Philosophes.org
Structure
  1. En raccourci
  2. Origines andalouses et formation première
    1. Naissance dans l’empire almohade
    2. Séville, capitale intellectuelle
    3. La rencontre avec Averroès
  3. Conversion mystique et apprentissage spirituel
    1. La crise existentielle
    2. Initiation auprès des maîtres
    3. Visions et expériences spirituelles
  4. L’appel de l’Orient et les années mecquoises
    1. Le départ définitif
    2. Pèlerinage et illumination à La Mecque
    3. Les Illuminations de La Mecque
    4. Poésie mystique et symboles
  5. Voyages en terre d’islam
    1. Anatolie et disciples
    2. Entre Bagdad et Alep
  6. Établissement à Damas et œuvre tardive
    1. Installation définitive
    2. Le Livre des chatons de la sagesse
    3. Dernières années et achèvement des Futūḥāt
  7. Métaphysique de l’être et doctrine spirituelle
    1. L’unicité de l’être
    2. Théophanie et Noms divins
    3. L’Homme parfait
    4. Science des lettres et herméneutique
  8. Mort et postérité immédiate
    1. Circonstances du décès
    2. Transmission de l’héritage
    3. Controverses et défenseurs
  9. Influence durable et actualité de la pensée
    1. Expansion géographique de l’akbarisme
    2. Rayonnement en Occident
    3. Pertinence contemporaine
  10. Une œuvre pour les siècles
Philosophes.org
Image fictive et imaginaire d'Ibn 'Arabî, ne représentant pas le philosophe historique
  • Biographies

Ibn ‘Arabî (1165–1240) : l’architecte de la métaphysique soufie

  • 13/11/2025
  • 16 minutes de lecture
Total
0
Shares
0
0
0

INFOS-CLÉS

Nom d’origineMuḥyiddīn Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn ʿAlī ibn al-ʿArabī al-Ḥātimī al-Ṭāʾī (محيي الدين أبو عبد الله محمد بن علي بن العربي الحاتمي الطائي)
Nom anglaisIbn Arabi
OrigineAl-Andalus (Murcie), Empire almohade
Importance★★★★★
CourantsSoufisme, métaphysique islamique, philosophie néoplatonicienne
ThèmesUnité de l’être, théophanie divine, Homme parfait, imagination créatrice, sciences des lettres

Muhyiddīn Ibn ʿArabī demeure l’une des figures les plus imposantes de la pensée mystique en Islam. Théoricien du soufisme et métaphysicien d’exception, il élabora une cosmologie spirituelle dont l’influence traverse les siècles.

En raccourci

Né à Murcie en 1165, Ibn ʿArabî grandit à Séville dans l’effervescence intellectuelle de l’Andalousie almohade. Vers vingt ans, une crise spirituelle le détourne de sa carrière de lettré pour l’orienter vers la voie soufie.

Pendant deux décennies, il parcourt l’Occident musulman, s’initiant auprès de nombreux maîtres spirituels. En 1200, une vision le pousse à quitter définitivement l’Andalousie pour l’Orient.

À La Mecque, il commence la rédaction de son œuvre monumentale, Les Illuminations de La Mecque, une encyclopédie spirituelle de plus de deux mille pages. Après des années de pérégrinations en Anatolie, en Mésopotamie et en Syrie, il s’établit définitivement à Damas en 1223.

Sa pensée métaphysique articule l’unicité divine et la multiplicité des êtres dans une vision où toute la création manifeste la présence de Dieu sans se confondre avec Lui. Cette doctrine de l’« unité de l’être » (wahdat al-wujūd), bien qu’il n’ait jamais employé ce terme, fera de lui le maître incontesté de la gnose islamique.

Auteur de plus de huit cents ouvrages mêlant poésie, théologie et philosophie, il meurt à Damas en 1240. Son tombeau devient rapidement un lieu de vénération. Ses disciples le surnomment al-Shaykh al-Akbar, « le plus grand des maîtres », titre qui témoigne de l’autorité spirituelle qu’il exerça sur le soufisme.

Origines andalouses et formation première

Naissance dans l’empire almohade

Murcie voit naître Muhammad ibn ʿAlī ibn al-ʿArabī le 27 ramaḍān 560 de l’hégire, soit le 7 août 1165. La ville appartient alors à l’empire almohade, dynastie berbère qui vient de s’imposer en al-Andalus après avoir renversé les Almoravides. Son père, ʿAlī ibn Muḥammad, servit dans l’armée d’Ibn Mardanīsh, le seigneur de Murcie, avant de prêter allégeance au calife almohade Abū Yaʿqūb Yūsuf I après la chute de la cité en 1172.

