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Structure
  1. En raccourci
  2. Une enfance sous le signe de la foi
    1. Reims et l’« enfance à l’eau bénite »
    2. La formation au Grand Séminaire
  3. L’épreuve de la guerre et l’ordination
    1. Le Service du travail obligatoire
    2. Prêtre à vingt-deux ans
  4. La rupture avec l’Église
    1. Les déceptions de 1950
    2. Les débuts au CNRS
  5. La maturité intellectuelle
    1. L’École pratique des hautes études
    2. La thèse des exercices spirituels
  6. Le Collège de France et la reconnaissance
    1. Une chaire pour la pensée hellénistique
    2. Une influence étendue
  7. Les dernières années et l’héritage
    1. Une œuvre foisonnante
    2. Une philosophie pour notre temps
  8. Une pensée vivante
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Image fictive de Pierre Hadot, philosophe français spécialiste de la pensée antique ; cette représentation imaginaire ne correspond pas au personnage réel.
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Pierre Hadot (1922–2010) : la philosophie comme manière de vivre

  • 22/01/2026
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INFOS-CLÉS

OrigineFrance
Importance★★★
Courantshistoire de la philosophie antique, néoplatonisme, stoïcisme
Thèmesexercices spirituels, philosophie antique, sagesse pratique, Marc Aurèle, Plotin

Historien de la philosophie et philologue, Pierre Hadot a profondément renouvelé notre compréhension de la pensée antique en démontrant que celle-ci constituait avant tout un mode de vie et non un simple corpus doctrinal. Son concept d’« exercices spirituels » a exercé une influence considérable sur la philosophie contemporaine.

En raccourci

Pierre Hadot naît en 1922 à Paris et grandit à Reims dans une famille catholique très pratiquante. Destiné à la prêtrise comme ses deux frères, il entre au séminaire et reçoit l’ordination en 1944. Mais l’évolution de l’Église le déçoit : en 1952, il quitte le sacerdoce.

Dès lors, il se consacre entièrement à la recherche. Spécialiste du néoplatonisme et du stoïcisme, il enseigne à l’École pratique des hautes études puis au Collège de France. Son apport majeur tient en une idée simple mais puissante : pour les Anciens, philosopher ne signifiait pas construire des systèmes abstraits, mais transformer concrètement son existence.

Hadot nomme « exercices spirituels » ces pratiques — méditation, examen de conscience, contemplation de la nature — qui visaient la sagesse quotidienne. Marc Aurèle, Épictète, Plotin deviennent sous sa plume des guides pour notre temps. Mort en 2010, il laisse une œuvre qui invite chacun à faire de la philosophie un art de vivre.

Une enfance sous le signe de la foi

Reims et l’« enfance à l’eau bénite »

Né le 21 février 1922 à Paris, Pierre Hadot passe l’essentiel de son enfance à Reims. Sa mère, catholique fervente, nourrit pour ses trois fils une ambition identique : tous devront embrasser le sacerdoce. Henri et Jean, les aînés, suivront effectivement cette voie.

Le jeune Pierre intègre d’abord l’école des Frères des écoles chrétiennes, puis entre au Petit Séminaire de Reims. L’atmosphère pieuse qui l’entoure façonne durablement sa sensibilité. Un soir, contemplant le ciel étoilé depuis la rue Ruinart, il éprouve ce qu’il qualifiera plus tard de « sentiment océanique » : une conscience aiguë de son existence au sein du cosmos. Cette expérience quasi mystique orientera toute sa réflexion future.

La formation au Grand Séminaire

En 1937, Hadot poursuit ses études au Grand Séminaire de Reims. Deux ans plus tard, il passe le baccalauréat de philosophie. Le sujet de dissertation lui demande de commenter une phrase de Bergson : « La philosophie n’est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi. » Cette formule le marque profondément et deviendra un fil conducteur de sa pensée.

Au séminaire, il découvre les mystiques chrétiens — Thérèse d’Avila, Jean de la Croix — qui le fascinent par leur quête d’union avec le divin. Pourtant, ses confesseurs freinent ses élans contemplatifs, rappelant la nécessité de la médiation christique. Cette tension entre aspiration mystique et encadrement institutionnel annonce déjà les difficultés à venir.

