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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation dans le Brabant wallon
  3. Maîtrise et leadership intellectuel à Paris
  4. L’averroïsme parisien et ses thèses audacieuses
  5. L’affrontement avec Thomas d’Aquin
  6. Les condamnations de 1270 et 1277
  7. Fuite en Italie et mort à Orvieto
  8. Œuvres et méthode philosophique
  9. Dante et la postérité paradoxale
  10. Héritage intellectuel et actualité philosophique
  11. La place historique de Siger
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Image fictive représentant Siger de Brabant, philosophe médiéval, ne correspondant pas à un portrait historique réel du personnage
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Siger de Brabant (vers 1240–1284) : la séparation de la philosophie et de la théologie

  • 06/11/2025
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Nom d’origineSigerus de Brabantia
Nom anglaisSiger of Brabant
OrigineBrabant (Pays-Bas méridionaux)
Importance★★★
CourantsAverroïsme latin, Aristotélisme radical
ThèmesUnicité de l’intellect, Éternité du monde, Autonomie de la philosophie, Condamnations de 1277

Maître à la Faculté des arts de l’Université de Paris dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, Siger de Brabant incarne les tensions entre raison philosophique et foi révélée qui traversent l’Occident médiéval.

En raccourci

Vers 1240, un enfant naît dans le Brabant. Après avoir étudié à Paris dès 1255, Siger obtient la maîtrise à la Faculté des arts vers 1260-1265. Commentateur d’Aristote guidé par les lectures d’Averroès, il défend l’autonomie de la philosophie face à la théologie. Il enseigne que le monde est éternel, que l’intellect est unique pour tous les hommes, que la Providence divine ne s’étend pas aux événements particuliers.

Ces thèses provoquent l’opposition de théologiens comme Bonaventure et Thomas d’Aquin. En décembre 1270, l’évêque Étienne Tempier condamne treize propositions attribuées au groupe averroïste parisien. En 1276, Siger est convoqué devant l’Inquisition. Mars 1277 : nouvelle condamnation, massive cette fois, visant 219 thèses. Siger fuit en Italie et se réfugie à Orvieto auprès de la cour papale.

Là, dans des circonstances obscures, son secrétaire le poignarde. Mort avant novembre 1284, Siger laisse une œuvre philosophique d’une audace remarquable. Dante le place au Paradis, aux côtés de Thomas d’Aquin lui-même, reconnaissant en lui un chercheur sincère de vérité.

Origines et formation dans le Brabant wallon

Né vers 1240 dans une région inconnue du duché de Brabant, probablement dans sa partie wallonne, Siger entre dans l’histoire au moment où l’Université de Paris devient le théâtre d’affrontements intellectuels décisifs. Son origine géographique demeure incertaine, les sources médiévales ne livrant aucun détail sur sa famille ou son milieu social d’origine. Le Brabant de cette époque constitue un territoire prospère des Pays-Bas méridionaux, où circulent idées marchandes et débats théologiques.

Entre 1255 et 1257, Siger apparaît à la Faculté des arts de Paris. Il intègre la « nation » de Picardie, association corporative regroupant étudiants et maîtres originaires du nord de la France et des régions limitrophes. Paris attire alors les esprits les plus brillants d’Occident. L’Université devient le lieu où se joue l’avenir intellectuel de la chrétienté latine, confrontée à la redécouverte massive d’Aristote et de ses commentateurs arabes.

La Faculté des arts, où enseigne Siger, occupe une position particulière dans l’architecture universitaire. Propédeutique aux études de théologie, médecine ou droit, elle forme les futurs clercs à la logique et à la philosophie naturelle. Depuis 1255, l’ensemble du corpus aristotélicien y est devenu matière obligatoire d’enseignement, malgré les interdictions répétées du début du siècle. Cette décision institutionnelle ouvre un espace nouveau : celui d’une philosophie qui prétend à l’autonomie.

Maîtrise et leadership intellectuel à Paris

Vers 1260-1265, Siger obtient la maîtrise ès arts. Devenu régent, il enseigne dans les écoles de la rue du Fouarre, quartier latin où se pressent les étudiants avides de disputer sur Aristote. Sa réputation s’établit rapidement. Brillant dialecticien, il attire autour de lui un groupe de jeunes maîtres partageant une même exigence : interpréter Aristote dans sa rigueur propre, sans le plier d’emblée aux exigences de l’orthodoxie chrétienne.

