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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et adoption
  3. Formation universitaire à Johns Hopkins
  4. Débuts de carrière académique
  5. L’interprétation cartésienne et l’émergence intellectuelle
  6. Théorie de la volonté et de la responsabilité morale
  7. Structure hiérarchique de la volonté
  8. Années Yale et consolidation intellectuelle
  9. Maturité philosophique à Princeton
  10. Philosophie de l’amour et du souci
  11. Reconnaissance publique et essai sur le bullshit
  12. Œuvres tardives et prolongements
  13. Vie personnelle et engagements
  14. Mort et héritage philosophique
  15. Actualité de la pensée
  16. Place dans l’histoire de la philosophie
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Représentation imaginaire de Harry Frankfurt, philosophe américain du 20ᵉ siècle ; cette image est fictive et ne représente pas le personnage réel.
  • Biographies

Harry Frankfurt (1929–2023) : la volonté, le souci et l’amour

  • 06/11/2025
  • 17 minutes de lecture
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OrigineÉtats-Unis
Importance★★★★
CourantsPhilosophie analytique, philosophie morale, philosophie de l’esprit
Thèmesvolitions de second ordre, cas de Frankfurt, théorie du care, compatibilisme hiérarchique, distinction entre bullshit et mensonge

Philosophe moral américain, Harry Frankfurt développe une approche originale de l’autonomie personnelle et de la responsabilité morale fondée sur la structure hiérarchique de la volonté humaine. Professeur dans les universités les plus prestigieuses des États-Unis pendant près d’un demi-siècle, il élabore une œuvre qui renouvelle profondément les débats contemporains sur la liberté, le libre arbitre et l’identité personnelle.

En raccourci

Né en 1929 en Pennsylvanie et adopté par une famille juive de classe moyenne, Frankfurt étudie la philosophie à Johns Hopkins avant d’enseigner successivement à Ohio State, Rockefeller University, Yale et Princeton. Sa carrière intellectuelle se construit progressivement, d’abord autour d’une lecture novatrice de Descartes, puis à travers l’élaboration d’une théorie hiérarchique de la volonté qui marque durablement la philosophie analytique contemporaine.

Dans un article fondateur publié en 1971, il distingue les personnes, capables de former des désirs sur leurs propres désirs, des « wantons » qui agissent sans cette réflexivité. Cette conception révolutionne l’approche du libre arbitre en dissociant la liberté de la capacité à faire autrement : les célèbres « cas de Frankfurt » montrent qu’un agent peut être moralement responsable même lorsqu’il ne pouvait agir différemment.

Dans la seconde partie de sa carrière, Frankfurt développe une philosophie du « care » qui place l’amour et le souci au centre de l’existence humaine. Pour lui, nous donnons sens au monde par ce dont nous nous soucions, et l’amour représente la forme la plus authentique de ce souci. Cette réflexion culmine dans « Les raisons de l’amour » (2004), où il défend une conception de l’amour de soi comprise non comme égoïsme mais comme engagement envers ce qui donne sens à notre vie.

Sa notoriété publique explose en 2005 avec la publication en livre de son essai « De l’art de dire des conneries », analyse philosophique distinguant le bullshit du mensonge. Le bullshitter ne se soucie pas de la vérité, contrairement au menteur, ce qui le rend plus dangereux pour l’intégrité épistémique. Cet ouvrage devient un phénomène éditorial et l’impose comme penseur des pathologies contemporaines du discours public.

Origines et adoption

Frankfurt naît le 29 mai 1929 à Langhorne, en Pennsylvanie, dans un foyer pour mères célibataires. L’enfant, initialement prénommé David Bernard Stern, est rapidement adopté par une famille juive de classe moyenne qui lui donne le nom de Harry Gordon Frankfurt. Ses parents adoptifs, Bertha Gordon et Nathan Frankfurt, exercent respectivement les professions de professeur de piano et de comptable.

