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Structure
  1. En raccourci
  2. Origine insulaire et formation première
    1. Naissance à Érèse et milieu social
    2. Premiers maîtres et éducation philosophique
  3. Compagnonnage avec Aristote
    1. Rencontre à Assos et formation approfondie
    2. De Mytilène à la Macédoine
  4. Retour à Athènes et maturité philosophique
    1. Installation au Lycée
    2. Héritage et succession
  5. Direction du Lycée et rayonnement intellectuel
    1. Organisation institutionnelle
    2. Succès pédagogique et auditoire
    3. Relations avec les puissants
  6. L’œuvre botanique : une science nouvelle
    1. Méthode et principes
    2. Recherches sur les plantes
    3. Des causes des plantes
    4. Impact et postérité scientifique
  7. Philosophie première et métaphysique critique
    1. Attitude aporétique
    2. Critique de la finalité
    3. Réserves sur le Premier Moteur
  8. Logique, rhétorique et morale
    1. Innovations en logique modale
    2. Art oratoire et théorie du style
    3. Éthique et vie contemplative
  9. Les Caractères : une galerie de portraits
    1. Genèse et nature de l’ouvrage
    2. Méthode descriptive
    3. Postérité littéraire
  10. Turbulences politiques et exil
    1. La loi de Sophocle de Sounion
    2. Départ volontaire
    3. Retour triomphal
  11. Dernières années et transmission
    1. Vieillesse active
    2. Testament et héritage institutionnel
    3. Destin des manuscrits
  12. Réception et influence durable
    1. Éclipse hellénistique
    2. Redécouverte médiévale et moderne
    3. Actualité d’une œuvre
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Représentation imaginaire de Théophraste, philosophe grec et botaniste. Cette image est fictive et ne représente pas le personnage historique réel.
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Théophraste (372–288 av. J.-C.) : le fondateur de la botanique scientifique

  • 06/11/2025
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Nom d’origineTyrtamos (Τύρταμος)
Nom anglaisTheophrastus
OrigineÉrèse (Lesbos), Grèce
Importance★★★★
Courantsbotanique, classification, observation, métaphysique aporétique, logique modale

Successeur direct d’Aristote à la tête du Lycée, Théophraste incarne le passage de la philosophie première à l’investigation empirique du monde naturel.

En raccourci

Né vers 372 av. J.-C. à Érèse sur l’île de Lesbos, Tyrtamos reçoit d’Aristote lui-même le surnom de Théophraste – « divin parleur » – qui témoigne de son exceptionnelle éloquence.

Proche collaborateur du Stagirite pendant plus de trente ans, il lui succède à la direction du Lycée en 322 av. J.-C. et y attire jusqu’à deux mille auditeurs. Durant trente-cinq années, il développe une œuvre encyclopédique couvrant métaphysique, logique, rhétorique et sciences naturelles.

Sa contribution majeure réside dans la fondation de la botanique comme discipline autonome. Ses Recherches sur les plantes et Des causes des plantes établissent les premiers principes d’observation, de description et de classification du règne végétal.

En métaphysique, Théophraste adopte une posture critique face aux thèses aristotéliciennes, questionnant notamment la finalité universelle et le Premier Moteur.

Son opuscule Les Caractères, qui esquisse trente types humains, inspirera La Bruyère deux millénaires plus tard et témoigne de son intérêt pour l’observation des mœurs.

Origine insulaire et formation première

Naissance à Érèse et milieu social

Théophraste naît vers 372 av. J.-C. à Érèse, cité située sur la côte occidentale de l’île de Lesbos, dans la mer Égée. Selon Diogène Laërce, son père Mélantas exerce le métier de foulon – profession artisanale modeste qui confère à la famille un statut intermédiaire entre paysannerie et élite urbaine. Le jeune Tyrtamos – son nom de naissance – grandit ainsi dans un environnement marqué par le travail manuel et les activités commerciales liées au textile.

