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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation intellectuelle
    1. Une famille presbytérienne dans l’Aberdeenshire
    2. Formation académique à Aberdeen
    3. Formation théologique et premiers emplois
  3. Ministère pastoral et maturation intellectuelle
    1. Un pasteur philosophe
    2. La découverte de Hume
    3. Première publication
  4. La période d’Aberdeen : émergence d’une pensée
    1. Professeur au King’s College
    2. Fondation de la Société philosophique d’Aberdeen
    3. Genèse des Recherches
  5. Maturité intellectuelle et reconnaissance
    1. Publication des Recherches sur l’entendement humain
    2. Appel à Glasgow
    3. Rayonnement de l’école du sens commun
  6. Dernières années et publications majeures
    1. Démission et travail éditorial
    2. Essais sur les facultés intellectuelles de l’homme
    3. Essais sur les facultés actives de l’homme
  7. Postérité et influence
    1. Réception immédiate et diffusion
    2. Réception en France
    3. Diffusion américaine
    4. Déclin et résurgence
    5. Mort et héritage
  8. Un penseur des Lumières écossaises
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Représentation imaginaire de Thomas Reid, philosophe écossais du 18ᵉ siècle ; cette image est fictive et ne constitue pas un portrait authentique du personnage historique.
  • Biographies
  • Philosophie moderne

Thomas Reid (1710–1796) : sens commun vs scepticisme

  • 19/12/2025
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OrigineÉcosse (Aberdeenshire)
Importance★★★★
CourantsÉcole écossaise du sens commun, Lumières écossaises
ThèmesRéalisme direct, sens commun, critique de la théorie des idées, perception immédiate, facultés de l’esprit

Philosophe et ministre presbytérien écossais, Thomas Reid fonde l’école du sens commun, courant majeur des Lumières écossaises. Par sa critique systématique de la théorie des idées, il affronte le scepticisme de Hume et propose une épistémologie fondée sur les principes premiers de la raison humaine.

En raccourci

Né dans l’Aberdeenshire en 1710, Thomas Reid se forme à la philosophie au collège Marischal d’Aberdeen avant d’exercer comme pasteur pendant quatorze ans. Professeur au King’s College en 1752, il fonde avec ses collègues la Société philosophique d’Aberdeen, connue sous le nom de « Wise Club », qui devient un foyer intellectuel majeur des Lumières écossaises.

Sa lecture approfondie du Traité de la nature humaine de David Hume le conduit à élaborer une réponse philosophique ambitieuse : les Recherches sur l’entendement humain d’après les principes du sens commun, publiées en 1764. L’ouvrage attaque la théorie des idées héritée de Descartes et développée par Locke, Berkeley et Hume, théorie selon laquelle seules les idées mentales sont les objets immédiats de la connaissance. Reid défend au contraire le réalisme direct : nous percevons immédiatement les objets extérieurs, sans l’intermédiaire d’images mentales.

Appelé en 1764 à succéder à Adam Smith dans la chaire de philosophie morale de l’université de Glasgow, il y enseigne jusqu’en 1781. Sa démission lui permet de préparer ses cours pour la publication : les Essais sur les facultés intellectuelles de l’homme paraissent en 1785, suivis en 1788 des Essais sur les facultés actives de l’homme. Ces ouvrages systématisent sa philosophie et établissent sa réputation internationale.

Reid exerce une influence durable sur la philosophie française du début du 19ᵉ siècle, notamment à travers Pierre Paul Royer-Collard et Victor Cousin, qui voient en lui l’antidote au sensualisme dominant. Son approche inspire également la philosophie nord-américaine du 19ᵉ siècle et préfigure certains développements de la philosophie analytique du 20ᵉ siècle.

Origines et formation intellectuelle

Une famille presbytérienne dans l’Aberdeenshire

Thomas Reid naît le 26 avril 1710 à Strachan, village du presbytère de l’Aberdeenshire, au sein d’une famille presbytérienne profondément enracinée dans l’Église d’Écosse. Son père, Lewis Reid, exerce le ministère pastoral dans une lignée qui compte plusieurs générations de ministres. Sa mère, Margaret Gregory, appartient à une famille illustre pour ses contributions aux mathématiques et à l’astronomie : son cousin germain, James Gregory, a mis au point le télescope à réflexion et enseigné les mathématiques en Écosse.

