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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines mystérieuses et départ de Parium
  3. Rencontre avec le christianisme en Palestine
  4. Rupture et renonciation à l’héritage
  5. Formation cynique en Égypte
  6. Provocations romaines et expulsion
  7. Incident avec Hérode Atticus à Olympie
  8. Enseignement philosophique à Athènes
  9. Annonce du suicide et préparatifs
  10. L’immolation finale aux Jeux olympiques
  11. Réception immédiate et controverses
  12. Culte posthume et statue oraculaire
  13. Postérité et débats interprétatifs
  14. Une figure paradoxale
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Représentation imaginaire et fictive de Pérégrinus Protée, philosophe cynique du IIᵉ siècle, qui ne correspond pas au personnage historique réel
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Pérégrinus Protée (vers 95–165) : le philosophe cynique entre ascèse et spectacle

  • 17/11/2025
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Nom d’origineΠερεγρῖνος Πρωτεύς (Peregrinos Proteus)
OrigineParium (Mysie, côte de l’Hellespont)
Importance★
CourantsCynisme
ThèmesAscétisme cynique, christianisme primitif, suicide philosophique, provocation publique, mépris des conventions

Pérégrinus Protée figure parmi les personnalités les plus énigmatiques de la philosophie antique. Son parcours heurté et son suicide spectaculaire lors des Jeux olympiques de 165 suscitèrent des interprétations contradictoires dès l’Antiquité.

En raccourci

Né vers 95 dans la cité grecque de Parium sur les rives de l’Hellespont, Pérégrinus Protée traverse le IIᵉ siècle en multipliant les ruptures. Contraint de fuir sa ville natale, soupçonné d’avoir causé la mort de son père, il rejoint les communautés chrétiennes de Palestine où il occupe rapidement une position d’autorité avant d’être emprisonné puis libéré. De retour à Parium, il renonce publiquement à son héritage.

Excommunié par les chrétiens, il se tourne vers le cynisme et étudie en Égypte auprès du philosophe Agathobulus. Expulsé de Rome pour avoir insulté l’empereur Antonin le Pieux, il s’établit à Athènes où il enseigne la philosophie à de nombreux disciples, dont le grammairien Aulus Gellius. Aux Jeux olympiques de 165, après avoir annoncé son intention quatre ans plus tôt, il se consume volontairement sur un bûcher devant des milliers de spectateurs.

Cette mort théâtrale divise les témoins : provocation ultime d’un charlatan selon le satiriste Lucien de Samosate, acte de courage selon Aulus Gellius. Quinze ans après sa mort, une statue lui est érigée à Parium, réputée posséder des pouvoirs d’oracle. Son existence agitée illustre les tensions entre philosophie cynique et christianisme naissant dans l’Empire romain du IIᵉ siècle.

Origines mystérieuses et départ de Parium

Vers l’an 95, Pérégrinus voit le jour à Parium, prospère colonie grecque sur la côte de Mysie. Fondée au VIIIᵉ siècle avant notre ère par des colons de Milet, d’Érythrées et de Paros, cette cité portuaire occupe une position stratégique sur l’Hellespont, contrôlant le passage entre la mer Égée et la Propontide. Sa richesse se manifeste par un monnayage abondant frappé d’une Gorgone, symbole protecteur de la cité.

Les premières années de Pérégrinus demeurent obscures. Aucune source ne permet d’établir la condition sociale de sa famille. Les accusations de parricide qui circulent à son sujet obligent le jeune homme à quitter sa ville natale. L’historiographie moderne hésite sur la nature exacte de ces accusations : simple soupçon ou fait avéré ? Lucien de Samosate, principal témoin quoique hostile, affirme que Pérégrinus étrangla son père, mais cette assertion relève peut-être de la polémique. Ce qui demeure certain, c’est que ces rumeurs suffisent à rendre son séjour à Parium intenable.

Commence alors une vie d’errance qui caractérise l’existence du philosophe. À vingt-cinq ans environ, Pérégrinus entreprend ses pérégrinations à travers l’Orient méditerranéen, recherchant des communautés susceptibles de l’accueillir.

Rencontre avec le christianisme en Palestine

Les déplacements de Pérégrinus le conduisent en Palestine romaine, probablement vers l’an 120. Dans cette région, il entre en contact avec des communautés chrétiennes qui prospèrent malgré les persécutions occasionnelles. La chronologie exacte reste débattue : certains historiens situent cet épisode après la révolte juive de Bar Kokhba (132-135), d’autres le placent avant cette période troublée.

