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Structure
  1. En raccourci
  2. Aux sources d’une conscience démocratique
    1. Une jeunesse sous le national-socialisme
    2. Les années de formation : de Bonn à Francfort
  3. L’émergence d’un penseur de l’espace public
    1. L’habilitation et la naissance d’un concept
    2. Le théoricien du mouvement étudiant et ses limites
  4. La raison communicationnelle : une refondation de la théorie critique
    1. Starnberg et le tournant linguistique
    2. Théorie de l’agir communicationnel : l’opus magnum
  5. L’intellectuel public : de la querelle des historiens à l’Europe
    1. Retour à Francfort et combats démocratiques
    2. L’éthique de la discussion et ses prolongements
  6. Les dernières synthèses : entre religion et philosophie
    1. Un dialogue renouvelé avec la foi
    2. Un penseur confronté à son époque
  7. La persistance d’un projet inachevé
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Portrait imaginaire du philosophe allemand Jürgen Habermas, théoricien de l'éthique de la discussion et de la démocratie délibérative. Cette image est fictive et ne représente pas le personnage réel.
  • Biographies
  • Théorie critique

Jürgen Habermas (1929–) : l’éthique de la discussion et la démocratie délibérative

  • 03/10/2025
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OrigineAllemagne
Importance★★★★★
CourantsThéorie critique, philosophie sociale, éthique du discours, pragmatisme
Thèmesespace public, agir communicationnel, rationalité communicationnelle, éthique de la discussion, patriotisme constitutionnel, monde vécu

Philosophe et sociologue allemand né en 1929, Jürgen Habermas est la figure centrale de la seconde génération de l’École de Francfort. Son œuvre, consacrée à la défense de la raison et de la démocratie délibérative, a profondément renouvelé la théorie critique en plaçant la communication au cœur de la rationalité.

En raccourci

Né à Düsseldorf en 1929, Jürgen Habermas grandit sous le nazisme et découvre, adolescent, l’ampleur des crimes du régime. Cette expérience marque durablement sa pensée. Formé à Göttingen, Zurich et Bonn, il soutient en 1954 une thèse sur Schelling, puis devient l’assistant de Theodor Adorno à Francfort.

Héritier de la théorie critique de l’École de Francfort, il s’en distingue par un tournant décisif : plutôt que de constater l’échec de la raison, il cherche à la refonder dans les structures du langage et de la communication entre les individus. Son concept d’« espace public », développé dès 1962, décrit le lieu où les citoyens débattent librement des affaires communes. Son œuvre majeure, la Théorie de l’agir communicationnel (1981), soutient que toute parole vise en principe un accord raisonnable entre les interlocuteurs.

Intellectuel engagé, Habermas intervient régulièrement dans les débats politiques allemands et européens : querelle des historiens sur la culpabilité nazie, réunification, construction européenne, rapport entre religion et laïcité. Professeur à Francfort puis codirecteur de l’institut Max-Planck de Starnberg, il est aujourd’hui l’un des penseurs vivants les plus traduits et les plus cités au monde.

Aux sources d’une conscience démocratique

Une jeunesse sous le national-socialisme

Jürgen Habermas naît le 18 juin 1929 à Düsseldorf. Il grandit à Gummersbach, petite ville rhénane, dans une famille de la bourgeoisie protestante. Son père, directeur de la chambre d’industrie et de commerce de Cologne, sympathise avec le régime nazi. Comme la plupart de ses contemporains, le jeune Habermas est enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes. À quinze ans, dans les derniers mois de la guerre, il est envoyé sur le front occidental.

La découverte des procès de Nuremberg et des films documentaires sur les camps d’extermination provoque chez lui un choc moral décisif. L’effondrement du régime met au jour une barbarie que la société allemande avait refusé de voir. Plus troublant encore : la facilité avec laquelle d’anciens nazis retrouvent des postes de responsabilité dans la jeune République fédérale nourrit chez Habermas une méfiance durable envers les institutions qui ne se soumettent pas à l’examen critique. Toute son œuvre philosophique ultérieure porte la trace de cette expérience fondatrice.

Les années de formation : de Bonn à Francfort

De 1949 à 1954, Habermas étudie la philosophie, l’histoire, la psychologie, la littérature allemande et l’économie aux universités de Göttingen, Zurich et Bonn. À Bonn, il soutient en 1954 une thèse de doctorat consacrée à l’idéalisme de Friedrich Schelling. Parallèlement, la lecture de György Lukács et de la Dialectique de la raison de Horkheimer et Adorno l’oriente vers la tradition marxiste occidentale.

Un événement cristallise son engagement intellectuel : en 1953, il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung un article critiquant la réédition d’un cours de Martin Heidegger datant de 1935, dans lequel le philosophe n’avait supprimé aucune référence élogieuse au nazisme. Habermas, à vingt-quatre ans, posait déjà la question qui traverserait toute son œuvre : comment fonder une vie publique sur la raison critique plutôt que sur l’autorité et la tradition ?