L’environnement familial se révèle propice au développement intellectuel du jeune garçon. Élevé successivement à Brooklyn puis à Baltimore, il bénéficie d’une éducation valorisant les activités culturelles et artistiques. Sa mère, pianiste accomplie, lui transmet très tôt sa passion pour la musique classique et lui donne ses premières leçons de piano. Elle nourrit l’ambition que son fils devienne concertiste professionnel, rêve auquel il ne renoncera jamais totalement : Frankfurt continuera toute sa vie à pratiquer le piano et à prendre des leçons, cultivant cet art en parallèle de sa carrière philosophique.

Cette enfance marque profondément la formation de sa personnalité intellectuelle, même si les détails précis des influences précoces demeurent peu documentés. Ce qui ressort des témoignages ultérieurs, c’est l’importance d’un milieu familial encourageant la rigueur intellectuelle et l’excellence dans tous les domaines d’activité. Lorsque Frankfurt annoncera plus tard son choix de devenir professeur de philosophie, sa mère l’acceptera en considérant que cette profession se trouvait « assez proche » de son autre ambition pour lui : qu’il devienne rabbin. Cette anecdote témoigne des attentes intellectuelles et spirituelles qui entourent son éducation.

Formation universitaire à Johns Hopkins

Il intègre l’université Johns Hopkins dans les années 1940, où il découvre la philosophie en tant que discipline académique. Cette université, l’une des plus prestigieuses institutions de recherche américaines, offre un environnement intellectuel stimulant qui façonne durablement son approche de la philosophie. Il y obtient son baccalauréat ès arts (Bachelor of Arts) en philosophie en 1949, à l’âge de vingt ans.

Il poursuit immédiatement ses études doctorales, mais interrompt temporairement son parcours à Johns Hopkins pour passer deux années à l’université Cornell entre 1949 et 1951. Cette période cornellienne élargit ses horizons philosophiques et lui permet de s’exposer à différentes traditions de pensée. Il revient ensuite à Johns Hopkins où il achève sa formation doctorale. Il soutient sa thèse de doctorat (Doctor of Philosophy) en philosophie en 1954, à vingt-cinq ans seulement.

Cette formation universitaire se déroule dans le contexte de l’après-guerre, période durant laquelle la philosophie analytique anglo-américaine connaît une expansion considérable et s’impose comme tradition dominante dans les universités américaines. Frankfurt reçoit ainsi une formation rigoureuse aux méthodes de l’analyse logique et conceptuelle qui caractérisent ce courant philosophique. Cette période correspond également à l’émergence de nouvelles approches de questions philosophiques classiques, notamment en philosophie de l’esprit et en philosophie morale.

Les années de formation doctorale restent relativement peu documentées en termes de contenus spécifiques, mais elles établissent les fondements méthodologiques de son travail ultérieur : clarté conceptuelle, rigueur argumentative et attention minutieuse aux distinctions logiques.

Débuts de carrière académique

Après l’obtention de son doctorat en 1954, Frankfurt effectue son service militaire avant de débuter sa carrière universitaire. Il rejoint l’université d’État de l’Ohio (Ohio State University) en 1956 en tant qu’instructeur. Cette première expérience d’enseignement lui permet de développer ses compétences pédagogiques et de commencer à définir ses intérêts de recherche. Il est promu assistant-professeur de philosophie en 1959 et demeure à Ohio State jusqu’en 1962.

Il accepte ensuite un poste de professeur associé au Harpur College, qui deviendra plus tard l’université d’État de New York à Binghamton (SUNY Binghamton). Cette étape, bien que brève (1962-1963), constitue une progression naturelle dans sa carrière académique. Durant ces années de début de carrière, Frankfurt travaille principalement sur l’histoire de la philosophie moderne, s’intéressant particulièrement à la pensée de Descartes et aux problèmes épistémologiques soulevés par les Méditations métaphysiques.

En 1963, il rejoint la Rockefeller University à New York en tant qu’associé de recherche. Cette institution prestigieuse, vouée à la recherche scientifique de pointe, possède alors un département de philosophie relativement récent. Frankfurt y trouve un environnement intellectuel particulièrement stimulant, favorisant les échanges interdisciplinaires et la recherche fondamentale. Il est rapidement promu professeur de philosophie en 1964, gravit les échelons académiques et devient président du département de philosophie de 1965 à 1971.

