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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et contexte familial
    1. Naissance à Jérusalem et déplacement précoce
    2. Formation intellectuelle au Caire
  3. Retraite ascétique et maturation spirituelle
    1. L’ermitage sur les rives du Nil
    2. Élaboration d’un système cosmologique
  4. Installation à Safed et enseignement
    1. Migration vers le centre de la mystique juive
    2. Méthodes d’enseignement et transmission orale
    3. La communauté des disciples
  5. Doctrine cosmologique et système métaphysique
    1. Le Tsimtsoum et la naissance du monde
    2. La Shevirat ha-Kelim et la catastrophe cosmique
    3. Le Tikkun et la réparation du monde
  6. Pratiques spirituelles et innovations rituelles
    1. Les yihudim et la prière méditative
    2. Ascèse et discipline spirituelle
    3. La mystique de l’âme et la réincarnation
  7. Mort prématurée et héritage immédiat
    1. Fin brutale d’un enseignement
    2. Transmission par Haïm Vital
  8. Diffusion et influence de la doctrine lourianique
    1. Expansion rapide dans le monde juif
    2. Impact sur le mouvement sabbataïste
    3. Influence sur le hassidisme
  9. Postérité intellectuelle et actualité
    1. Influence sur la pensée juive moderne
    2. Réinterprétations contemporaines
  10. Héritage et signification historique
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Image fictive d'Isaac Louria, représentation imaginaire ne correspondant pas au personnage historique
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Isaac Louria (1534–1572) : la refondation mystique du judaïsme par la Kabbale lourianique

  • 14/11/2025
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Nom d’origineIsaac ben Salomon Louria Ashkenazi (יצחק לוריא אשכנזי)
Nom anglaisIsaac Luria
OrigineJérusalem (Empire ottoman), actif à Safed
Importance★★★★★
CourantsKabbale juive, Mysticisme
ThèmesTsimtsoum, Shevirat ha-Kelim, Tikkun, Kabbale lourianique, Exil et rédemption

Isaac Louria transforme la pensée mystique juive en développant une cosmologie kabbalistique qui offre une réponse théologique à l’exil et à la souffrance du peuple juif au XVIᵉ siècle.

En raccourci

Isaac Louria naît à Jérusalem en 1534 dans une famille ashkénaze établie en Terre Sainte. Orphelin de père, il grandit au Caire sous la tutelle de son oncle maternel, riche commerçant. Durant sa jeunesse égyptienne, il s’immerge dans l’étude du Zohar et développe une pratique ascétique intense.

En 1570, il s’installe à Safed, centre intellectuel de la mystique juive. Durant les deux années précédant sa mort prématurée en 1572, il enseigne à un cercle restreint de disciples une doctrine kabbalistique entièrement nouvelle. Bien qu’il n’ait pratiquement rien écrit lui-même, son enseignement oral, transmis principalement par Haïm Vital, bouleverse la pensée juive.

Sa doctrine repose sur trois concepts fondamentaux : le Tsimtsoum (contraction divine permettant la création), la Shevirat ha-Kelim (brisure des vases cosmiques), et le Tikkun (réparation du monde). Cette cosmologie mystique interprète l’exil juif en tant que dimension cosmique et assigne à chaque être humain un rôle actif dans la rédemption universelle. La Kabbale lourianique devient rapidement la forme dominante de mysticisme juif et influence profondément le hassidisme au XVIIIᵉ siècle.

Origines et contexte familial

Naissance à Jérusalem et déplacement précoce

Isaac ben Salomon Louria naît à Jérusalem en 1534, au sein d’une famille ashkénaze originaire d’Europe centrale. Son père, Salomon, appartient à la lignée des Louria, famille savante d’origine allemande ou polonaise ayant migré vers la Terre Sainte. Sa mère est issue d’une famille séfarade fortunée installée au Caire. Cette double ascendance ashkénaze et séfarade marque dès l’origine un enracinement dans les deux grandes traditions culturelles du judaïsme de l’époque.

La mort prématurée de son père, alors qu’Isaac est encore enfant, provoque un bouleversement familial. Sa mère décide de retourner en Égypte auprès de son frère, Mordekhaï Francis, négociant prospère au Caire. L’enfant grandit donc dans la capitale égyptienne, élevé par cet oncle maternel qui assure son éducation matérielle et spirituelle.