Lesbos constitue au IVᵉ siècle av. J.-C. un foyer culturel dynamique qui a vu naître, deux siècles plus tôt, les poètes Alcée et Sappho. Cette tradition intellectuelle perdure et favorise l’éclosion de talents philosophiques. La cité d’Érèse elle-même compte parmi ses citoyens plusieurs figures qui marqueront l’histoire de la pensée grecque.

Premiers maîtres et éducation philosophique

Les premières études de Tyrtamos se déroulent à Érèse sous la direction de Leucippe, un philosophe local dont l’enseignement initie le jeune homme aux rudiments de la dialectique. Cette formation précoce développe chez lui une aptitude au raisonnement rigoureux et une curiosité pour les questions naturelles qui le caractériseront toute sa vie.

La qualité de cette éducation première permet à Tyrtamos d’envisager un départ vers Athènes, centre intellectuel du monde grec. Selon certaines traditions rapportées par Diogène Laërce, il aurait fréquenté l’Académie de Platon durant les dernières années du Maître. Werner Jaeger, historien de la philosophie, juge toutefois cette hypothèse peu vraisemblable : il suggère plutôt que le jeune Lesbien rejoint directement Aristote lorsque celui-ci s’installe à Assos, en Asie Mineure, après avoir quitté Athènes en 347 av. J.-C.

Compagnonnage avec Aristote

Rencontre à Assos et formation approfondie

En 347 av. J.-C., Aristote, écarté de la succession à la tête de l’Académie au profit de Speusippe, quitte Athènes pour s’établir à Assos, auprès du tyran Hermias d’Atarnée. Plusieurs membres de l’Académie l’accompagnent dans cette migration intellectuelle. C’est probablement à ce moment que Tyrtamos, venant de Lesbos toute proche, intègre le cercle aristotélicien.

La rencontre avec Aristote s’avère déterminante. Le Stagirite, de quatorze ans son aîné, reconnaît immédiatement les qualités exceptionnelles du jeune Lesbien. Son éloquence naturelle, sa finesse d’esprit et sa capacité à saisir rapidement les arguments complexes impressionnent le philosophe, qui lui attribue le surnom de « Théophrastos » – littéralement « celui dont la parole est divine ». Ce nouveau nom s’impose définitivement et efface le patronyme originel de Tyrtamos.

De Mytilène à la Macédoine

Vers 344 av. J.-C., Aristote quitte Assos – peut-être sous l’influence de Théophraste lui-même – pour s’installer à Mytilène, capitale de Lesbos. Durant deux années, maître et disciple approfondissent leurs recherches, notamment dans le domaine de l’histoire naturelle. L’environnement insulaire, riche en espèces végétales et animales variées, offre un terrain d’observation privilégié qui nourrit les futures investigations botaniques de Théophraste.

Lorsqu’en 343 av. J.-C. Philippe II de Macédoine invite Aristote à devenir le précepteur de son fils Alexandre, Théophraste ne semble pas accompagner son maître à la cour royale. Il poursuit vraisemblablement ses propres recherches, tout en maintenant un contact épistolaire avec Aristote. Cette période permet au jeune philosophe de développer une certaine autonomie intellectuelle, même s’il demeure profondément marqué par l’enseignement aristotélicien.

Retour à Athènes et maturité philosophique

Installation au Lycée

Après la bataille de Chéronée en 338 av. J.-C., qui consacre l’hégémonie macédonienne sur la Grèce, Théophraste rejoint Aristote à Athènes. Le Stagirite a fondé en 335 av. J.-C. sa propre école, le Lycée, située près d’un sanctuaire dédié à Apollon Lycéios. Les disciples s’y promènent sous les portiques ombragés tout en discutant – habitude qui vaut à l’école le nom d’école « péripatéticienne », du grec peripatein, « se promener ».