La famille, d’ascendance arabe noble, revendiquait une lignée remontant à Ḥātim al-Ṭāʾī, poète préislamique célèbre pour sa générosité. Du côté maternel, Ibn ʿArabî descendait probablement de Berbères installés en al-Andalus depuis les premières conquêtes. Cette double origine, arabe et berbère, reflétait la complexité ethnique de l’Andalousie médiévale.

Séville, capitale intellectuelle

En 1172, alors qu’Ibn ʿArabî n’a que sept ans, sa famille s’installe à Séville. La nouvelle capitale almohade connaît un formidable essor intellectuel. Bibliothèques, cercles d’études et patronage princier attirent les savants les plus éminents. Dans ce milieu stimulant, le jeune Muhammad reçoit une formation classique en sciences islamiques : droit malékite, théologie, traditions prophétiques, grammaire arabe et littérature.

Ses biographes rapportent qu’il étonnait déjà ses professeurs par sa vivacité d’esprit et sa capacité d’assimilation. Promis à une carrière brillante dans l’administration, il occupe un poste de secrétaire à la chancellerie de Séville. Son appartenance à la noblesse et ses talents intellectuels lui ouvrent les portes de la cour almohade.

La rencontre avec Averroès

Vers 1179, alors qu’Ibn ʿArabî approche de ses quinze ans, une rencontre décisive marque sa jeunesse. Son père, apparemment soucieux de la formation intellectuelle de son fils, organise une entrevue avec Ibn Rushd — Averroès pour l’Occident latin —, le philosophe et grand cadi de Cordoue alors au sommet de sa gloire.

Ibn ʿArabî évoquera plus tard cette rencontre dans ses Futūḥāt. Averroès, âgé de cinquante-trois ans, interroge le jeune homme sur la nature de l’illumination spirituelle que peuvent recevoir les mystiques. La réponse du jeune Ibn ʿArabî laisse le philosophe stupéfait. Celui-ci perçoit chez l’adolescent une forme de connaissance qui échappe aux catégories de la raison démonstrative.

Cette rencontre cristallise pour Ibn ʿArabî la distinction entre deux modes de savoir : la connaissance rationnelle (ʿilm ʿaqlī), fruit du raisonnement logique, et la connaissance dévoilée (kashf), fruit de l’expérience spirituelle directe. Si Ibn ʿArabî reconnaît la valeur de la première, il affirmera toujours la supériorité de la seconde pour accéder aux réalités ultimes.

Conversion mystique et apprentissage spirituel

La crise existentielle

Vers 1185, Ibn ʿArabî traverse une grave maladie qui le conduit aux portes de la mort. Cette épreuve provoque une profonde remise en question. Malgré sa réussite sociale et son mariage récent avec Maryam bint Muḥammad ibn ʿAbdūn, une jeune femme de la noblesse andalouse également attirée par la voie spirituelle, il ressent un vide intérieur que ni les honneurs ni la vie mondaine ne peuvent combler.

Abandonnant sa carrière de fonctionnaire, il entreprend une retraite spirituelle de neuf mois sous la direction d’Abū Djaʿfar al-ʿUraynī, maître soufi originaire de Loulé au Portugal. Cette retraite (khalwa) marque sa conversion définitive au soufisme. L’isolement, la méditation et les exercices spirituels transforment radicalement sa perception du monde et de lui-même.

Initiation auprès des maîtres

Dès la fin de sa retraite, Ibn ʿArabī se lance dans un périple initiatique à travers l’Andalousie et le Maghreb. Il cherche la compagnie des maîtres spirituels reconnus, recueille leur enseignement, observe leurs pratiques. Dans son autobiographie spirituelle, Les Soufis d’Andalousie (Rūḥ al-quds), il mentionne plus de soixante-dix maîtres qui ont marqué sa formation.

Parmi ces figures, plusieurs femmes occupent une place remarquable. Fāṭima bint Ibn al-Muthannā, mystique de Cordoue, lui enseigne la science des états spirituels. Sa piété et son élévation spirituelle impressionnent profondément le jeune disciple. Cette présence féminine dans sa formation influencera durablement sa vision du monde spirituel, où le principe féminin joue un rôle cosmologique essentiel.

