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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation béotienne
    1. Naissance dans une Grèce romaine
    2. Formation athénienne et initiation philosophique
    3. Voyages formateurs dans l’Empire
  3. Retour à Chéronée et engagement civique
    1. Le choix de la province
    2. Magistratures et service public
    3. Prêtrise delphique et autorité religieuse
  4. L’œuvre monumentale : structure et méthode
    1. Les Vies parallèles : innovation biographique
    2. Sources et documentation
    3. Les Moralia : encyclopédie philosophique
  5. Philosophie morale et sagesse pratique
    1. Un platonisme modéré et syncrétique
    2. Psychologie des passions et thérapeutique morale
    3. Éthique conjugale et philosophie de l’amour
  6. Religion, théologie et mystères
    1. Piété traditionnelle et rationalisme philosophique
    2. Démonologie et hiérarchie cosmique
    3. Intérêt pour les mystères et les sagesses orientales
  7. Influence immédiate et réception antique
    1. Succès littéraire et diffusion
    2. Lecteurs impériaux
    3. Appropriation chrétienne
  8. Renaissance et redécouverte humaniste
    1. Traductions et diffusion européenne
    2. Montaigne et l’essai philosophique
    3. Shakespeare et le théâtre
  9. Lumières et révolutions
    1. Modèle républicain
    2. Critique historique
  10. Modernité et actualité
    1. Réhabilitation historiographique
    2. Philosophie morale contemporaine
    3. Dialogue interculturel
  11. Le miroir de l’excellence humaine
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Image fictive représentant un philosophe antique dans sa bibliothèque entouré de rouleaux – cette illustration imaginaire ne représente pas le véritable Plutarque de Chéronée
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  • Philosophies antiques

Plutarque (46–125) : Le philosophe biographe et moraliste du monde gréco-romain

  • 27/10/2025
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Nom d’origineΠλούταρχος (Ploutarchos)
OrigineChéronée (Béotie, Grèce)
Importance★★★★
CourantsPlatonisme moyen, philosophie morale
ThèmesVies parallèles, Œuvres morales, biographie comparée, syncrétisme philosophique, éthique pratique

Philosophe platonicien, historien et moraliste prolifique, Plutarque de Chéronée incarne la synthèse culturelle gréco-romaine à son apogée, transmettant à la postérité une œuvre monumentale qui façonne encore notre vision de l’Antiquité classique.

En raccourci

Né vers 46 à Chéronée en Béotie, Plutarque grandit dans une Grèce intégrée à l’Empire romain tout en préservant son identité culturelle. Formé à Athènes dans la tradition platonicienne, il voyage à travers l’Empire, séjourne à Rome où il enseigne la philosophie, puis retourne dans sa cité natale qu’il ne quittera plus guère. Prêtre d’Apollon à Delphes pendant trente ans, magistrat local, il concilie vie contemplative et engagement civique. Son œuvre immense comprend les célèbres Vies parallèles, où il compare systématiquement grands hommes grecs et romains, et les Œuvres morales, vaste ensemble de traités philosophiques, religieux et scientifiques. Philosophe éclectique mais fondamentalement platonicien, il développe une éthique pratique accessible, intégrant éléments aristotéliciens et stoïciens. Sa méthode biographique, privilégiant la révélation du caractère par l’anecdote significative, influence durablement l’écriture de l’histoire. De la Renaissance à nos jours, il reste une source majeure pour la connaissance de l’Antiquité et un modèle de sagesse humaniste. Mort vers 125, il laisse une œuvre qui transcende les frontières culturelles pour célébrer l’excellence humaine universelle.

Origines et formation béotienne

Naissance dans une Grèce romaine

Vers l’an 46 de notre ère, sous le règne de Claude, Chéronée voit naître celui qui deviendra l’un des derniers grands intellectuels de la Grèce antique. Cette petite cité béotienne, théâtre quatre siècles plus tôt de la bataille décisive où Philippe de Macédoine écrasa les cités grecques, symbolise paradoxalement la continuité hellénique sous domination romaine. La famille de Plutarque, les Plutarchides, appartient à l’aristocratie locale depuis plusieurs générations, cumulant richesse foncière et prestige civique.

Son grand-père Lamprias, figure récurrente des Propos de table, incarne l’érudition traditionnelle grecque teintée d’épicurisme modéré. Autour de la table familiale se transmettent culture classique, anecdotes historiques et débats philosophiques qui nourriront l’œuvre future. Cette éducation domestique, alliant paideia grecque et pragmatisme provincial, forge une personnalité équilibrée entre tradition et ouverture.