Au Lycée, Théophraste devient rapidement le plus brillant collaborateur d’Aristote. Sa maîtrise de l’ensemble du système aristotélicien, sa capacité pédagogique et son éloquence naturelle en font un professeur recherché. Durant près de treize années, de 335 à 322 av. J.-C., il assiste Aristote dans l’organisation de l’enseignement et participe activement aux recherches collectives menées par l’école.

Héritage et succession

En 323 av. J.-C., la mort d’Alexandre le Grand déclenche à Athènes un sursaut anti-macédonien. Aristote, compromis par ses liens anciens avec la dynastie royale, fait l’objet d’une accusation d’impiété. Refusant, dit-on, de « laisser les Athéniens commettre un second crime contre la philosophie » – allusion au procès de Socrate –, il se retire à Chalcis, en Eubée, où il possède une propriété maternelle.

Avant son départ, Aristote confie la direction du Lycée à Théophraste et lui lègue sa bibliothèque personnelle – collection précieuse qui comprend non seulement ses propres écrits, mais aussi de nombreux ouvrages de référence. Cette transmission manifeste la confiance absolue qu’Aristote place en son disciple. Quelques mois plus tard, en 322 av. J.-C., le Stagirite meurt à Chalcis. Théophraste, âgé d’une cinquantaine d’années, devient le premier scholarque – directeur – du Lycée.

Direction du Lycée et rayonnement intellectuel

Organisation institutionnelle

Théophraste hérite d’une école florissante mais juridiquement fragile : en tant que métèque, Aristote n’avait pu acquérir de biens immobiliers à Athènes. Le nouveau scholarque, également étranger, bénéficie toutefois d’un contexte politique favorable. Démétrios de Phalère, qui gouverne Athènes de 317 à 307 av. J.-C. et fut élève de Théophraste, lui accorde une dérogation légale lui permettant d’acheter un jardin.

Théophraste y organise l’école sur le modèle de l’Académie platonicienne : outre un sanctuaire des Muses, le jardin comprend un grand portique orné de cartes géographiques en pierre et plusieurs salles de cours. Cette fondation institutionnelle assure la pérennité du péripatétisme et en fait un lieu de recherche et d’enseignement reconnu par la cité.

Succès pédagogique et auditoire

L’affluence qui caractérise le Lycée sous la direction de Théophraste témoigne de son rayonnement intellectuel. Selon la tradition rapportée par Diogène Laërce, son enseignement attire jusqu’à deux mille auditeurs – chiffre considérable qui, même sujet à exagération, indique un succès exceptionnel. Cette popularité s’explique autant par la qualité de son enseignement que par ses remarquables talents oratoires.

Parmi ses élèves se distinguent plusieurs figures notables. Straton de Lampsaque, qu’il choisira comme successeur, développera une orientation naturaliste encore plus marquée. Ménandre, le grand poète de la comédie nouvelle, fonde sa caractérologie des personnages sur les descriptions théophrastiennes. Nélée de Scepsis, fils de Coriscos, recevra en héritage les manuscrits d’Aristote et de Théophraste. Parmi les disciples, on compte aussi Nicomaque, fils d’Aristote, ainsi que Proclès et Démarate, petits-enfants du Stagirite.

Relations avec les puissants

Théophraste entretient des relations cordiales avec plusieurs souverains hellénistiques. Cassandre, roi de Macédoine, le protège et favorise ses recherches. Ptolémée Iᵉʳ Sôter, fondateur de la dynastie lagide en Égypte, l’invite à sa cour alexandrine – invitation que le philosophe décline, préférant demeurer à Athènes. Ces appuis politiques garantissent au Lycée les moyens matériels nécessaires à ses activités et protègent l’école des turbulences politiques.

L’œuvre botanique : une science nouvelle

Méthode et principes

La contribution majeure de Théophraste à l’histoire de la pensée réside dans l’établissement de la botanique comme discipline scientifique autonome. Avant lui, les plantes intéressaient essentiellement pour leurs propriétés médicinales ou agricoles. Théophraste inaugure une approche radicalement différente : étudier les végétaux pour eux-mêmes, comprendre leur nature propre, identifier les principes qui régissent leur croissance et leur reproduction.