Formation intellectuelle au Caire

Au Caire, Isaac reçoit une éducation talmudique complète selon les normes de l’époque. Son oncle, figure respectée de la communauté juive égyptienne, veille à ce que le jeune homme fréquente les meilleurs maîtres. Les sources rapportent qu’Isaac manifeste rapidement des dispositions exceptionnelles pour l’étude des textes sacrés. À quinze ans, il épouse une cousine, fille de son tuteur, mariage arrangé qui le lie davantage à la famille Francis et lui assure une stabilité économique.

Parallèlement à ses études talmudiques conventionnelles, Isaac découvre le Zohar, texte fondateur de la Kabbale composé au XIIIᵉ siècle. Cette rencontre oriente définitivement sa trajectoire intellectuelle. Il se consacre avec une intensité croissante à l’étude des textes mystiques, délaissant progressivement le commerce auquel son oncle le destinait.

Retraite ascétique et maturation spirituelle

L’ermitage sur les rives du Nil

Vers l’âge de vingt-deux ans, Isaac abandonne toute activité commerciale. Les témoignages de ses disciples relatent qu’il se retire dans une maison isolée sur les rives du Nil, où il mène une vie d’ascèse et de méditation durant sept années. Cette période de réclusion volontaire constitue la phase formatrice de sa doctrine mystique.

Durant ces années, il étudie le Zohar avec une application exclusive, développant des techniques méditatives et contemplatives qui deviendront caractéristiques de son enseignement. Les hagiographies ultérieures attribuent à cette période des expériences visionnaires et des illuminations spirituelles. Il aurait reçu des révélations du prophète Élie, figure associée dans la tradition kabbalistique à la transmission des secrets divins.

Cette pratique ascétique s’accompagne d’un régime de vie rigoureux : jeûnes fréquents, immersions rituelles répétées, longues veilles nocturnes consacrées à la prière et à l’étude. Isaac développe une méthode d’interprétation du Zohar fondée sur la conviction que ce texte recèle des significations cachées accessibles uniquement par la contemplation mystique.

Élaboration d’un système cosmologique

C’est durant cette période égyptienne qu’Isaac élabore les fondements de sa cosmologie kabbalistique. Contrairement aux kabbalistes antérieurs qui se concentraient principalement sur la structure statique des sefirot (émanations divines), Isaac conçoit une vision dynamique et dramatique de la création. Son système décrit un processus cosmique comportant des phases de contraction, de brisure et de réparation.

Le concept de Tsimtsoum (contraction) résout le paradoxe théologique de la création : comment l’infini divin peut-il laisser place à un monde fini ? Isaac propose que Dieu ait opéré une contraction de sa propre essence pour créer un espace vide (tehiru) dans lequel l’univers puisse émerger. Cette contraction n’implique pas une diminution divine, mais un retrait volontaire rendant possible l’existence d’une altérité.

Installation à Safed et enseignement

Migration vers le centre de la mystique juive

En 1570, Isaac quitte l’Égypte pour s’installer à Safed, petite ville de Galilée devenue le principal foyer de renouveau mystique juif. Plusieurs facteurs expliquent cette migration. Safed abrite alors une communauté kabbalistique florissante, rassemblant des maîtres renommés comme Moïse Cordovero, dont la mort en 1570 laisse un vide intellectuel. La proximité des sites saints de Galilée, associés dans la tradition à la composition du Zohar, confère à la ville une aura particulière.

Isaac arrive à Safed à trente-six ans, accompagné de sa famille. Contrairement aux autres maîtres qui dirigent des académies structurées, il refuse d’ouvrir une école formelle. Son enseignement s’adresse à un cercle restreint de disciples triés selon des critères spirituels rigoureux. Parmi eux, Haïm Vital devient le principal réceptacle et transmetteur de sa doctrine.

Méthodes d’enseignement et transmission orale

L’enseignement d’Isaac repose principalement sur la transmission orale. Il rédige très peu, se limitant à quelques commentaires poétiques sur des textes liturgiques et à des annotations marginales. Cette oralité résulte d’une conviction profonde : les secrets mystiques ne peuvent être consignés par écrit sans risque de déformation ou de profanation. Seul un disciple qualifié, capable de saisir les intentions profondes du maître, peut recevoir et préserver authentiquement la doctrine.

