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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines familiales et formation précoce
    1. Découverte de Kant et passion philosophique
  3. Années de formation à Cambridge
    1. Société des Apôtres et engagement intellectuel
  4. Défense du hégélianisme et premières publications
    1. Mariage et mystique personnelle
  5. Carrière d’enseignant et influence sur Russell et Moore
    1. Rupture philosophique et persistance de l’influence
  6. L’argument sur l’irréalité du temps
    1. Le cœur de l’argument
    2. Régression infinie
  7. The Nature of Existence : un système métaphysique complet
    1. Idéalisme personnel et ontologie des âmes
  8. Athéisme, déterminisme et religion
    1. Immortalité et réincarnation
  9. Conservatisme politique et Première Guerre mondiale
  10. Reconnaissance académique et retrait
    1. Mort subite et héritage inachevé
  11. Postérité et débats contemporains
    1. Réévaluations récentes
  12. Un métaphysicien hors du temps
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John McTaggart Ellis (1866–1925) : irréalité du temps et idéalisme

  • 17/12/2025
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INFOS-CLÉS

OrigineAngleterre
Importance★★★★
CourantsIdéalisme britannique, hégélianisme
Thèmesirréalité du temps, séries A et B, idéalisme personnel, amour, immortalité

Métaphysicien idéaliste britannique, McTaggart passe l’essentiel de sa carrière à Trinity College, Cambridge, où il enseigne notamment à Russell et Moore. Son argument sur l’irréalité du temps (1908) reste l’une des contributions les plus débattues de la philosophie contemporaine. Son système métaphysique original, exposé dans The Nature of Existence, défend un univers composé uniquement d’âmes immortelles unies par l’amour.

En raccourci

Né à Londres en 1866, John McTaggart Ellis adopte le second « McTaggart » lorsque son père hérite d’un oncle du même nom. Après des études à Clifton College où il se passionne pour Kant, il intègre Trinity College à Cambridge en 1885. Élève de Sidgwick et Ward, il obtient seul la mention First Class en sciences morales en 1888. Élu Prize Fellow en 1891 sur une dissertation consacrée à la logique hégélienne, il devient chargé de cours en 1897. Pendant plus de vingt ans, il représente l’idéalisme hégélien à Cambridge, formant une génération de philosophes dont Russell et Moore qui se retourneront contre ses thèses. En 1908, il publie « L’irréalité du temps », démontrant que les concepts de passé, présent et futur engendrent une contradiction. Il distingue la série A (passé-présent-futur) de la série B (antérieur-postérieur), arguant que seule la première capture l’essence du temps, mais qu’elle est incohérente. Son œuvre majeure, The Nature of Existence (1921-1927), développe un idéalisme personnel radical : la réalité se compose uniquement d’âmes éternelles liées par l’amour, excluant matière, espace et temps. Mystique avoué, athée convaincu, conservateur politique, il meurt subitement en janvier 1925, laissant un système métaphysique aussi original qu’audacieux.

Origines familiales et formation précoce

McTaggart naît le 3 septembre 1866 à Londres. Son père, Francis Ellis, exerce comme juge de comté ; sa mère, Caroline Ellis, appartient à la même famille, les parents étant cousins. L’enfant est baptisé John McTaggart Ellis, en l’honneur de son grand-oncle Sir John McTaggart. Peu après la naissance, la famille adopte le patronyme McTaggart comme condition pour hériter de la fortune de cet oncle. L’enfant porte dès lors le nom quelque peu encombrant de John McTaggart Ellis McTaggart, que ses camarades de Cambridge abrégeront en « McT ».

Sa petite enfance se déroule dans un milieu cultivé et aisé. Très tôt, il manifeste une indépendance d’esprit notable. Envoyé en pension préparatoire à Weybridge, il en est rapidement retiré pour avoir proclamé ouvertement son athéisme, position audacieuse pour un enfant dans l’Angleterre victorienne. Transféré à Caterham, il se fait remarquer par son refus obstiné de jouer au football, préférant s’allonger au milieu du terrain pendant les parties. Cette attitude préfigure son caractère : indifférent aux conventions sociales, déterminé dans ses convictions.

Découverte de Kant et passion philosophique

C’est à Caterham que McTaggart commence à lire la Critique de la raison pure de Kant. Entreprise extraordinaire pour un adolescent, cette lecture précoce détermine sa vocation philosophique. En 1882, à seize ans, il entre au Clifton College comme pensionnaire. Malgré des brimades fréquentes – conséquence probable de son intellectualisme affiché et de son athéisme militant –, il conservera de Clifton des souvenirs affectueux. L’établissement lui offre une solide formation classique et lui permet d’approfondir ses lectures philosophiques.