Sa méthode repose sur trois piliers : l’observation directe et minutieuse, la description précise des caractères morphologiques, et la classification raisonnée selon des critères cohérents. Cette démarche empirique marque une rupture avec les spéculations théoriques qui dominaient jusqu’alors l’étude du monde naturel. Théophraste accumule les observations, vérifie les informations transmises par les agriculteurs et les voyageurs, recourt à l’analogie pour éclairer les phénomènes obscurs.

Recherches sur les plantes

L’Histoire des plantes (en grec Peri phytôn historias), plus justement traduite par Recherches sur les plantes, constitue le premier traité botanique systématique parvenu jusqu’à nous. Composé de neuf livres, l’ouvrage recense environ six cents espèces végétales et en propose une description structurée.

Les deux premiers livres traitent de la morphologie végétale. Théophraste distingue les différentes parties des plantes : racines, tiges, branches, rameaux, feuilles, fleurs, fruits. Il note avec perspicacité que ces éléments ne se retrouvent pas dans tous les végétaux – observation qui le conduit à intégrer champignons et truffes dans le règne végétal. Il décrit les tissus internes : écorce, bois, moelle, parenchyme. Sa terminologie, souvent créée de toutes pièces, fonde le vocabulaire botanique qui demeurera en usage jusqu’à l’époque moderne.

La classification proposée repose sur un critère de taille : arbres, arbrisseaux, sous-arbrisseaux, plantes herbacées. Bien que rudimentaire à nos yeux, cette taxinomie conserve une efficacité pratique que les botanistes contemporains reconnaissent encore. Les livres suivants examinent diverses catégories végétales : arbres forestiers, arbres cultivés, plantes céréalières, légumineuses. Le livre IX aborde les sucs et les résines, préfigurant une approche de physiologie végétale.

Des causes des plantes

Le second traité botanique, Des causes des plantes (Peri phytôn aitiôn), complète le premier en six livres. Il s’attache moins à la description qu’à l’explication : pourquoi les plantes présentent-elles telle caractéristique ? Comment se reproduisent-elles ? Quels facteurs influencent leur développement ?

Théophraste y examine l’influence du milieu sur la croissance végétale – climat, sol, exposition. Il étudie les modes de reproduction et distingue déjà, implicitement, les monocotylédones des dicotylédones en opposant les graines « à deux volets » à celles qui ne présentent pas cette division – anticipation remarquable de la classification que formulera Antoine-Laurent de Jussieu en 1789.

L’ouvrage aborde aussi les pratiques culturales : semis, greffe, taille, irrigation. Théophraste décrit la caprification – technique consistant à suspendre des figues sauvages dans les figuiers cultivés pour favoriser la fécondation par les insectes. Ces observations pratiques témoignent d’une attention soutenue aux savoirs empiriques des agriculteurs.

Impact et postérité scientifique

Les traités botaniques de Théophraste traversent les siècles grâce à leur rigueur descriptive et à la pertinence de leurs observations. Pline l’Ancien s’en inspire largement dans son Histoire naturelle. Dioscoride, médecin du Iᵉʳ siècle, les utilise pour son De materia medica. Oubliés au Moyen Âge occidental, ils sont redécouverts à la Renaissance et servent de fondement aux premiers herbiers modernes.

La botanique post-théophrastienne demeure tributaire de ce premier corpus pendant près de deux millénaires. Ce n’est qu’au XVIᵉ siècle que les naturalistes européens, bénéficiant de la découverte de nouvelles espèces américaines et asiatiques, commencent à dépasser le cadre établi par le Lesbien. Linné lui-même, au XVIIIᵉ siècle, reconnaît sa dette envers celui qu’il considère comme le fondateur de la science botanique.