Les séances d’étude se déroulent selon un rythme particulier. Isaac pratique des rituels préparatoires élaborés : prières spécifiques, méditations dirigées, visites aux tombeaux des saints de Galilée. Il enseigne également des pratiques de yihudim (unifications), techniques méditatives visant à restaurer l’harmonie entre les dimensions divines fragmentées. Ces exercices spirituels associent récitation de noms divins, visualisations et intentions mystiques précises.

La communauté des disciples

Le groupe réuni autour d’Isaac forme une confrérie mystique (havurah) partageant une vie spirituelle intense. Les disciples accompagnent leur maître dans ses pratiques ascétiques et ses pérégrinations méditatives en Galilée. Isaac leur révèle progressivement les secrets de sa cosmologie, adaptant son enseignement au niveau spirituel de chacun.

Haïm Vital occupe une position privilégiée. Isaac lui accorde une autorité exclusive pour transmettre sa doctrine, provoquant parfois des tensions avec d’autres disciples. Cette désignation explicite garantit néanmoins la cohérence de la transmission : Vital consigne méticuleusement les enseignements oraux dans des cahiers qui deviendront, après la mort du maître, les textes fondamentaux de la Kabbale lourianique.

Doctrine cosmologique et système métaphysique

Le Tsimtsoum et la naissance du monde

Le Tsimtsoum (צמצום), concept central de la doctrine lourianique, désigne la contraction divine initiale précédant la création. Dans l’état primordial, la lumière infinie divine (Ein Sof) remplissait tout. Pour permettre l’existence de créatures distinctes, Dieu contracte cette lumière, dégageant un espace vide. Cette opération paradoxale résout la tension entre l’infinité divine et la finitude des créatures.

Isaac précise que cette contraction n’affecte pas l’essence divine elle-même, mais concerne la manifestation de la lumière. Dans l’espace ainsi créé, Dieu projette un rayon de lumière (kav) qui structure progressivement la réalité par l’organisation des sefirot. Ce processus graduel aurait dû aboutir à un cosmos harmonieux, reflet parfait de l’ordre divin.

La Shevirat ha-Kelim et la catastrophe cosmique

Cependant, une catastrophe se produit. Lorsque la lumière divine pénètre dans les vases (kelim) destinés à la contenir, ceux-ci se brisent sous l’intensité du flux lumineux. Cette Shevirat ha-Kelim (שבירת הכלים) provoque une dispersion chaotique : les étincelles divines tombent dans les profondeurs, mêlées aux éclats des vases brisés qui forment les kelippot (écorces), forces du mal et de l’impureté.

Cette brisure cosmique constitue l’origine du mal et de l’imperfection dans le monde. Elle explique aussi l’exil métaphysique : non seulement Israël est exilé parmi les nations, mais les étincelles divines elles-mêmes sont exilées, prisonnières des kelippot. L’histoire humaine s’inscrit dans le prolongement de ce drame cosmique, chaque péché aggravant la dispersion, chaque acte méritoire participant à la réparation.

Le Tikkun et la réparation du monde

Face à cette catastrophe, Dieu initie un processus de Tikkun (תיקון), terme signifiant réparation ou restauration. Ce processus consiste à libérer progressivement les étincelles divines captives et à restaurer l’harmonie cosmique. Mais Isaac assigne aux êtres humains, particulièrement aux Juifs, un rôle actif dans cette réparation.

Chaque commandement (mitzvah) observé selon l’intention mystique appropriée (kavvanah) libère des étincelles et répare une fraction de l’ordre brisé. Les prières, accompagnées de méditations sur les yihudim, contribuent à réunifier les dimensions divines séparées. Ainsi, l’observance religieuse transcende sa dimension éthique pour acquérir une portée cosmologique : chaque acte humain influence directement la structure métaphysique de la réalité.

Pratiques spirituelles et innovations rituelles

Les yihudim et la prière méditative

Isaac développe une pratique sophistiquée de yihudim (unifications), exercices méditatifs visant à restaurer l’harmonie entre les sefirot. Chaque yihud consiste en une combinaison précise de noms divins, médités selon un ordre et une intention spécifiques. Ces pratiques requièrent une connaissance approfondie de la structure des mondes supérieurs et des correspondances entre lettres hébraïques, noms divins et dimensions cosmiques.

La prière devient, dans cette perspective, un acte théurgique. Les mots du rituel liturgique ne se limitent pas à exprimer la dévotion humaine ; ils agissent sur la réalité divine elle-même, facilitant la circulation de la lumière entre les sefirot et accélérant le processus de réparation. Isaac enseigne des intentions spécifiques (kavvanot) pour chaque phrase des prières quotidiennes, transformant la liturgie conventionnelle en opération mystique complexe.

