Philosophes.org
Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation d’un érudit
    1. Enfance à Pforzheim et premières études
    2. Paris et Bâle : l’apprentissage des langues
    3. Formation juridique et premiers services princiers
  3. Maturité intellectuelle et découverte de l’hébreu
    1. Carrière diplomatique et juridique
    2. Rencontre déterminante avec Pic de la Mirandole
    3. Instabilité politique et refuge à Heidelberg
  4. Œuvre kabbaliste et grammaire hébraïque
    1. Le De Verbo mirifico : premiers pas dans la Kabbale chrétienne
    2. Les Rudimenta hebraicae linguae : fondation de l’hébraïsme chrétien
    3. Le De arte cabalistica : somme de la Kabbale chrétienne
  5. La querelle des livres juifs
    1. Pfefferkorn et la campagne anti-juive
    2. Le Gutachten de Reuchlin : une défense argumentée
    3. L’Augenspiegel et l’escalade du conflit
    4. Mobilisation des humanistes et Epistolae obscurorum virorum
  6. Dernières années et héritage
    1. Dénouement juridique et position face à Luther
    2. Enseignement final à Ingolstadt et Tübingen
    3. Postérité et influence durable
    4. Reconnaissance et mémoire
  7. Synthèse : un humaniste aux frontières
Philosophes.org
Image fictive représentant Johannes Reuchlin, humaniste allemand du XVIᵉ siècle, ne correspondant pas à son apparence réelle
  • Biographies

Johannes Reuchlin (1455–1522) : études hébraïques et littérature juive

  • 07/11/2025
  • 16 minutes de lecture
Total
0
Shares
0
0
0

INFOS-CLÉS

Nom d’origineJohann Reuchlin (en allemand)
Nom anglaisJohn Reuchlin
OrigineSaint-Empire romain germanique (Pforzheim, Bade-Wurtemberg)
Importance★★★★
CourantsHumanisme de la Renaissance
ThèmesÉtudes hébraïques, Kabbale chrétienne, défense de la littérature juive, hellénisme, controverse religieuse

Humaniste allemand, juriste et philologue, Johannes Reuchlin introduisit l’étude scientifique de l’hébreu dans le monde chrétien et défendit avec vigueur la préservation de la littérature juive contre les tentatives de destruction.

En raccourci

Johannes Reuchlin naît à Pforzheim en 1455 dans une famille modeste. Passionné par les langues anciennes, il étudie le latin, le grec et, fait rare pour un chrétien de son époque, l’hébreu. Juriste de formation, il parcourt l’Europe au service de princes allemands et se forme auprès des plus grands savants de son temps.

Trois voyages en Italie transforment sa vision intellectuelle. À Florence, il découvre le néoplatonisme de l’Académie médicéenne. À Rome, il approfondit sa connaissance de l’hébreu auprès de maîtres juifs. Sa rencontre avec Pic de la Mirandole en 1490 l’initie aux mystères de la Kabbale, qu’il christianise dans deux ouvrages majeurs.

En 1506, Reuchlin publie la première grammaire hébraïque écrite par un chrétien, ouvrant ainsi la voie à l’étude scientifique de l’Ancien Testament dans sa langue originale. Mais sa défense de la littérature juive contre les dominicains de Cologne déclenche une controverse qui embrase l’Europe savante pendant plus d’une décennie.

Cette « querelle des livres juifs » fait de Reuchlin le champion de la liberté intellectuelle face à l’obscurantisme. Accusé d’hérésie, il tient tête à l’Inquisition et mobilise les humanistes européens à ses côtés. Bien qu’il demeure catholique et se distancie de Luther, son combat prépare le terrain de la Réforme. Il meurt en 1522, laissant un héritage fondamental pour les études bibliques et le dialogue entre judaïsme et christianisme.

Origines et formation d’un érudit

Enfance à Pforzheim et premières études

Johannes Reuchlin voit le jour le 22 janvier 1455 à Pforzheim, petite ville du Bade située aux confins de la Forêt-Noire. Son père occupe une fonction administrative au monastère dominicain local, environnement qui expose précocement l’enfant au monde du savoir et de la religion. Pforzheim, malgré sa taille modeste, abrite une école monastique de qualité où le jeune garçon commence ses études latines. Reuchlin conservera toute sa vie un attachement profond à sa ville natale, se désignant fréquemment dans ses écrits comme « Phorcensis » et attribuant à ce lieu ses inclinations littéraires.