Pérégrinus pénètre rapidement dans les cercles dirigeants de ces groupes. Lucien rapporte qu’il devient « prophète, chef de culte, chef de synagogue », exégète des textes sacrés et même auteur de livres. Cette ascension fulgurante témoigne de capacités oratoires remarquables. Les chrétiens le considèrent comme un dieu et le consultent pour établir leurs lois. Toutefois, l’emploi par Lucien du terme « synagogue » suggère que le christianisme palestinien du IIᵉ siècle maintient encore des liens étroits avec le judaïsme.

L’engagement de Pérégrinus auprès des chrétiens le conduit en prison. Les autorités romaines l’incarcèrent, circonstance qui renforce son prestige au sein de la communauté. Durant sa détention, les chrétiens lui apportent une aide considérable : ils le visitent quotidiennellement, corrompent les gardiens pour faciliter l’accès à sa cellule, lui procurent nourriture et réconfort. Cette solidarité face à la persécution constitue une caractéristique majeure des communautés chrétiennes primitives.

Contrairement aux attentes de Pérégrinus, le gouverneur de Syrie ordonne sa libération. Cette clémence déjoue peut-être ses espoirs de martyre, distinction suprême aux yeux des premiers chrétiens. Néanmoins, cet emprisonnement établit durablement sa réputation.

Rupture et renonciation à l’héritage

Libéré, Pérégrinus regagne Parium. Les circonstances exactes de ce retour demeurent floues. Il semble qu’il souhaite réclamer l’héritage paternel, ce qui indiquerait que sa famille possédait des biens substantiels. Cependant, les rumeurs concernant la mort de son père n’ont pas disparu. Confronté à l’hostilité de ses concitoyens, Pérégrinus adopte alors une stratégie spectaculaire : il renonce publiquement à tous ses droits sur la fortune familiale et distribue ses biens à la municipalité de Parium.

Ce geste d’apparente générosité procède d’un calcul habile. En abandonnant ses possessions, Pérégrinus efface symboliquement les soupçons qui pèsent sur lui et se présente comme un bienfaiteur de sa cité. Surtout, il embrasse un mode de vie correspondant aux exigences cyniques : le philosophe authentique doit mépriser les richesses matérielles et vivre dans le dénuement.

Cette période marque la transition de Pérégrinus vers le cynisme. Adoptant le manteau grossier, le bâton et la besace caractéristiques de cette école, il renoue avec une existence itinérante. Durant quelque temps, il maintient des relations avec les communautés chrétiennes qui subviennent à ses besoins matériels.

La rupture avec les chrétiens survient brutalement. Lucien affirme que Pérégrinus profane les rites de l’Église, provoquant son excommunication. La nature exacte de cette transgression reste inconnue. Peut-être viole-t-il les interdits alimentaires, ou adopte-t-il des comportements jugés scandaleux. Privé du soutien chrétien, Pérégrinus doit trouver d’autres ressources pour subsister.

Formation cynique en Égypte

Vers 140, Pérégrinus se rend en Égypte pour étudier auprès d’Agathobulus, philosophe cynique réputé d’Alexandrie. Ce maître figure parmi les cyniques les plus estimés de son temps, cité aux côtés de Plutarque, Sextus et Œnomaus par saint Jérôme comme l’un des principaux philosophes de la 224ᵉ olympiade. Agathobulus forme également Démonax, autre cynique célèbre.

L’apprentissage auprès d’Agathobulus se distingue par son extrême rigueur ascétique. Lucien décrit, avec son ironie caractéristique, les pratiques adoptées par Pérégrinus : tête à moitié rasée, visage enduit de boue, masturbation publique pour démontrer « l’indifférence » cynique aux conventions sociales, acceptation volontaire de coups de bâton. Ces exercices spectaculaires visent à cultiver l’apatheia, l’impassibilité face aux jugements extérieurs et aux passions intérieures.

Au-delà de la caricature lucianique, cette période égyptienne permet à Pérégrinus d’acquérir une formation philosophique systématique. Le cynisme, doctrine fondée par Antisthène et illustrée par Diogène de Sinope, prône le retour à la nature, le rejet des conventions artificielles et la pratique d’une vertu austère. Les cyniques se veulent les chiens de garde de la moralité publique, n’hésitant pas à critiquer ouvertement les puissants.

Provocations romaines et expulsion

Fort de sa formation, Pérégrinus gagne Rome vers 150. Dans la capitale impériale, il entreprend une campagne de critiques virulentes contre les autorités. Ses diatribes visent particulièrement l’empereur Antonin le Pieux, souverain réputé pour sa modération et sa clémence. Cette audace attire d’abord l’attention : Pérégrinus rassemble une foule de partisans parmi les couches populaires, séduites par sa liberté de parole.