À dix-huit ans, McTaggart se présente aux épreuves d’admission de Trinity College, Cambridge. Il y est accepté en 1885 pour étudier les sciences morales, cursus qui englobe la philosophie dans le système universitaire britannique. Trinity constitue alors l’un des centres intellectuels les plus vivants d’Angleterre, et la section de philosophie compte des professeurs éminents. McTaggart y trouve l’environnement propice à l’épanouissement de ses talents.

Années de formation à Cambridge

À Trinity, McTaggart étudie sous la direction d’Henry Sidgwick et de James Ward, deux philosophes distingués. Sidgwick, utilitariste sophistiqué et esprit critique, représente l’orthodoxie empiriste britannique. Ward, psychologue et métaphysicien, incline vers l’idéalisme. Cette tension entre empirisme et idéalisme caractérise l’atmosphère intellectuelle de Cambridge. McTaggart penche rapidement et résolument vers l’idéalisme, découvrant en Hegel le penseur qui correspond à ses aspirations métaphysiques.

En 1888, McTaggart passe l’examen final de sciences morales, le Moral Sciences Tripos. Il obtient seul la mention First Class, distinction remarquable qui témoigne de ses capacités exceptionnelles. Ses condisciples le considèrent déjà comme un esprit d’une clarté et d’une rigueur rares. Cette réputation ne le quittera jamais : même ses adversaires philosophiques reconnaîtront l’extraordinaire lucidité de sa pensée.

Société des Apôtres et engagement intellectuel

Pendant ses années d’études, McTaggart rejoint deux sociétés prestigieuses. Il devient membre de la Cambridge Union Society, club de débat où s’illustrent les futurs hommes politiques et intellectuels. En 1890, il en est élu président. Il appartient également aux Cambridge Apostles, société secrète qui rassemble l’élite intellectuelle de l’université. Aux Apostles, McTaggart rencontre des esprits brillants et noue des amitiés durables. Parmi les membres plus jeunes figurent Bertrand Russell et G. E. Moore, qui deviendront ses étudiants puis ses adversaires philosophiques.

Après son diplôme, McTaggart tente d’obtenir un Prize Fellowship à Trinity, bourse de recherche très convoitée. Il réussit en 1891, à sa deuxième tentative, avec une dissertation sur la logique de Hegel. Cette bourse, d’une durée de six ans, lui assure un revenu et une position à Cambridge sans obligations d’enseignement. Il consacre ces années à des recherches intensives sur Hegel et à l’élaboration de ses propres thèses métaphysiques.

Défense du hégélianisme et premières publications

Dans les années 1890, McTaggart se consacre à l’exposition et à la défense de la philosophie hégélienne. En 1896, il publie Studies in the Hegelian Dialectic, ouvrage qui examine la méthode dialectique de Hegel et l’applique à divers problèmes philosophiques. McTaggart n’est pas un disciple servile : il critique sévèrement plusieurs aspects de l’hégélianisme. Il rejette notamment les applications politiques, éthiques et religieuses que d’autres idéalistes tirent de Hegel. Il reproche à Hegel de tromper ses lecteurs en donnant à ses catégories abstraites des noms empruntés à l’expérience concrète.

Néanmoins, McTaggart défend l’essentiel : la méthode dialectique et la thèse selon laquelle la réalité forme un tout intelligible et spirituel. Dès ce premier ouvrage, il esquisse sa théorie de l’irréalité du temps. Dans les sections 141-142, il avance un argument pour montrer que le temps ne peut être réel. Cet argument initial diffère sensiblement de celui qu’il développera en 1908, mais il révèle une préoccupation constante.

Mariage et mystique personnelle

En 1892, McTaggart se rend en Nouvelle-Zélande pour visiter sa mère veuve qui s’y est installée. Il y rencontre Margaret Elizabeth Bird. Sept ans plus tard, en 1899, lors d’un second voyage, il l’épouse. Margaret et lui n’auront pas d’enfants. Après le mariage, ils s’installent définitivement à Cambridge. Margaret soutient discrètement la carrière philosophique de son mari, acceptant la vie retirée qu’impose sa vocation.