L’épreuve de la guerre et l’ordination

Le Service du travail obligatoire

La Seconde Guerre mondiale interrompt brutalement le parcours du séminariste. En 1943, le Service du travail obligatoire (STO) l’envoie à Paris, où il devient ajusteur dans une usine de réparation de locomotives à Vitry-sur-Seine. Durant plusieurs mois, il travaille de ses mains aux côtés d’ouvriers avec lesquels il noue des liens d’amitié. Un souffle au cœur, diagnostiqué opportunément, le libère finalement de cette obligation.

Prêtre à vingt-deux ans

À l’automne 1944, Pierre Hadot retourne à Reims pour recevoir l’ordination. Il a vingt-deux ans. Comme il le confiera plus tard, son avenir était « programmé depuis sa plus tendre enfance ». Néanmoins, un élément de la cérémonie le trouble : le serment antimoderniste, imposé par l’Église pour combattre les courants intellectuels jugés dangereux. Cette première fissure s’élargira au fil des années.

Nommé professeur de philosophie au Grand Séminaire et dans un pensionnat de jeunes filles, il poursuit parallèlement des études à l’Institut catholique de Paris et à la Sorbonne. Là, il fréquente les cours d’Albert Bayet, René Le Senne, Georges Davy et Henri-Charles Puech. Les conférences de Gabriel Marcel, Albert Camus ou Nicolas Berdiaev achèvent de l’ouvrir à un horizon intellectuel qui dépasse largement les frontières de la théologie catholique.

La rupture avec l’Église

Les déceptions de 1950

L’année 1950 marque un tournant décisif. Le 12 août, Pie XII publie l’encyclique Humani generis, qui condamne certaines orientations de la philosophie et de la théologie modernes. Le 1er novembre, le pape proclame le dogme de l’Assomption de Marie. Pour Hadot, ces décisions révèlent un conservatisme incompatible avec ses aspirations intellectuelles.

En 1952, il quitte définitivement le sacerdoce. Loin de constituer une apostasie, cette décision représente une libération qui lui permettra d’approfondir sa réflexion philosophique hors de toute contrainte doctrinale. L’année suivante, il se marie pour la première fois.

Les débuts au CNRS

Dès 1949, Hadot avait intégré le Centre national de la recherche scientifique comme stagiaire, puis attaché et chargé de recherches. Parallèlement, il travaille comme bibliothécaire à la Bibliothèque nationale. Cette période, qui s’étendra jusqu’en 1964, lui permet de se consacrer pleinement à l’étude des textes antiques.

Le Père Paul Henry, jésuite spécialiste de Plotin, l’encourage à entreprendre une thèse sur Marius Victorinus, rhéteur romain converti au christianisme au IVᵉ siècle. Hadot avait d’abord songé à travailler sur Rilke et Heidegger sous la direction de Jean Wahl ; il choisit finalement la voie de l’érudition patristique. Entre 1960 et 1971, il publie cinq volumes consacrés à Victorinus, révélant dans ces pages réputées obscures une construction métaphysique d’une étonnante richesse.

La maturité intellectuelle

L’École pratique des hautes études

En 1964, Pierre Hadot accède à la direction d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), où il occupe d’abord une chaire de patristique latine. Cette même année, lors d’un colloque en Allemagne, il rencontre Ilsetraut Marten, philologue allemande qui prépare une thèse sur la direction spirituelle chez Sénèque. Leur mariage, en 1966, inaugure une collaboration intellectuelle féconde. Ilsetraut contribuera notamment à enrichir ses recherches sur les exercices spirituels.

En 1972, sa chaire est rebaptisée « Théologies et mystiques de la Grèce hellénistique et de la fin de l’Antiquité ». Ce changement d’intitulé reflète l’élargissement de ses travaux au-delà de la patristique latine vers l’ensemble de la philosophie hellénistique et romaine.

La thèse des exercices spirituels

C’est en 1981 que paraît Exercices spirituels et philosophie antique, ouvrage qui synthétise des années de réflexion. Hadot y développe une idée centrale : la philosophie antique ne se réduisait pas à un discours théorique mais constituait une pratique existentielle. Les écoles — Académie, Lycée, Jardin d’Épicure, Portique des stoïciens — proposaient d’abord un choix de vie ; le discours philosophique découlait de cette option fondamentale.