Visions et expériences spirituelles

Parallèlement à cet apprentissage auprès de maîtres humains, Ibn ʿArabî affirme recevoir des visions et des révélations directes. Le Prophète Muhammad lui apparaît en songe à plusieurs reprises, lui transmettant des enseignements et validant sa voie spirituelle. Ces expériences visionnaires, loin d’être considérées comme des hallucinations, constituent dans la tradition soufie un mode légitime de connaissance.

En 1193, âgé de vingt-huit ans, il quitte pour la première fois l’Andalousie et se rend à Tunis. Après un an passé en Ifriqiya, il revient en Andalousie en 1194. La mort successive de son père puis de sa mère, survenues quelques mois d’intervalle, le décide à repartir. En 1195, il traverse le détroit avec ses deux sœurs et s’installe temporairement à Fès, au Maroc.

L’appel de l’Orient et les années mecquoises

Le départ définitif

En 1198, Ibn ʿArabî regagne Cordoue. Deux ans plus tard, en 1200, il traverse le détroit de Gibraltar pour la dernière fois. Une vision lui ordonne de se diriger vers l’Orient. Cette injonction spirituelle coïncide avec une période de troubles croissants en al-Andalus. La Reconquista chrétienne gagne du terrain, tandis que le pouvoir almohade se durcit sur le plan religieux.

Le voyage vers l’Est s’inscrit dans une tradition soufie bien établie. L’Orient, terre des lieux saints de l’islam, exerce une attraction puissante sur les mystiques en quête d’authenticité spirituelle. Pour Ibn ʿArabî, ce départ marque également une rupture avec son passé andalou et l’entrée dans une nouvelle phase de son existence.

Pèlerinage et illumination à La Mecque

En 1201, Ibn ʿArabî arrive à La Mecque pour accomplir le pèlerinage rituel (ḥajj). La Ville sainte devient le théâtre d’une expérience spirituelle décisive. Il y fait la connaissance de la famille du shaykh Makīn al-Dīn al-Asʿad, érudit persan qui l’accueille avec hospitalité. Surtout, il rencontre Niẓām, la jeune fille de son hôte, dont la beauté et l’élévation spirituelle le fascinent.

Niẓām devient pour Ibn ʿArabî l’incarnation de la Sagesse divine (ḥikma). Dans la tradition du soufisme persan, la figure féminine symbolise la beauté divine se manifestant dans la création. Henry Corbin, grand spécialiste de la mystique islamique, a rapproché Niẓām de la Béatrice de Dante : toutes deux jouent le rôle de guide spirituel conduisant le mystique vers la contemplation du divin.

Les Illuminations de La Mecque

C’est à La Mecque, en 1203, qu’Ibn ʿArabî commence la rédaction de son œuvre majeure : Kitāb al-Futūḥāt al-Makkiyya (Les Illuminations de La Mecque ou Les Conquêtes spirituelles mecquoises). Cette encyclopédie monumentale occupera l’essentiel de sa vie. La première version, achevée en 1231, comprend 560 chapitres répartis en six sections qui couvrent l’ensemble des sciences ésotériques.

L’ouvrage ne suit pas un plan systématique au sens philosophique classique. Ibn ʿArabî préfère disperser son enseignement à travers des chapitres thématiques qui s’éclairent mutuellement. Cette structure reflète sa conception de la connaissance spirituelle : non pas un système clos de propositions démontrées, mais une exploration infinie des manifestations divines dans les êtres et les choses.

Les Futūḥāt traitent de métaphysique, de cosmologie, de théologie, de jurisprudence, d’exégèse coranique, de science des lettres, de pratiques rituelles et d’états spirituels. L’auteur y développe notamment sa théorie des Noms divins, sa doctrine de l’imagination créatrice (khayāl) et sa vision de la hiérarchie des saints.

Poésie mystique et symboles

Parallèlement aux Futūḥāt, Ibn ʿArabî compose Tarjumān al-ashwāq (L’Interprète des désirs ardents), un recueil poétique dédié à la mémoire de Niẓām. Les poèmes, d’une grande beauté formelle, chantent l’amour et le désir dans un langage qui peut sembler profane mais recèle un sens spirituel profond.