McTaggart possède une dimension mystique peu connue de ses contemporains. Il rapporte avoir eu des visions – non imaginaires mais sensorielles – lui révélant la nature spirituelle de l’univers. Ces expériences renforcent sa conviction que la réalité ultime transcende le monde matériel et temporel. Dans un essai sur le mysticisme, il affirme que l’expérience mystique consiste en une prise de conscience de l’unité du réel. Cette dimension mystique coexiste paradoxalement avec son athéisme déclaré et sa rigueur analytique.

Carrière d’enseignant et influence sur Russell et Moore

En 1897, Trinity nomme McTaggart chargé de cours en sciences morales. Il occupera ce poste pendant vingt-six ans, jusqu’à sa retraite en 1923. Contrairement à beaucoup de philosophes universitaires, McTaggart se révèle un enseignant remarquable. Ses cours attirent les étudiants les plus doués. Il ne cherche pas à impressionner par l’érudition mais privilégie l’examen méthodique et patient des problèmes. Son souci obsessionnel de la clarté conceptuelle marque profondément ses élèves.

Parmi ceux-ci figurent Bertrand Russell et George Edward Moore, qui entreront à Trinity respectivement en 1890 et 1892. Russell, initialement séduit par l’idéalisme hégélien tel que McTaggart le présente, écrira plus tard avoir éprouvé pour son professeur une admiration quasi religieuse. Dans son autobiographie, il confiera : « Je l’adorais presque comme s’il avait été un dieu. Je n’ai jamais ressenti une admiration aussi extravagante pour quiconque. » Pendant plusieurs années, Russell développe ses propres positions métaphysiques dans le sillage de McTaggart.

Rupture philosophique et persistance de l’influence

Vers 1898, Russell et Moore commencent à s’éloigner de l’idéalisme. Ils entreprennent la révolution analytique qui renversera l’hégémonie idéaliste en Angleterre. McTaggart devient, avec F. H. Bradley d’Oxford, la cible principale des « nouveaux réalistes ». En 1903, Moore publie « La réfutation de l’idéalisme » ; Russell développe sa théorie des descriptions et son atomisme logique. Tous deux rejettent le monisme, la théorie des relations internes, et la thèse selon laquelle la réalité serait spirituelle.

Malgré cette rupture philosophique, Russell et Moore conservent pour McTaggart une estime personnelle. Moore écrira plus tard que McTaggart possédait « une clarté de pensée tout à fait inhabituelle » et qu’il incarnait l’importance de « chercher à devenir parfaitement clair sur ce que l’on pense ». Même en rejetant ses conclusions, ils reconnaissent la valeur de sa méthode : rigueur argumentative, patience analytique, honnêteté intellectuelle.

Un troisième élève illustre contribue à la renommée de McTaggart : Charlie Dunbar Broad, qui étudiera à Trinity à partir de 1906. Broad consacrera plus tard deux volumes massifs à l’examen critique de la philosophie de McTaggart, témoignant ainsi de son importance. Dans son oraison funèbre, Broad comparera The Nature of Existence aux Ennéades de Plotin, à l’Éthique de Spinoza et à l’Encyclopédie de Hegel.

L’argument sur l’irréalité du temps

En juin 1889, dans une lettre à Roger Fry, McTaggart mentionne qu’il a des idées sur l’élimination du temps. Cette préoccupation culmine en 1908 avec la publication dans Mind de « L’irréalité du temps », article qui deviendra sa contribution la plus célèbre et la plus débattue. L’argument, d’une ingéniosité redoutable, vise à démontrer que le temps ne peut être réel car nos concepts temporels sont contradictoires.

McTaggart distingue deux façons d’ordonner les événements dans le temps. La première utilise les relations « antérieur à » et « postérieur à ». Cette série, qu’il nomme série B, ordonne les événements selon leur position relative. La mort de Socrate est antérieure à la naissance de Platon, qui est antérieure à la bataille de Waterloo, etc. Ces relations sont permanentes : si A est antérieur à B, cette relation ne change jamais. La seconde manière d’ordonner les événements utilise les concepts de passé, présent et futur. Cette série A est dynamique : un événement futur devient présent, puis passe dans le passé.

Le cœur de l’argument

McTaggart soutient d’abord que la série A est essentielle au temps. Pourquoi ? Parce que le temps implique essentiellement le changement. Or la série B, constituée de relations permanentes, ne change jamais. Si la mort de Socrate est antérieure à la naissance de Platon, elle l’est de toute éternité. Aucun changement n’affecte la série B. Seule la série A capture le changement : les événements passent continuellement du futur au présent, puis au passé. Le temps véritable requiert donc la série A.