Dès 1266, son nom apparaît dans les chroniques universitaires à l’occasion d’une rixe violente opposant les nations française et picarde. Le légat papal menace Siger d’exécution, le désignant en tant que meneur de l’attaque picarde. L’affaire s’éteint sans suite judiciaire, mais elle signale déjà un tempérament insoumis. Siger ne cherche pas la confrontation pour elle-même, mais il ne recule pas devant les conflits lorsque des principes intellectuels sont en jeu.

Entre 1266 et 1270, il produit l’essentiel de ses œuvres philosophiques : commentaires sur la Métaphysique, la Physique, le De anima d’Aristote, traités sur l’éternité du monde et la nature de l’intellect. Ces textes adoptent une méthode claire : exposer fidèlement la pensée d’Aristote telle que la comprend Averroès, le grand commentateur arabe. Siger écrit dans ses Questions sur le troisième livre du De anima que son intention principale n’est pas de chercher la vérité, mais de déterminer quelle fut l’opinion du Philosophe.

Cette posture méthodologique suscite immédiatement la controverse. Peut-on enseigner des thèses philosophiques contraires à la foi chrétienne sous prétexte d’exposer fidèlement Aristote ? Pour les théologiens traditionalistes, cette approche constitue une menace directe contre l’unité de la vérité. Bonaventure, ministre général des Franciscains, tonne dès 1267 contre ces « philosophes » qui renoncent à leur christianisme.

L’averroïsme parisien et ses thèses audacieuses

Trois thèses philosophiques cristallisent l’opposition. D’abord, l’éternité du monde : contre le dogme de la création temporelle, Siger soutient qu’Aristote démontre philosophiquement l’impossibilité d’un commencement absolu de l’univers. Le monde n’a ni début ni fin. Cette position, défendue dans son traité De aeternitate mundi, nie la contingence radicale de toute créature.

Ensuite, l’unicité de l’intellect : suivant Averroès, Siger enseigne qu’il n’existe qu’un seul intellect possible pour l’ensemble de l’humanité. Cette substance intellectuelle séparée s’unit temporairement aux corps humains individuels durant leur vie terrestre, mais ne constitue pas leur forme substantielle propre. Après la mort, l’intellect unique subsiste, tandis que les individus périssent sans espoir d’immortalité personnelle. Cette doctrine, exposée dans les Questions sur le troisième livre du De anima, ruine le fondement même de la rétribution céleste et de la résurrection des corps.

Enfin, le déterminisme cosmique : l’ordre du monde obéit à une nécessité rationnelle découlant de la nature même de l’Être premier. Dieu agit selon la nécessité de son essence, non par une volonté libre choisissant entre des possibles. Les mouvements célestes déterminent les événements sublunaires, y compris les actions humaines. La Providence divine n’atteint pas les réalités singulières. Les religions elles-mêmes suivent des cycles éternels, naissant et périssant selon le retour des configurations astrales.

Ces positions heurtent frontalement plusieurs dogmes chrétiens : création libre du monde, providence personnelle, libre arbitre humain, immortalité de l’âme individuelle. Comment Siger concilie-t-il cette philosophie avec son appartenance à l’Église ? La question divise encore les historiens. Certains voient en lui un croyant sincère distinguant rigoureusement les ordres de connaissance : ce qui est vrai selon la raison naturelle peut être faux selon la foi surnaturelle. D’autres suspectent un conformisme de surface masquant un scepticisme religieux profond.

L’affrontement avec Thomas d’Aquin

Thomas d’Aquin, rentré d’Italie en 1269, observe avec inquiétude la diffusion de l’averroïsme parisien. Dominicain, théologien de renom, il a consacré sa carrière à intégrer Aristote dans la synthèse chrétienne. L’aristotélisme de Siger lui apparaît en tant que contrefaçon dangereuse. Où Thomas cherche l’accord fondamental entre raison et révélation, Siger creuse leur séparation.