Face aux accusations de certains juristes qui y voient une célébration de l’amour charnel, Ibn ʿArabî rédige un commentaire explicatif où il dévoile le sens ésotérique (bāṭin) de chaque vers. La bien-aimée représente la Sagesse divine, l’amour exprime la nostalgie du retour à l’Origine, le vin symbolise l’ivresse spirituelle. Cette herméneutique subtile illustre sa conviction que toute réalité sensible manifeste une réalité spirituelle supérieure.

Voyages en terre d’islam

Anatolie et disciples

Entre 1204 et 1210, Ibn ʿArabî séjourne à Mossoul, puis au Caire où ses convictions hétérodoxes lui valent un bref emprisonnement en 1206. Libéré grâce à l’intervention de personnalités influentes, il poursuit ses pérégrinations.

En 1210, le sultan seldjoukide Kay-Khusraw Ier le reçoit à Konya, capitale du sultanat de Rum en Anatolie. Dans cette ville cosmopolite où se croisent Turcs, Grecs, Arméniens et Persans, Ibn ʿArabî enseigne à un groupe de jeunes disciples. Parmi eux se trouve Ṣadr al-Dīn al-Qūnawī, jeune homme originaire de Tunis qu’Ibn ʿArabî adopte et forme avec soin. Qūnawī épousera plus tard la fille du maître et deviendra le principal commentateur de son œuvre, assurant la transmission de l’enseignement akbarien.

Entre Bagdad et Alep

En 1211, Ibn ʿArabī se rend à Bagdad (ou Baghdad), capitale du califat abbasside. La ville, bien que menacée par l’expansion mongole, demeure un centre intellectuel de premier plan. Il y fréquente les cercles soufis et rencontre d’autres maîtres spirituels.

Son séjour à Alep le met en contact avec la dynastie ayyoubide qui règne sur la Syrie. Les sultans ayyoubides, descendants de Saladin, manifestent généralement une attitude bienveillante envers le soufisme. Cette protection princière permet aux maîtres spirituels d’enseigner et d’écrire sans craindre les persécutions des juristes rigoristes.

Durant ces années d’errance, Ibn ʿArabî acquiert progressivement le surnom honorifique de Shaykh al-Akbar (le plus grand maître). Sa réputation s’étend à travers le monde musulman. Des disciples viennent chercher auprès de lui des réponses à leurs questions spirituelles. Certains le consultent également sur des points de droit, car Ibn ʿArabî possède une solide formation juridique dans l’école malékite.

Établissement à Damas et œuvre tardive

Installation définitive

Vers 1223, après plus de vingt années de voyages incessants, Ibn ʿArabī s’établit définitivement à Damas. La capitale ayyoubide offre un cadre propice à l’enseignement et à l’écriture. La ville accueille une importante communauté de savants et de soufis. Le climat intellectuel, bien que parfois tendu entre rationalistes et traditionalistes, reste généralement tolérant envers les diverses expressions de la pensée islamique.

Ibn ʿArabī s’installe dans le quartier de Ṣāliḥiyya, sur les pentes du mont Qāsiyūn qui domine Damas. Cette colline, lieu de pèlerinage et de méditation, abrite de nombreuses zāwiya (confréries soufies) et ermitages. L’environnement favorise la contemplation et le recueillement.

Le Livre des chatons de la sagesse

En 1229, Ibn ʿArabî achève Fuṣūṣ al-ḥikam (Le Livre des chatons de la sagesse ou Les Gemmes de la sagesse). Cet ouvrage relativement bref — vingt-sept chapitres seulement — constitue la synthèse la plus achevée de sa pensée métaphysique. Chaque chapitre porte le nom d’un prophète et expose un aspect particulier de la sagesse divine.

L’auteur présente le Fuṣūṣ comme le fruit d’une inspiration directe. Dans son introduction, il affirme avoir reçu l’ouvrage des mains mêmes du Prophète Muhammad au cours d’une vision, avec l’ordre de le transmettre aux hommes. Cette origine surnaturelle confère au texte une autorité particulière aux yeux des disciples.

La densité conceptuelle du Fuṣūṣ en fait l’un des textes les plus difficiles de la littérature soufie. Ibn ʿArabī y développe sa vision de la prophétie, de la création, de la théophanie divine et de la destinée humaine. Le style, volontairement hermétique, multiplie les allusions, les symboles et les paradoxes. L’auteur lui-même reconnaît que ses écrits ne peuvent être compris que par ceux qui maîtrisent sa terminologie technique.