Ces années à Rockefeller correspondent à une période d’intense production intellectuelle pendant laquelle Frankfurt élabore ses contributions les plus importantes à la philosophie de l’action et à la théorie du libre arbitre.

L’interprétation cartésienne et l’émergence intellectuelle

En 1970, Frankfurt publie son premier ouvrage majeur, Demons, Dreamers and Madmen: The Defense of Reason in Descartes’s Meditations (Démons, rêveurs et fous : la défense de la raison dans les Méditations de Descartes). Ce livre propose une lecture novatrice des Méditations cartésiennes en se concentrant sur la question centrale de la justification rationnelle : sur quelle base la raison peut-elle prétendre justifier la vérité de nos croyances ? Frankfurt analyse de manière ingénieuse la défense cartésienne de la raison face aux doutes sceptiques radicaux selon lesquels nous pourrions être fous, rêveurs, ou trompés par un malin génie.

Cette interprétation se distingue des lectures traditionnelles par son attention à la structure argumentative des Méditations et par sa compréhension du projet cartésien comme défense de l’autorité épistémique de la raison. L’ouvrage établit Frankfurt comme spécialiste reconnu du rationalisme du XVIIe siècle et lui vaut une réputation solide parmi les historiens de la philosophie moderne. Plusieurs générations de philosophes considéreront ce travail comme une contribution majeure aux études cartésiennes.

Toutefois, au moment même de la publication de ce livre, Frankfurt s’engage déjà dans un nouveau programme de recherche qui l’éloigne progressivement de l’histoire de la philosophie pour le conduire vers des questions systématiques de philosophie morale et de philosophie de l’esprit. Cette évolution intellectuelle témoigne de la versatilité de son esprit philosophique et de sa capacité à aborder des domaines variés avec la même rigueur analytique.

Théorie de la volonté et de la responsabilité morale

En 1969, Frankfurt publie l’article « Alternate Possibilities and Moral Responsibility » (« Les possibilités alternatives et la responsabilité morale »), qui bouleverse les débats sur le libre arbitre. Cet article remet en question un présupposé quasi universel dans l’histoire de la philosophie : l’idée selon laquelle la responsabilité morale exige la capacité d’agir autrement. Frankfurt y décrit une série de situations expérimentales de pensée, désormais connues sous le nom de « cas de Frankfurt » (Frankfurt cases), dans lesquelles un agent se révèle clairement responsable de son choix malgré le fait que, en raison de circonstances particulières, il était inévitable qu’il choisisse précisément comme il l’a fait.

Ces expériences de pensée présentent typiquement la structure suivante : un agent choisit et agit d’une certaine manière pour des raisons qui lui sont propres, mais à son insu, un mécanisme externe (un « intervenant contrefactuel ») se tenait prêt à le forcer à faire le même choix s’il avait montré la moindre velléité de choisir autrement. Puisque l’agent choisit de lui-même sans que le mécanisme ait besoin d’intervenir, il semble intuitivement responsable de son acte, bien qu’il n’ait pas eu la capacité réelle d’agir différemment.

Cette argumentation conduit Frankfurt à défendre une forme de compatibilisme selon laquelle le déterminisme physique ne constitue aucune menace pour la liberté humaine. Notre responsabilité pour nos choix dépend entièrement de la séquence réelle des événements, indépendamment de la question de savoir si l’agent avait l’option de dévier de cette séquence. Le débat philosophique sur la signification et la validité de ces cas se poursuit encore aujourd’hui, mais de nombreux philosophes considèrent qu’ils démontrent que notre intuition de la responsabilité morale se fonde davantage sur la nature causale de nos actions que sur la disponibilité de possibilités alternatives.

Frankfurt approfondit ces réflexions dans un article encore plus influent publié en 1971 dans le Journal of Philosophy : « Freedom of the Will and the Concept of a Person » (« La liberté de la volonté et le concept de personne »). Ce texte, devenu l’un des articles les plus cités de la philosophie contemporaine, développe une théorie hiérarchique de la volonté qui redéfinit ce que signifie être une personne.