En 1270, Thomas rédige son traité De unitate intellectus contra Averroistas, réfutation en règle de la thèse de l’intellect unique. L’ouvrage ne nomme pas Siger, mais vise clairement le groupe averroïste parisien. Thomas démontre que la lecture averroïste d’Aristote trahit la lettre même du Stagirite. Averroès a mal compris le texte grec. L’âme intellectuelle est bien forme substantielle du corps individuel, assurant l’immortalité personnelle. Philosophie et foi convergent.

Siger connaît ce traité. Il en tient compte dans ses œuvres postérieures à 1270, notamment le De anima intellectiva. Nuançant ses positions premières, il reconnaît la difficulté philosophique de l’union entre l’intellect séparé et le corps. L’homme n’est ni l’intellect seul, ni le corps seul, mais le composé dont l’intellect et le corps constituent des parties distinctes. Cette formulation cherche un équilibre instable entre fidélité à Averroès et réponse aux objections thomasiennes.

Au-delà de cette controverse noétique, Siger engage avec Thomas un dialogue philosophique sur d’autres questions métaphysiques. Dans son commentaire du Liber de causis, il critique l’interprétation thomasienne de la causalité divine, refusant l’idée que Dieu puisse produire directement les effets sans la médiation des causes secondes. Cette polémique technique sur l’occasionalisme préfigure des débats qui traverseront toute la scolastique tardive.

Albert le Grand, maître vénéré de Thomas, intervient également contre l’averroïsme. Dès 1256, il avait dénoncé l’unicité de l’intellect. Il revient à la charge au début des années 1270, rédigeant plusieurs opuscules anti-averroïstes. Siger se trouve ainsi affronté aux deux plus grandes autorités philosophiques de son temps. Cette confrontation ne l’intimide pas ; elle stimule sa production intellectuelle.

Les condamnations de 1270 et 1277

Le 10 décembre 1270, Étienne Tempier, évêque de Paris, promulgue une condamnation de treize propositions philosophiques et théologiques. Éternité du monde, négation de la Providence universelle, unicité de l’intellect, déterminisme : les thèses averroïstes sont formellement déclarées erronées et interdites d’enseignement. Quiconque les soutiendrait encourrait l’excommunication. Le texte ne nomme personne, mais tous savent que Siger et ses collègues sont visés.

Cette première condamnation n’arrête pas le mouvement averroïste. En 1271, Siger se retrouve à nouveau au centre d’une querelle universitaire, cette fois sur l’élection du recteur. La minorité des nations le choisit en opposition au candidat élu, Aubri de Reims. Nouveau conflit révélant son leadership contesté mais réel parmi les maîtres ès arts. En 1272, une scission se produit à la Faculté des arts entre modérés et radicaux. Siger apparaît à la tête du parti radical.

En novembre 1276, l’inquisiteur dominicain Simon du Val convoque Siger, Goswin de la Chapelle et Bernier de Nivelles devant son tribunal. L’accusation porte sur l’enseignement de doctrines hérétiques dans le royaume de France. Les trois maîtres doivent répondre de leurs écrits. L’issue de cette procédure reste obscure. Apparemment, ils échappent à une condamnation formelle, peut-être en faisant appel à la juridiction papale.

Le 7 mars 1277 survient la grande condamnation. Étienne Tempier, agissant sur une demande du pape Jean XXI du 18 janvier précédent, publie un syllabus de 219 propositions déclarées erronées. Le prologue dénonce des clercs de la Faculté des arts qui outrepassent leurs compétences, traitant des erreurs manifestes et répugnantes. Ces maîtres prétendent que certaines thèses sont vraies selon la philosophie mais fausses selon la foi catholique, comme s’il y avait deux vérités contraires.

Cette formulation invente la théorie de la « double vérité » que l’on attribuera durablement à Siger, bien qu’aucun texte averroïste ne défende explicitement une telle doctrine. Les averroïstes distinguent méthodologiquement les ordres de connaissance, mais ne prétendent pas qu’une proposition puisse être simultanément vraie et fausse sous des rapports identiques. La caricature de Tempier simplifie une position philosophique complexe.