Dernières années et achèvement des Futūḥāt

Entre 1232 et 1238, Ibn ʿArabī reprend intégralement les Futūḥāt al-Makkiyya pour en produire une version définitive. Cette deuxième rédaction, plus développée que la première, comporte de nombreux ajouts et modifications. Le manuscrit autographe, conservé à Istanbul, témoigne du soin apporté par l’auteur à la révision de son œuvre maîtresse.

Ces années damascènes sont également marquées par l’enseignement. Des disciples affluent de tout le monde musulman pour bénéficier de son magistère spirituel. Ibn ʿArabī dispense son enseignement sous forme de séances (majālis) où il commente le Coran, expose les principes de la métaphysique soufie et répond aux questions de ses auditeurs.

Malgré son prestige, Ibn ʿArabī n’échappe pas aux controverses. Certains juristes (fuqahāʾ) l’accusent d’hérésie, reprochant à sa doctrine de franchir les limites de l’orthodoxie. Les concepts d’unité de l’être et de manifestation divine leur semblent dangereusement proches du panthéisme. Ibn ʿArabî se défend en soulignant que sa doctrine, loin de nier la transcendance divine, affirme au contraire l’incomparabilité absolue de Dieu.

Métaphysique de l’être et doctrine spirituelle

L’unicité de l’être

Bien qu’Ibn ʿArabī n’ait jamais employé explicitement le terme wahdat al-wujūd (unité de l’être), sa pensée en développe les principes fondamentaux. Cette doctrine affirme que l’existence véritable (wujūd ḥaqīqī) n’appartient qu’à Dieu. Les créatures, quant à elles, ne possèdent pas l’existence en propre mais la reçoivent continuellement de Dieu, comme la terre reçoit sa lumière du soleil.

Cette vision n’implique pas un panthéisme qui confondrait Dieu et le monde. Ibn ʿArabī maintient fermement la distinction entre le Créateur et la création. Les êtres du monde sont à la fois « Lui et pas Lui » (huwa lā huwa), selon une formule paradoxale qui exprime la tension entre transcendance (tanzīh) et immanence (tashbīh). Dieu se manifeste dans sa création sans se confondre avec elle.

Le concept d’existence (wujūd) joue un rôle central. Ibn ʿArabī distingue l’existence absolue et inconditionnée de Dieu (al-wujūd al-muṭlaq) des existences particulières et délimitées des créatures (al-wujūdāt al-muqayyadāt). Les créatures n’existent que par participation à l’existence divine, mais cette participation n’abolit pas leur distinction ontologique d’avec Dieu.

Théophanie et Noms divins

La cosmologie d’Ibn ʿArabī repose sur la notion de théophanie (tajallī), c’est-à-dire l’auto-dévoilement de Dieu dans la création. Dieu, Trésor caché désirant être connu selon le ḥadīth sacré (ḥadīth qudsī), se manifeste à travers les êtres du monde qui deviennent les lieux de sa révélation.

Cette manifestation s’opère par l’intermédiaire des Noms divins (al-asmāʾ al-ilāhiyya). Les quatre-vingt-dix-neuf Noms traditionnels — le Vivant, le Savant, le Puissant, le Miséricordieux, etc. — constituent les principes structurants de la réalité. Chaque créature reflète un aspect particulier de la réalité divine exprimé par un ou plusieurs Noms.

L’imagination créatrice (khayāl) joue un rôle médiateur entre le monde spirituel pur et le monde sensible. Faculté à la fois cosmologique et cognitive, elle permet le passage de l’unité à la multiplicité, de l’intelligible au sensible. Les visions prophétiques, les songes véridiques et les expériences mystiques relèvent de ce monde imaginal (ʿālam al-mithāl) qui n’est ni purement spirituel ni purement corporel.

L’Homme parfait

La doctrine de l’Homme parfait (al-insān al-kāmil) occupe une place centrale dans l’anthropologie spirituelle d’Ibn ʿArabī. L’être humain, créé « selon la forme de Dieu » d’après un ḥadīth controversé, récapitule en lui-même la totalité de la création. Il constitue le miroir où Dieu contemple sa propre perfection.