Cet environnement familial conjugue piété presbytérienne et curiosité scientifique. Le jeune Thomas grandit dans un milieu où l’observation rigoureuse de la nature s’articule avec la foi réformée, association qui marquera durablement sa pensée philosophique.

Formation académique à Aberdeen

Reid commence sa scolarité à l’école paroissiale de Kincardine puis poursuit au collège O’Neil de cette même ville. En 1723, à l’âge de treize ans, il entre au collège Marischal d’Aberdeen, établissement où se déploie un enseignement philosophique nourri par les débats européens. Il y étudie sous la direction de George Turnbull, disciple de l’idéalisme de George Berkeley, philosophe que Reid combattra plus tard avec vigueur.

Au terme de quatre années d’études, il obtient en 1726 le titre de maître ès arts. Sa formation l’a familiarisé avec les Principia Mathematica d’Isaac Newton, dont la méthode expérimentale et l’approche inductiviste exercent sur lui une fascination durable. Newton deviendra pour Reid le modèle de la philosophie naturelle réussie, celle qui observe patiemment les phénomènes avant d’en tirer des lois générales.

Formation théologique et premiers emplois

Après l’obtention de son diplôme, Reid entreprend une formation théologique qui s’étend sur cinq années. En 1731, parvenu à l’âge requis, il reçoit sa licence pour prêcher au sein de l’Église d’Écosse. Entre 1733 et 1737, il occupe le poste de bibliothécaire au collège Marischal, fonction qui lui permet de poursuivre ses lectures philosophiques. Il approfondit sa connaissance de John Locke et de la physique newtonienne, construisant progressivement sa propre position intellectuelle.

En 1737, Reid quitte Aberdeen pour l’Angleterre, voyage qui élargit son horizon intellectuel. De retour en Écosse, il accepte la même année le poste de pasteur à New Machar, paroisse rurale du comté d’Aberdeen. Son installation suscite des résistances locales, la congrégation n’ayant pas participé au choix de son ministre.

Ministère pastoral et maturation intellectuelle

Un pasteur philosophe

Le séjour de Reid à New Machar, de 1737 à 1751, s’avère décisif pour sa formation philosophique. Loin des centres universitaires, il dispose du temps nécessaire pour lire, méditer et écrire. En 1740, il épouse sa cousine Elizabeth Reid, fille d’un médecin londonien. Âgée de seize ans au moment du mariage, Elizabeth contribue à apaiser les tensions initiales avec la congrégation. Le couple aura neuf enfants, mais huit meurent en bas âge ou à l’adolescence. Seule leur fille Martha survivra à ses parents.

Durant ces quatorze années de ministère, Reid lit assidûment les philosophes de son temps. Il étudie en particulier la Recherche sur l’origine de nos idées de beauté et de vertu de Francis Hutcheson, philosophe moral de Glasgow qui applique la méthode newtonienne aux questions éthiques. Plus déterminant encore, il découvre le Traité de la nature humaine de David Hume, paru anonymement entre 1739 et 1740.

La découverte de Hume

La lecture du Traité produit sur Reid un effet considérable. L’ouvrage pousse à ses ultimes conséquences le sensualisme de Locke: si nous ne connaissons que nos propres impressions et idées, nous ne pouvons rien savoir du monde extérieur, de la causalité, ni même de l’existence d’un moi substantiel. Le scepticisme qui en découle bouleverse Reid. Au lieu de rejeter simplement ces conclusions, il entreprend d’examiner leurs prémisses, cherchant le point où le raisonnement a dévié.

Cette interrogation forge le projet philosophique de Reid : montrer que le scepticisme procède d’une hypothèse fausse, la théorie des idées selon laquelle les objets immédiats de la pensée sont toujours des entités mentales et jamais les choses elles-mêmes. Dès New Machar, Reid conçoit les grandes lignes de sa réponse, qu’il développera pendant plus de deux décennies.