En 1956, il rejoint l’Institut de recherche sociale de Francfort comme premier assistant de Theodor Adorno. Trois années de collaboration étroite l’immergent dans la théorie critique, mais des divergences apparaissent. Max Horkheimer, alors codirecteur de l’Institut, s’oppose à la publication de son projet d’habilitation, qu’il juge trop marqué par le marxisme. Habermas quitte Francfort en 1959.

L’émergence d’un penseur de l’espace public

L’habilitation et la naissance d’un concept

Accueilli à l’université de Marbourg par le politologue Wolfgang Abendroth, Habermas achève son habilitation en 1961. L’année suivante paraît L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, ouvrage qui le fait immédiatement connaître. Il y analyse la formation, aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, d’une sphère de discussion rationnelle entre citoyens — les salons, les cafés, la presse — puis sa dégradation sous l’effet de la société de consommation et des médias de masse.

Le concept d’espace public (Öffentlichkeit), c’est-à-dire le domaine de la vie sociale où se forme l’opinion publique par la libre discussion entre individus égaux, devient dès lors l’un des plus influents de la pensée politique contemporaine. Nommé professeur extraordinaire à Heidelberg en 1962, grâce au soutien de Hans-Georg Gadamer et de Karl Löwith, Habermas retourne à Francfort en 1964, où il succède à Horkheimer sur la chaire de philosophie et de sociologie.

Le théoricien du mouvement étudiant et ses limites

Au cours des années 1960, Habermas s’impose comme l’un des principaux théoriciens du mouvement étudiant en Allemagne. En 1968, Connaissance et intérêt lui assure une reconnaissance internationale : il y distingue trois types d’intérêts qui orientent la connaissance humaine — technique, pratique et émancipatoire — et plaide pour une science sociale capable de contribuer à la libération des individus.

Toutefois, sa relation au mouvement étudiant se complique rapidement. Dès 1967, il met en garde contre la tentation d’un « fascisme de gauche », expression qui lui vaut la colère de la fraction radicale. Habermas défend la contestation démocratique mais refuse la violence et l’irrationalisme. Sa position, perçue comme modérée, le place dans un entre-deux inconfortable qui annonce une constante de sa trajectoire intellectuelle : l’attachement aux procédures de l’État de droit, même au plus fort de la critique sociale.

La raison communicationnelle : une refondation de la théorie critique

Starnberg et le tournant linguistique

En 1971, Habermas quitte Francfort pour codiriger, avec le physicien et philosophe Carl Friedrich von Weizsäcker, l’Institut Max-Planck pour l’étude des conditions de vie du monde scientifique et technique, à Starnberg. Durant cette décennie, il publie Raison et légitimité (1973) et Après Marx (1976), tout en opérant un tournant décisif vers la philosophie du langage. Influencé par les théories des actes de langage de John Austin et John Searle, par la pragmatique de Charles Sanders Peirce et par la psychologie du développement moral de Lawrence Kohlberg, il élabore ce qu’il appelle la pragmatique universelle : l’idée que tout acte de parole contient une prétention implicite à la validité et vise, en principe, l’entente entre les interlocuteurs.

Des difficultés institutionnelles croissantes le conduisent à démissionner de la direction de l’Institut en 1981. L’établissement ferme ses portes peu après.

Théorie de l’agir communicationnel : l’opus magnum

La même année paraît son œuvre maîtresse, la Théorie de l’agir communicationnel, en deux volumes. Habermas y propose une distinction fondamentale entre deux formes de coordination de l’action humaine. D’un côté, l’agir communicationnel, par lequel les individus cherchent à se comprendre et à s’accorder par l’échange d’arguments ; de l’autre, l’agir stratégique, orienté vers le succès et la manipulation. Il introduit également l’opposition entre le monde vécu (Lebenswelt), horizon partagé de significations, de normes et de valeurs au sein duquel se déploie la communication quotidienne, et les systèmes — l’économie (régulée par l’argent) et l’administration (régulée par le pouvoir) — qui tendent à coloniser ce monde vécu en imposant leur logique instrumentale aux relations humaines.

La thèse centrale est que la rationalité n’est pas prisonnière de la domination technique, comme le pensaient Adorno et Horkheimer, mais qu’elle possède un versant communicationnel irréductible, inscrit dans les structures mêmes du langage. Habermas reprend ainsi le projet émancipatoire de la théorie critique tout en le dotant de fondements épistémologiques renouvelés.