Les 219 articles condamnés couvrent un large spectre : thèses aristotéliciennes sur la nécessité naturelle, positions avicenniennes sur l’émanation, doctrines astrologiques sur le déterminisme cosmique, et même certaines positions thomasiennes sur l’individuation ou l’éternité du monde. Bien que Siger et Boèce de Dacie ne soient pas nommés dans le texte principal, leurs noms apparaissent dans les marges de certains manuscrits. L’histoire les a retenus en tant que cibles principales de la condamnation.

Fuite en Italie et mort à Orvieto

Après mars 1277, Siger disparaît de Paris. Fuyant la condamnation et l’Inquisition, il se réfugie en Italie, probablement en compagnie de Boèce de Dacie. Tous deux se dirigent vers Orvieto, où réside Martin IV, pape de 1281 à 1285. Siger espère peut-être obtenir une révision de son procès devant l’autorité pontificale suprême, échappant ainsi à la juridiction épiscopale parisienne.

Orvieto, ville ombrienne perchée sur son piton rocheux, accueille fréquemment la curie pontificale au XIIIᵉ siècle. Centre politique et administratif de l’Église, la ville abrite théologiens, canonistes et philosophes gravitant autour du pape. Dans ce milieu, Siger aurait pu trouver des défenseurs capables d’argumenter que ses thèses, correctement interprétées, ne constituaient pas des hérésies formelles mais des hypothèses philosophiques.

Les circonstances de sa mort restent enveloppées de mystère. Une chronique brabançonne rapporte qu’il fut poignardé par son secrétaire devenu fou. Le clerc aurait utilisé un stylet, instrument d’écriture devenu arme mortelle. Cette fin tragique inspire des commentaires ironiques à ses adversaires : puisqu’il avait fait tant de mal avec sa plume, il méritait de périr par elle.

Jean Peckham, archevêque de Cantorbéry, écrit le 10 novembre 1284 que Siger et Boèce ont péri misérablement en Italie. Cette lettre fournit la borne chronologique terminale. Dante, dans le Paradis (X, 134-138), fait dire à Thomas d’Aquin que Siger « écrivit des vérités enviées » et que « mort lui vint lente ». Certains interprètes voient dans cette dernière expression une allusion au suicide, mais l’hypothèse demeure spéculative.

Les circonstances exactes – folie réelle du secrétaire ou mise en scène dissimulant un assassinat commandité – échappent à l’enquête historique. Siger meurt avant d’avoir pu se justifier pleinement. Son procès inquisitorial n’aboutit jamais à un verdict définitif. L’Église ne le condamna pas formellement pour hérésie, fait remarquable compte tenu de la gravité des accusations.

Œuvres et méthode philosophique

L’œuvre de Siger se compose principalement de commentaires sur Aristote et de questions disputées. Les écrits logiques comprennent les Impossibilia (six exercices de sophistique), les Quaestiones logicales et les Sophismata. Ces textes témoignent d’une maîtrise technique de la dialectique scolastique. Siger manie avec virtuosité les distinctions conceptuelles et les raisonnements hypothétiques.

Les commentaires sur la philosophie naturelle couvrent la Physique et le De generatione et corruptione. Les Quaestiones in tertium De anima, rédigées avant 1270, constituent son œuvre noétique majeure, exposant la doctrine de l’intellect unique. Le De anima intellectiva, composé en 1272-1274, nuance et rectifie certaines positions premières, répondant aux objections de Thomas d’Aquin.

Le De aeternitate mundi, datant probablement de 1272, défend la thèse aristotélicienne de l’éternité du monde contre les arguments théologiques de la création temporelle. Siger y déploie une argumentation serrée montrant les apories philosophiques d’un commencement absolu du temps. Les Quaestiones in Metaphysicam, dans leurs différentes versions (reportations de Munich, Vienne et Paris), attestent son engagement avec la métaphysique aristotélicienne et néoplatonicienne.

Les Quaestiones super Librum de causis, composées entre 1274 et 1276, commentent le traité néoplatonicien attribué alors à Aristote. Siger y développe sa théologie philosophique, analysant la causalité divine et le statut ontologique des intelligences séparées. Ce texte contient sa critique de l’occasionalisme et sa polémique contre l’interprétation thomasienne de la transsubstantiation eucharistique.