À quinze ans, en 1470, Reuchlin s’inscrit brièvement à l’université de Fribourg-en-Brisgau, établissement récent fondé en 1457. L’expérience demeure toutefois superficielle et n’apporte guère à sa formation. Son parcours prend un tour décisif lorsque sa belle voix attire l’attention de Charles Iᵉʳ, margrave de Bade, qui l’intègre à sa chapelle musicale. Cette position auprès du prince lui offre bientôt une opportunité remarquable : accompagner Frédéric, troisième fils du margrave et destiné à la carrière ecclésiastique, à l’université de Paris.

Paris et Bâle : l’apprentissage des langues

L’arrivée à Paris en 1473 marque le véritable commencement de la carrière intellectuelle de Reuchlin. Dans la capitale française, où l’enseignement du grec vient d’être introduit en 1470, il découvre cette langue qui deviendra l’un des piliers de son érudition. Plus encore, il s’attache à Jean à Lapide, figure éminente du réalisme parisien et philosophe respecté. Cet homme savant et digne exerce une influence déterminante sur la formation philosophique du jeune Allemand.

En 1474, Reuchlin suit son maître à l’université de Bâle, institution dynamique qui offre un terrain fertile à ses ambitions intellectuelles. Il y obtient son baccalauréat en 1475, puis sa maîtrise en arts en 1477. Dès lors, il commence à enseigner avec succès, introduisant dans les écoles allemandes un latin plus classique et expliquant Aristote directement en grec. Auprès d’Andronicus Contoblacas, il perfectionne sa maîtrise de la langue hellénique. À Bâle également, il noue une amitié durable avec l’imprimeur Johann Amerbach, pour qui il prépare un lexique latin, le Vocabularius Breviloquus, publié en 1475-76 et qui connaîtra de nombreuses rééditions.

Formation juridique et premiers services princiers

Malgré ce début prometteur dans l’enseignement, Reuchlin ressent le besoin d’acquérir une formation plus pratique. En 1477, il quitte Bâle pour Paris afin de perfectionner son écriture grecque et de gagner sa vie en copiant des manuscrits. L’année suivante, il entreprend des études de droit à Orléans, poursuivies à Poitiers où il obtient sa licence en droit en 1481. Cette formation juridique, loin d’être un simple complément, façonnera profondément sa carrière : elle lui confère les compétences nécessaires pour servir les princes et, plus tard, pour défendre avec habileté sa cause face à l’Inquisition.

En décembre 1481, Reuchlin revient à Tübingen avec l’intention d’y enseigner. Les circonstances en décident autrement. Le comte Eberhard de Wurtemberg, surnommé « le Barbu », projette un voyage en Italie et recherche un interprète cultivé. Recommandé par ses amis, Reuchlin accepte cette mission qui transformera son existence. En février 1482, il part pour Florence et Rome. Ces quelques mois en Italie le mettent en contact avec les savants les plus brillants de la péninsule, notamment à l’Académie médicéenne de Florence, foyer du néoplatonisme italien. À son retour à Stuttgart, le comte Eberhard, reconnaissant ses talents, lui confie d’importantes fonctions à sa cour. Vers cette époque, Reuchlin se marie, bien que l’on sache peu de choses sur sa vie conjugale. Le couple n’aura pas d’enfants.

Maturité intellectuelle et découverte de l’hébreu

Carrière diplomatique et juridique

Au service du duc Eberhard, Reuchlin occupe dès 1484 un siège parmi les juges de la cour de Stuttgart. Ses compétences juridiques et son érudition en font un conseiller précieux, utilisé pour diverses missions diplomatiques. En 1486, il représente le duc à la diète de Francfort et assiste au couronnement de Maximilien Iᵉʳ à Aix-la-Chapelle. Cette période marque l’ascension sociale de Reuchlin, qui combine désormais statut de juriste respecté et réputation de savant helléniste.

Parallèlement à ses obligations officielles, Reuchlin poursuit sans relâche ses études. Il commence à apprendre l’hébreu, entreprise audacieuse pour un chrétien de cette époque où la connaissance de cette langue reste l’apanage quasi exclusif des juifs. En 1490, accompagnant le fils naturel d’Eberhard en Italie, il effectue son deuxième voyage dans la péninsule. Cette fois, il rencontre Giovanni Pico della Mirandola, jeune prodige de vingt-sept ans dont les idées mystiques et syncrétiques exercent sur lui une fascination profonde.