Philosophie première et métaphysique critique

Attitude aporétique

Dans le domaine de la métaphysique, Théophraste adopte une posture sensiblement différente de celle de son maître. Les neuf fragments conservés de sa Métaphysique révèlent un esprit positif, soucieux de vérification empirique, qui éprouve des réticences face aux spéculations de la philosophie première. Le caractère aporétique de l’opuscule frappe d’emblée : plutôt que d’affirmer des thèses, Théophraste soulève des difficultés, formule des objections, expose les limites de la démarche théorique.

Cette prudence méthodologique ne traduit pas un scepticisme radical. Elle manifeste plutôt l’exigence d’un penseur qui refuse les explications faciles et préfère avouer son ignorance plutôt que de proposer des solutions douteuses. Théophraste questionne notamment la possibilité même d’une science des premiers principes : comment démontrer ce qui fonde toute démonstration ? Comment éviter le cercle vicieux dans la recherche des causes premières ?

Critique de la finalité

L’une des contributions philosophiques majeures de Théophraste concerne la remise en cause du finalisme aristotélicien. Aristote soutenait que la nature agit toujours en vue d’une fin, que tout être naturel tend vers la réalisation de sa forme parfaite. Cette téléologie universelle permettait d’expliquer le mouvement et le changement par référence au Bien comme cause finale.

Théophraste objecte que beaucoup de phénomènes naturels n’obéissent manifestement pas au Bien. La nature produit des monstruosités, des êtres incomplets, des processus destructeurs. Pourquoi rechercher une finalité dans ce qui relève du hasard ou de la nécessité matérielle ? Il paraît vain de vouloir trouver la raison de toutes choses : certains faits s’expliquent simplement par l’interaction des éléments, sans qu’il soit besoin d’invoquer une intention ou une fin.

Réserves sur le Premier Moteur

Les fragments métaphysiques témoignent également d’un doute concernant la théorie aristotélicienne du Premier Moteur immobile. Aristote posait l’existence d’un principe immatériel, acte pur, qui meut l’ensemble du cosmos sans être lui-même mû. Théophraste souligne la difficulté de considérer ce Premier Moteur comme la cause nécessaire à l’explication du mouvement rapporté à la nature même du réel.

Comment un principe totalement séparé de la matière peut-il agir sur elle ? Si le Premier Moteur est immobile et impassible, comment communique-t-il le mouvement ? Ces questions ne reçoivent pas de réponse satisfaisante dans le cadre aristotélicien. Théophraste préfère s’en tenir aux causes physiques observables plutôt que de spéculer sur des entités métaphysiques dont l’existence et le mode d’action demeurent obscurs.

Logique, rhétorique et morale

Innovations en logique modale

En logique, Théophraste manifeste un intérêt particulier pour la théorie des modalités – étude des notions de possibilité, de nécessité et de contingence. Tandis qu’Aristote subordonnait la logique à la métaphysique, Théophraste y voit un instrument d’analyse plus autonome. Avec Eudème de Rhodes, il développe la théorie de la conversion des propositions et enrichit la syllogistique aristotélicienne.

Il ajoute cinq modes « indirects » à ceux de la première figure, introduit les syllogismes totalement hypothétiques, et reconstruit la syllogistique modale sur des bases nouvelles. Ces innovations techniques témoignent d’une volonté de systématisation et de formalisation qui préfigure les développements ultérieurs de la logique.

Art oratoire et théorie du style

Théophraste consacre plusieurs traités à la rhétorique : Préceptes de rhétorique, Des enthymèmes, Des exemples, Sur l’action oratoire. Il considère que l’art oratoire constitue l’élément le plus important dont dispose un orateur pour persuader. Cicéron le surnomme « le plus élégant et le plus instruit de tous les philosophes » et loue particulièrement la pureté de son style.

Dans son traité Sur la Diction, Théophraste analyse les qualités du discours. Il rattache l’action oratoire aux mouvements de l’âme : l’intonation de la voix et les gestes du corps doivent s’accorder avec le contenu du propos. Cette attention portée à la performance orale révèle une conception de la philosophie comme pratique vivante, non comme corpus écrit figé.

