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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et première formation intellectuelle
    1. Découverte de la philosophie médiévale
    2. Engagements religieux et intellectuels
  3. Rencontre avec Heidegger et Sohrawardi
    1. Martin Heidegger et la phénoménologie
    2. L’événement Sohrawardi
    3. Années parisiennes et germanophones
  4. Istanbul : l’exil créateur (1939–1946)
    1. Solitude studieuse au bord du Bosphore
    2. Transformation intérieure
  5. L’Iran : terre d’élection spirituelle
    1. Fondation du département d’iranologie
    2. Retour à Paris et double vie
  6. Œuvre majeure et reconnaissance
    1. Les grands philosophes retrouvés
    2. Histoire de la philosophie islamique
    3. En Islam iranien : sommet de l’œuvre
  7. Concepts fondamentaux et méthodologie
    1. Le monde imaginal (mundus imaginalis)
    2. Herméneutique spirituelle et ta’wîl
    3. Philosophie prophétique et imamologie
  8. Dernières années et synthèses
    1. Engagement maçonnique et spiritualité
    2. Inquiétudes sur l’Iran
  9. Mort et postérité
    1. Continuation de l’œuvre
    2. Influence et critiques
  10. Actualité de la pensée corbinienne
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Image fictive et imaginaire d'Henri Corbin, philosophe français spécialiste de l'islam iranien ; cette représentation ne correspond pas au personnage historique réel
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Henri Corbin (1903–1978) : explorateur de l’imaginaire philosophique en Islam

  • 13/11/2025
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OrigineFrance
Importance★★★★
CourantsPhénoménologie, herméneutique, études islamiques
ThèmesPhilosophie islamique, chiisme, imagination créatrice, Sohrawardi, Ibn Arabi, monde imaginal

Philosophe, orientaliste et iranologue français, Henri Corbin consacra son existence à révéler la richesse méconnue de la philosophie mystique en Islam iranien. Son œuvre renouvela profondément l’approche occidentale de la pensée islamique.

En raccourci

Né à Paris en 1903, Henri Corbin suivit d’abord une formation de philosophe scolastique avant de découvrir deux penseurs qui allaient sceller son destin intellectuel : Martin Heidegger, dont il fut le premier traducteur français, et Sohrawardi, mystique persan du XIIe siècle.

Envoyé à Istanbul durant la Seconde Guerre mondiale, il y étudia intensivement les manuscrits de philosophes islamiques méconnus. Après 1945, il fonda le département d’iranologie de l’Institut français de Téhéran et partagea sa vie entre Paris, où il succéda à Louis Massignon à l’École pratique des hautes études, et l’Iran.

Figure centrale du cercle Eranos aux côtés de Carl Gustav Jung et Mircea Eliade, Corbin élabora une approche phénoménologique des traditions spirituelles. Il démontra que la philosophie islamique ne s’était pas éteinte après Averroès mais avait connu un épanouissement en terre persane.

Son concept de « monde imaginal » et ses travaux sur la théosophie orientale, le chiisme et le soufisme ouvrirent des perspectives nouvelles pour comprendre les dimensions spirituelles et visionnaires de la pensée islamique. Son œuvre monumentale, En Islam iranien, demeure une référence majeure.

Origines et première formation intellectuelle

Venu au monde le 14 avril 1903 dans le septième arrondissement de Paris, Henri Corbin connut très jeune l’épreuve de l’orphelinat. Sa mère mourut quelques jours après sa naissance. Une tante maternelle le recueillit et l’éleva. Cette enfance marquée par l’absence parentale et une santé fragile forgea peut-être sa sensibilité aux dimensions intérieures de l’expérience spirituelle.

Issu d’une famille catholique, le jeune Henri reçut une éducation religieuse exigeante. Au collège abbatial de Saint-Maur puis au Grand séminaire d’Issy-les-Moulineaux, il se familiarisa avec la tradition scolastique. En 1922, à dix-neuf ans, il obtint un certificat en philosophie scolastique à l’Institut catholique de Paris. Cette formation thomiste initiale lui procura une solide maîtrise de l’argumentation métaphysique médiévale.

Découverte de la philosophie médiévale

Trois ans plus tard, en 1925, Corbin passa sa licence de philosophie à la Sorbonne. C’est à l’École pratique des hautes études qu’eut lieu la rencontre décisive avec Étienne Gilson. Historien de la philosophie médiévale, Gilson exhumait alors un continent largement inexploré : la pensée scolastique dans sa richesse concrète. Ses cours sur « l’avicennisme latin au Moyen Âge » éblouirent le jeune étudiant. Corbin se souviendra toujours de cette « impression admirative » qui le poussa à prendre Gilson pour modèle.