Rencontre déterminante avec Pic de la Mirandole

La rencontre avec Pic de la Mirandole constitue un tournant intellectuel majeur. Le jeune Italien vient de publier ses célèbres Neuf cents conclusions, ouvrage qui tente une synthèse audacieuse entre philosophie platonicienne, aristotélisme, hermétisme et Kabbale juive. Bien que condamné par Rome, Pic a révélé au monde latin l’existence de cette tradition ésotérique juive, la présentant comme une sagesse ancienne confirmant les vérités du christianisme. Reuchlin, déjà familiarisé avec la pensée néoplatonicienne lors de son premier séjour florentin, trouve dans l’approche kabbalistique de Pic un horizon nouveau pour ses propres recherches.

En 1492, nouvelle mission diplomatique : Eberhard envoie Reuchlin à Linz auprès de l’empereur Frédéric III. Ce dernier honore le savant en lui conférant le titre et les privilèges de comte palatin. Plus important encore, Reuchlin y reçoit l’enseignement de Jakob ben Jehiel Loans, médecin juif de l’empereur et érudit accompli. Auprès de ce maître, il approfondit considérablement sa connaissance de l’hébreu, acquérant les bases qui lui permettront plus tard de produire ses propres travaux sur cette langue.

Instabilité politique et refuge à Heidelberg

La mort du duc Eberhard le 24 février 1496 place Reuchlin dans une situation périlleuse. Son successeur, le duc Henri de Wurtemberg, écoute les ennemis de l’humaniste, notamment l’augustin Conrad Holzinger qui lui voue une hostilité tenace. Craignant pour sa vie, Reuchlin fuit précipitamment Stuttgart. Il trouve refuge auprès de Jean de Dalberg, évêque érudit de Worms, qui l’invite à Heidelberg, alors siège d’une société savante, la Société rhénane. Dans cette cour des lettres, Reuchlin reçoit pour mission de traduire des auteurs grecs, tâche pour laquelle sa vaste culture le qualifie parfaitement.

Le 31 décembre 1497, l’Électeur palatin Philippe le nomme conseiller et précepteur en chef. En 1498, nouvelle mission romaine pour le compte de son protecteur : Reuchlin doit obtenir l’absolution du comte Palatin Philippe du Rhin, frappé d’excommunication. À Rome, il saisit l’occasion pour poursuivre ses études hébraïques auprès d’Obadiah Sforno, commentateur biblique juif réputé. Ce troisième et dernier séjour italien enrichit encore son bagage linguistique et lui permet de constituer une bibliothèque hébraïque remarquable, l’une des plus importantes d’Europe à cette époque.

Œuvre kabbaliste et grammaire hébraïque

Le De Verbo mirifico : premiers pas dans la Kabbale chrétienne

En avril 1499, Reuchlin regagne l’Allemagne. Le duc Henri de Wurtemberg ayant été déposé, il peut rentrer à Stuttgart où il obtient un poste de juge au sein de la Ligue souabe, fonction qu’il occupera jusqu’en 1512. Installé dans une relative sécurité, il se consacre intensément à ses travaux érudits. En 1494, il avait publié son premier ouvrage kabbalistique, le De Verbo mirifico (Du Verbe qui fait des miracles), dialogue philosophique en trois livres qui établit sa réputation de penseur original.

L’ouvrage met en scène trois personnages : Sidonius, philosophe épicurien représentant la sagesse païenne ; Baruchias, juif érudit incarnant la tradition hébraïque ; et Capnion (forme hellénisée de Reuchlin lui-même), porte-parole de la synthèse chrétienne. Leur discussion, qui se déroule à Pforzheim lors d’une rencontre fortuite, porte sur le nom divin et le mot capable d’accomplir des miracles. Reuchlin y développe sa thèse centrale : le Tétragramme imprononçable YHWH devient prononçable par l’ajout de la lettre shin (S), formant ainsi le Pentagramme YHSWH, qu’il identifie au nom de Jésus. Cette innovation théologique fait du nom du Christ l’accomplissement du nom de Dieu.

L’ouvrage témoigne d’une connaissance encore imparfaite de la Kabbale. Reuchlin ne parvient pas à établir correctement la liste des dix sefirot, ces émanations divines au cœur de la théosophie kabbalistique. Néanmoins, son érudition dépasse largement celle de ses lecteurs, qui réclament des éclaircissements. Plus profondément, le De Verbo mirifico affirme la supériorité de la sagesse hébraïque et présente la Kabbale en tant que théologie mystique susceptible de défendre le christianisme et de réconcilier science et mystères de la foi.