Théagénès, qui deviendra son disciple le plus fervent, rejoint probablement Pérégrinus durant cette période romaine. La tolérance initiale des autorités témoigne du climat relativement libéral du règne d’Antonin. Cependant, les invectives finissent par lasser le préfet de la Ville qui ordonne l’expulsion du philosophe.

Chassé de Rome vers 152, Pérégrinus poursuit ses pérégrinations vers la Grèce. Il se rend à Élis où il continue ses diatribes anti-romaines. Cette persistance dans la provocation révèle une stratégie délibérée : attirer l’attention, se constituer une réputation de franc-parler cynique, défier les pouvoirs établis.

Incident avec Hérode Atticus à Olympie

Lors des Jeux olympiques de 153 ou 157, Pérégrinus se trouve confronté à Hérode Atticus, riche Athénien et mécène culturel. Ce dernier vient de financer la construction d’un aqueduc monumental alimentant Olympie en eau potable, installation terminée en 153. L’aqueduc conduit l’eau depuis les collines du nord-est jusqu’à un nymphée somptueux, structure de distribution ornée de statues de la famille impériale et d’Hérode lui-même.

Pérégrinus lance des accusations publiques contre Hérode Atticus, critique dont la teneur exacte nous échappe. Peut-être dénonce-t-il l’ostentation de ce bienfaiteur, contraire aux valeurs cyniques de simplicité. La foule, indignée par cette attaque contre leur généreux donateur, se retourne violemment contre le philosophe. Pérégrinus doit se réfugier auprès de l’autel de Zeus pour échapper à la colère populaire.

Cet incident illustre les limites de la parrhèsia cynique, cette franchise brutale qui constitue la marque de l’école. Critiquer un empereur lointain depuis Rome procède d’un calcul mesuré ; attaquer un bienfaiteur devant ses bénéficiaires expose à des conséquences immédiates. Lucien suggère qu’une réconciliation survient ultérieurement entre Pérégrinus et Hérode Atticus, mais les sources restent silencieuses sur les circonstances de cet apaisement.

Enseignement philosophique à Athènes

Installé à Athènes, Pérégrinus se consacre à l’enseignement philosophique. Vivant dans une modeste cabane hors les murs, il attire de nombreux disciples venus écouter ses leçons. Parmi ses élèves figure Aulus Gellius, érudit romain séjournant alors à Athènes pour parfaire sa formation.

Le témoignage d’Aulus Gellius, consigné dans ses Nuits attiques, contraste radicalement avec le portrait dressé par Lucien. Gellius décrit Pérégrinus comme « un homme de dignité et de courage », prodiguant des enseignements « utiles et nobles ». Il visite régulièrement sa cabane pour l’entendre discourir sur la morale. Pérégrinus y développe notamment l’idée qu’un sage doit s’abstenir du mal non par crainte du châtiment ou du déshonneur, mais par amour de la justice et de l’honnêteté, et par sens du devoir.

Cette maxime, rapportée fidèlement par Gellius, résume l’éthique cynique : la vertu doit procéder d’une conviction intérieure, non de contraintes externes. L’homme véritablement sage agit justement même dans l’invisibilité absolue, car il a intériorisé les principes moraux qui guident sa conduite.

La période athénienne, probablement la plus longue et la plus stable de l’existence de Pérégrinus, permet au philosophe d’exercer pleinement son magistère. Son école attire suffisamment d’auditeurs pour assurer sa notoriété dans les cercles intellectuels grecs.

Annonce du suicide et préparatifs

Aux Jeux olympiques de 161, Pérégrinus prononce une déclaration qui sidère son auditoire : il annonce son intention de se brûler vif lors des prochains jeux, quatre ans plus tard. Cette proclamation s’inscrit dans une tradition philosophique remontant aux brahmanes indiens. Pérégrinus invoque explicitement le modèle d’Héraclès qui, consumé sur le mont Œta, monta rejoindre l’éther. « Celui qui a vécu comme Héraclès doit mourir comme Héraclès », déclare-t-il. Il ajoute vouloir « mettre une pointe d’or sur une vie dorée » et montrer aux hommes « comment on doit mépriser la mort ».

Cette annonce préalable constitue un élément capital. Contrairement aux cyniques qui prônaient l’improvisation et la spontanéité, Pérégrinus organise méticuleusement un spectacle mortuaire. Les quatre années séparant l’annonce de l’exécution permettent à l’événement d’acquérir un retentissement considérable. Partout en Grèce, on discute du projet du philosophe : folie ? courage ? imposture ? Les opinions divergent.

