à développer sa propre cité idéale.

Le défi réaliste

La thèse de Thrasymaque est souvent lue comme une première formulation du réalisme politique. Elle écarte toute considération morale ou divine pour analyser le pouvoir tel qu’il est : un rapport de force brut.

Certains y voient une forme de positivisme juridique. Le droit n’est pas fondé sur une justice naturelle ou transcendante, mais uniquement sur la volonté du législateur. La loi est ce que le plus fort dit qu’elle est. Cette position fait écho aux débats de son temps. Le dialogue de Mélos, rapporté par l’historien Thucydide, montre les Athéniens expliquer aux Méliens que « le fort fait ce qu’il peut, et le faible subit ce qu’il doit ». La pensée de Thrasymaque systématise cette vision du monde.

Il pose la question que toute philosophie politique doit affronter : la morale n’est-elle qu’un masque posé sur la domination ? N’est-elle qu’une ruse inventée par les faibles pour contenir les forts, ou, comme le dit Thrasymaque, une ruse inventée par les forts pour exploiter les faibles ?

Une caricature platonicienne ?

La brutalité du personnage dans La République a soulevé des questions. Platon a-t-il été fidèle à l’homme réel, ou a-t-il créé une caricature pour mieux la réfuter ? L’image de la « bête sauvage » sert admirablement le projet platonicien, qui associe l’injustice à la partie animale et désirante de l’âme.

Les faibles fragments restants de Thrasymaque suggèrent un rhéteur habile, mais pas nécessairement le « bœuf » enragé du dialogue. Des commentateurs, comme Leo Strauss, ont suggéré que Thrasymaque n’est pas un simple immoraliste. Il serait plutôt un défenseur de l’ordre établi. En disant que la justice est l’intérêt du plus fort (le gouvernant), il affirmerait simplement que la justice conventionnelle consiste à obéir aux lois. Il ne dirait pas qu’il faut être injuste, mais que la justice telle qu’on la pratique est un leurre qui sert le pouvoir.

D’autres, à l’inverse, prennent Platon au mot. Thrasymaque incarne la conséquence logique de la sophistique : si tout est convention, sans vérité stable, alors seule reste la volonté de puissance.

L’héritage de l’immoralisme

La date et les circonstances de la mort de Thrasymaque sont inconnues. On suppose qu’il meurt vers la fin du siècle, peut-être autour de 400 av. J.-C., après la fin de la guerre du Péloponnèse et la défaite d’Athènes.

Le spectre de Thrasymaque

Son importance philosophique est immense, mais paradoxale. Il est l’adversaire nécessaire sans lequel La République n’aurait pas de raison d’être. Sa provocation est si puissante que la réponse socratique du Livre I semble insuffisante.

Il force Socrate et Platon à déplacer le débat. Pour prouver que la justice est préférable à l’injustice, Platon devra construire une psychologie (l’âme tripartite), une éducation (la paideia) et une métaphysique (la Forme du Bien). L’ensemble de l’utopie platonicienne est une réponse au défi lancé par Thrasymaque.

Son influence traverse l’histoire de la pensée politique. On retrouve son écho chez Machiavel, analysant le Prince et la nécessité d’utiliser la force et la ruse, indépendamment de la morale chrétienne. Hobbes, en décrivant l’état de nature comme « la guerre de tous contre tous » où la justice n’existe pas avant l’établissement d’un Léviathan (le plus fort), dialogue implicitement avec lui. Nietzsche, enfin, verra en lui un précurseur de sa « volonté de puissance » et de sa critique de la morale comme instrument des faibles.

Synthèse

Thrasymaque de Chalcédoine reste l’incarnation du défi sophistique lancé à la philosophie morale. Bien que sa vie personnelle soit obscure et ses œuvres perdues, son portrait par Platon lui assure une postérité durable. Il est le premier à avoir formulé avec une telle clarté la thèse selon laquelle la morale et le droit sont des superstructures au service du pouvoir dominant.

En affirmant que l’injustice est plus profitable que la justice, il oblige la philosophie à justifier la morale rationnellement, au-delà des conventions sociales ou de la peur des dieux. L’ombre de Thrasymaque plane sur toute tentative de fonder la justice sur autre chose que la force.

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