Structure hiérarchique de la volonté

Dans cet article fondateur, Frankfurt distingue les désirs de premier ordre (first-order desires) des désirs de second ordre (second-order desires). Les désirs de premier ordre sont simplement des désirs de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose. Nombreux sont les animaux qui semblent capables d’avoir de tels désirs. En revanche, les êtres humains possèdent une capacité distinctive : celle de former des désirs au sujet de leurs propres désirs. Ces désirs de second ordre manifestent une capacité d’auto-évaluation réflexive qui caractérise spécifiquement les personnes.

Frankfurt introduit une distinction supplémentaire cruciale entre les désirs de second ordre et les volitions de second ordre (second-order volitions). Une volition de second ordre n’est pas simplement le fait de désirer avoir un certain désir de premier ordre ; c’est le fait de désirer qu’un certain désir de premier ordre soit effectif, c’est-à-dire qu’il nous meuve effectivement à l’action. Cette distinction permet de définir la liberté de la volonté : une personne jouit de la liberté de la volonté si elle est libre de vouloir ce qu’elle veut vouloir.

Pour illustrer cette structure hiérarchique, Frankfurt propose l’exemple célèbre de deux toxicomanes. Le premier est un « wanton » (terme anglais difficile à traduire, désignant quelqu’un qui agit sans se soucier de ses désirs de second ordre) : il a le désir de prendre de la drogue et agit selon ce désir, mais il ne se soucie pas de savoir si ce désir doit être le sien ou devrait le mouvoir à l’action. Le second toxicomane, en revanche, possède une volition de second ordre : il désire se débarrasser de son désir de drogue. Lorsque ce second toxicomane succombe à son addiction, il agit à l’encontre de sa volition de second ordre et n’est donc pas libre au sens de Frankfurt, même s’il agit selon son désir de premier ordre le plus fort.

Cette théorie offre une version du compatibilisme particulièrement influente : être libre, c’est agir conformément à nos désirs plus réflexifs, indépendamment de la question de savoir si ces désirs sont eux-mêmes déterminés par des causes antérieures. La version frankfurtienne du compatibilisme devient rapidement l’objet d’un nombre considérable d’analyses critiques, de développements et de raffinements dans la littérature philosophique.

Années Yale et consolidation intellectuelle

Frankfurt quitte Rockefeller University en 1976 lorsque l’institution décide de fermer son département de philosophie. Il rejoint immédiatement l’université Yale, où il occupe un poste de professeur de philosophie. Cette nomination à Yale, l’une des universités les plus prestigieuses des États-Unis, témoigne de la reconnaissance académique dont il jouit désormais. Il assume rapidement des responsabilités administratives importantes en devenant président du département de philosophie de Yale de 1978 à 1987.

Durant la période yalienne, qui s’étend sur quatorze années, Frankfurt consolide sa réputation de philosophe majeur et poursuit le développement de ses thèses sur l’autonomie personnelle, la responsabilité morale et la structure de la volonté. Il publie en 1988 un recueil d’essais intitulé The Importance of What We Care About: Philosophical Essays (L’importance de ce dont nous nous soucions : essais philosophiques). Ce volume rassemble ses principaux articles sur la philosophie de l’action, la responsabilité morale et la nature de la personne, dont le célèbre article de 1971 sur la liberté de la volonté.

Ce recueil introduit également un thème qui devient central dans sa philosophie mature : l’attitude du souci (caring). Frankfurt commence à explorer l’idée que ce qui importe fondamentalement dans une vie humaine n’est pas tant de savoir ce que nous devons croire (épistémologie) ou comment nous devons agir (éthique), mais plutôt de déterminer ce dont nous devons nous soucier. Cette interrogation ouvre un troisième domaine philosophique moins exploré, qui concerne les questions de sens et d’importance dans l’existence humaine.

Maturité philosophique à Princeton

En 1990, Frankfurt rejoint le département de philosophie de l’université de Princeton, poste qu’il occupe jusqu’à sa retraite officielle en 2002. Princeton offre un environnement intellectuel particulièrement stimulant où il peut développer pleinement les dimensions les plus originales de sa pensée. Cette période correspond à l’élaboration de sa philosophie de l’amour et du souci, qui prolonge et approfondit ses travaux antérieurs sur l’autonomie personnelle.