Ascèse et discipline spirituelle

L’ascétisme occupe une place importante dans la pratique lourianique. Isaac prescrit jeûnes réguliers, immersions rituelles fréquentes et veilles nocturnes. Ces disciplines corporelles préparent l’âme à recevoir les influx spirituels supérieurs. L’idée sous-jacente affirme que la matérialité du corps voile les réalités divines ; l’ascèse affine la perception spirituelle et purifie l’âme de ses scories matérielles.

Toutefois, cet ascétisme ne vise pas la mortification pour elle-même. Il s’inscrit dans une logique de réparation : en dominant les appétits corporels, l’individu libère les étincelles divines prisonnières de la matière et participe activement au Tikkun cosmique. Chaque victoire sur soi possède ainsi une dimension métaphysique.

La mystique de l’âme et la réincarnation

Isaac développe une doctrine élaborée de la réincarnation (gilgul), déjà présente dans la Kabbale antérieure mais qu’il systématise. Selon lui, les âmes se réincarnent pour accomplir les commandements qu’elles n’ont pas observés dans les existences précédentes. Ce processus permet la réparation complète de chaque âme et, par extension, du cosmos entier.

Il enseigne également la possibilité pour plusieurs âmes de partager un même corps (ibbur), ou pour l’âme d’un défunt de s’attacher temporairement à un vivant pour accomplir une tâche spirituelle inachevée. Ces doctrines offrent une explication mystique aux variations de tempérament, aux vocations spirituelles particulières et aux événements biographiques apparemment inexplicables.

Mort prématurée et héritage immédiat

Fin brutale d’un enseignement

Isaac meurt en juillet 1572, à l’âge de trente-huit ans seulement, emporté par une épidémie. Son activité d’enseignement à Safed n’a duré que deux années environ. Cette brièveté contraste avec l’ampleur de son impact ultérieur. Les disciples, désemparés par cette disparition prématurée, craignent que sa doctrine ne se perde. Haïm Vital assume alors la responsabilité de consigner par écrit les enseignements reçus oralement.

Les circonstances de sa mort alimentent rapidement la légende. Ses disciples relatent qu’Isaac aurait prédit sa fin prochaine et accepté sereinement cette destinée. Enterré au cimetière de Safed, sa tombe devient rapidement un lieu de pèlerinage pour les kabbalistes. Le surnom Ari (lion), qu’il porte déjà de son vivant, se fixe définitivement après sa mort : on le désigne désormais comme le Ari ha-Kadosh (le Saint Lion).

Transmission par Haïm Vital

Haïm Vital consacre les décennies suivantes à rédiger et organiser les enseignements du maître. Ses écrits principaux, notamment Ets Haïm (l’Arbre de Vie) et Shaarei Kedushah (les Portes de la Sainteté), deviennent les textes canoniques de la Kabbale lourianique. Vital prétend à une exclusivité sur cette transmission, affirmant qu’Isaac lui a interdit de partager ses secrets avec d’autres disciples.

Cette revendication provoque des controverses. D’autres disciples de Isaac, notamment Joseph ibn Tabul, contestent cette exclusivité et produisent leurs propres versions de la doctrine. Ces divergences témoignent des difficultés inhérentes à la transmission orale et de l’impossibilité de fixer définitivement un enseignement essentiellement mystique et expérientiel.

Diffusion et influence de la doctrine lourianique

Expansion rapide dans le monde juif

Malgré son caractère ésotérique, la Kabbale lourianique connaît une diffusion remarquablement rapide. Dès la fin du XVIᵉ siècle, ses concepts pénètrent les communautés juives d’Italie, de Pologne et d’Orient. Cette expansion s’explique par plusieurs facteurs : la doctrine offre une réponse théologique à la catastrophe de l’expulsion d’Espagne (1492), elle donne un sens cosmique à l’exil juif, et elle confère à chaque individu un rôle actif dans la rédemption universelle.

Les textes de Vital circulent d’abord en manuscrits, copiés et diffusés malgré les réticences initiales de l’auteur. Au XVIIᵉ siècle, les imprimeries juives commencent à publier des versions abrégées et vulgarisées de la doctrine lourianique, la rendant accessible à un public plus large que le cercle restreint des initiés.