Fasciné par Avicenne, philosophe persan du XIe siècle dont la pensée avait irrigué l’Occident médiéval, Corbin décida d’apprendre l’arabe à l’École nationale des langues orientales. À cette étude il adjoignit le sanskrit, puis le persan et le turc. Cette formation linguistique exceptionnellement vaste lui ouvrirait l’accès aux textes sources dans leurs langues originales.

Engagements religieux et intellectuels

Entre 1927 et 1930, Corbin se convertit au protestantisme. Actif dans les milieux étudiants chrétiens, il se lia d’amitié avec Jean Cavaillès et présida en 1930 la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants. Cette spiritualité protestante, attentive à l’intériorité et à l’herméneutique biblique, colora durablement son approche philosophique.

Diplômé de l’École pratique des hautes études en 1928, Corbin présenta un mémoire sur « Stoïcisme et augustinisme dans la pensée de Luis de León », moine érudit espagnol du XVIe siècle. Ce travail manifestait déjà son intérêt pour les penseurs qui conjuguent rigueur théologique et élévation mystique.

Rencontre avec Heidegger et Sohrawardi

Les années suivantes virent Corbin multiplier les séjours en Allemagne. À Bonn, Hambourg et Marburg, il découvrit une vie intellectuelle d’une intensité remarquable. En 1930, il rencontra Rudolf Otto, auteur du Sacré, qui analysait l’expérience religieuse comme rencontre avec le numineux. La même année, à Marburg, il vécut ce qu’il appela « l’éblouissement » : l’enchantement de cette ville universitaire perchée sur sa colline inspira ce jeune philosophe en quête.

Martin Heidegger et la phénoménologie

Au printemps 1934, Corbin se rendit à Fribourg pour rencontrer Martin Heidegger. Sein und Zeit, paru en 1927, demeurait alors peu connu en France. Ce qui fascina Corbin chez le maître allemand fut sa rupture avec le rationalisme universitaire étroit et sa critique des philosophies de l’histoire. La phénoménologie heideggérienne offrait une méthode pour accéder à l’expérience vécue en laissant les phénomènes se montrer d’eux-mêmes.

Corbin entreprit de traduire plusieurs textes heideggériens. Son travail parut en 1938 sous le titre Qu’est-ce que la métaphysique ? Cette traduction, accompagnée d’un préambule et de notes abondantes, fit connaître Heidegger au public français. Si certains passages paraissaient légèrement explicatifs – Dasein rendu par « existence humaine » –, l’ensemble transmettait fidèlement la pensée du philosophe allemand.

L’événement Sohrawardi

En octobre 1929 survint la rencontre qui scella le destin intellectuel de Corbin. Louis Massignon, éminent islamologue qui enseignait à l’École pratique des hautes études, travaillait alors à la Bibliothèque nationale où le jeune agrégé occupait un poste de bibliothécaire adjoint. Corbin lui parla de ses interrogations sur les rapports entre philosophie et mystique, et mentionna un certain Sohrawardi dont il ne connaissait qu’un « pauvre résumé en allemand ».

Massignon eut alors une inspiration providentielle. Il remit à Corbin une édition lithographiée de l’œuvre principale de Shihâb al-Dîn Sohrawardi, la Hikmat al-Ishrâq (Théosophie orientale), rapportée d’un voyage en Iran. Le volume dépassait cinq cents pages avec les commentaires. Corbin s’empara de ce trésor et se plongea dans l’étude du philosophe persan du XIIe siècle.

Des décennies plus tard, il confierait : « À travers ma rencontre avec Sohrawardi, mon destin spirituel pour le passage en ce monde fut scellé. Le platonisme, exprimé dans les termes de l’angélologie zoroastrienne de l’ancienne Perse, illuminait le chemin que je cherchais. » Massignon, en tendant ce manuscrit, avait fait pencher vers l’Iran la vocation savante de Corbin, qui hésitait alors entre l’hindouisme et l’Islam.

Années parisiennes et germanophones

De 1929 à 1936, Corbin poursuivit sa formation multiple. Il suivit les cours de Massignon, Gilson, Henri-Charles Puech, Émile Benveniste et Alexandre Koyré à Paris. À la Bibliothèque nationale, il se lia d’amitié avec Georges Bataille. Ses cercles de relations s’élargirent : Alexandre Kojève, Jacques Lacan, Raymond Queneau, Bernard Groethuysen, Léon Chestov, Henri Michaux et André Malraux fréquentaient les mêmes milieux intellectuels.