En 1999, il publie Necessity, Volition, and Love (Nécessité, volition et amour), ouvrage qui explore les relations complexes entre les nécessités volitionnelles, l’amour et la liberté. Frankfurt y développe l’idée que certaines nécessités dans nos vies ne sont ni morales (des devoirs) ni prudentielles (des moyens en vue de nos fins), mais volitionnelles : nous nous trouvons dans l’impossibilité psychologique de ne pas nous soucier de certaines choses ou personnes. Ces nécessités volitionnelles, loin de constituer des entraves à notre liberté, en représentent au contraire l’expression la plus authentique.

Philosophie de l’amour et du souci

En 2000, Frankfurt donne les conférences Romanell-Phi Beta Kappa à Princeton, puis en 2001 les conférences Shearman à University College London. Ces présentations, remaniées et étoffées, sont publiées en 2004 sous le titre The Reasons of Love (Les raisons de l’amour). Cet ouvrage constitue la synthèse la plus accomplie de sa philosophie mature et présente une vision d’ensemble de ses thèmes principaux : le souci (caring), l’importance, la structure hiérarchique de la volonté, l’amour et l’amour de soi.

Frankfurt y soutient que la clé d’une vie accomplie réside dans la poursuite sans réserve de ce dont nous nous soucions véritablement. L’amour représente la forme la plus autoritaire du souci : c’est une préoccupation désintéressée et non volontaire pour l’épanouissement de ce que nous aimons. Contrairement à ce que suggère une longue tradition philosophique, l’amour ne se fonde pas nécessairement sur des qualités intrinsèques de son objet. Nous pouvons aimer des choses qui n’ont pas de valeur spéciale en elles-mêmes, mais qui acquièrent de la valeur pour nous précisément parce que nous les aimons.

Cette conception de l’amour conduit Frankfurt à défendre une forme paradoxale d’amour de soi. L’amour de soi, distinct de l’égoïsme et de la complaisance envers soi-même, constitue selon lui la forme la plus pure de l’amour. La forme la plus élémentaire de l’amour de soi n’est rien d’autre que le désir d’aimer : c’est l’engagement à trouver du sens dans nos vies en nous attachant inconditionnellement à certaines réalités. Sans cet amour de soi fondamental, nous ne pourrions véritablement aimer quoi que ce soit d’autre.

Reconnaissance publique et essai sur le bullshit

Frankfurt atteint une notoriété qui dépasse largement le cercle académique avec la publication en 2005 du petit livre On Bullshit (De l’art de dire des conneries). Cet ouvrage, qui reprend et développe un essai initialement publié en 1986 dans la Raritan Quarterly Review, propose une analyse philosophique rigoureuse d’un phénomène omniprésent mais rarement étudié : le bullshit, que l’on peut traduire par « baratin » ou « conneries ».

Frankfurt y établit une distinction conceptuelle fondamentale entre le mensonge et le bullshit. Le menteur se soucie de la vérité : il connaît la vérité et tente délibérément de nous en détourner. Le bullshitter, en revanche, se moque éperdument de la vérité ou de la fausseté de ce qu’il affirme. Ce qui l’intéresse, c’est uniquement l’impression qu’il produit sur son auditoire. Cette indifférence à la vérité rend le bullshit plus corrosif que le mensonge pour l’intégrité intellectuelle d’une société : tandis que le menteur et celui qui dit la vérité jouent sur des côtés opposés du même jeu, le bullshitter joue un jeu entièrement différent où les règles de la vérité n’ont aucune pertinence.

Frankfurt diagnostique également les sources contemporaines de la prolifération du bullshit : l’exigence croissante de communiquer sur tous les sujets, même en l’absence de connaissances adéquates, crée des conditions favorables au bullshit. Dans une société où chacun se sent obligé d’avoir une opinion sur tout, le bullshit devient inévitable. L’essai connaît un succès phénoménal : le petit livre apparaît pendant vingt-sept semaines sur la liste des meilleures ventes du New York Times, un exploit remarquable pour un ouvrage de philosophie. Frankfurt participe à l’émission télévisée The Daily Show avec Jon Stewart et fait l’objet de nombreuses discussions médiatiques.