Mais la série A, argumente McTaggart, est contradictoire. Tout événement doit posséder les trois propriétés : être passé, être présent, être futur. En effet, tout événement (sauf le premier et le dernier s’il y en a) sera présent, a été futur, et sera passé. Or ces trois propriétés sont incompatibles. Rien ne peut être simultanément passé, présent et futur. On tient là une contradiction manifeste.

On pourrait objecter que les événements possèdent ces propriétés successivement, non simultanément. Un événement sera passé, est présent, et a été futur. Mais McTaggart rétorque que cette réponse présuppose déjà le temps qu’elle prétend sauver. Dire qu’un événement sera passé, c’est dire qu’il est passé dans le futur. Dire qu’il est présent, c’est dire qu’il est présent dans le présent. Dire qu’il a été futur, c’est dire qu’il est futur dans le passé. On introduit ainsi des propriétés de second niveau : passé dans le passé, passé dans le présent, passé dans le futur, etc.

Régression infinie

Or ces propriétés de second niveau engendrent la même contradiction. Tout événement est à la fois passé-dans-le-présent, présent-dans-le-présent, et futur-dans-le-présent. Nouvelle contradiction. Pour l’éviter, il faudrait introduire un troisième niveau, puis un quatrième, et ainsi de suite à l’infini. Chaque niveau reproduit la contradiction du niveau précédent. Puisque cette régression ne peut jamais être complétée, la contradiction initiale demeure. La série A est donc incohérente.

Si la série A est contradictoire mais essentielle au temps, alors le temps lui-même est impossible. Tel est le paradoxe : le concept de temps que nous employons quotidiennement se révèle, à l’analyse, contradictoire. McTaggart conclut donc que le temps n’est pas réel. Le monde nous apparaît temporel, mais cette apparence est illusoire. La réalité sous-jacente doit être atemporelle, structurée selon une série C d’ordre qui ne comporte ni changement ni temporalité.

The Nature of Existence : un système métaphysique complet

Après avoir publié plusieurs ouvrages sur Hegel, dont A Commentary on Hegel’s Logic (1910), McTaggart se consacre à l’élaboration de son propre système métaphysique. Le premier volume de The Nature of Existence paraît en 1921. Le second, inachevé, est publié à titre posthume en 1927 sous la direction de C. D. Broad. Ensemble, ces deux volumes constituent l’une des dernières grandes synthèses métaphysiques de la tradition idéaliste britannique.

McTaggart procède avec une rigueur systématique remarquable. Le premier volume établit les conditions générales que doit satisfaire toute métaphysique cohérente. Il examine la nature de l’existence, les propriétés des substances, les relations, et développe une théorie complexe de la « correspondance déterminante » entre substances. Le second volume applique ces principes pour déduire la nature réelle de l’univers.

Idéalisme personnel et ontologie des âmes

Les conclusions de McTaggart sont aussi audacieuses qu’inattendues. Il nie l’existence réelle de la matière, de l’espace, du temps, des jugements, de l’inférence, des sense-data, et de nombreuses autres entités que nous tenons ordinairement pour réelles. La réalité véritable, affirme-t-il, se compose uniquement d’esprits ou d’âmes. Ces âmes sont des substances simples, indivisibles, éternelles. Elles n’ont ni commencement ni fin. Elles ne sont ni créées ni destructibles.

Chaque âme entretient des relations avec d’autres âmes. Ces relations ne sont pas externes mais constituent en partie la nature même des âmes liées. McTaggart développe une théorie complexe selon laquelle les âmes forment des groupes hiérarchisés. La relation fondamentale qui unit les âmes est l’amour. L’univers se révèle ainsi comme une communauté d’âmes immortelles liées les unes aux autres par l’amour.

Cette vision cosmique, quasi mystique, découle pour McTaggart d’une démonstration a priori rigoureuse. Il ne s’agit pas d’une intuition poétique mais d’une conclusion nécessaire déduite des principes métaphysiques établis dans le premier volume. La méthode est celle de la métaphysique rationnelle classique, à la manière de Spinoza ou de Leibniz. Le résultat rappelle la monadologie leibnizienne, bien que McTaggart maintienne un monisme : les âmes ne sont pas totalement séparées mais constituent des manifestations d’une réalité unique.