Adam représente le prototype de l’Homme parfait, mais c’est le Prophète Muhammad qui en incarne la réalisation la plus achevée. Celui-ci manifeste la totalité des perfections divines et cosmiques. Sa « réalité muḥammadienne » (al-ḥaqīqa al-muḥammadiyya) précède la création elle-même et constitue le principe ontologique de toute existence.

Cette doctrine ne concerne pas seulement les prophètes. Tout être humain porte en lui la vocation à devenir un « homme parfait », c’est-à-dire à réaliser l’ensemble des virtualités inscrites dans sa nature originelle (fiṭra). Le chemin spirituel (ṭarīqa) vise précisément cette actualisation des potentialités divines présentes en germe dans l’âme humaine.

Science des lettres et herméneutique

Ibn ʿArabî accorde une importance capitale à la science des lettres (ʿilm al-ḥurūf), discipline ésotérique qui attribue une valeur symbolique, numérique et cosmologique à chaque lettre de l’alphabet arabe. Les lettres constituent les éléments premiers de la manifestation divine dans le monde sensible.

Cette science trouve son application dans l’exégèse coranique. Pour Ibn ʿArabî, le Coran possède plusieurs niveaux de signification. Au-delà du sens littéral (ẓāhir) accessible à tous, se déploient des sens cachés (bāṭin) que seule l’intuition spirituelle (kashf) permet d’atteindre. Les lettres isolées qui ouvrent certaines sourates recèlent des mystères que l’interprétation ésotérique peut dévoiler.

Cette herméneutique spirituelle ne rejette pas le sens littéral, mais elle affirme que celui-ci renvoie à des réalités supérieures. Chaque verset du Coran, chaque histoire prophétique, chaque prescription légale possède une dimension symbolique qui ouvre sur la connaissance métaphysique.

Mort et postérité immédiate

Circonstances du décès

Ibn ʿArabī meurt à Damas le 22 rabīʿ al-thānī 638 de l’hégire, soit le 16 novembre 1240. Il a soixante-quinze ans. Les circonstances exactes de sa mort ne sont pas connues avec précision, mais les sources indiquent qu’il s’éteint entouré de ses disciples et de sa famille.

Son corps est inhumé dans le cimetière des Banū Zakī, nécropole des notables damascènes située sur les pentes du mont Qāsiyūn, dans le quartier de Ṣāliḥiyya. Muḥyī al-Dīn Yaḥyā ibn al-Zakī, personnalité influente de Damas qui avait accueilli le maître dans sa ville, fait construire un mausolée sur sa tombe.

Transmission de l’héritage

La transmission de l’enseignement akbarien s’organise immédiatement après la mort du maître. Ṣadr al-Dīn al-Qūnawī, le fils adoptif et disciple privilégié, reçoit le manuscrit autographe de la deuxième version des Futūḥāt. Il devient le principal commentateur et défenseur de la doctrine de son maître.

Qūnawī fonde à Konya une école qui rayonne sur l’Anatolie et la Perse. Ses propres disciples, notamment Dawūd al-Qayṣarī et Muʾayyad al-Dīn al-Jandī, rédigent des commentaires du Fuṣūṣ al-ḥikam qui feront autorité dans le monde turc et persan. Ainsi se constitue une tradition interprétative, l’akbarisme, qui perpétuera et développera les intuitions du Shaykh al-Akbar.

En Syrie et en Égypte, d’autres disciples assurent la diffusion de l’œuvre. Les manuscrits des Futūḥāt et du Fuṣūṣ circulent dans les milieux soufis. Des confréries mystiques intègrent les enseignements d’Ibn ʿArabī à leur doctrine et à leurs pratiques. Son vocabulaire technique devient progressivement la langue commune de la mystique islamique.

Controverses et défenseurs

Dès les décennies qui suivent sa mort, Ibn ʿArabī suscite des controverses passionnées. Le théologien ḥanbalite Ibn Taymiyya (mort en 1328) attaque vigoureusement sa doctrine, qu’il qualifie d’hérétique. C’est d’ailleurs Ibn Taymiyya qui, le premier, emploie le terme wahdat al-wujūd dans un sens péjoratif pour désigner ce qu’il perçoit comme un panthéisme incompatible avec le monothéisme islamique.

Face aux attaques, les disciples et héritiers spirituels d’Ibn ʿArabī défendent la mémoire du maître. Ils soulignent que sa doctrine, loin de nier la transcendance divine, constitue l’expression la plus rigoureuse du monothéisme (tawḥīd). Les accusations d’hérésie reposent selon eux sur une incompréhension du langage symbolique et paradoxal propre à l’expression mystique.

