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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation
    1. L’énigme biographique
    2. Le médecin philosophe
  3. L’héritage pyrrhonien
    1. De Pyrrhon à Énésidème
    2. Pyrrhonisme contre Académie
  4. La machine de guerre sceptique
    1. L’art des tropes
    2. La critique des « dogmatiques »
  5. La finalité thérapeutique
    1. L’epochē et l’ataraxia
    2. Vivre sans opinion
  6. Héritage et postérité
    1. Une influence différée
    2. Le défi sceptique moderne
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Sextus Empiricus, basé sur le scepticisme pyrrhonien, image imaginaire et non une représentation réelle.
  • Biographies

Sextus Empiricus (IIe ou IIIe s. apr. J.-C.) : La suspension du jugement, voie vers la tranquillité

  • 14/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origineΣέξτος Ἐμπειρικός (Sextos Empeirikos)
Nom anglaisSextus Empiricus
OrigineEmpire romain (Grèce ou Égypte probable)
Importance★★★★
CourantsScepticisme (Pyrrhonisme), École empirique (médecine)
ThèmesEpochē, Ataraxia, Phainomena, Tropes

En raccourci

On ne sait presque rien de la vie de Sextus Empiricus, actif au IIe ou IIIe siècle. Il était médecin, appartenant probablement à l’école « empirique ». Cette école privilégiait l’observation des symptômes (les apparences) plutôt que la recherche de causes cachées. Cette approche médicale définit sa philosophie.

Sextus n’est pas un penseur dogmatique ; c’est un « sceptique », au sens originel de « celui qui examine » (skepsis). Il ne dit pas « la vérité n’existe pas », ce qui serait une affirmation. Il dit plutôt « je ne sais pas si elle existe, et je continue de chercher ».

Son but ? La paix intérieure, l’ataraxie. Il constate que les gens sont malheureux parce qu’ils se battent pour des opinions (dogmes) contradictoires. Sextus propose une « thérapie ». Pour chaque argument « prouvant » X, il montre qu’il existe un argument tout aussi fort prouvant le contraire (Non-X). Face à cette balance parfaite, l’esprit est forcé de suspendre son jugement (epochē). C’est de cette suspension que naît, par surprise, la tranquillité. Ses livres sont un immense catalogue d’arguments pour « guérir » l’esprit de sa prétention à savoir.

—

Origines et formation

L’énigme biographique

À la différence de nombreux philosophes antiques, la vie de Sextus Empiricus demeure presque entièrement obscure. Les sources sont lacunaires. Nous ne connaissons avec certitude ni ses dates de naissance ou de mort, ni ses lieux d’activité.

La plupart des spécialistes le situent durant la seconde moitié du IIe siècle après J.-C., peut-être au début du IIIe siècle. Cette datation repose sur des indices textuels. Il mentionne des penseurs antérieurs mais n’est cité lui-même qu’à partir du IIIe siècle par Diogène Laërce. Les lieux de son enseignement sont inconnus, bien que Rome, Alexandrie ou Athènes soient des hypothèses plausibles.

Son surnom, Empeirikos, offre une piste plus solide. Il le lie à l’école empirique de médecine. Cette école, en opposition aux « dogmatiques » et aux « méthodiques », privilégiait l’observation des phénomènes (phainomena) et l’expérience accumulée. Elle refusait de spéculer sur les causes invisibles des maladies.

Le médecin philosophe

Sextus établit un parallèle direct entre la médecine et la philosophie. La médecine empirique traite le corps en se fiant aux apparences, sans prétendre connaître les essences. La philosophie sceptique, elle, traite l’âme en se fiant également aux apparences, sans affirmer de vérité cachée. La philosophie est une thérapie contre la maladie de l’opinion, le dogmatisme.

Il ne s’agit pas de rejeter l’action. Le médecin empirique soigne. Le sceptique vit en suivant quatre guides : les phénomènes observables (les apparences sensibles), les nécessités du corps (faim, soif), la tradition des lois et coutumes, et l’apprentissage des arts ou métiers. Il vit sans opinion (adoxastōs), mais non sans règle.

L’héritage pyrrhonien

L’œuvre de Sextus Empiricus ne naît pas ex nihilo. Elle est l’aboutissement de la longue tradition du scepticisme pyrrhonien, qu’il compile, défend et réorganise avec une ampleur encyclopédique.

De Pyrrhon à Énésidème

Le fondateur de cette lignée est Pyrrhon d’Élis (v. 360-270 av. J.-C.). Pyrrhon n’a rien écrit et prônait une indifférence radicale, la suspension du jugement (epochē), pour atteindre la tranquillité (ataraxia). Son enseignement, oral, fut presque perdu.