Éthique et vie contemplative

En morale, Théophraste suit globalement l’orientation aristotélicienne tout en la nuançant. Il place la vie spéculative au-dessus de la vie pratique – position qui le distingue de son condisciple Dicéarque, partisan d’une existence engagée dans les affaires de la cité. Cette préférence pour la contemplation traduit l’idéal péripatéticien d’une existence consacrée à la recherche de la vérité.

Théophraste insiste toutefois sur la nécessité de joindre les biens extérieurs à la vertu pour vivre heureux. Santé, richesse modérée, relations amicales constituent des conditions favorables à l’épanouissement intellectuel. L’adversité, les chagrins, les grandes souffrances apparaissent incompatibles avec le bonheur accompli. Cette reconnaissance du rôle des circonstances extérieures tempère l’intellectualisme éthique strict d’Aristote.

Les Caractères : une galerie de portraits

Genèse et nature de l’ouvrage

L’opuscule intitulé Les Caractères (Êthikoi Charaktêres) constitue un hapax dans la littérature grecque classique. Probablement rédigé vers 319 av. J.-C., ce texte bref présente trente esquisses de types humains définis par un trait de caractère dominant : le flatteur, le bavard, le superstitieux, l’avare, le vantard, le grossier.

La signification du terme charaktêr diffère de son acception moderne. Il désigne originellement la marque au fer rouge que l’on imprime sur les esclaves ou les criminels. Chaque portrait théophrastien constitue ainsi une « marque » distinctive, un défaut qui stigmatise son porteur. L’ouvrage ne vise pas à une psychologie complète de l’individu, mais à l’identification de déviations comportementales typiques.

Méthode descriptive

Chaque caractère suit une structure identique : une brève définition du défaut, suivie d’une série d’exemples concrets illustrant le comportement caractéristique. Théophraste procède par accumulation de détails réalistes, croqués sur le vif. Le Bavard interrompt sans cesse son interlocuteur, raconte des histoires interminables, répète les mêmes anecdotes. Le Superstitieux multiplie les ablutions rituelles, consulte les devins à tout propos, évite avec angoisse les présages néfastes.

Cette méthode descriptive s’apparente à celle que Théophraste applique en botanique : observer minutieusement, noter les traits distinctifs, classer selon des critères cohérents. L’étude des mœurs humaines relève ainsi d’une anthropologie positive qui préfère la constatation des faits à la prescription morale.

Postérité littéraire

Bien que bref, cet ouvrage connaît une fortune exceptionnelle. Dès l’Antiquité, le poète comique Ménandre s’en inspire pour construire ses personnages. À l’époque moderne, Isaac Casaubon en publie une édition savante au début du XVIIᵉ siècle. En 1688, Jean de La Bruyère traduit l’opuscule et lui adjoint ses propres Caractères ou les Mœurs de ce siècle – œuvre qui doit autant à l’observation de la cour de Louis XIV qu’à l’imitation du modèle antique.

Cette pérennité s’explique par l’universalité des types esquissés. Par-delà les différences de civilisation, les défauts humains demeurent constants : vanité, avarice, ostentation, indiscrétion transcendent les époques. Les portraits théophrastiens conservent ainsi une actualité qui témoigne de la justesse de l’observation psychologique.

Turbulences politiques et exil

La loi de Sophocle de Sounion

En 307 av. J.-C., Athènes connaît un bouleversement politique majeur. Démétrios Poliorcète, fils d’Antigone le Borgne, s’empare de la cité et chasse Démétrios de Phalère, le gouverneur pro-macédonien qui protégeait le Lycée. Cette prise de pouvoir déclenche une réaction anti-philosophique.

Un certain Sophocle de Sounion – archonte fils d’Amphiclidès, à ne pas confondre avec le poète tragique –, fait voter une loi interdisant aux philosophes de tenir école sans l’autorisation préalable du peuple et de la Boulè, sous peine de mort. Le prétexte invoqué concerne la prévention des assemblées tumultueuses, mais la mesure vise manifestement les écoles philosophiques accusées de sympathies oligarchiques.