Pierre Mandonnet redécouvre ces textes dans les années 1890, les éditant en 1899 et 1908-1911. Cette redécouverte transforme l’histoire de la philosophie médiévale. Jusqu’alors, celle-ci apparaissait en tant que simple ancilla theologiae, servante docile de la théologie. Siger prouve qu’existait, au cœur du XIIIᵉ siècle, une philosophie revendiquant son autonomie méthodologique face au magistère ecclésiastique.

Dante et la postérité paradoxale

Vers 1313-1321, Dante Alighieri écrit le Paradis, troisième partie de la Divine Comédie. Au chant X, le poète et Béatrice s’élèvent dans le quatrième ciel, celui du Soleil, séjour des esprits sages. Douze lumières dansent autour d’eux. Thomas d’Aquin lui-même présente ces douze docteurs de l’Église : Albert le Grand, Gratien, Pierre Lombard, Salomon, Denys l’Aréopagite, Orose, Boèce, Isidore de Séville, Bède le Vénérable, Richard de Saint-Victor.

Le dernier nommé surprend : « C’est la lumière éternelle de Siger qui, enseignant dans la rue du Fouarre, syllogisa des vérités enviées. » Dante place au Paradis, parmi les bienheureux couronnant l’intelligence chrétienne, le philosophe condamné par l’Église, l’averroïste combattu par Thomas. Et c’est Thomas lui-même, dans la fiction dantesque, qui présente et loue son ancien adversaire.

Cette scène déconcerte les commentateurs depuis sept siècles. Comment expliquer ce choix ? Dante était-il secrètement averroïste, préférant Siger à Thomas ? L’hypothèse paraît improbable. Le Paradis expose une métaphysique thomiste, non averroïste. Dante connaissait-il réellement les thèses techniques de Siger, ou seulement sa réputation de philosophe persécuté ? Les premiers commentateurs du poème ne mentionnent aucune doctrine averroïste à propos de ces vers.

Peut-être Dante honore-t-il en Siger le chercheur sincère de vérité rationnelle, victime de l’intolérance institutionnelle. Peut-être célèbre-t-il la réconciliation céleste de tous les esprits authentiquement orientés vers le vrai, quelles que soient leurs divergences terrestres. Le placement de Siger au Paradis constitue en tout cas un geste intellectuel audacieux, réhabilitant symboliquement un penseur marginalisé.

Cette reconnaissance posthume n’empêche pas l’effacement progressif de Siger. Ses œuvres cessent d’être copiées après le XIVᵉ siècle. L’averroïsme latin survit à Paris avec Jean de Jandun († 1328), puis se déplace vers l’Italie du Nord, Bologne et Padoue, où il se transforme en un aristotélisme séculier distinct. Mais Siger lui-même tombe dans l’oubli. Sa redécouverte par l’érudition moderne, au XIXᵉ siècle, révèle rétrospectivement l’importance d’un débat médiéval sur l’autonomie de la raison face à l’autorité religieuse.

Héritage intellectuel et actualité philosophique

L’averroïsme latin, dont Siger fut le représentant le plus brillant, posa une question décisive : la raison philosophique peut-elle suivre ses propres exigences démonstratives, même lorsqu’elles la conduisent vers des conclusions incompatibles avec la révélation ? Répondre affirmativement, c’est instaurer deux ordres de vérité irréductibles. Répondre négativement, c’est soumettre la philosophie à une censure théologique préalable, la réduisant à un rôle apologétique.

Thomas d’Aquin avait cherché une troisième voie : philosophie et théologie constituent des sciences distinctes quant à leurs principes et méthodes, mais convergent ultimement vers l’unique vérité divine. Les vérités naturellement connaissables s’harmonisent avec les vérités révélées, sans se confondre avec elles. Cette solution suppose que la raison, correctement exercée, ne peut contredire la foi authentique. Les contradictions apparentes proviennent d’erreurs de raisonnement ou d’interprétation scripturaire.