Durant ces années, Corbin découvrit Emanuel Swedenborg, théosophe suédois du XVIIIe siècle. L’œuvre immense de ce visionnaire l’accompagnerait tout au long de sa vie. Il travailla également sur l’herméneutique luthérienne et Johann Georg Hamann. En 1937, il remplaça provisoirement Koyré à l’École pratique des hautes études, donnant des conférences sur ces sujets.

Istanbul : l’exil créateur (1939–1946)

En 1939, Julien Cain, administrateur de la Bibliothèque nationale, offrit à Corbin une mission de six mois à Istanbul. Bibliothécaire à l’Institut français d’archéologie, il devait cataloguer et photographier les manuscrits médiévaux dispersés dans les bibliothèques des mosquées. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale transforma ce bref séjour en un exil de près de sept années.

Solitude studieuse au bord du Bosphore

Bientôt seul occupant de l’Institut, Corbin en assura la gestion pendant que la guerre faisait rage. Accompagné de son épouse Stella Leenhardt, qu’il avait épousée en 1933 et qui devint « la compagne et collaboratrice inséparable de toute son œuvre », il vécut ce qui fut une retraite spirituelle et intellectuelle intense.

Les bibliothèques d’Istanbul recelaient des trésors insoupçonnés. Corbin collecta méthodiquement les manuscrits de Sohrawardi et d’autres auteurs persans éparpillés dans diverses collections. Il édita une très grande partie des textes de Sohrawardi et entreprit leur traduction en français. Le travail était immense : établir les textes, les éditer, les traduire, les présenter.

Plus tard, il évoquera ces années avec gravité : « Au cours de ces années pendant lesquelles je fus le veilleur du petit Institut français d’archéologie mis en veilleuse, j’appris les vertus inestimables du Silence, de ce que les initiés appellent la « discipline de l’arcane » (ketmân en persan). » Cette solitude le mit « seul à seul en compagnie de [son] shaykh invisible », Sohrawardi, mort martyr à Alep en 1191, à trente-six ans – l’âge même qu’avait Corbin à son arrivée à Istanbul.

Transformation intérieure

Jour et nuit, Corbin traduisit de l’arabe, prenant pour guides les commentateurs et continuateurs de Sohrawardi. L’étude n’était pas seulement philologique ou historique. Une véritable transformation spirituelle s’opéra. Au bout de ces années de retraite, Corbin pouvait affirmer : « J’étais devenu un Ishrâqî », c’est-à-dire un adepte de la philosophie illuminative.

L’impression du premier tome des œuvres de Sohrawardi s’achevait lorsque la guerre prit fin. Cette période stambouliote fut décisive. Corbin comprit le sens profond de l’exil spirituel : non pas un éloignement géographique subi, mais un voyage intérieur vers l’Orient véritable, l’Orient des Lumières, l’Oriens de l’Esprit dont parlaient les mystiques.

L’Iran : terre d’élection spirituelle

En août 1944, Corbin reçut du gouvernement d’Alger un ordre de mission pour la Perse. Le 6 septembre 1945, après un long voyage passant par Bagdad, Henri et Stella Corbin atteignirent enfin Téhéran. Commençait alors la phase iranienne qui durerait jusqu’à sa mort, trente-trois années plus tard.

Fondation du département d’iranologie

En 1945, Corbin fut chargé de fonder et d’organiser le département d’iranologie de l’Institut français de Téhéran. Il y créa la « Bibliothèque iranienne », collection où seraient publiés les classiques de la tradition philosophique oubliée de l’Iran islamique. Ce travail éditorial colossal permettrait de rendre accessibles des œuvres jusque-là connues de quelques spécialistes seulement.

Corbin découvrait la « terre d’accueil métaphysique » qui l’attirait depuis sa rencontre avec Sohrawardi. En Iran, il noua des relations intellectuelles profondes avec des penseurs iraniens. Seyyed Hossein Nasr, Daryush Shayegan, Mohammad Mo’în, Sayyed Jalal-ed-Din Ashtiani et surtout l’allameh Mohammad Hossein Tabatabai devinrent ses interlocuteurs et collaborateurs.