Première publication

En 1748, Reid publie dans les Transactions de la Société royale de Londres un essai intitulé Sur la quantité. Ce texte, inspiré par les réflexions de Hutcheson sur la beauté et la vertu, applique des considérations mathématiques aux jugements esthétiques et moraux. Bien que modeste, cette publication témoigne de son engagement dans les débats philosophiques de l’époque et de son intérêt pour l’application de méthodes rigoureuses aux domaines non physiques.

La période d’Aberdeen : émergence d’une pensée

Professeur au King’s College

En 1751, Reid accepte le poste de régent au King’s College d’Aberdeen. Cette fonction implique qu’il enseigne à un même groupe d’étudiants l’ensemble des matières pendant trois années consécutives, les présentant ensuite à l’obtention de leur diplôme. Les deux premières années portent sur les mathématiques et les sciences naturelles ; seule la troisième année aborde l’éthique et la philosophie. Pour occuper cette chaire, Reid doit renoncer à son ordination ministérielle, ce qu’il fait en 1752.

Aberdeen offre un environnement intellectuel stimulant. Les deux collèges de la ville, King’s et Marischal, rassemblent des esprits éclairés désireux d’échanger sur les questions scientifiques et philosophiques. Reid trouve dans ce milieu l’audience nécessaire pour affiner sa pensée.

Fondation de la Société philosophique d’Aberdeen

En janvier 1758, Reid cofonde avec John Gregory et quatre autres membres la Société philosophique d’Aberdeen, rapidement surnommée le « Wise Club » (Club des Sages). Cette société réunit deux fois par mois des professeurs et des ministres pour discuter de sujets philosophiques, scientifiques et littéraires. Parmi ses membres figurent George Campbell, théologien et rhétoricien, Alexander Gerard, philosophe et critique, et James Beattie, poète et philosophe.

Les séances du Wise Club suivent un protocole rigoureux : un membre présente un texte qu’il a préparé, puis les autres débattent de ses thèses. Ces discussions permettent à Reid de tester ses arguments contre la théorie des idées et d’affiner sa conception du sens commun. Le Wise Club devient un foyer majeur des Lumières écossaises et joue un rôle déterminant dans l’élaboration de l’école du sens commun.

Genèse des Recherches

Durant la période d’Aberdeen, Reid travaille à son premier grand ouvrage philosophique. Il rédige plusieurs versions de manuscrits, testant différentes approches pour réfuter le scepticisme humien. Vers 1759, il présente au Wise Club un texte critiquant systématiquement la théorie des idées. Les retours de ses collègues l’aident à clarifier sa position et à organiser son argumentation.

Reid choisit d’examiner les cinq sens un par un, montrant pour chacun comment la perception fonctionne sans nécessiter d’idées intermédiaires. Cette méthode inductive, inspirée par Newton, distingue soigneusement les sensations des perceptions. Les sensations sont des états mentaux subjectifs, tandis que les perceptions portent immédiatement sur des objets extérieurs et incluent une croyance en leur existence.

Maturité intellectuelle et reconnaissance

Publication des Recherches sur l’entendement humain

En 1763, Reid fait parvenir à Hume un manuscrit précoce de son ouvrage. La réponse du philosophe d’Édimbourg, transmise par un ami commun, témoigne d’une certaine courtoisie mêlée de réserves. Hume juge le texte « écrit d’une manière vivante et divertissante », tout en pointant des défauts de méthode. Il critique notamment la doctrine qui implique la présence de principes originaux de l’esprit, position qu’il considère comme arbitraire.

Reid prend en compte certaines remarques de Hume et supprime des sections jugées trop digressives. L’ouvrage paraît fin 1763 sous le titre Recherches sur l’entendement humain d’après les principes du sens commun. Le livre suscite rapidement l’attention dans les milieux philosophiques britanniques et européens. Reid y défend que l’esprit humain possède des facultés permettant la perception directe du monde extérieur, sans recourir aux idées représentatives postulées par Descartes, Locke et leurs successeurs.

L’ouvrage propose une cartographie minutieuse de la perception sensorielle. Reid montre que chaque sens comporte trois éléments : une impression physique sur l’organe sensoriel, une sensation mentale, et une perception de qualités objectives. Contrairement à ce que soutient la théorie des idées, les sensations ne ressemblent nullement aux qualités des objets extérieurs. Elles sont des signes naturels qui, par constitution de l’esprit humain, suggèrent immédiatement les objets et leurs propriétés.