Une interruption de transmission marque l’école après Pyrrhon et son disciple Timon. C’est Énésidème (Ier siècle av. J.-C.) qui réactive le pyrrhonisme. Il le fait en opposition à la Nouvelle Académie (le scepticisme académique) qu’il jugeait trop dogmatique. Énésidème est célèbre pour avoir formulé les « Dix Modes » (ou tropes) menant à la suspension du jugement.

Sextus hérite de cette tradition. Il se distingue par son rôle de compilateur et de systématisateur. Ses écrits, notamment les Esquisses pyrrhoniennes (ou Hypotyposes) et Contre les Mathématiciens, sont notre unique source complète pour comprendre cette école. Sans lui, le pyrrhonisme serait réduit à quelques fragments anecdotiques.

Pyrrhonisme contre Académie

Sextus insiste sur une distinction capitale. Le scepticisme académique, issu de l’Académie de Platon (via Arcésilas et Carnéade), finit par affirmer quelque chose. Il affirme qu’on ne peut rien savoir, ou que certaines choses sont plus « probables » (pithanon) que d’autres. Pour Sextus, affirmer que « rien n’est probable » est tout aussi dogmatique que d’affirmer « tout est vrai ».

Adoptant une posture plus radicale, le pyrrhonien n’affirme rien. Il n’affirme même pas qu’il ne sait rien. Le sceptique pyrrhonien est un chercheur (skeptikos). Face à toute proposition, il continue de chercher si elle est vraie ou fausse.

La formule pyrrhonienne n’est pas « Rien n’est vrai ». Elle est « Pas plus ceci que cela » (ou mallon). Elle exprime un état mental, un équilibre des arguments, et non une thèse sur le monde. Le sceptique est comme un laxatif : après avoir purgé les opinions dogmatiques, il s’expulse lui-même, ne laissant aucune affirmation derrière lui.

La machine de guerre sceptique

Pour atteindre cet équilibre, Sextus ne se contente pas de déclarations. Il déploie un arsenal argumentatif sophistiqué, conçu pour déstabiliser toute prétention dogmatique. Ses œuvres sont un catalogue d’arguments.

L’art des tropes

Le cœur de la méthode sceptique réside dans les tropes, ou « modes » argumentatifs. Ce sont des schémas conçus pour générer la suspension du jugement. Sextus expose les Dix Modes attribués à Énésidème.

Ces modes illustrent la relativité de la perception et du jugement. Ils opposent :
1. La variété des animaux (leurs sens diffèrent des nôtres).
2. La diversité des êtres humains (nos corps et esprits diffèrent).
3. La constitution des sens (l’œil voit la couleur, l’oreille le son ; le miel est doux au goût mais collant au toucher).
4. Les circonstances (le vin semble bon si l’on est en bonne santé, mauvais si l’on est fiévreux).
5. Les positions et distances (une tour carrée semble ronde de loin).
6. Les mélanges (une couleur change selon son arrière-plan).
7. Les quantités (un grain de sable est dur, un tas de sable est mou).
8. La relativité générale de toute chose.
9. La fréquence (le soleil nous impressionne moins que la comète).
10. Les coutumes et les lois (des peuples différents ont des morales opposées).

Puisque chaque perception est relative à un sujet et à une situation, comment prétendre qu’une perception est « plus vraie » qu’une autre ? Le sceptique oppose l’apparence à l’apparence. Il ne peut trancher. Il suspend son jugement.

La critique des « dogmatiques »

L’œuvre Contre les Mathématiciens (qui signifie ici « contre les tenants des disciplines » ou « des savoirs ») est une attaque systématique contre toutes les sciences et philosophies dogmatiques. Sextus y examine méthodiquement les grammairiens, les rhéteurs, les géomètres, les arithméticiens, les astrologues, les musiciens, mais aussi les logiciens, les physiciens et les moralistes.

Il s’attaque aux fondements mêmes du savoir. Il questionne la notion de cause, montrant l’impossibilité de la prouver sans régression à l’infini ou raisonnement circulaire. Il analyse la logique stoïcienne, en particulier le critère de vérité (la phantasia kataleptikē ou « représentation compréhensive »).

Sextus montre que pour juger si une impression est vraie, il faut déjà un critère de vérité. Mais pour valider ce critère, il faut un autre critère. C’est le diallèle, ou raisonnement circulaire. Si l’on tente d’arrêter cette régression par une affirmation première, on tombe dans l’hypothèse arbitraire. Le sceptique utilise ces modes (le trilemme d’Agrippa) pour bloquer toute tentative de fondation du savoir.