Œuvres tardives et prolongements

En 2006, il publie On Truth (De la vérité), un essai compagnon de On Bullshit qui explore la perte contemporaine d’appréciation pour la vérité. Frankfurt y déplore le désintérêt croissant pour la vérité manifeste dans les discours politique, médiatique et publicitaire. Il soutient qu’une société qui ne valorise pas la vérité est destinée au déclin. Les menteurs et ceux qui sont trompés subissent tous deux un préjudice lorsque la vérité est méprisée, car la possibilité même d’une compréhension partagée du monde se trouve compromise.

La même année, il publie Taking Ourselves Seriously & Getting It Right (Se prendre au sérieux et bien faire les choses), puis en 2015, On Inequality (De l’inégalité), où il argumente que l’égalité économique n’est pas en elle-même un idéal moral essentiel. Ce qui importe moralement, selon lui, c’est que chacun ait suffisamment de ressources pour mener une vie décente, non que tous possèdent des parts égales. Cette position, qui critique certaines formes d’égalitarisme contemporain, suscite d’importants débats en philosophie politique.

Tout au long de sa carrière tardive, Frankfurt bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle considérable. Il est élu membre de l’Académie américaine des arts et des sciences (American Academy of Arts and Sciences) en 1995 et reçoit également des bourses et subventions de la Fondation Guggenheim, de la Fondation Andrew Mellon et du National Endowment for the Humanities. Il est nommé Visiting Fellow d’All Souls College à Oxford et préside également la division Est de l’Association philosophique américaine (American Philosophical Association).

Vie personnelle et engagements

Frankfurt maintient tout au long de sa vie sa pratique du piano, héritage de l’éducation maternelle. Cette pratique musicale régulière, accompagnée de leçons continues, témoigne de sa fidélité à un engagement précoce et de son attention à cultiver des attachements durables, thème central de sa philosophie de l’amour. Plusieurs témoignages le décrivent en tant que pianiste amateur accompli, capable d’interpréter le répertoire classique avec sensibilité.

Collègues et étudiants le décrivent comme un modèle intellectuel combinant un engagement profond envers la rigueur distinctive de la philosophie avec une large curiosité intellectuelle et une fascination pour les complexités de la vie humaine qui testent les limites de la préoccupation philosophique pour la clarté. Son style d’enseignement et de recherche se caractérise par une attention minutieuse aux distinctions conceptuelles, une prose claire et souvent humoristique, et une capacité à rendre accessibles des questions philosophiques profondes.

Mort et héritage philosophique

Frankfurt décède d’une insuffisance cardiaque le 16 juillet 2023 à Santa Monica, en Californie, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans. Sa disparition suscite de nombreux hommages dans la communauté philosophique internationale, qui salue l’un des philosophes moraux les plus influents de sa génération.

L’héritage intellectuel de Frankfurt se mesure à plusieurs niveaux. Dans le domaine de la philosophie de l’action et du libre arbitre, sa théorie hiérarchique de la volonté et ses « cas de Frankfurt » ont redéfini les termes du débat sur la responsabilité morale et l’autonomie personnelle. Sa version du compatibilisme, fondée sur l’identification aux désirs de second ordre, constitue aujourd’hui l’une des positions les plus discutées et développées dans la littérature philosophique contemporaine.

En philosophie morale, son introduction du concept de « care » comme catégorie philosophique fondamentale ouvre un nouveau champ d’investigation qui complète l’épistémologie et l’éthique traditionnelles. L’idée que nous devons nous interroger non seulement sur ce que nous devons croire ou comment nous devons agir, mais surtout sur ce dont nous devons nous soucier, introduit une dimension existentielle dans la réflexion philosophique qui influence aujourd’hui de nombreux travaux en philosophie morale et en philosophie de la vie.

Sa philosophie de l’amour, qui culmine dans Les raisons de l’amour, propose une approche originale des questions de sens et d’attachement qui trouve des échos bien au-delà de la philosophie académique. L’idée que l’amour crée de la valeur plutôt qu’il ne répond à une valeur préexistante, et que l’amour de soi constitue le fondement de notre capacité à nous engager envers quoi que ce soit, offre une perspective distinctive sur les sources de la signification dans l’existence humaine.