Appel à Glasgow

La parution des Recherches coïncide avec un tournant dans la carrière de Reid. En 1764, l’université de Glasgow le choisit pour remplacer Adam Smith dans la prestigieuse chaire de philosophie morale. Smith, économiste et philosophe moral, quitte Glasgow pour accompagner un jeune noble dans un voyage sur le continent. Reid accepte cet appel, qui lui confère un statut académique supérieur et une audience plus large.

L’installation à Glasgow marque le début d’une période d’enseignement intense. Reid dispense des cours magistraux sur la philosophie naturelle, la philosophie morale et la jurisprudence. Ses cours attirent de nombreux étudiants et contribuent au rayonnement de l’université. Contrairement à son prédécesseur dont les leçons portaient principalement sur l’économie politique et la théorie morale, Reid accorde une place importante à l’épistémologie et à la philosophie de l’esprit.

Rayonnement de l’école du sens commun

À Glasgow, Reid poursuit le développement de sa philosophie du sens commun. Il systématise sa critique des philosophies postcartésiennes et approfondit sa théorie des facultés de l’esprit. Selon lui, l’esprit humain dispose de plusieurs facultés distinctes : la perception, la mémoire, la conception, l’abstraction, le jugement, le raisonnement et le goût. Chacune de ces facultés opère selon des principes spécifiques, qui constituent ensemble le sens commun.

Par « sens commun », Reid n’entend pas l’opinion populaire ou le bon sens ordinaire, mais un ensemble de principes premiers sur lesquels se fonde toute pensée rationnelle. Ces principes incluent la croyance en l’existence du monde extérieur, en la fiabilité de la mémoire, en la régularité des lois naturelles, et en l’existence d’autres esprits. Nier ces principes est impossible sans tomber dans une contradiction performative : le sceptique qui affirme douter de tout présuppose nécessairement certains de ces principes dans l’acte même de formuler son doute.

Dernières années et publications majeures

Démission et travail éditorial

En 1781, à l’âge de soixante et onze ans, Reid démissionne de sa chaire pour consacrer ses dernières années à la préparation de ses cours en vue de leur publication. Cette décision lui permet de transformer ses leçons magistrales en ouvrages systématiques destinés à un public érudit. Archibald Arthur, son collègue, reprend son enseignement à Glasgow, bien que Reid conserve officiellement son titre de professeur de philosophie morale jusqu’en 1787.

Les années suivant sa retraite sont entièrement vouées à l’écriture. Reid révise ses manuscrits, ajoute des développements théoriques, intègre des références aux débats philosophiques contemporains. Son épouse Elizabeth et ses huit enfants décédés lui manquent, mais sa fille Martha, mariée à Patrick Carmichael, lui apporte soutien et réconfort.

Essais sur les facultés intellectuelles de l’homme

En 1785 paraissent les Essais sur les facultés intellectuelles de l’homme, qui constitue l’exposé le plus complet de sa philosophie de la connaissance. Le livre comprend huit essais d’inégale longueur, chacun consacré à une faculté particulière de l’esprit. Le premier essai pose les fondements méthodologiques de l’investigation philosophique. Les essais suivants examinent respectivement les sens externes, la mémoire, la conception, l’abstraction, le jugement, le raisonnement et le goût.

Reid y développe sa critique de la théorie des idées avec une précision accrue. Il montre que cette théorie, partagée par Descartes, Malebranche, Locke, Berkeley et Hume malgré leurs désaccords sur d’autres points, repose sur un présupposé injustifié : que les objets de la pensée sont toujours des entités mentales. Une fois admise cette prémisse, le glissement vers le scepticisme devient inévitable, comme l’a démontré Hume avec rigueur.

Selon la théorie des idées, lorsqu’on voit une banane, on ne perçoit pas directement le fruit lui-même mais d’abord une représentation mentale de cet objet, qui sert d’intermédiaire entre l’esprit et la chose réelle. Reid attaque ce schéma sur deux fronts. D’une part, il propose une analyse adverbiale de la sensation : éprouver une sensation de jaune ne consiste pas à appréhender un objet mental jaune, mais à être affecté d’une certaine manière, à sentir « jaunement ». D’autre part, et surtout, il défend le réalisme direct en matière de perception : voir une banane, c’est saisir immédiatement le fruit lui-même, sans passer par une représentation mentale intermédiaire.