Les Rudimenta hebraicae linguae : fondation de l’hébraïsme chrétien

Conscient que l’étude de la Kabbale exige la maîtrise de l’hébreu, Reuchlin entreprend de doter le monde chrétien d’outils pédagogiques appropriés. En 1506 paraissent ses Rudimenta hebraicae linguae (Rudiments de la langue hébraïque), ouvrage qui fait date dans l’histoire de la philologie biblique. Ce volume comprend une grammaire, largement inspirée de celle du grammairien juif médiéval David Kimhi, et un vocabulaire hébreu-latin. Pour la première fois, un chrétien offre à ses coreligionnaires un manuel systématique permettant d’accéder directement au texte de l’Ancien Testament.

L’édition, coûteuse, se vend lentement. Les guerres menées par Maximilien Iᵉʳ en Italie empêchent l’importation de bibles hébraïques en Allemagne, privant les étudiants de textes sur lesquels s’exercer. Reuchlin pallie cette difficulté en publiant en 1512 les Psaumes pénitentiels avec explications grammaticales, offrant ainsi un support pédagogique accessible. Malgré les obstacles matériels, l’ouvrage établit Reuchlin en tant que fondateur de l’hébraïsme chrétien en Allemagne et permet l’émergence d’une génération de savants capables de lire la Bible en hébreu.

Dans ses voyages et séjours à Heidelberg, Reuchlin forme de nombreux disciples privés, parmi lesquels Franz von Sickingen, futur chevalier impérial. Bien qu’il n’occupe aucune chaire professorale permanente, il devient le centre véritable de l’enseignement du grec et de l’hébreu dans le monde germanique. Son influence pédagogique rayonne bien au-delà de ses publications, façonnant toute une génération d’humanistes.

Le De arte cabalistica : somme de la Kabbale chrétienne

Vingt ans après le De Verbo mirifico, Reuchlin revient à la Kabbale avec un ouvrage d’une tout autre ampleur. Publié en 1517 à Haguenau et dédié au pape Léon X, le De arte cabalistica (L’Art de la Kabbale) constitue sa somme intellectuelle en matière de mystique hébraïque. Entre-temps, il a étudié des manuscrits kabbalistiques rares, notamment le Ginnat Egoz (Jardin des noix) et le Sha’arey Orah (Portes de lumière) de Joseph Gikatilla, ainsi qu’un recueil de textes kabbalistiques contenant des informations précieuses.

L’ouvrage adopte de nouveau la forme du dialogue platonicien. Trois personnages se réunissent à Francfort : Simon, juif kabbaliste exilé d’Espagne après 1492 ; Marranus, musulman converti et philosophe pythagoricien ; et Philolaus, pythagoricien représentant la philosophie grecque. Leur discussion explore les correspondances entre Kabbale et pythagorisme, présentant la sagesse hébraïque en tant que restitution de la philosophie symbolique de Pythagore qui aurait puisé ses connaissances chez les kabbalistes. Simon enseigne longuement la science des noms divins, la numérologie hébraïque et les mystères des lettres sacrées, montrant comment la Kabbale peut ouvrir un accès aux êtres angéliques et à Dieu lui-même.

Reuchlin décrit l’expérience mystique du kabbaliste en termes saisissants : l’esprit du contemplatif, « dans un état d’indicible délice, se réjouissant dans l’esprit, dans les profondeurs du silence intérieur, chassant de lui-même les affaires terrestres banales, est porté vers le céleste et l’invisible qui se trouvent au-delà de tout sens humain ». Cette présentation fait de Reuchlin le principal exposant chrétien de la Kabbale, influençant durablement des penseurs aussi divers qu’Agrippa de Nettesheim, Paracelse et, plus tard, l’Anglais Robert Fludd. Le cardinal Gilles de Viterbe, général de l’ordre auquel appartient Luther, accueille l’ouvrage avec faveur et héberge pendant dix ans Elias Levita, premier grammairien juif du temps.