Lucien suggère malicieusement que Pérégrinus espère secrètement être dissuadé, qu’il recherche la gloire sans vouloir affronter réellement les flammes. Pourtant, le philosophe persévère dans son dessein. Durant ces années, il continue d’enseigner et de préparer ses disciples à sa disparition.

L’immolation finale aux Jeux olympiques

La 236ᵉ olympiade s’ouvre en juillet 165. Des milliers de spectateurs affluent vers Olympie, attirés non seulement par les compétitions athlétiques, mais aussi par la perspective du sacrifice annoncé. Pérégrinus laisse les jeux se dérouler, transformant son suicide en finale spectaculaire des festivités.

Dans les jours précédant l’immolation, Pérégrinus prononce une oraison funèbre en son propre honneur. Il évoque sa vie, les dangers affrontés, les épreuves endurées pour la philosophie. Ce discours, rapporté par Lucien présent sur place, mélange solennité et autojustification.

Le lieu du sacrifice a été soigneusement choisi : Harpina, localité située à environ 20 stades (3,7 kilomètres) à l’est d’Olympie, passé l’hippodrome. Un bûcher imposant, creusé dans une fosse de près de deux mètres de profondeur, attend d’être allumé. Construit principalement de bois de pin, bourré de petit bois sec pour faciliter l’embrasement, l’édifice témoigne d’une préparation minutieuse.

Aux alentours de minuit, après la clôture des jeux, Pérégrinus se rend sur les lieux accompagné de ses disciples cyniques, dont Théagénès. Lucien, présent dans la foule, observe la scène. Le philosophe porte lui-même une des torches qui embraseront le bûcher. Selon le satiriste, il prononce des paroles qu’il juge théâtrales : « Esprits de ma mère et de mon père, accueillez-moi favorablement ! »

Pérégrinus et ses compagnons jettent leurs torches sur le bûcher. Les flammes s’élèvent rapidement, alimentées par le bois résineux. Le philosophe s’élance alors dans le brasier. En quelques instants, le feu le consume entièrement.

Réception immédiate et controverses

La mort de Pérégrinus provoque des réactions contrastées. Théagénès et les disciples fidèles exaltent le courage de leur maître, affirmant qu’il a rejoint les immortels comme Héraclès. Ils comparent son geste aux morts héroïques des brahmanes indiens, eux aussi adeptes de l’immolation volontaire.

Lucien, au contraire, compose une satire virulente intitulée Sur la mort de Pérégrinus. Écrite peu après l’événement, cette œuvre dépeint le philosophe comme un charlatan obsédé par la notoriété. Chaque action de sa vie, depuis le parricide supposé jusqu’au suicide final, procéderait d’une soif insatiable de célébrité. Devenu chrétien pour s’enrichir, emprisonné pour se faire remarquer, généreux pour gagner la faveur populaire, cynique pour choquer, critique des Romains pour se faire connaître, suicidé pour s’immortaliser : telle serait la logique profonde d’une existence entièrement vouée à l’ostentation.

Le texte de Lucien exerce une influence considérable sur la réception ultérieure de Pérégrinus. Satiriste brillant, Lucien construit une figure dont les motivations restent uniformément méprisables. Cependant, plusieurs indices suggèrent que cette interprétation systématiquement négative relève davantage de l’art littéraire que de l’analyse historique.

Aulus Gellius, qui connaissait personnellement Pérégrinus, n’évoque jamais son suicide. Cette omission, étonnante vu le caractère spectaculaire de l’événement, peut s’expliquer de deux manières : soit Gellius rédige ses Nuits attiques avant 165, soit il préfère préserver l’image positive de son ancien maître en passant sous silence une mort controversée.

Culte posthume et statue oraculaire

Vers 180, soit quinze ans après la mort de Pérégrinus, les habitants de Parium érigent une statue en son honneur. Cette effigie acquiert rapidement une réputation de pouvoir d’oracle. Des fidèles viennent consulter l’image du philosophe défunt, lui attribuant des capacités prophétiques. Athénagoras, apologiste chrétien, mentionne ce culte avec ironie dans sa Supplique au sujet des chrétiens, considérant qu’un philosophe mort de manière aussi discutable ne mérite pas pareille vénération.

L’établissement de ce culte témoigne d’une réhabilitation partielle de Pérégrinus dans sa cité natale. Les Pariotes ont apparemment pardonné ou oublié les anciennes accusations. Peut-être le renoncement à l’héritage, geste généreux envers la municipalité, prépara-t-il cette réconciliation posthume. Le suicide héroïque aux Jeux olympiques, événement panhellénique largement discuté, transforma le scandale local en gloire méditerranéenne.