Formation athénienne et initiation philosophique

Vers 65, le jeune Plutarque gagne Athènes pour parfaire son éducation. La cité de Platon, bien que politiquement marginalisée, demeure le centre intellectuel du monde grec. Il y étudie rhétorique, mathématiques et surtout philosophie auprès d’Ammonios, scholarque de l’Académie. Philosophe platonicien aux vastes connaissances, Ammonios transmet à son disciple non seulement la doctrine académique mais aussi une méthode syncrétique intégrant les apports des autres écoles.

Durant ces années formatrices, Plutarque assimile le corpus platonicien tout en s’initiant aux doctrines péripatéticiennes et stoïciennes. Cette formation éclectique – typique du « platonisme moyen » de l’époque impériale – privilégie la synthèse harmonieuse plutôt que la polémique sectaire. Les mathématiques et les sciences naturelles complètent cette éducation philosophique, conformément à l’idéal platonicien du savoir total.

Voyages formateurs dans l’Empire

Suivant la tradition du voyage philosophique, Plutarque parcourt le monde méditerranéen. Alexandrie et ses bibliothèques l’attirent probablement, même si les sources restent muettes. Plus attesté, son séjour en Asie Mineure vers 70-75 lui permet d’observer la diversité culturelle de l’hellénisme oriental. Ces pérégrinations enrichissent sa compréhension des traditions religieuses et philosophiques locales.

L’Italie constitue l’étape majeure de ces voyages. Rome, capitale du monde, l’accueille à plusieurs reprises entre 75 et 90. Il y donne des conférences philosophiques en grec – sa maîtrise du latin restera toujours limitée – devant un public aristocratique avide de culture hellénique. Ces séjours romains lui permettent de nouer des amitiés durables avec l’élite impériale, notamment Sosius Sénécion, futur consul et dédicataire des Vies parallèles.

Retour à Chéronée et engagement civique

Le choix de la province

Contrairement à nombre d’intellectuels grecs attirés par les métropoles, Plutarque choisit délibérément de retourner dans sa modeste patrie vers 90. Ce retour définitif manifeste une philosophie de l’enracinement : « Je reste dans ma petite cité pour qu’elle ne devienne pas plus petite encore », confie-t-il avec humour. Cette fidélité à Chéronée exprime une conception du devoir civique héritée de la tradition classique.

Magistratures et service public

Loin de se retirer dans l’étude pure, Plutarque assume pleinement ses responsabilités civiques. Archonte éponyme, agoranome, béotarque – il exerce successivement les principales magistratures locales. Ces charges, parfois modestes (il évoque avec amusement son rôle dans la supervision des travaux publics), incarnent sa conviction que le philosophe doit servir la communauté. L’administration municipale devient laboratoire d’éthique appliquée.

Représentant de Chéronée auprès du gouverneur romain de l’Achaïe, il défend les intérêts locaux tout en servant de médiateur culturel. Cette position d’interface entre monde grec et pouvoir romain nourrit sa réflexion sur la coexistence des cultures et l’adaptation politique. Les Préceptes politiques, adressés à de jeunes aristocrates grecs, théorisent cette sagesse pragmatique du gouvernement sous tutelle.

Prêtrise delphique et autorité religieuse

Vers 95, Plutarque accède à la prêtrise d’Apollon Pythien à Delphes, charge qu’il exercera jusqu’à sa mort. Le sanctuaire delphique, bien que déclinant, conserve un prestige religieux considérable. Comme prêtre, il participe à la renaissance du site sous les Flaviens et Trajan, supervisant restaurations architecturales et réorganisation des fêtes religieuses.

Cette fonction sacerdotale pendant trente ans influence profondément sa pensée religieuse. Les dialogues pythiques – Sur l’E de Delphes, Sur les oracles de la Pythie, Sur la disparition des oracles – explorent les dimensions théologique, cosmologique et démonologique du phénomène oraculaire. Entre rationalisme philosophique et piété traditionnelle, Plutarque développe une théologie subtile conciliant transcendance divine et providence immanente.