La finalité thérapeutique

Cet effort critique n’est pas un jeu intellectuel stérile. Il vise une transformation profonde de l’existence, une « thérapie » de l’âme par la purgation des opinions.

L’epochē et l’ataraxia

Le dogmatisme est une maladie de l’esprit. L’homme dogmatique croit avoir trouvé la vérité (sur Dieu, le Bien, l’univers). Il s’attache à cette opinion. Cet attachement le conduit inévitablement au trouble (tarachē).

D’abord, il est troublé par l’effort pour atteindre cette vérité. Ensuite, il est troublé par la peur de la perdre ou par l’incertitude. Enfin, il est troublé par l’existence d’autres dogmatiques qui affirment le contraire, générant conflit et angoisse.

En démontant méthodiquement les prétentions à la vérité, le sceptique neutralise les opinions. L’epochē (suspension) est l’état mental qui résulte de l’équilibre parfait des arguments contraires (isosthénie). L’esprit cesse de s’agiter, n’ayant plus de raison de préférer une thèse à son opposée.

L’ataraxia (tranquillité) suit l’epochē « comme l’ombre suit le corps ». Sextus utilise l’analogie célèbre du peintre Apelle. Cherchant à peindre l’écume d’un cheval, Apelle échouait à la représenter. Dépité, il jeta son éponge sur la toile. L’éponge, en frappant la peinture, produisit l’effet exact de l’écume. De même, le sceptique cherche la vérité (l’écume) pour trouver la paix. Il échoue à trouver la vérité, suspend son jugement (jette l’éponge), et trouve la paix par surcroît, de manière inattendue.

Vivre sans opinion

Le scepticisme est-il vivable ? Le pyrrhonien est-il paralysé, incapable de choisir entre manger ou jeûner, sortir ou rester ? Sextus répond non. Le sceptique ne vit pas sans critère, il vit sans critère dogmatique.

Son critère est le phénomène (le phainomenon). Il suit ce qui lui apparaît comme étant. Il a faim, il lui apparaît qu’il a faim, donc il mange. Il n’affirme pas « il est vrai que j’ai faim dans l’absolu », il constate juste son état passif. Le sceptique se laisse guider par ses affects et ses perceptions.

Il respecte les lois et les coutumes de sa cité. Non parce qu’il croit qu’elles sont « justes en soi » ou « fondées en nature », mais parce qu’elles font partie des phénomènes de la vie sociale. Le scepticisme est un conformisme pratique qui libère l’esprit de tout engagement théorique.

Héritage et postérité

Une influence différée

L’influence de Sextus Empiricus fut faible dans l’Antiquité tardive et quasi nulle au Moyen Âge latin. Ses textes furent cependant préservés à Byzance et dans le monde arabe.

Au XVIe siècle, la redécouverte de ses œuvres et leur traduction en latin par Henri Estienne (1562) et Gentien Hervet (1569) provoquent un choc intellectuel majeur. Les Esquisses pyrrhoniennes deviennent une arme puissante dans le contexte des guerres de Religion et de la critique humaniste.

Michel de Montaigne, dans son Apologie de Raymond Sebond, puise abondamment chez Sextus pour critiquer l’orgueil de la raison humaine. L’influence du pyrrhonisme est centrale dans la « crise sceptique » qui traverse l’Europe. La devise de Montaigne, « Que sais-je ? », est une reformulation de l’attitude pyrrhonienne.

Le défi sceptique moderne

La pensée de Sextus devient un passage obligé pour les philosophes modernes.

René Descartes utilise le doute sceptique (bien que de manière hyperbolique et méthodique, non comme une fin en soi) pour tenter de le dépasser et de refonder la certitude sur le Cogito. Sa démarche est une réponse directe au défi lancé par Sextus.

David Hume poussera la critique empiriste jusqu’à des conclusions très proches de celles de Sextus, notamment sur la causalité, l’induction et le moi. Il distinguera cependant un scepticisme « mitigé » (proche de l’Académie) d’un pyrrhonisme « excessif », qu’il juge invivable (une interprétation que Sextus aurait contestée en invoquant le critère du phénomène).

L’œuvre de Sextus Empiricus n’est pas une simple curiosité historique. Elle demeure le témoignage le plus complet d’une posture radicale de l’esprit. En systématisant la suspension du jugement, Sextus n’a pas seulement transmis l’héritage de Pyrrhon ; il a fourni à toute la pensée occidentale un antidote permanent contre ses propres dogmatismes. Sa démarche thérapeutique, visant la tranquillité par l’abandon des opinions, continue d’interroger la prétention humaine à saisir l’absolu.

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