La querelle des livres juifs

Pfefferkorn et la campagne anti-juive

En 1509 éclate une controverse qui absorbe les dernières années de Reuchlin et transforme le savant en champion de la tolérance intellectuelle. Johannes Pfefferkorn, juif converti au catholicisme vers 1504, mène depuis plusieurs années une campagne virulente contre ses anciens coreligionnaires. Entre 1507 et 1509, il publie une série de pamphlets au vitriol réclamant l’interdiction des prêts usuriers par les juifs, leur obligation d’assister aux sermons chrétiens et, surtout, la destruction de tous leurs livres à l’exception de la Bible hébraïque. Soutenu par les dominicains de Cologne et par l’inquisiteur général Jacob van Hoogstraten, Pfefferkorn convainc l’empereur Maximilien d’édicter le 19 août 1509 un décret ordonnant la confiscation de tous les écrits juifs hostiles au christianisme.

Fort de cette autorité impériale, Pfefferkorn se rend à Francfort en septembre 1509 et fait saisir 168 livres de la bibliothèque de la synagogue. Il poursuit ses confiscations à Worms, Mayence, Bingen et dans d’autres villes rhénanes. Les communautés juives, soutenues par l’archevêque de Mayence qui leur doit des sommes considérables et par plusieurs princes allemands, protestent vigoureusement. Leurs démarches portent fruit : le 10 novembre 1509, Maximilien suspend son premier décret et ordonne la constitution d’une commission d’experts chargée d’examiner la question.

Le Gutachten de Reuchlin : une défense argumentée

La commission, présidée par l’archevêque de Mayence, doit recueillir l’avis des universités de Mayence, Cologne, Erfurt et Heidelberg, ainsi que celui de trois théologiens, dont Reuchlin. Pfefferkorn tente d’abord d’enrôler Reuchlin, visitant Stuttgart pour solliciter son aide en tant que juriste et expert. Reuchlin élude la demande, invoquant des irrégularités de forme dans le mandat impérial, mais comprend qu’il ne peut demeurer neutre. Lorsque l’empereur lui demande officiellement son avis, il rédige son Gutachten (Recommandation), daté du 6 octobre 1510, document juridique et théologique d’une remarquable subtilité.

Reuchlin y divise la littérature juive en six classes distinctes, hors la Bible hébraïque que personne ne propose de détruire. Examinant chaque catégorie, il démontre que les livres ouvertement insultants pour le christianisme, comme le Nizachon et le Toledot Yeshu, sont très peu nombreux et méprisés par la plupart des juifs eux-mêmes. Les autres ouvrages – Talmud, commentaires bibliques de Rachi, des Kimhi, Ibn Ezra, Gersonide, Nahmanide, textes kabbalistiques – sont soit nécessaires au culte juif, autorisé par les lois papales et impériales, soit contiennent des savoirs précieux pour la théologie et la science. Plus audacieusement, Reuchlin argue que les juifs, n’étant pas membres de l’Église chrétienne, ne peuvent être accusés d’hérésie contre le christianisme. Ils sont « citoyens de l’Empire » et jouissent de la protection impériale.

Reuchlin va plus loin : il propose que l’empereur décrète la création, pour dix ans, de deux chaires d’hébreu dans chaque université allemande, les juifs devant fournir les livres nécessaires. Cette vision progressiste fait de lui le seul expert à défendre la préservation de la littérature hébraïque. Les autres consultés – universités de Mayence et Cologne, inquisiteur Hoogstraten – recommandent tous la destruction. Néanmoins, le 23 mai 1510, Maximilien suspend son édit et ordonne le 6 juin la restitution des livres aux juifs.

L’Augenspiegel et l’escalade du conflit

La défaite de Pfefferkorn et des dominicains attise leur fureur. Informés prématurément du contenu du Gutachten de Reuchlin avant même que l’empereur ne le reçoive, ils lancent une contre-attaque violente. En 1511, Pfefferkorn publie le Handspiegel (Miroir à main), libelle diffamatoire accusant Reuchlin d’avoir été soudoyé par les juifs. Reuchlin riposte en publiant à Tübingen l’Augenspiegel (Les Besicles ou Miroir des yeux), ouvrage en allemand et en latin qui répond point par point aux accusations et défend vigoureusement l’intérêt scientifique et théologique de la littérature hébraïque.