L’œuvre monumentale : structure et méthode

Les Vies parallèles : innovation biographique

Monument littéraire de Plutarque, les Vies parallèles rassemblent vingt-trois paires de biographies comparées, rapprochant systématiquement un Grec et un Romain. Cette architecture symétrique – Thésée/Romulus, Lycurgue/Numa, Alexandre/César – vise moins la comparaison historique que l’exploration éthique. Chaque paire se conclut par une synkrisis, confrontation formelle des deux personnages.

L’originalité réside dans la méthode biographique. Refusant l’histoire événementielle pure, Plutarque privilégie la révélation du caractère (ethos) : « Je n’écris pas des histoires mais des vies », proclame-t-il dans la Vie d’Alexandre. L’anecdote significative, le mot révélateur, le geste symbolique importent plus que les batailles et traités. Cette approche psychologique et morale transforme le genre biographique antique.

Sources et documentation

Érudit scrupuleux, Plutarque mobilise une documentation impressionnante. Pour chaque vie, il compile chroniqueurs, mémorialistes, correspondances, inscriptions. Sa bibliothèque personnelle, qu’il évoque avec fierté, rassemble des centaines d’ouvrages. Les historiens classiques – Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Tite-Live – fournissent la trame narrative, enrichie par des sources spécialisées souvent perdues aujourd’hui.

Cette richesse documentaire s’accompagne parfois d’un sens critique limité. Plutarque privilégie la vraisemblance morale sur l’exactitude factuelle : une anecdote édifiante mais douteuse sera retenue si elle illustre le caractère du personnage. Cette subordination de l’histoire à l’éthique, critiquée par l’historiographie moderne, répond à une finalité pédagogique assumée.

Les Moralia : encyclopédie philosophique

Parallèlement aux Vies, Plutarque compose un ensemble disparate de traités regroupés sous le titre posthume de Moralia (Œuvres morales). Ces soixante-dix-huit traités embrassent philosophie, religion, science, politique, littérature. Dialogues philosophiques (De l’amour, Sur la tranquillité de l’âme), dissertations scientifiques (Sur la face de la lune, Causes naturelles), polémiques doctrinales (Contre les stoïciens, Contre Colotès) témoignent d’une curiosité universelle.

Philosophie morale et sagesse pratique

Un platonisme modéré et syncrétique

Fondamentalement platonicien, Plutarque incarne le « moyen platonisme » caractéristique de l’époque impériale. Cette version modérée du platonisme abandonne le scepticisme de la Nouvelle Académie pour renouer avec le dogmatisme positif. L’immortalité de l’âme, la transcendance divine, la finalité providentielle du cosmos constituent les piliers métaphysiques de sa pensée.

Néanmoins, ce platonisme s’enrichit d’emprunts éclectiques. D’Aristote, il retient la théorie de la vertu comme juste milieu et l’importance de l’habitude dans la formation du caractère. Du stoïcisme, malgré ses critiques, il adopte certains éléments éthiques : maîtrise des passions, acceptation du destin, cosmopolitisme modéré. Cette synthèse pragmatique vise l’efficacité morale plus que la cohérence systématique.

Psychologie des passions et thérapeutique morale

La régulation des passions occupe une place centrale dans l’éthique plutarquéenne. Contre le rigorisme stoïcien qui condamne toute passion, il développe une approche aristotélicienne nuancée : les passions, naturelles et nécessaires, doivent être modérées plutôt qu’extirpées. La metriopatheia (modération des passions) remplace l’apatheia (absence de passion) stoïcienne.

Nombreux traités développent cette thérapeutique morale pratique. *Le De la curiosité** analyse le désir malsain de connaître les malheurs d’autrui ; le Du bavardage dissèque la logorrhée compulsive ; le De la colère propose des exercices pour maîtriser l’irascibilité. Ces analyses psychologiques fines, enrichies d’exemples concrets, anticipent certains développements de la psychologie morale moderne.

Éthique conjugale et philosophie de l’amour

Fait rare dans la philosophie antique, Plutarque valorise le mariage et l’amour conjugal. Les Préceptes conjugaux** et le Dialogue sur l’amour défendent la supériorité de l’amour hétérosexuel sur l’homosexualité pédagogique traditionnelle. Cette position, révolutionnaire pour l’époque, s’enracine dans l’expérience personnelle : son mariage harmonieux avec Timoxéna, évoqué dans la touchante Consolation à sa femme après la mort de leur fille.

L’Erotikos développe une métaphysique de l’amour d’inspiration platonicienne. L’amour terrestre, loin d’être dévalorisé, constitue une propédeutique à l’amour divin. L’union conjugale, spiritualisée, devient image de l’harmonie cosmique. Cette réhabilitation philosophique du mariage influence profondément la pensée chrétienne ultérieure.