Impact sur le mouvement sabbataïste

La doctrine lourianique influence profondément le mouvement messianique de Sabbataï Tsevi au XVIIᵉ siècle. Le prédicateur Nathan de Gaza, principal théoricien du sabbataïsme, utilise les concepts lourianiques pour justifier les prétentions messianiques de Sabbataï. Il présente ce dernier en tant qu’agent cosmique du Tikkun final, capable de libérer les dernières étincelles divines et d’achever la réparation du monde.

L’échec du mouvement sabbataïste et la conversion forcée de Sabbataï à l’islam en 1666 compromettent temporairement la réputation de la Kabbale lourianique. Certains rabbins traditionalistes accusent les spéculations mystiques d’avoir favorisé cette dérive messianique. Néanmoins, la doctrine elle-même survit à cette crise et continue de structurer la pensée mystique juive.

Influence sur le hassidisme

Au XVIIIᵉ siècle, le mouvement hassidique, fondé par le Baal Shem Tov en Pologne-Ukraine, intègre massivement les concepts lourianiques dans sa spiritualité. Les maîtres hassidiques popularisent l’idée du Tikkun et l’enseignent sous des formes accessibles aux masses juives. Ils insistent sur la possibilité pour chaque Juif, même le plus simple, de participer à la réparation cosmique par ses actes quotidiens, ses prières et sa joie spirituelle.

Le hassidisme transforme néanmoins l’ascétisme lourianique. Tandis qu’Isaac prônait la mortification corporelle, les hassidim développent une spiritualité plus affirmative, célébrant la joie (simhah) et l’attachement passionné à Dieu (devekut). Ils conservent la structure cosmologique lourianique tout en modifiant ses implications pratiques.

Postérité intellectuelle et actualité

Influence sur la pensée juive moderne

La cosmologie lourianique continue d’influencer la réflexion juive contemporaine. Des penseurs comme Gershom Scholem, au XXᵉ siècle, reconnaissent en Isaac un tournant majeur de l’histoire de la mystique juive. Scholem analyse la doctrine du Tsimtsoum en tant que premier système kabbalistique affrontant véritablement le problème du mal et de l’imperfection cosmique.

D’autres philosophes, notamment Emmanuel Levinas et Hans Jonas, s’inspirent du concept de Tsimtsoum pour penser le rapport entre Dieu et le monde après la Shoah. Jonas utilise cette idée de retrait divin pour fonder une théologie de l’autolimitation divine, où Dieu renonce à sa toute-puissance pour laisser place à la liberté créaturelle et à l’autonomie du processus historique.

Réinterprétations contemporaines

La Kabbale lourianique connaît aujourd’hui diverses réappropriations. Dans les cercles mystiques juifs contemporains, elle demeure un cadre de référence pour la méditation et la pratique spirituelle. Des mouvements du judaïsme orthodoxe, particulièrement le courant Habad-Loubavitch, enseignent les concepts lourianiques en les adaptant aux questionnements actuels.

Au-delà du judaïsme, certains penseurs écologistes voient dans le Tikkun un modèle pour penser la responsabilité humaine envers l’environnement. L’idée que chaque action individuelle possède une portée cosmique résonne avec les préoccupations écologiques contemporaines. Cette réinterprétation transpose les catégories mystiques dans un registre éthique et écologique.

Héritage et signification historique

Isaac Louria transforme profondément la mystique juive en proposant une cosmologie dramatique où la création résulte d’une catastrophe et où l’histoire humaine participe à une réparation cosmique. Ses concepts de Tsimtsoum, Shevirat ha-Kelim et Tikkun offrent un cadre interprétatif pour comprendre l’exil, la souffrance et la vocation rédemptrice d’Israël.

La brièveté de son enseignement n’empêche pas une influence durable. La Kabbale lourianique devient rapidement la forme dominante de mysticisme juif, supplantant les systèmes antérieurs. Elle façonne les mouvements spirituels ultérieurs, du sabbataïsme au hassidisme, et nourrit encore aujourd’hui la réflexion philosophique et théologique.

Son œuvre témoigne de la capacité de la pensée mystique à affronter les questions théologiques les plus difficiles : l’origine du mal, le sens de la souffrance, le rôle de l’humain dans l’économie divine. En assignant à chaque personne une responsabilité cosmique, Isaac Louria donne une signification transcendante aux actes les plus quotidiens et offre une espérance théologique face aux tragédies de l’histoire.

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