Retour à Paris et double vie

En juillet 1946, les Corbin rentrèrent à Paris. En 1949, Corbin assista pour la première fois aux conférences annuelles d’Eranos à Ascona, en Suisse. Ce cercle international de savants, initié par Carl Gustav Jung, réunissait des personnalités venues d’horizons divers pour explorer les dimensions symboliques et archétypales de l’expérience humaine.

Aux côtés de Jung, Mircea Eliade, Gershom Scholem, Henri-Charles Puech et bien d’autres, Corbin trouva un milieu intellectuel propice à sa démarche. De 1949 à 1978, il anima les conférences annuelles et y présenta vingt-quatre exposés. Ces rencontres printanières au bord du lac Majeur constituèrent un moment essentiel de sa vie intellectuelle.

En 1954, événement majeur : Corbin succéda à Louis Massignon dans la chaire « Islamisme et religions de l’Arabie » à la Ve section de l’École pratique des hautes études. Dès lors et jusqu’à sa mort, sa vie suivit un rythme ternaire : l’automne à Téhéran, l’hiver à Paris où il enseignait de janvier à juin, le printemps à Ascona pour Eranos.

Œuvre majeure et reconnaissance

Les années 1950 virent paraître les trois ouvrages qui établirent la réputation de Corbin dans le monde anglophone : Avicenne et le récit visionnaire (1954), L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi (1958) et Terre céleste et corps de résurrection (1961). Chacun ouvrait un pan méconnu de la tradition philosophique et mystique islamique.

Les grands philosophes retrouvés

Grâce à Corbin, trois figures majeures entrèrent dans le panthéon universel de la pensée. Sohrawardi d’abord, ce grand platonicien de Perse qui au XIIe siècle élabora une théosophie orientale (hikmat al-ishrâq) conjuguant platonisme grec et angélologie zoroastrienne. L’Archange empourpré, publié en 1976, offrit quinze traités de Sohrawardi accompagnés de commentaires savants.

Ibn Arabi ensuite, maître soufi andalou du XIIIe siècle dont Corbin analysa la doctrine de l’imagination créatrice. Dans L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi (1958), il montra comment ce mystique avait fait de l’imagination non pas une faculté illusoire mais l’organe de perception du monde spirituel intermédiaire entre sensible et intelligible.

Molla Sadra Shirazi enfin, philosophe iranien du XVIIe siècle qui synthétisa péripatétisme, illuminatisme et gnose chiite. L’admirable édition du Livre des pénétrations métaphysiques (1964), avec traduction et commentaire, révéla la profondeur de cette pensée méconnue en Occident.

Histoire de la philosophie islamique

En 1964 parut l’Histoire de la philosophie islamique, ouvrage fondamental qui bouleversa la vision occidentale de la pensée musulmane. Corbin y démontra que la philosophie en Islam ne s’était nullement éteinte après Averroès (mort en 1198). La mort du philosophe cordouan marquait seulement la fin du péripatétisme arabe et du dialogue de sourds entre kalâm (théologie) et falsafa (philosophie).

Loin de s’éteindre, la philosophie islamique connut au contraire un nouvel essor. De Sohrawardi à l’École d’Ispahan au XVIIe siècle, en passant par le soufisme et la gnose chiite, une riche tradition métaphysique s’était épanouie en terre persane. Cette philosophie prophétique conjuguait spéculation rationnelle et illumination spirituelle.

Une seconde partie, publiée en 1974 dans l’Encyclopédie de la Pléiade, poursuivait l’analyse jusqu’à l’époque contemporaine. Désormais, il convenait que ces pensées prissent leur place dans le questionnement philosophique occidental.

En Islam iranien : sommet de l’œuvre

L’opus magnum de Corbin parut entre 1971 et 1973 : quatre volumes totalisant sept livres sous le titre En Islam iranien : aspects spirituels et philosophiques. Cette somme monumentale résultait de plus de vingt ans de recherches menées en Iran même. Elle couvrait le chiisme duodécimain, Sohrawardi et les platoniciens de Perse, les Fidèles d’Amour, l’École d’Ispahan, l’École shaykhie et l’imamologie.

Corbin y déployait sa méthode phénoménologique : rencontrer le fait religieux en laissant se montrer l’objet religieux tel qu’il se montre à ceux à qui il se montre. Le phénoménologue doit devenir l’hôte spirituel de ceux qui vivent cette expérience et en assumer avec eux la charge. Ni objectivisme positiviste ni identification fusionnelle, mais compréhension empathique et rigoureuse.