Les « exercices spirituels » désignent l’ensemble des pratiques par lesquelles le philosophe antique transformait sa manière d’être : examen de conscience, méditation sur la mort, contemplation du cosmos, attention au moment présent. Pour les stoïciens comme pour les épicuriens, philosopher signifiait se convertir quotidiennement à la sagesse.

Le Collège de France et la reconnaissance

Une chaire pour la pensée hellénistique

En 1982, Michel Foucault présente la candidature de Pierre Hadot au Collège de France. L’élection consacre l’importance de ses travaux. Hadot y occupe la chaire d’« Histoire de la pensée hellénistique et romaine » jusqu’en 1991, date à laquelle il devient professeur honoraire.

Son enseignement au Collège de France lui permet de toucher un public plus large que les seuls spécialistes. Dans Qu’est-ce que la philosophie antique ? (1995), il expose sa thèse de manière accessible : depuis Socrate jusqu’aux néoplatoniciens, la philosophie procède toujours d’un choix initial pour un mode de vie. La Citadelle intérieure (1992), consacré aux Pensées de Marc Aurèle, illustre concrètement comment l’empereur philosophe pratiquait au quotidien les exercices stoïciens.

Une influence étendue

L’œuvre de Hadot a profondément marqué la pensée contemporaine. Michel Foucault, dans les derniers volumes de son Histoire de la sexualité et dans L’Herméneutique du sujet, développe des thèmes proches, même si Hadot a pris soin de préciser ses convergences et divergences avec lui. Là où Foucault privilégie l’« esthétique de l’existence », Hadot insiste sur la dimension cosmique et universelle de la sagesse antique : l’intériorisation n’est pas un repli sur soi mais une ouverture à la Raison universelle.

D’autres penseurs ont reconnu leur dette envers lui : André Comte-Sponville, Michel Onfray, Rémi Brague ou Luc Ferry. À l’étranger, notamment aux États-Unis, ses livres traduits ont suscité un regain d’intérêt pour la philosophie antique comme ressource existentielle.

Les dernières années et l’héritage

Une œuvre foisonnante

Jusqu’à la fin de sa vie, Pierre Hadot poursuit ses recherches avec une constance remarquable. En 2004, Le Voile d’Isis explore l’histoire de l’idée de nature à travers les siècles, distinguant deux attitudes face au monde : la démarche « prométhéenne » qui cherche à arracher ses secrets à la nature, et l’approche « orphique » qui préfère la contemplation respectueuse.

Lecteur assidu de Goethe — dont il fait sienne la maxime « N’oublie pas de vivre » —, Hadot a également contribué à introduire la pensée de Wittgenstein en France, montrant que les Investigations philosophiques ne peuvent être séparées de leur forme littéraire. En 1998, il publie une édition savante du livre I des Pensées de Marc Aurèle dans la Collection des Universités de France. Quelques jours avant sa mort, il achève la traduction des livres I à VII.

Une philosophie pour notre temps

Pierre Hadot s’éteint dans la nuit du 24 au 25 avril 2010 à Orsay. Il laisse une œuvre qui dépasse le cadre de l’histoire de la philosophie pour proposer une véritable sagesse contemporaine. Selon lui, les exercices spirituels des Anciens — attention à soi, préméditation des maux, vision « d’en haut » qui relativise nos préoccupations — restent praticables aujourd’hui.

Sa critique de la philosophie universitaire, réduite trop souvent à un discours technique détaché de la vie, conserve toute sa pertinence. Dans un article de 1994, il rappelait, en citant Thoreau, qu’« il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes ». Pour Hadot, le vrai philosophe est celui qui vit sa philosophie, qui fait de chaque jour une occasion de transformation intérieure.

Une pensée vivante

Pierre Hadot aura consacré son existence à démontrer que la philosophie antique n’était pas une curiosité archéologique mais une source toujours vive de sagesse. En redécouvrant la dimension pratique et spirituelle de la pensée grecque et romaine, il a ouvert une voie qui continue d’inspirer tous ceux qui cherchent dans la philosophie non pas seulement des idées, mais un art de vivre. L’héritage qu’il transmet tient en une invitation : faire de chaque instant une occasion d’émerveillement devant le monde et de travail sur soi-même.

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