Religion, théologie et mystères

Piété traditionnelle et rationalisme philosophique

Prêtre d’Apollon, Plutarque manifeste une piété sincère envers les cultes traditionnels. Les rites ancestraux méritent respect et observance, garants de la cohésion sociale et de la continuité culturelle. Pourtant, cette religiosité s’accompagne d’un rationalisme philosophique qui réinterprète allégoriquement mythes et pratiques cultuelles.

Les dialogues delphiques illustrent cette tension féconde. La mantique apollinienne s’explique par l’inspiration divine mais aussi par des causes naturelles (exhalaisons telluriques). Les mythes, sans être littéralement vrais, véhiculent des vérités philosophiques sous forme symbolique. Cette herméneutique permet de sauvegarder la tradition tout en satisfaisant l’exigence rationnelle.

Démonologie et hiérarchie cosmique

Entre dieux transcendants et humanité mortelle, Plutarque développe une démonologie complexe. Les démons, êtres intermédiaires, assurent la médiation entre ciel et terre. Cette doctrine, héritée du platonisme et enrichie d’influences orientales, explique oracles, apparitions et interventions providentielles sans compromettre la transcendance divine.

Le traité Sur le démon de Socrate explore cette pneumatologie. Le daimonion socratique devient paradigme de l’inspiration démonique positive, voix intérieure guidant vers le bien. Cette réflexion influence considérablement la démonologie chrétienne, même si celle-ci inversera souvent les valences en diabolisant les démons païens.

Intérêt pour les mystères et les sagesses orientales

Initié vraisemblablement aux mystères d’Éleusis, peut-être à ceux de Dionysos, Plutarque manifeste respect et curiosité pour les cultes à mystères. Le traité Sur Isis et Osiris offre l’exposé le plus complet de la religion isiaque par un auteur antique. Sans adhérer au culte, il y décèle une sagesse théologique compatible avec le platonisme.

Cette ouverture aux traditions non grecques s’étend au zoroastrisme, au judaïsme, voire à certains éléments de sagesses « barbares ». L’universalisme religieux de Plutarque, reconnaissant une vérité partielle dans chaque tradition, préfigure certains aspects du syncrétisme néoplatonicien et de la théologie chrétienne de la praeparatio evangelica.

Influence immédiate et réception antique

Succès littéraire et diffusion

Dès leur parution, les œuvres de Plutarque connaissent un succès considérable. Les Vies parallèles circulent dans tout l’Empire, lues par l’élite cultivée gréco-romaine. Leur accessibilité – style clair, narration vivante, leçons morales explicites – assure une diffusion dépassant le cercle étroit des philosophes professionnels.

Lecteurs impériaux

Trajan, destinataire probable de plusieurs traités, apprécie le philosophe de Chéronée. Marc Aurèle cite Plutarque dans ses Pensées, puisant dans son œuvre exemples et maximes. Cette réception impériale témoigne de l’adéquation entre la sagesse plutarquéenne et l’idéologie de l’Empire antonin : humanisme éclairé, cosmopolitisme modéré, synthèse gréco-romaine.

Appropriation chrétienne

Les Pères de l’Église découvrent tôt Plutarque. Clément d’Alexandrie le cite abondamment, y trouvant une « préparation évangélique » païenne. La théologie du Logos, la démonologie, l’éthique matrimoniale plutarquéennes offrent des ponts conceptuels vers le christianisme. Eusèbe de Césarée exploite systématiquement cette convergence dans sa Préparation évangélique.

Renaissance et redécouverte humaniste

Traductions et diffusion européenne

Quasi inconnu du Moyen Âge occidental, Plutarque resurgit à la Renaissance. La traduction latine des Vies par Leonardo Bruni (1405) puis celle, complète, par Guarino de Vérone ouvre l’Europe humaniste à cette source antique. Jacques Amyot produit la magistrale traduction française (1559-1574) qui devient elle-même monument littéraire.

Montaigne et l’essai philosophique

Montaigne découvre Plutarque dans la traduction d’Amyot et en fait son « bréviaire ». Les Essais s’imprègnent de la sagesse plutarquéenne : analyse psychologique, morale pratique, scepticisme modéré, humanisme tolérant. La forme même de l’essai, mélange de réflexion philosophique et d’anecdotes personnelles, doit beaucoup aux Moralia.