Concepts fondamentaux et méthodologie

L’apport conceptuel de Corbin dépassa la simple érudition orientaliste. Il forgea ou renouvela plusieurs notions qui enrichirent la pensée philosophique.

Le monde imaginal (mundus imaginalis)

Face à la défiance que la philosophie occidentale moderne manifestait envers l’imagination, Corbin introduisit le néologisme « imaginal » pour distinguer l’imagination créatrice de la simple fantaisie imaginaire. Le monde imaginal (‘âlam al-mithâl) désigne un univers intermédiaire entre le sensible et l’intelligible, réel mais non matériel, où prennent forme les visions théophaniques.

Ce concept, emprunté aux mystiques persans, permettait de sortir du dualisme occidental opposant matière et esprit, réel et irréel. Les événements du monde imaginal possèdent une réalité propre. Ils ne relèvent pas de catégories historiques ordinaires mais constituent des manifestations divines, des théophanies sous leur forme la plus belle : angélique.

Herméneutique spirituelle et ta’wîl

Corbin mit en lumière la pratique chiite du ta’wîl, herméneutique spirituelle qui ramène le texte sacré (zâhir, exotérique) à sa signification intérieure (bâtin, ésotérique). Cette exégèse n’est pas arbitraire : elle suit des règles précises et vise à dévoiler le sens caché que seule l’illumination spirituelle permet d’atteindre.

Cette approche rejoignait l’herméneutique luthérienne et la phénoménologie heideggérienne : toutes visent à découvrir un sens toujours caché, à dévoiler l’ésotérique derrière l’exotérique. Sohrawardi n’aurait pas apparu avec son « aura fulgurante » à Corbin si celui-ci n’avait été « formé et informé par cette phénoménologie ».

Philosophie prophétique et imamologie

L’originalité de la pensée chiite, selon Corbin, réside dans son imamologie. L’Imam caché, douzième imam occulté qui reviendra à la fin des temps, oriente toute la spiritualité chiite. Cette attente eschatologique n’est pas une catastrophe finale dans l’histoire mais un événement de l’âme, une dimension de la métahistoire ou hiéro-histoire.

Refusant toute philosophie de l’histoire et toute idéologie, Corbin insistait sur le Futurum resurrectionis, la résurrection comme événement spirituel intérieur. La foi des « religions du Livre » – judaïsme, christianisme, Islam – est foi intérieure orientée par la fin des temps comprise comme transfiguration de l’âme.

Dernières années et synthèses

Bien qu’officiellement retraité en 1974, Corbin continua d’enseigner à l’École pratique des hautes études, usant du droit qu’elle accordait d’y professer même après la retraite. Cette même année, il fonda l’Académie impériale iranienne de philosophie avec Seyyed Hossein Nasr. Il y collabora avec des penseurs occidentaux et orientaux : William Chittick, Toshihiko Izutsu, Abbas Zaryab, Toshio Kuroda.

En 1974 également, Corbin fonda un Centre international de recherche spirituelle comparée à l’Université Saint-Jean de Jérusalem, lieu de rencontre pour spécialistes des trois religions abrahamiques. Jusqu’au bout, il poursuivit sa quête d’un dialogue interreligieux fondé sur l’ésotérisme commun aux traditions du Livre.

Engagement maçonnique et spiritualité

Franc-maçon, Corbin fut initié dans le Rite écossais rectifié. En 1972 il devint maître écossais de Saint-André, puis en 1973 « Chevalier bienfaisant de la cité sainte » avec le nom d’ordre d’Eques ab insula viride (Chevalier de l’Île Verte). « Régularisé » en 1974 dans la loge « Le centre des amis » de la Grande loge nationale française, il fut membre du Grand prieuré des Gaules.

Cette appartenance maçonnique s’inscrivait dans sa vision d’une chevalerie spirituelle abrahamique. La tradition de la walâyat (initiation ésotérique) traversait selon lui judaïsme, christianisme et Islam. Corbin évoquait l’existence historique de groupes de chevalerie spirituelle, comme l’île Verte fondée au XIVe siècle à Strasbourg par Rulman Merswin.

Inquiétudes sur l’Iran

Dans les dernières années de sa vie, Corbin observait avec anxiété les bouleversements qui agitaient l’Iran. Les « Occidentaux » de l’Orient, écrivait-il dans la préface de L’Archange empourpré, « soupçonnent naïvement que toute revivification de ce qu’ils appellent le « passé » tend à freiner l’essor technologique ». Ils opposaient au patrimoine spirituel des idéologies qu’ils croyaient solidaires de leur occidentalisation.