Son analyse du bullshit le fait connaître d’un public bien plus large que celui des philosophes professionnels. Dans une époque caractérisée par la multiplication des discours publics et la diffusion massive d’informations via les médias numériques, sa distinction entre bullshit et mensonge fournit un outil conceptuel précieux pour analyser les pathologies contemporaines de la communication. L’essai On Bullshit connaît une seconde vie à l’ère de l’intelligence artificielle, où plusieurs commentateurs notent que la production des grands modèles de langage correspond précisément à la définition frankfurtienne du bullshit : des systèmes qui génèrent du texte sans aucune conception de la vérité ni préoccupation pour elle.

Actualité de la pensée

Les contributions de Frankfurt demeurent d’une actualité remarquable dans plusieurs domaines philosophiques contemporains. Dans les débats sur l’intelligence artificielle et la conscience, sa distinction entre personnes et wantons (capricieux) offre un cadre conceptuel pour penser les différences qualitatives entre différents types d’agents. La capacité de former des volitions de second ordre pourrait constituer un critère pertinent pour évaluer si des systèmes artificiels peuvent véritablement être considérés comme des agents autonomes.

En psychologie morale et en sciences cognitives, sa théorie hiérarchique de la volonté inspire de nombreuses recherches empiriques sur les processus d’auto-régulation, la formation de l’identité personnelle et les mécanismes de l’addiction. Les neurosciences de la décision explorent comment les différents niveaux de volition pourraient correspondre à des systèmes neuraux distincts.

Dans les discussions contemporaines sur l’authenticité personnelle, l’autonomie et l’identité, les concepts frankfurtiens continuent de structurer les débats. Son approche de l’autonomie, qui la fonde sur l’identification réflexive plutôt que sur l’indépendance causale, influence les théories contemporaines du consentement, de la manipulation et de la responsabilité morale.

Enfin, dans un contexte politique et médiatique où la distinction entre information vérifiable et discours performatif devient de plus en plus problématique, sa philosophie du bullshit offre des ressources conceptuelles essentielles. L’analyse de l’indifférence à la vérité comme menace plus grave que le mensonge délibéré résonne particulièrement dans une ère caractérisée par les « faits alternatifs », la désinformation systématique et l’érosion de la confiance envers les institutions épistémiques.

Place dans l’histoire de la philosophie

Frankfurt occupe une position distincte dans l’histoire de la philosophie analytique de la seconde moitié du XXe siècle. Contrairement à de nombreux philosophes analytiques de sa génération qui se spécialisent étroitement dans un sous-domaine technique, il développe une œuvre aux multiples facettes qui traverse les frontières disciplinaires entre philosophie de l’esprit, philosophie morale, métaphysique et philosophie de l’action.

Sa capacité à articuler des questions philosophiques profondes dans une prose claire et accessible, sans sacrifier la rigueur analytique, le distingue de nombreux contemporains. Cette clarté stylistique, combinée à une attention aux phénomènes concrets de l’existence humaine, rend son travail pertinent tant pour les spécialistes que pour un public plus large. Le succès populaire de On Bullshit témoigne de cette capacité rare à connecter la réflexion philosophique rigoureuse avec des préoccupations largement partagées.

Son influence sur les générations suivantes de philosophes se mesure non seulement au nombre considérable de citations de ses travaux, mais aussi à la manière dont ses concepts et distinctions sont devenus partie intégrante du vocabulaire philosophique contemporain. Les « cas de Frankfurt », les « volitions de second ordre », la distinction entre personnes et wantons, et l’analyse du bullshit constituent désormais des références incontournables dans leurs domaines respectifs.

Au-delà de ses contributions techniques spécifiques, Frankfurt incarne une certaine vision de la philosophie en tant qu’entreprise visant à clarifier les structures fondamentales de l’expérience et de l’action humaines. Son œuvre illustre comment la philosophie analytique, souvent accusée d’abstraction excessive, peut illuminer les aspects les plus concrets et les plus significatifs de nos vies : comment nous choisissons, ce que nous aimons, ce qui compte pour nous, et comment nous donnons sens au monde.

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