L’intellectuel public : de la querelle des historiens à l’Europe

Retour à Francfort et combats démocratiques

En 1983, Habermas regagne l’université de Francfort, où il enseigne la philosophie jusqu’à sa retraite en 1994. Au milieu des années 1980, il joue un rôle central dans la querelle des historiens (Historikerstreit), un débat public sur l’interprétation du passé nazi de l’Allemagne. Il s’oppose vigoureusement à l’historien Ernst Nolte, dont il dénonce les tentatives de relativiser la singularité du génocide. Habermas défend alors l’idée d’un patriotisme constitutionnel : l’identité collective des Allemands ne doit pas reposer sur une tradition nationale mythifiée, mais sur l’adhésion réfléchie aux principes universels de l’État de droit démocratique.

Lorsque l’Allemagne se réunifie en 1989-1990, il met en garde contre les résurgences du nationalisme et plaide pour que l’intégration s’opère dans le cadre d’un processus constitutionnel délibératif. En 1992, Droit et démocratie approfondit sa réflexion juridico-politique en articulant droits de l’homme et souveraineté populaire au sein d’une théorie procédurale de la démocratie.

L’éthique de la discussion et ses prolongements

Parallèlement à ses interventions publiques, Habermas développe avec Karl-Otto Apel une éthique de la discussion (Diskursethik), théorie morale fondée sur le principe selon lequel seules sont valides les normes auxquelles pourraient consentir tous les individus concernés, dans le cadre d’une argumentation libre et exempte de contrainte. Proche de la tradition kantienne par son universalisme, cette éthique s’en distingue par son ancrage intersubjectif : la morale ne procède pas d’un sujet solitaire, mais de la pratique même du dialogue.

Récompensé par de multiples distinctions — prix Hegel (1976), prix Adorno (1980), prix Leibniz (1986), prix de la paix des libraires allemands (2001), prix Kyoto (2004), prix Holberg (2005), prix Kluge de la Bibliothèque du Congrès (2015) —, Habermas reçoit également de nombreux doctorats honorifiques, de Jérusalem à Buenos Aires, de Tokyo à la Northwestern University d’Evanston, où il enseigne régulièrement après sa retraite.

Les dernières synthèses : entre religion et philosophie

Un dialogue renouvelé avec la foi

Au tournant du XXIᵉ siècle, Habermas ouvre un nouveau chantier intellectuel en s’interrogeant sur la place de la religion dans les sociétés post-séculières. En 2004, un dialogue public avec le cardinal Joseph Ratzinger, futur pape Benoît XVI, à l’Académie catholique de Bavière attire une attention considérable. Habermas y soutient que les démocraties libérales ne peuvent ignorer les ressources sémantiques des traditions religieuses, à condition que celles-ci acceptent de « traduire » leurs contenus dans un langage accessible à tous.

En 2019, à quatre-vingt-dix ans, il publie Auch eine Geschichte der Philosophie (Une autre histoire de la philosophie), somme de près de 1 800 pages en deux volumes. L’ouvrage retrace, sous forme de généalogie, l’émancipation progressive de la philosophie occidentale par rapport à la religion, depuis la période axiale jusqu’au XIXᵉ siècle. Il s’agit à la fois d’un bilan intellectuel et d’une ultime plaidoirie en faveur de la raison communicationnelle, comprise comme l’aboutissement d’un long processus de sécularisation du savoir. L’œuvre est saluée par la critique comme un testament philosophique d’une érudition exceptionnelle.

Un penseur confronté à son époque

Malgré l’ampleur de son influence universitaire, la portée politique des interventions de Habermas fait l’objet de débats. Des critiques venues de la gauche marxiste lui reprochent un formalisme abstrait, incapable de saisir les rapports de domination réels. Les penseurs postmodernes contestent sa confiance dans la raison universelle. Certains théoriciens féministes et postcoloniaux soulignent le caractère eurocentriste de sa perspective. À droite, des voix conservatrices jugent naïve sa foi dans la discussion rationnelle face aux conflits identitaires. Habermas a toujours répondu à ces objections en réaffirmant que l’exigence de justification rationnelle, même imparfaitement réalisée, demeure la seule alternative à la violence et à l’arbitraire.

La persistance d’un projet inachevé

Jürgen Habermas occupe une place singulière dans la philosophie contemporaine. Septième auteur le plus cité dans les sciences humaines selon le Times Higher Education, traduit dans plus de quarante langues, il a construit un édifice théorique dont la cohérence repose sur un pari : la raison humaine, loin de se réduire à un instrument de domination, possède un potentiel d’émancipation inscrit dans la pratique même du dialogue. De L’Espace public à Aussi une histoire de la philosophie, en passant par la Théorie de l’agir communicationnel et Droit et démocratie, son œuvre trace un chemin continu entre philosophie du langage, théorie sociale et pensée politique. Face à la montée des populismes, à l’érosion de la délibération publique et la crise des démocraties libérales, Habermas pose des questions fondamentales :  comment fonder une vie commune sur l’échange raisonné d’arguments entre individus libres et égaux.

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