Athéisme, déterminisme et religion

En 1906, McTaggart avait publié Some Dogmas of Religion, son seul ouvrage de philosophie populaire. Il y examine diverses croyances religieuses à la lumière de la raison philosophique. Il défend des thèses hétérodoxes : athéisme, déterminisme, immortalité et réincarnation. Pour McTaggart, l’existence d’un Dieu personnel omnipotent et créateur est philosophiquement indémontrable et probablement fausse. L’Absolu hégélien ne possède pas de personnalité unique. On peut tout au plus admettre un principe divin non omnipotent et non créateur.

McTaggart soutient également un déterminisme strict : tous les événements sont causalement déterminés. Néanmoins, il argumente que le déterminisme n’est pas incompatible avec la responsabilité morale et l’obligation éthique. Nos actions sont déterminées, mais nous pouvons néanmoins être tenus responsables de celles-ci, et il existe de véritables devoirs moraux.

Immortalité et réincarnation

Plus surprenant encore, McTaggart défend l’immortalité personnelle et la réincarnation. Puisque les âmes sont indestructibles et éternelles, elles préexistent à la naissance corporelle et survivent à la mort physique. McTaggart examine minutieusement les objections contre la réincarnation et les réfute avec ingéniosité. Cette croyance en la réincarnation, rare dans la philosophie occidentale moderne, découle logiquement de sa métaphysique.

Cette combinaison d’athéisme et d’immortalité surprend les contemporains. McTaggart est un mystique athée, position paradoxale mais cohérente dans son système. Il nie l’existence d’un Dieu personnel mais affirme que l’univers est entièrement spirituel et que nous sommes des âmes éternelles liées par l’amour. Sa philosophie offre ainsi une forme de consolation métaphysique sans recours au théisme traditionnel.

Conservatisme politique et Première Guerre mondiale

Bien que radical dans sa jeunesse, McTaggart devient progressivement conservateur. Pendant la Première Guerre mondiale, il manifeste un patriotisme virulent. Il travaille dans une usine de munitions et sert comme policier spécial. Plus controversé, il joue un rôle actif dans l’expulsion de Bertrand Russell de Trinity College en 1916.

Russell, pacifiste convaincu, s’oppose publiquement à la guerre. Le gouvernement le poursuit pour ses écrits anti-guerre. Le conseil de Trinity, sous la pression de McTaggart et d’autres fellows conservateurs, révoque Russell de son poste. Cette décision provoque un scandale. Plusieurs intellectuels, dont G. E. Moore, protestent. La réputation de McTaggart en souffre.

L’épisode révèle une facette intolérante du caractère de McTaggart. Son patriotisme exacerbé et son conservatisme politique le conduisent à une action discutable envers un ancien élève et ami. L’ironie est cruelle : Russell, qu’il avait inspiré philosophiquement, devient sa victime politique. Leurs relations personnelles ne se remettront jamais complètement de cette rupture.

Reconnaissance académique et retrait

Tout au long de sa carrière, McTaggart reçoit diverses distinctions. En 1902, l’université de Cambridge lui décerne un doctorat honorifique en lettres (Doctor of Letters). Il devient membre de la British Academy. Ses publications sont lues et discutées dans tout le monde anglophone. À Cambridge, il exerce une influence considérable sur les affaires universitaires. On le respecte pour son intégrité intellectuelle, son dévouement au collège, et son esprit pénétrant.

En 1923, McTaggart prend sa retraite de l’enseignement après vingt-six ans de service. Il ne cesse pas pour autant son activité philosophique. Il continue de donner des conférences occasionnelles et travaille à l’achèvement du second volume de The Nature of Existence. Malgré une santé fragile, il maintient son engagement intellectuel.

Mort subite et héritage inachevé

Le 18 janvier 1925, McTaggart meurt subitement à Cambridge, à l’âge de cinquante-huit ans. Sa mort surprend ses proches et collègues. Le second volume de The Nature of Existence n’est pas entièrement terminé. C. D. Broad se charge d’éditer le manuscrit, qui paraît en 1927. L’ouvrage, complexe et exigeant, rencontre un accueil mitigé. Certains le considèrent comme l’aboutissement de l’idéalisme britannique ; d’autres le jugent anachronique, vestige d’une époque philosophique révolue.

Moore écrit une nécrologie émouvante dans Mind. Il y salue la clarté exceptionnelle de McTaggart, sa rigueur argumentative, et sa contribution à l’enseignement philosophique. Broad prononce un discours devant la British Academy, publié ultérieurement, où il analyse l’ensemble de l’œuvre. Ces hommages témoignent du respect que McTaggart inspirait, même à ceux qui rejetaient ses conclusions métaphysiques.