Cette controverse traverse les siècles. Dans certaines régions du monde musulman, Ibn ʿArabī est vénéré comme un saint et un maître spirituel de premier rang. Dans d’autres, ses écrits sont considérés avec suspicion par les autorités religieuses. Cette ambivalence témoigne de la radicalité de sa pensée, qui ne se laisse pas aisément intégrer aux cadres théologiques conventionnels.

Influence durable et actualité de la pensée

Expansion géographique de l’akbarisme

L’influence d’Ibn ʿArabî dépasse rapidement les frontières arabes. En Perse, ses idées se fondent avec la gnose shiʿite, créant une synthèse originale. Des penseurs comme Ṣadr al-Dīn Shīrāzī, dit Mullā Ṣadrā (mort en 1640), intègrent la métaphysique akbarienne à la philosophie islamique, produisant une théosophie qui marque profondément la pensée iranienne jusqu’à nos jours.

Dans le monde turc ottoman, l’akbarisme devient la doctrine métaphysique dominante des ordres soufis. Les sultans eux-mêmes manifestent leur respect pour la mémoire du Shaykh al-Akbar. Son tombeau à Damas fait l’objet de restaurations successives et devient un lieu de pèlerinage.

Au Maghreb et en Afrique subsaharienne, les confréries soufies diffusent les enseignements d’Ibn ʿArabî. Des savants comme ʿAbd al-Ghanī al-Nābulusī (mort en 1731) à Damas, ou Aḥmad al-Tijānī (mort en 1815) fondateur de la Tijāniyya, s’inspirent de sa pensée. Au XIXe siècle, l’émir algérien ʿAbd al-Qādir, exilé à Damas, commente les Futūḥāt et contribue à leur diffusion.

Rayonnement en Occident

L’œuvre d’Ibn ʿArabī atteint l’Occident par plusieurs voies. Dès le Moyen Âge, certains ont suggéré que Dante aurait pu connaître indirectement ses écrits, notamment à travers les milieux franciscains en contact avec le soufisme. Les parallèles entre la Divine Comédie et certains aspects de la mystique akbarienne ont nourri cette hypothèse, même si elle reste débattue.

Au XXe siècle, les travaux d’orientalistes et de philosophes relancent l’intérêt pour Ibn ʿArabî. Henry Corbin, dans L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ʿArabî (1958), révèle au public francophone la richesse de sa pensée. Ses analyses montrent comment la métaphysique akbarienne offre une alternative aux dualismes occidentaux entre matière et esprit, raison et imagination, transcendance et immanence.

Les traductions se multiplient dans les langues européennes. Michel Chodkiewicz, William Chittick, Claude Addas et d’autres spécialistes produisent études et éditions critiques qui permettent d’accéder à l’œuvre dans son ampleur. La Muhyiddin Ibn ʿArabi Society, fondée en 1977, coordonne les recherches internationales et organise des colloques.

Pertinence contemporaine

Dans le dialogue interreligieux, la pensée d’Ibn ʿArabî acquiert une nouvelle pertinence. Sa vision de la multiplicité des formes religieuses comme autant de manifestations de l’unique Vérité divine offre un cadre pour penser la pluralité sans relativisme. Selon lui, chaque prophète et chaque tradition révèlent un aspect particulier du divin, de sorte que la diversité des religions participe à la richesse de la révélation.

Sa conception de l’imagination comme faculté cognitive, et non simple fantaisie subjective, résonne avec les réflexions contemporaines sur le rôle de l’image et du symbole dans l’accès au réel. Contre une rationalité qui prétendrait épuiser le sens dans le concept, Ibn ʿArabī affirme l’irréductibilité de l’expérience spirituelle directe.

Son anthropologie de l’Homme parfait interroge nos représentations modernes de l’identité humaine. Face à la fragmentation contemporaine du sujet, il propose une vision intégrale de l’être humain comme synthèse du divin et du cosmique. Cette vision nourrit les réflexions actuelles sur le développement personnel et la quête de sens.