L’Augenspiegel transforme une querelle d’experts en bataille publique. Reuchlin y affirme que les juifs sont « nos frères » et que leurs livres recèlent des trésors de sagesse. Les théologiens de l’université de Cologne tentent immédiatement d’en interdire la diffusion. Le 7 octobre 1512, avec l’inquisiteur Hoogstraten, ils obtiennent de l’empereur un ordre de confiscation de l’ouvrage. En 1513, Reuchlin est convoqué devant un tribunal de l’Inquisition. Prêt à recevoir des corrections en théologie, discipline qui n’est pas la sienne, il refuse toutefois de se rétracter sur les faits qu’il a établis. Acculé, il répond par une Defensio contra Calumniatores (1513) où il défie ouvertement ses adversaires.

Mobilisation des humanistes et Epistolae obscurorum virorum

L’affaire prend une dimension européenne. Les universités consultées se prononcent toutes contre Reuchlin. Même la Sorbonne, en août 1514, condamne l’Augenspiegel et exige une rétractation. Pourtant, l’ensemble du monde humaniste se mobilise en faveur de Reuchlin. En 1514, il publie les Clarorum Virorum Epistolae (Lettres d’hommes illustres), recueil de correspondances montrant le soutien que lui apportent les plus grands esprits d’Europe. Érasme, bien que prudent, critique Pfefferkorn qu’il qualifie de « juif criminel devenu chrétien très criminel ».

En 1515-1517 paraissent les Epistolae obscurorum virorum (Lettres des hommes obscurs), pamphlet satirique composé par de jeunes humanistes, notamment Ulrich von Hutten et Crotus Rubianus. Ces lettres fictives, prétendument écrites par des théologiens obscurantistes soutenant Pfefferkorn, ridiculisent impitoyablement la scolastique tardive, l’ignorance des dominicains de Cologne et l’intolérance théologique. L’œuvre, d’une ironie mordante, livre les adversaires de Reuchlin au mépris universel. La querelle devient ainsi un affrontement symbolique entre l’humanisme éclairé et l’obscurantisme médiéval.

Dernières années et héritage

Dénouement juridique et position face à Luther

Après des péripéties judiciaires complexes, le pape Léon X constitue un tribunal ecclésiastique spécial à Spire. En mars 1514, ce tribunal rend un jugement favorable à Reuchlin, l’acquittant des accusations d’hérésie. Les dominicains refusent d’accepter ce verdict. L’affaire remonte à Rome où, en 1516, une commission du Cinquième concile du Latran confirme l’acquittement de Reuchlin, ne trouvant rien dans le Talmud qui contredise le christianisme. Cependant, en juin 1520, dans un contexte marqué par la montée de l’agitation luthérienne, Léon X condamne finalement l’Augenspiegel, le qualifiant de « scandaleux et offensant ». Cette condamnation tardive vise probablement à affirmer l’autorité romaine face aux contestations croissantes.

Entre-temps, en 1517, Martin Luther a publié ses Quatre-vingt-quinze thèses, déclenchant la Réforme protestante. Lorsque Reuchlin reçoit le texte de Luther, il aurait déclaré : « Grâce à Dieu, ils ont enfin trouvé un homme qui va leur donner tant à faire qu’ils seront obligés de laisser ma vieillesse finir en paix. » Bien que le combat de Reuchlin pour la liberté intellectuelle et sa critique implicite de l’autorité ecclésiastique aient préparé le terrain de la Réforme, l’humaniste demeure fidèle au catholicisme. En 1518, sollicité pour occuper une chaire d’hébreu et de grec à Wittenberg, bastion de Luther, il décline l’offre et recommande à sa place son petit-neveu Philipp Melanchthon, qui deviendra le principal théologien systématique de la Réforme luthérienne.

Enseignement final à Ingolstadt et Tübingen

Cette recommandation de Melanchthon illustre le paradoxe de la position de Reuchlin : bien qu’il refuse de rejoindre la Réforme, ses disciples et son œuvre nourrissent le mouvement protestant. Melanchthon, fils de sa sœur, avait été en tant que fils spirituel pour le savant sans enfants. La rupture de 1518, motivée par l’engagement de Melanchthon aux côtés de Luther, afflige profondément Reuchlin qui, malgré ses batailles contre l’obscurantisme, ne peut concevoir une séparation d’avec Rome.

En 1519, Stuttgart subit famine et peste. Reuchlin se réfugie à l’université d’Ingolstadt où le duc Guillaume de Bavière le nomme professeur de grec et d’hébreu en février 1520. À soixante-cinq ans, quarante et un ans après avoir quitté la chaire de Poitiers, il retrouve l’enseignement magistral avec un enthousiasme intact. Des centaines d’étudiants se pressent pour écouter ce vétéran des humanités enseigner selon sa méthode systématique. Cet « automne ensoleillé », comme le désignent ses biographes, dure un an. En 1521, la peste chasse de nouveau Reuchlin qui est alors appelé à Tübingen.