Cette analyse supprime le voile d’idées que la philosophie moderne avait interposé entre l’esprit et le monde. Reid établit ainsi que dans la perception, nous saisissons directement des objets extérieurs, non des représentations mentales.

Essais sur les facultés actives de l’homme

Trois ans plus tard, en 1788, paraissent les Essais sur les facultés actives de l’homme, qui complètent le système de Reid en abordant la philosophie morale et la théorie de l’action. Cet ouvrage, moitié moins volumineux que le précédent, examine les facultés par lesquelles l’être humain agit : les principes de l’action, la volonté, le sens moral et les vertus. Reid y soutient une théorie de la causalité selon laquelle les êtres humains sont véritablement les causes de leurs actions, position qui fonde la responsabilité morale.

La philosophie morale de Reid s’inscrit en effet dans la tradition stoïcienne et chrétienne, et il insiste sur le rôle de la raison et de la conscience dans le jugement moral.

Contre Hume, qui réduit la morale aux sentiments, Reid affirme que les jugements moraux relèvent d’une faculté rationnelle spécifique, le sens moral, qui perçoit immédiatement la distinction entre le bien et le mal. Cette faculté, comme toutes les facultés humaines, manifeste selon lui la sagesse du Créateur qui a constitué l’esprit humain de manière à rendre possible la connaissance et l’action vertueuse.

Les Essais sur les facultés actives développent également une théorie du libre arbitre. Reid soutient que les êtres humains possèdent une véritable liberté d’action, qu’il distingue soigneusement de la simple spontanéité. L’agent libre n’est pas seulement celui qui agit sans contrainte externe, mais celui qui possède le pouvoir de choisir entre différentes actions possibles. Cette liberté fonde la responsabilité morale et distingue l’être humain des autres créatures.

Postérité et influence

Réception immédiate et diffusion

Les ouvrages de Reid rencontrent un succès considérable dans les milieux académiques britanniques. Son réalisme direct offre une alternative séduisante au scepticisme et à l’idéalisme. Les universités d’Écosse, d’Angleterre et d’Amérique du Nord adoptent rapidement sa philosophie dans leurs programmes d’enseignement. Durant plusieurs décennies, la philosophie du sens commun domine les chaires de philosophie morale du monde anglophone.

James Beattie, membre du Wise Club et professeur à Aberdeen, popularise les thèses de Reid dans son Essai sur la nature et l’immutabilité de la vérité (1770). Bien que Reid juge cette vulgarisation excessive et parfois caricaturale, elle contribue à diffuser l’école du sens commun auprès d’un public élargi. Dugald Stewart, disciple de Reid et professeur à Édimbourg, perpétue et développe sa pensée, en accentuant les aspects psychologiques de sa philosophie.

Réception en France

L’influence de Reid s’étend au-delà du monde britannique. En France, Pierre Paul Royer-Collard, philosophe et homme politique de la Restauration, découvre les Recherches et les Essais au début du 19ᵉ siècle. De 1811 à 1814, il expose la philosophie de Reid dans ses cours à la Sorbonne, la présentant comme l’antidote au sensualisme de Condillac et de l’école des Idéologues.

Victor Cousin, successeur de Royer-Collard et figure majeure de la philosophie française sous la monarchie de Juillet, intègre Reid dans son éclectisme philosophique. Dans ses cours au Collège de France et à la Sorbonne, Cousin présente l’Écossais comme celui qui a réfuté le scepticisme en revenant aux faits de conscience.

L’influence de Reid marque profondément la philosophie universitaire française du début du 19ᵉ siècle. Des penseurs comme Charles de Rémusat s’inspirent de sa méthode d’investigation psychologique. Cependant, à partir des années 1830, la philosophie française se détache progressivement de Reid. L’influence croissante de Maine de Biran et l’introduction de la philosophie allemande conduisent à l’abandon de l’école du sens commun au profit d’approches spiritualistes plus spéculatives.