Une œuvre pour les siècles

Ibn ʿArabî demeure une figure paradoxale : vénéré par certains comme le plus grand maître spirituel de l’islam, contesté par d’autres comme hérétique ; auteur d’une œuvre immense qui ne se laisse pas facilement systématiser ; mystique dont la pensée requiert une initiation pour être pleinement comprise. Sa tentative de formuler l’ineffable, d’exprimer par le langage ce qui échappe au langage, explique la difficulté et la fascination qu’exercent ses écrits.

Son héritage dépasse largement le cadre du soufisme pour irriguer l’ensemble de la pensée islamique postérieure. Théologiens, philosophes, juristes, poètes et artistes ont puisé dans son œuvre concepts, images et intuitions. Le lexique technique qu’il a élaboré est devenu la langue commune de la gnose musulmane. Sa vision du cosmos comme théâtre de l’auto-manifestation divine structure encore aujourd’hui la spiritualité de millions de fidèles à travers le monde.

L’actualité de sa pensée tient aussi à sa capacité d’articuler unité et multiplicité sans les réduire l’une à l’autre. Dans un monde marqué par les tensions entre universalisme et particularismes, entre tradition et modernité, la métaphysique d’Ibn ʿArabî offre des ressources pour penser ensemble l’Un et le Multiple. Son œuvre continue d’inspirer ceux qui cherchent, par-delà les dualismes, une vision unifiée de la réalité.

Total
0
Shares
Share 0
Tweet 0
Share 0
Sujets liés
  • Métaphysique
  • Mystique
  • Ontologie
  • Soufisme
  • Spiritualité
Article précédent
Lexique : mots commençant par T
  • Glossaire

Théophanie

  • 13/11/2025
Lire l'article
Article suivant
Lexique : mots commençant par F
  • Glossaire

Falsafa

  • 13/11/2025
Lire l'article
Vous devriez également aimer
Représentation fictive et imaginaire de Philolaos de Crotone, philosophe présocratique, cette image ne le représente pas réellement
Lire l'article
  • Biographies
  • Présocratiques

Philolaos de Crotone (v. 470 – v. 390 av. J.-C.) : le pythagoricien qui ébranla le géocentrisme

  • Philosophes.org
  • 03/01/2026
Représentation imaginaire de Zôpyros de Tarente, ingénieur pythagoricien du 5ᵉ siècle av. J.-C. Cette image est fictive et ne représente pas le personnage historique réel.
Lire l'article
  • Biographies
  • Présocratiques

Zôpyros de Tarente (actif vers 421–401 av. J.-C.) : ingénierie militaire et savoirs pythagoriciens

  • Philosophes.org
  • 03/01/2026
Image fictive représentant Étienne Bonnot de Condillac, ne correspondant pas à son apparence réelle
Lire l'article
  • Biographies
  • Empirisme

Étienne Bonnot de Condillac (1714–1780) et le sensualisme

  • Philosophes.org
  • 20/12/2025
Image fictive représentant Pierre Laromiguière, philosophe français du tournant des Lumières, ne correspondant pas au portrait réel du personnage
Lire l'article
  • Biographies
  • Empirisme

Pierre Laromiguière (1756–1837) : la transition

  • Philosophes.org
  • 20/12/2025
Image fictive de Victor Cousin, philosophe français du XIXᵉ siècle, ne représentant pas le personnage réel
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie moderne

Victor Cousin (1792–1867) : éclectisme et instruction publique

  • Philosophes.org
  • 20/12/2025
Représentation imaginaire de Thomas Reid, philosophe écossais du 18ᵉ siècle ; cette image est fictive et ne constitue pas un portrait authentique du personnage historique.
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie moderne

Thomas Reid (1710–1796) : sens commun vs scepticisme

  • Philosophes.org
  • 19/12/2025
John McTaggart Ellis
Lire l'article
  • Biographies
  • Idéalisme

John McTaggart Ellis (1866–1925) : irréalité du temps et idéalisme

  • Philosophes.org
  • 17/12/2025
George Edward Moore
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie analytique

George Edward Moore (1873–1958) : sens et analyse conceptuelle

  • Philosophes.org
  • 17/12/2025

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Philosophes.Org
  • A quoi sert le site Philosophes.org ?
  • Politique de confidentialité
  • Conditions d’utilisation
  • Qui sommes-nous ?
  • Contact
  • FAQ – Questions fréquentes
  • Disciplines d’intérêt
  • Transparence éditoriale
  • Newsletter
La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

Input your search keywords and press Enter.