L’hiver 1521-1522 le voit dispenser des cours dans cette université où il avait jadis envisagé d’enseigner quarante ans plus tôt. Affaibli, il se rend au printemps aux bains thermaux de Liebenzell pour soulager ses maux. Il y contracte une jaunisse dont il meurt le 30 juin 1522. Il est inhumé à Stuttgart, dans l’église Saint-Léonard. Sa disparition intervient à un moment charnière : l’Europe est déchirée par la Réforme qu’il a involontairement préparée mais qu’il n’a jamais embrassée.

Postérité et influence durable

L’héritage de Reuchlin se déploie dans plusieurs directions. Sur le plan philologique, ses Rudimenta hebraicae linguae ont fondé l’hébraïsme chrétien en Allemagne et permis l’étude scientifique de l’Ancien Testament dans sa langue originale. Cette révolution méthodologique, essentielle aux réformateurs protestants qui font de l’Écriture seule le fondement de la foi, découle directement des travaux de Reuchlin. Luther lui-même, traducteur de la Bible en allemand, bénéficie des outils forgés par l’humaniste de Pforzheim.

Dans le domaine de la Kabbale chrétienne, Reuchlin demeure la figure tutélaire. Ses deux ouvrages majeurs, le De Verbo mirifico et le De arte cabalistica, ont établi pour deux siècles les paradigmes de l’interprétation chrétienne de la mystique juive. Cette tradition se prolongera en Angleterre, en France, en Italie et dans les Pays-Bas, influençant des penseurs aussi divers que Guillaume Postel, Christian Knorr von Rosenroth et même Isaac Newton. Gershom Scholem, historien du XXᵉ siècle qui a renouvelé l’étude de la Kabbale, reconnaît en Reuchlin le fondateur de cette kabbale chrétienne, malgré les imperfections et les contresens de sa compréhension du judaïsme.

L’impact le plus profond de Reuchlin réside peut-être dans son combat pour la liberté intellectuelle. En défendant la littérature juive contre la destruction, il a affirmé des principes qui dépassent largement la question hébraïque : le droit des minorités à préserver leur patrimoine culturel, l’impossibilité d’accuser d’hérésie ceux qui n’appartiennent pas à l’Église, la valeur intrinsèque du savoir indépendamment de son origine religieuse. Ces idées, audacieuses pour leur temps, préfigurent les Lumières et les conceptions modernes de la tolérance.

Reconnaissance et mémoire

La ville de Pforzheim a pieusement conservé la mémoire de son fils illustre. Dès le XVIᵉ siècle, des hommages lui sont rendus. La maison familiale, la Reuchlinhaus, subsiste en tant que témoignage tangible de ses origines. Depuis 1955, la municipalité décerne tous les deux ans le prix Reuchlin, récompensant les meilleures œuvres humanistes. Un lycée porte son nom dans sa ville natale, ainsi qu’à Ingolstadt où il enseigna. Une loge maçonnique, la loge Reuchlin, perpétue également sa mémoire.

Les Pforzheimer Reuchlinschriften, collection d’essais consacrés à l’humaniste, et les multiples Festgabe (volumes commémoratifs) publiés à l’occasion d’anniversaires témoignent de l’intérêt continu des chercheurs pour son œuvre. Max Brod, l’ami de Kafka, a consacré en 1965 un ouvrage à Johannes Reuchlin et son combat, montrant la résonance de cette lutte pour la tolérance dans l’Europe de l’après-Shoah. Au XXᵉ siècle, certains historiens, tel Heinrich Graetz, ont soutenu que l’affaire Reuchlin contribua à déclencher la Réforme protestante, thèse débattue mais qui souligne l’importance historique de cette controverse.

Synthèse : un humaniste aux frontières

Johannes Reuchlin incarne la figure du passeur intellectuel. Né dans une petite ville allemande, formé dans les universités d’Europe du Nord, nourri par l’humanisme italien, il a ouvert au monde chrétien les trésors de la sagesse hébraïque. Juriste au service des princes, il a su défendre avec l’habileté d’un avocat et le courage d’un savant la cause de la connaissance contre l’obscurantisme. Chrétien fervent, il a néanmoins reconnu la valeur intrinsèque du judaïsme et défendu le droit des juifs à préserver leur patrimoine littéraire.