Siger rejette cette harmonie préétablie. L’analyse philosophique d’Aristote conduit nécessairement à l’éternité du monde, l’unicité de l’intellect et le déterminisme cosmique. Ces conclusions s’imposent par rigueur démonstrative. La foi chrétienne enseigne au contraire la création temporelle, l’immortalité personnelle et le libre arbitre. Conflit insoluble entre deux registres de connaissance hétérogènes : l’un procède per causas (par les causes naturelles), l’autre per auctoritatem (par l’autorité révélée).

Cette position anticipe de plusieurs siècles les débats modernes sur la séparation entre philosophie et théologie, raison et foi, science et religion. Siger formule, dans le contexte médiéval, l’exigence d’une philosophie autonome ne recevant pas ses conclusions d’une autorité extérieure. Cette exigence fonde la possibilité même d’une recherche rationnelle libre, condition de la pensée critique.

Les condamnations de 1277 tentèrent d’étouffer cette revendication d’autonomie. Paradoxalement, elles contribuèrent à son développement ultérieur. En contraignant les philosophes à distinguer rigoureusement ce qui relève de la démonstration naturelle et ce qui appartient à la foi surnaturelle, elles clarifièrent la spécificité de chaque ordre. La condamnation de nécessitarismes aristotéliciens obligea à penser la contingence radicale de la création et l’omnipotence divine absolue, ouvrant des possibilités conceptuelles nouvelles.

L’œuvre de Siger reste marquée par les tensions de son époque. Ni libre-penseur moderne avant la lettre, ni simple exégète scolastique d’Aristote, il incarne une position philosophique singulière : celle d’un chrétien convaincu qui refuse de plier sa lecture d’Aristote aux exigences apologétiques. Cette fidélité simultanée au Philosophe et à la foi engendre une pensée au bord du schisme, maintenant jusqu’au bout la légitimité d’une double démarche intellectuelle.

La place historique de Siger

Dans l’histoire de la philosophie médiévale, Siger de Brabant occupe une position charnière. Il marque le moment où la réception d’Aristote, entamée depuis le XIIᵉ siècle, atteint un point de crise. L’intégration du corpus aristotélicien dans le cadre chrétien, entreprise par Albert le Grand et Thomas d’Aquin, rencontre une alternative : l’aristotélisme radical assumant la tension entre philosophie et théologie.

Ce courant, baptisé « averroïsme latin » par Ernest Renan au XIXᵉ siècle, suscite encore des débats historiographiques. Faut-il y voir un authentique mouvement philosophique revendiquant l’autonomie de la raison, ou une construction rétrospective projetant sur le Moyen Âge des préoccupations modernes ? Les historiens contemporains préfèrent parler d’« aristotélisme radical » ou d’« aristotélisme hétérodoxe », termes moins chargés idéologiquement.

Quoi qu’il en soit, Siger représente une possibilité historique réelle : celle d’une philosophie chrétienne qui, sans renier sa foi, refuse les concordismes faciles entre Aristote et la Révélation. Cette position, minoritaire et finalement écrasée par les condamnations, témoigne de la vitalité intellectuelle du XIIIᵉ siècle. L’Université de Paris fut le lieu d’affrontements théoriques où se jouèrent les destins de la pensée occidentale.

L’influence directe de Siger demeura limitée. Ses disciples immédiats disparurent après 1277. Jean de Jandun, au début du XIVᵉ siècle, reprit certaines thèses averroïstes mais dans un contexte intellectuel transformé. L’averroïsme se déplaça vers l’Italie, où il devint, à Padoue notamment, une tradition aristotélicienne séculière, moins préoccupée de théologie. Au XVIᵉ siècle, Pietro Pomponazzi et Cesare Cremonini représentèrent cette ligne, aboutissant à un naturalisme philosophique détaché des enjeux religieux.

Siger préfigure ainsi, à distance, la séparation moderne entre philosophie et théologie, raison et foi, science et religion. Non qu’il soit lui-même un moderne égaré dans le Moyen Âge. Clerc du XIIIᵉ siècle, il pensait dans les cadres de son temps. Mais sa revendication d’une philosophie suivant ses propres normes démonstrative, indépendamment des vérités révélées, ouvre une brèche conceptuelle dont l’histoire ultérieure explorera les potentialités.

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