Départ volontaire

Face à cette interdiction, Théophraste et l’ensemble des philosophes athéniens choisissent l’exil volontaire. Le scholarque, âgé d’environ soixante-cinq ans, quitte donc Athènes avec ses principaux disciples. La durée de cet exil demeure incertaine – sans doute quelques mois. Dans une lettre adressée à Phanias le péripatéticien, Théophraste évoque avec amertume cette épreuve et souligne la difficulté de poursuivre l’enseignement philosophique dans un climat d’hostilité politique.

Retour triomphal

Dès l’année suivante, en 306 av. J.-C., la situation se renverse. Philon, disciple d’Aristote devenu archonte, poursuit Sophocle en justice pour violation des lois. Les Athéniens abrogent l’édit liberticide, condamnent Sophocle à une amende de cinq talents – somme considérable –, et rappellent les philosophes. Théophraste peut reprendre la direction du Lycée et enseigner comme auparavant.

Cet épisode témoigne de la popularité dont jouit le scholarque auprès du peuple athénien. Bien qu’étranger, il bénéficie d’une estime qui le protège des accusations d’impiété portées contre lui par Agnonidès, membre du parti anti-macédonien. Ces attaques se retournent contre leurs auteurs, tant l’affection des Athéniens pour Théophraste s’avère profonde.

Dernières années et transmission

Vieillesse active

Théophraste poursuit son enseignement et ses recherches jusqu’à un âge très avancé. Selon Phavorin, rapporté par Diogène Laërce, le vieux philosophe se fait porter en litière à travers la ville – signe de la vénération publique dont il jouit. Malgré les infirmités de l’âge, son esprit conserve son acuité et sa curiosité demeure intacte.

Les sources anciennes soulignent que tant qu’il travaille, Théophraste jouit d’une santé robuste. Quelqu’un observe justement que « l’esprit est un arc qui se rompt s’il se détend » : dès que le philosophe relâche son effort intellectuel, ses forces déclinent rapidement.

Testament et héritage institutionnel

Sentant sa fin approcher, Théophraste convoque ses disciples. Selon Diogène Laërce, il leur adresse un ultime discours : « La vie nous promet faussement plusieurs plaisirs dans la recherche de la gloire ; car quand nous commençons à vivre, nous devons mourir. Rien n’est donc plus vain que l’amour de la gloire. Ainsi tâchez de vivre heureusement, et ou ne vous appliquez point du tout à la science, parce qu’elle demande beaucoup de travail, ou appliquez-vous-y comme il faut, parce que la gloire qui vous en reviendra sera grande. Le vide de la vie l’emporte sur les avantages qu’elle procure ; mais il n’est plus temps pour moi de conseiller ce qu’il faut faire : c’est à vous-mêmes d’y prendre garde. »

Théophraste meurt vers 288 ou 287 av. J.-C., probablement âgé de quatre-vingt-quatre ou quatre-vingt-cinq ans. Toute la ville d’Athènes assiste à ses funérailles, témoignant ainsi de la reconnaissance collective envers celui qui avait dirigé le Lycée pendant trente-cinq années.

Son testament lègue le jardin du Lycée et la bibliothèque à ses disciples, à condition qu’ils en fassent un bien commun dédié à la recherche philosophique. Il choisit Straton de Lampsaque comme successeur – choix qui privilégie l’orientation naturaliste sur la métaphysique spéculative. Aristoxène de Tarente, également disciple, manifeste son dépit de n’avoir pas été préféré. Les manuscrits d’Aristote et de Théophraste sont confiés à Nélée de Scepsis, qui les emporte dans sa cité natale en Asie Mineure.