Shakespeare et le théâtre

Par Thomas North qui traduit Amyot en anglais (1579), Plutarque atteint Shakespeare. Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan puisent directement dans les Vies parallèles. Le dramaturge trouve chez le biographe antique non seulement des intrigues mais une conception tragique du destin et de la grandeur humaine.

Lumières et révolutions

Modèle républicain

Le XVIIIᵉ siècle politique vénère Plutarque. Les révolutionnaires américains et français y puisent l’idéal républicain antique : Brutus tyrannicide, Caton d’Utique stoïcien, Lycurgue législateur. Les Vies deviennent manuel d’instruction civique, nourrissant l’imaginaire révolutionnaire de références antiques.

Rousseau recommande Plutarque comme première lecture du jeune Émile. L’exemplarité morale des héros antiques doit former le citoyen moderne. Cette instrumentalisation politique, parfois naïve, témoigne de la puissance formatrice des modèles biographiques plutarquéens.

Critique historique

Parallèlement, l’érudition critique démythifie Plutarque historien. Les philologues allemands soulignent ses erreurs factuelles, sa crédulité, ses partis pris. La Quellenforschung dissèque ses sources, révélant emprunts et contaminations. Niebuhr, Droysen rejettent sa méthode moralisante au profit d’une histoire scientifique.

Modernité et actualité

Réhabilitation historiographique

Le XXᵉ siècle réévalue positivement l’œuvre plutarquéenne. L’histoire des mentalités reconnaît la valeur documentaire des anecdotes pour comprendre les représentations culturelles antiques. La biographie historique moderne, attentive à la construction du personnage public, retrouve certaines intuitions de Plutarque.

Christopher Pelling, Philip Stadter renouvellent les études plutarquéennes. L’analyse narratologique révèle la sophistication littéraire des Vies, leur architecture complexe, leurs échos internes. Plutarque apparaît moins comme historien défaillant que comme artiste conscient construisant une œuvre éthico-littéraire cohérente.

Philosophie morale contemporaine

La philosophie morale contemporaine redécouvre Plutarque. L’éthique des vertus (virtue ethics), réhabilitant Aristote contre le déontologisme kantien et l’utilitarisme, trouve chez lui un développement original de la phronesis (sagesse pratique). Martha Nussbaum cite ses analyses des émotions comme anticipation de la théorie cognitive des émotions.

Dialogue interculturel

Dans un monde globalisé, le modèle plutarquéen du dialogue culturel retrouve pertinence. Sa méthode comparative non hiérarchique, reconnaissant l’excellence dans chaque tradition, offre un paradigme pour penser le multiculturalisme. Les Vies parallèles préfigurent une éthique de la reconnaissance mutuelle entre cultures.

Le miroir de l’excellence humaine

L’œuvre de Plutarque transcende son ancrage historique pour offrir une méditation intemporelle sur la grandeur et la fragilité humaines. Ni philosophe systématique ni historien rigoureux, il excelle dans un genre propre : la sagesse narrative qui révèle par l’exemple les potentialités et les limites de la condition humaine.

Cette approche, critiquée pour son moralisme simplificateur, conserve une puissance singulière. Les Vies ne proposent pas des modèles à imiter mécaniquement mais des miroirs où contempler la complexité éthique de l’existence. Grandeur et misère, vertu et passion, succès et échec s’entrelacent dans ces portraits nuancés qui refusent l’hagiographie comme la condamnation.

Plutarque incarne finalement un humanisme généreux qui reconnaît l’excellence partout où elle se manifeste. Grec sous domination romaine, il refuse le ressentiment pour célébrer les grandeurs des deux cultures. Platonicien ouvert aux autres sagesses, il pratique un syncrétisme fécond sans relativisme dissolvant. Moraliste sans rigidité, il propose une éthique de la mesure adaptée à la fragilité humaine.

Cette sagesse souriante, alliant profondeur philosophique et sens pratique, explique la pérennité de son influence. De la Renaissance aux Lumières, de Montaigne à Rousseau, de Shakespeare à Beethoven (dont l’Héroïque s’inspire du Coriolan* shakespearien nourri de Plutarque), l’œuvre du sage de Chéronée irrigue la culture occidentale. Aujourd’hui encore, dans un monde en quête de modèles éthiques et de dialogue interculturel, la voix bienveillante de Plutarque continue d’offrir, par-delà les siècles, les ressources d’une sagesse humaine universelle.

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