Postérité et débats contemporains

L’influence de McTaggart s’exerce principalement de manière indirecte. Ayant formé Russell, Moore et Broad, il a contribué à façonner la philosophie analytique naissante, bien que celle-ci se soit développée en réaction contre son idéalisme. Son argument sur l’irréalité du temps connaît une postérité extraordinaire. Il reste l’une des pièces argumentatives les plus discutées en philosophie du temps.

Les philosophes contemporains se divisent entre partisans de la « théorie A » (qui affirment la réalité du devenir temporel) et partisans de la « théorie B » (qui soutiennent que seules les relations d’ordre temporel sont réelles). Cette terminologie, universellement adoptée, provient directement de McTaggart. Son article de 1908 établit le cadre conceptuel des débats actuels, même si peu de philosophes acceptent sa conclusion selon laquelle le temps est irréel.

Réévaluations récentes

Pendant plusieurs décennies après sa mort, le système métaphysique de McTaggart sombre dans l’oubli. The Nature of Existence paraît trop spéculatif, trop éloigné des préoccupations de la philosophie analytique. À partir des années 1970, un mouvement de réévaluation s’amorce. Des philosophes comme Peter Geach et Timothy Sprigge redécouvrent la richesse et l’originalité de la métaphysique de McTaggart.

Plusieurs aspects de son système retrouvent une pertinence. Sa défense de l’idéalisme personnel, son ontologie des âmes, et sa théorie de l’amour comme relation fondamentale présentent des affinités avec certaines ontologies contemporaines. Sa méthode – déduction rigoureuse à partir de principes métaphysiques premiers – rappelle la métaphysique analytique actuelle. Des philosophes comme E. J. Lowe et Jonathan Schaffer reconnaissent explicitement leur dette envers McTaggart.

Son influence sur la littérature ne doit pas être sous-estimée. T. S. Eliot, qui rédigea en 1914 une thèse de doctorat à Harvard sur la philosophie de Bradley, connaissait également l’œuvre de McTaggart. Les thèmes de la temporalité fragmentée, de l’éternité sous-jacente, et de l’unité spirituelle qui traversent The Waste Land et Four Quartets portent peut-être la marque de l’idéalisme britannique.

Un métaphysicien hors du temps

McTaggart représente une figure singulière : le dernier grand représentant de l’idéalisme britannique classique. Après lui, le mouvement s’étiole. Russell, Moore, et la génération suivante orientent la philosophie britannique vers l’analyse logique, le réalisme, et l’attention au langage ordinaire. Les vastes synthèses métaphysiques à la McTaggart deviennent suspectes.

Pourtant, McTaggart ne peut être simplement classé comme un vestige du passé. Son argument sur le temps conserve une actualité. Sa défense du monisme, de l’idéalisme personnel, et de l’éternité des âmes offre une alternative cohérente aux ontologies matérialistes dominantes. Son insistance sur l’amour comme relation fondamentale préfigure certaines éthiques contemporaines du soin et de la relation.

McTaggart incarne également un idéal philosophique aujourd’hui menacé : la construction d’un système métaphysique complet, unifié, dérivé de premiers principes par démonstration rigoureuse. Cette ambition systématique, héritée de Spinoza et de Hegel, requiert une audace intellectuelle et une confiance en la raison que peu de philosophes contemporains possèdent. Que l’on accepte ou non ses conclusions, le projet de McTaggart force l’admiration par son ampleur et sa cohérence interne.

Sa vie même illustre un engagement philosophique total. Célibataire jusqu’à trente-trois ans, sans enfants, consacrant l’essentiel de son temps à la réflexion métaphysique, McTaggart vécut pour la philosophie. Ses visions mystiques, sa croyance en l’immortalité personnelle, et son athéisme formaient un ensemble cohérent avec son système métaphysique. Peu de philosophes ont atteint une telle unité entre vie et pensée.

Mystique rationaliste, athée spiritualiste, idéaliste rigoureux, McTaggart demeure une figure paradoxale et fascinante. Son legs principal – l’argument sur l’irréalité du temps – continue d’alimenter les débats philosophiques plus d’un siècle après sa formulation. Son système métaphysique, bien qu’oublié, représente une des tentatives les plus ambitieuses et les plus originales pour penser la nature ultime de la réalité. L’audace spéculative de McTaggart, son exigence de clarté conceptuelle, et son refus des demi-mesures intellectuelles font de lui une figure incontournable de l’histoire de la métaphysique.

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