Destin des manuscrits

Les héritiers de Nélée, peu soucieux de philosophie, cachent les précieux manuscrits dans une cave pour les soustraire à la convoitise des rois de Pergame, désireux d’enrichir leur bibliothèque. Ils y demeurent oubliés pendant près de deux siècles. Vers 100 av. J.-C., Apellicon de Téos les redécouvre et les fait copier – malheureusement de manière défectueuse. En 87 av. J.-C., lors de la prise d’Athènes par Sylla, ces manuscrits sont transportés à Rome, où ils sont enfin largement diffusés.

Cette transmission chaotique explique l’état fragmentaire dans lequel nous sont parvenues les œuvres de Théophraste. Sur les quelque deux cent quarante ouvrages que lui attribue Diogène Laërce – totalisant environ 230 850 lignes –, seuls subsistent intégralement les deux traités botaniques et Les Caractères. De vastes pans de sa production – traités de métaphysique, de physique, de logique, de rhétorique – ne nous sont connus que par fragments ou citations.

Réception et influence durable

Éclipse hellénistique

À partir de la mort de Théophraste en 288 av. J.-C., l’école péripatéticienne décline progressivement. Son successeur Straton oriente le Lycée vers une physique mécaniste qui délaisse la métaphysique. Les grandes écoles hellénistiques – stoïcisme et épicurisme – captent l’attention du public cultivé. L’œuvre d’Aristote et de Théophraste tombe dans un relatif oubli pendant plusieurs siècles.

Ce n’est qu’au Iᵉʳ siècle av. J.-C., avec l’édition établie par Andronicos de Rhodes, que le corpus aristotélicien ressuscite. Théophraste bénéficie indirectement de cette renaissance, bien que son œuvre philosophique demeure dans l’ombre de celle de son maître. Ses traités botaniques, en revanche, conservent leur autorité scientifique.

Redécouverte médiévale et moderne

Au Moyen Âge, l’Occident latin ne connaît Théophraste qu’indirectement, à travers les citations de Pline l’Ancien. Le monde arabe témoigne d’un intérêt plus soutenu pour ses travaux botaniques. À la Renaissance, la redécouverte des manuscrits grecs permet une lecture directe des œuvres théophrastiennes.

Les premiers botanistes modernes – Otto Brunfels, Leonhart Fuchs, Conrad Gesner – considèrent les Recherches sur les plantes comme le fondement de leur discipline. Ils s’efforcent d’identifier les espèces décrites par Théophraste avec celles qu’ils observent en Europe. Cette référence constante au corpus théophrastien perdure jusqu’au XVIIIᵉ siècle et structure les débuts de la botanique scientifique moderne.

Actualité d’une œuvre

L’importance historique de Théophraste dans l’établissement de la méthode scientifique demeure indiscutable. Sa démarche empirique, fondée sur l’observation minutieuse et la classification raisonnée, préfigure l’esprit des sciences naturelles modernes. Sa prudence métaphysique, son refus des explications finalistes invérifiables, son exigence de vérification témoignent d’une rigueur intellectuelle qui conserve toute sa pertinence.

Au-delà des sciences naturelles, son interrogation aporétique sur les limites de la connaissance métaphysique pose des questions philosophiques fondamentales. Jusqu’où peut-on connaître les premiers principes ? La raison humaine possède-t-elle les moyens d’accéder à l’absolu ? Ces interrogations traversent toute l’histoire de la philosophie et trouvent des échos chez Kant, qui établira les limites de la raison pure, comme chez les positivistes modernes, qui rejettent les spéculations métaphysiques invérifiables.

Théophraste incarne ainsi une figure singulière : disciple fidèle qui perpétue l’héritage aristotélicien tout en le soumettant à un examen critique, savant encyclopédique qui préfère l’observation patiente à la construction systématique, penseur rigoureux qui n’hésite pas à avouer son ignorance plutôt qu’à proposer des solutions douteuses. Cette probité intellectuelle, autant que ses découvertes scientifiques, fonde la grandeur d’une œuvre qui continue d’interpeller la pensée contemporaine.

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