Ces lignes, écrites en 1976, se révélèrent prophétiques. Un an après la mort de Corbin surviendrait la révolution islamique iranienne, dont les conséquences dépasseraient largement ce qu’il avait pu anticiper. Le monde iranien s’enfonçait « dans des ténèbres dont personne ne sait encore sur quelle lumière elles déboucheront », écrivait Paul Nwyia dans sa nécrologie.

Mort et postérité

Henri Corbin mourut le 7 octobre 1978 à Paris, à l’âge de soixante-quinze ans. Il s’éteignit en plein travail, ayant encore devant lui de nombreuses œuvres à achever ou à entreprendre. Le programme de l’École pratique des hautes études pour l’année 1978-1979 portait son nom et annonçait des conférences sur « La conception ismaélienne du tawhîd et la conception chiite duodécimaine ».

Ses obsèques eurent lieu à l’Oratoire du Louvre. Mircea Eliade nota dans son journal à la date du 7 octobre : « Henry n’a pas souffert. Il est mort avec sérénité tant il était sûr que son ange gardien l’attendait. » Cette belle mort d’un philosophe qui avait passé sa vie à méditer sur l’angélologie et la résurrection spirituelle offrait une cohérence ultime à son parcours.

Continuation de l’œuvre

Stella Corbin, jusqu’à son propre décès en 2003, poursuivit l’œuvre de publication des inédits et des rééditions. À partir de 2005, l’Association des amis de Henry et Stella Corbin prit le relais, organisant chaque année une « Journée Henry Corbin » sur des thèmes étudiés par le philosophe.

Les disciples et continuateurs furent nombreux. Christian Jambet, son élève et successeur à l’École pratique des hautes études, développa et approfondit la connaissance de la philosophie islamique. D’autres chercheurs poursuivirent l’étude des traditions iraniennes : Pierre Lory, Mohammad Ali Amir-Moezzi, Hermann Landolt. En Iran même, l’influence de Corbin demeura considérable sur toute une génération d’intellectuels.

Influence et critiques

L’impact de Corbin dépassa largement le cercle des spécialistes de l’Islam. James Hillman et la psychologie archétypale s’inspirèrent de ses travaux. Harold Bloom reconnut sa dette envers Corbin pour sa conception du gnosticisme. Le poète Charles Olson fut un lecteur assidu d’Avicenne et le récit visionnaire. Michel Foucault, dans ses reportages sur la révolution iranienne, utilisa une compréhension de l’Islam chiite façonnée par les travaux de Massignon et Corbin.

Des critiques se firent aussi entendre. Steven Wasserstrom, dans Religion After Religion (1999), accusa Corbin de conduire une attaque contre l’histoire en tant que discipline universitaire et de promouvoir un traditionalisme réactionnaire. D’autres chercheurs, comme Maria Subtelny et Pierre Lory, défendirent l’intégrité scientifique de son œuvre et la légitimité de son approche phénoménologique.

Actualité de la pensée corbinienne

Plus de quarante ans après sa mort, l’œuvre de Corbin conserve une actualité singulière. Face à la réduction positiviste du religieux à un fait social ou psychologique, sa phénoménologie de l’esprit offre une voie pour accéder à la dimension proprement spirituelle des traditions.

Son refus de toute philosophie de l’histoire et son attention aux dimensions eschatologiques et imaginales de l’expérience religieuse ouvrent des perspectives fécondes. À l’heure où le dialogue interreligieux bute souvent sur les divergences exotériques, Corbin rappelle l’existence d’un ésotérisme commun aux traditions du Livre.

L’apport de Corbin à la compréhension de la philosophie islamique demeure irremplaçable. Il démontra que cette tradition ne se limitait pas aux penseurs hellénisants et qu’elle avait produit jusqu’à l’époque contemporaine des œuvres métaphysiques d’une richesse exceptionnelle. Son Histoire de la philosophie islamique, son En Islam iranien et ses monographies sur Sohrawardi, Ibn Arabi et Molla Sadra constituent des références essentielles.

Au-delà de l’érudition, Corbin incarne une figure de penseur-voyageur pour qui la philosophie n’était pas une spécialité académique mais une quête existentielle. Sa vie même – ce long pèlerinage vers l’Orient des Lumières – illustre que la compréhension philosophique authentique engage la totalité de l’être. En cela, Henri Corbin demeure un maître pour tous ceux qui cherchent à conjuguer rigueur intellectuelle et aspiration spirituelle.

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