Reuchlin se situe à la charnière entre le Moyen Âge finissant et la Modernité naissante. Dernier des grands humanistes allemands avant l’éclatement confessionnel, il a jeté les ponts entre traditions chrétienne et juive, philosophie grecque et mystique hébraïque, érudition philologique et spéculation théosophique. Sa vie témoigne d’une époque où la curiosité intellectuelle pouvait encore embrasser simultanément droit, langues anciennes, philosophie, Kabbale et diplomatie.

L’actualité de Reuchlin réside dans son combat pour le dialogue interreligieux et la liberté de pensée. À une époque où les tensions identitaires et religieuses déchirent encore le monde, son exemple rappelle qu’il est possible de défendre sa propre tradition tout en reconnaissant la légitimité et la richesse des autres. Humaniste authentique, il a compris que la vérité se trouve non dans l’uniformité imposée par la force, mais dans l’échange respectueux entre savants de bonne volonté. Cette leçon demeure vivante, cinq siècles après sa mort à Liebenzell.

Total
0
Shares
Share 0
Tweet 0
Share 0
Sujets liés
  • Hébraïsme
  • Hébreu
  • Humanisme
  • Kabbale
  • Tolérance
Article précédent
Représentation imaginaire de Harry Frankfurt, philosophe américain du 20ᵉ siècle ; cette image est fictive et ne représente pas le personnage réel.
  • Biographies

Harry Frankfurt (1929–2023) : la volonté, le souci et l’amour

  • 06/11/2025
Lire l'article
Article suivant
Lexique : mots commençant par S
  • Glossaire

Sages Chaldéens

  • 08/11/2025
Lire l'article
Vous devriez également aimer
Représentation fictive et imaginaire de Philolaos de Crotone, philosophe présocratique, cette image ne le représente pas réellement
Lire l'article
  • Biographies
  • Présocratiques

Philolaos de Crotone (v. 470 – v. 390 av. J.-C.) : le pythagoricien qui ébranla le géocentrisme

  • Philosophes.org
  • 03/01/2026
Représentation imaginaire de Zôpyros de Tarente, ingénieur pythagoricien du 5ᵉ siècle av. J.-C. Cette image est fictive et ne représente pas le personnage historique réel.
Lire l'article
  • Biographies
  • Présocratiques

Zôpyros de Tarente (actif vers 421–401 av. J.-C.) : ingénierie militaire et savoirs pythagoriciens

  • Philosophes.org
  • 03/01/2026
Image fictive représentant Étienne Bonnot de Condillac, ne correspondant pas à son apparence réelle
Lire l'article
  • Biographies
  • Empirisme

Étienne Bonnot de Condillac (1714–1780) et le sensualisme

  • Philosophes.org
  • 20/12/2025
Image fictive représentant Pierre Laromiguière, philosophe français du tournant des Lumières, ne correspondant pas au portrait réel du personnage
Lire l'article
  • Biographies
  • Empirisme

Pierre Laromiguière (1756–1837) : la transition

  • Philosophes.org
  • 20/12/2025
Image fictive de Victor Cousin, philosophe français du XIXᵉ siècle, ne représentant pas le personnage réel
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie moderne

Victor Cousin (1792–1867) : éclectisme et instruction publique

  • Philosophes.org
  • 20/12/2025
Représentation imaginaire de Thomas Reid, philosophe écossais du 18ᵉ siècle ; cette image est fictive et ne constitue pas un portrait authentique du personnage historique.
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie moderne

Thomas Reid (1710–1796) : sens commun vs scepticisme

  • Philosophes.org
  • 19/12/2025
John McTaggart Ellis
Lire l'article
  • Biographies
  • Idéalisme

John McTaggart Ellis (1866–1925) : irréalité du temps et idéalisme

  • Philosophes.org
  • 17/12/2025
George Edward Moore
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie analytique

George Edward Moore (1873–1958) : sens et analyse conceptuelle

  • Philosophes.org
  • 17/12/2025

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Philosophes.Org
  • A quoi sert le site Philosophes.org ?
  • Politique de confidentialité
  • Conditions d’utilisation
  • Qui sommes-nous ?
  • Contact
  • FAQ – Questions fréquentes
  • Disciplines d’intérêt
  • Transparence éditoriale
  • Newsletter
La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

Input your search keywords and press Enter.