Diffusion américaine

Outre-Atlantique, la philosophie de Reid connaît une fortune durable. John Witherspoon, Écossais émigré aux États-Unis, introduit les thèses de Reid au College of New Jersey (future université de Princeton). Les collèges américains adoptent massivement la philosophie du sens commun, qui domine l’enseignement philosophique durant la majeure partie du 19ᵉ siècle.

L’école du sens commun offre un cadre intellectuel cohérent avec les convictions religieuses des institutions éducatives américaines. La théorie de Reid de la liberté humaine sert d’argument contre le calvinisme strict et contribue aux débats théologiques qui traversent les églises congrégationalistes et presbytériennes.

Déclin et résurgence

Au tournant du 20ᵉ siècle, la philosophie de Reid connaît un déclin marqué. L’émergence de nouvelles approches philosophiques, notamment l’idéalisme britannique et le pragmatisme américain, relègue l’école du sens commun au rang de curiosité historique. Les critiques de John Stuart Mill et d’Alexander Bain, qui reprochent à Reid son manque de rigueur analytique, contribuent à ce déclin.

Cependant, la seconde moitié du 20ᵉ siècle voit un renouveau d’intérêt pour Reid. George Edward Moore, au début du siècle, avait réhabilité l’appel au sens commun comme méthode philosophique, se référant explicitement à l’Écossais. À partir des années 1960, des philosophes analytiques redécouvrent Reid et reconnaissent sa contribution à l’épistémologie et à la philosophie de l’esprit.

William Alston, Alvin Plantinga et Nicholas Wolterstorff, représentants de l’épistémologie réformée, s’appuient sur Reid pour défendre la rationalité de la croyance religieuse. Roderick Chisholm élabore une théorie de la connaissance qui reprend plusieurs thèmes reidiens, notamment la distinction entre croyance directe et croyance indirecte. La philosophie contemporaine reconnaît en Reid un précurseur important de l’externalisme en épistémologie et de la théorie causale de la perception.

Mort et héritage

Thomas Reid meurt d’une attaque d’apoplexie à Glasgow le 7 octobre 1796, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Il est inhumé dans l’église des Blackfriars, sur le terrain du collège de Glasgow. Lorsque l’université déménage à Gilmorehill dans l’ouest de la ville, sa pierre tombale est intégrée au bâtiment principal, témoignant de l’estime dans laquelle l’institution tient sa mémoire.

Son œuvre philosophique lègue plusieurs contributions majeures à l’histoire de la pensée. En épistémologie, Reid établit une alternative viable au représentationnalisme moderne et au scepticisme qu’il engendre. Sa défense du réalisme direct anticipe certaines positions de la philosophie analytique du 20ᵉ siècle. En philosophie de l’esprit, son analyse des facultés et sa théorie adverbiale de la sensation préfigurent des développements contemporains. En théorie de l’action, sa défense de la causalité agente et du libre arbitre nourrit encore les débats actuels sur la responsabilité morale.

Un penseur des Lumières écossaises

Au-delà de ses contributions techniques à la philosophie, Reid incarne l’esprit des Lumières écossaises. Ministre presbytérien devenu philosophe, il conjugue foi religieuse et rationalité scientifique sans les opposer. Sa méthode inductive, inspirée par Newton, applique aux phénomènes mentaux la rigueur de l’observation empirique. Son optimisme épistémologique, fondé sur la confiance dans les facultés naturelles de l’esprit humain, reflète la conviction des Lumières en la capacité de la raison à atteindre la vérité.

La philosophie de Reid témoigne également du dialogue intellectuel qui caractérise l’Écosse du 18ᵉ siècle. Reid entretient des relations courtoises avec ses adversaires philosophiques, reconnaissant en Hume un penseur de première importance malgré leurs désaccords fondamentaux. Reid cherche à enraciner la philosophie dans l’expérience humaine commune plutôt que dans les spéculations abstraites des métaphysiciens. Cette approche préfigure certaines orientations de la philosophie contemporaine, qui privilégie l’analyse des pratiques ordinaires plutôt que la construction de systèmes théoriques ambitieux.

Il représente une voie alternative dans l’histoire de la philosophie moderne, distincte tant du rationalisme continental que de l’empirisme britannique dominant avec sa tentative de surmonter les apories du dualisme cartésien sans tomber dans le scepticisme de Hume.

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