Le phénomène des statues oraculaires n’a rien d’exceptionnel dans l’Antiquité tardive. Nombreux sont les héros et sages à qui l’on attribue post mortem des pouvoirs divinatoires. Ce culte local perdure probablement jusqu’à la christianisation de la région au IVᵉ siècle.

Postérité et débats interprétatifs

Ammien Marcellin, historien du IVᵉ siècle, évoque brièvement Pérégrinus dans son récit de l’exécution du philosophe Simonide, brûlé vif sous le règne de l’empereur Valens. Décrivant le courage de Simonide face aux flammes, Ammien le compare à « Pérégrinus, surnommé Protée, qui, ayant décidé de quitter le monde, monta sur un bûcher qu’il avait fait construire lui-même lors des jeux olympiques quinquennaux, et fut consumé par le feu tandis que toute la Grèce regardait ». Cette référence, dénuée d’ironie, présente Pérégrinus comme un modèle de fermeté philosophique.

Les historiens modernes demeurent partagés sur l’interprétation à donner à cette existence tumultueuse. Certains, suivant Lucien, voient en Pérégrinus un imposteur habile manipulant successivement chrétiens et cyniques pour satisfaire sa vanité. D’autres, s’appuyant sur Aulus Gellius et Ammien Marcellin, discernent un chercheur sincère de vérité, même si ses méthodes provoquent la controverse.

La question des motivations profondes du suicide reste centrale. S’agit-il d’une ultime recherche de gloire, comme l’affirme Lucien ? D’un acte philosophique cohérent avec la doctrine cynique du mépris de la mort ? D’une démonstration pédagogique destinée à libérer les hommes de la peur du trépas ? Les sources anciennes ne permettent pas de trancher définitivement.

Le parcours de Pérégrinus entre christianisme et cynisme éclaire les circulations intellectuelles du IIᵉ siècle. Les deux mouvements partagent certains traits : rejet des richesses, vie communautaire, prédication itinérante, franc-parler. Ces similitudes expliquent que Pérégrinus ait pu naviguer entre ces univers. Toutefois, les divergences doctrinales finissent par l’éloigner du christianisme, religion révélée peu compatible avec l’autonomie cynique.

Une figure paradoxale

L’existence de Pérégrinus Protée défie les catégorisations simples. Philosophe cynique authentique ou charlatan opportuniste ? Martyr de la liberté de parole ou provocateur pathologique ? Saint homme ou criminel parricide ? Les sources antiques elles-mêmes proposent des réponses contradictoires.

Cette ambiguïté tient peut-être à la nature même du cynisme. Doctrine du scandale et de la transgression, le cynisme cultive délibérément l’outrance pour ébranler les conventions. Diogène, fondateur mythique de l’école, masturbait publiquement sur l’agora d’Athènes, vivait dans un tonneau, insultait Alexandre le Grand. Ces provocations visaient à dévoiler l’artificialité des normes sociales. Pérégrinus s’inscrit dans cette tradition de subversion systématique.

Néanmoins, l’immolation olympique introduit une dimension inédite. Aucun cynique avant Pérégrinus n’avait transformé sa propre mort en spectacle public planifié. Cette théâtralisation du trépas annonce les martyrs chrétiens qui, aux siècles suivants, feront de leur supplice une démonstration de foi. Lucien suggère d’ailleurs que Pérégrinus s’inspire des martyrs chrétiens qu’il a côtoyés en Palestine.

Son héritage philosophique demeure limité. Contrairement à Épictète ou Marc Aurèle, Pérégrinus ne laisse aucun écrit. Ses disciples, hormis Théagénès, restent anonymes. Aucune école ne se réclame de lui. Sa postérité repose entièrement sur le scandale final et les témoignages contradictoires qu’il suscite.

Pourtant, cette existence agitée pose des questions qui dépassent le cas individuel. Pérégrinus incarne les limites de la provocation philosophique : jusqu’où le sage peut-il aller dans la transgression des normes ? Le suicide constitue-t-il un acte philosophique légitime ou une démission devant l’existence ? La recherche de la notoriété invalide-t-elle nécessairement une démarche intellectuelle ?

La figure de Pérégrinus Protée, oscillant entre grandeur tragique et imposture comique, continue d’interroger la frontière fragile qui sépare le philosophe du comédien, l’ascète de l’exhibitionniste, le courage de la folie.

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