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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation intellectuelle
    1. Un parcours universitaire entre science et philosophie
    2. Engagement politique et rupture
  3. Doctorat et service militaire
  4. La rencontre avec Einstein et les débuts académiques
    1. Philosophie de l’espace-temps et conventionnalisme
  5. Le Cercle de Berlin et l’institutionnalisation de l’empirisme logique
    1. Fondation et développement du Cercle de Berlin
    2. Erkenntnis et collaboration avec Carnap
  6. Exil et transition : de Berlin à Istanbul
    1. Années stambouliotes et réorganisation académique
  7. Établissement américain et maturité philosophique
    1. Experience and Prediction et théorie probabiliste de la signification
    2. Contributions à la mécanique quantique et à la logique
  8. Influence pédagogique et postérité intellectuelle
    1. The Rise of Scientific Philosophy et vulgarisation
  9. Œuvres posthumes et travaux sur le temps
    1. The Direction of Time et théorie causale
  10. Héritage et influence durable
    1. Pour aller plus loin
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Image fictive représentant Hans Reichenbach dans un contexte académique ; cette illustration imaginaire ne représente pas le philosophe réel
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Hans Reichenbach (1891–1953) : de l’empirisme logique à la philosophie scientifique

  • 05/12/2025
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OrigineAllemagne, puis Turquie et États-Unis
Importance★★★★
CourantsEmpirisme logique, Philosophie analytique, Philosophie des sciences
ThèmesProbabilité fréquentiste, Théorie de la relativité, Direction du temps, Vérification probabiliste, Cercle de Berlin

Philosophe des sciences allemand devenu américain, Hans Reichenbach compte parmi les figures fondatrices de l’empirisme logique au XXᵉ siècle. Architecte intellectuel du Cercle de Berlin, théoricien rigoureux de la probabilité et analyste pénétrant de la physique contemporaine, il élabore une philosophie scientifique qui rompt avec les catégories kantiennes pour penser l’espace, le temps et la causalité à l’aune des découvertes einsteiniennes.

En raccourci

Né à Hambourg en 1891 dans une famille de culture protestante, Hans Reichenbach suit d’abord des études d’ingénierie avant de se tourner vers la physique, les mathématiques et la philosophie.

Formé auprès de figures majeures comme Ernst Cassirer, David Hilbert ou Max Planck, il soutient en 1916 une thèse sur la probabilité qui préfigure son interprétation fréquentiste. Profondément marqué par les conférences d’Albert Einstein qu’il suit à Berlin dès 1919, Reichenbach consacre ses premières années académiques à l’analyse philosophique de la théorie de la relativité, contestant la validité du schéma kantien des intuitions a priori.

Nommé professeur à Berlin en 1926 avec le soutien d’Einstein, il fonde en 1928 le Cercle de Berlin, foyer d’empirisme logique distinct du Cercle de Vienne, et coédite à partir de 1930 la revue Erkenntnis avec Rudolf Carnap. Contraint à l’exil dès 1933 par les lois raciales nazies, il enseigne à Istanbul puis rejoint en 1938 l’Université de Californie à Los Angeles, où il poursuit ses recherches sur la probabilité, la mécanique quantique et la philosophie du temps.

Mort subitement en 1953, Reichenbach laisse une œuvre qui influence durablement l’épistémologie contemporaine, notamment par sa théorie probabiliste de la signification et son analyse de la direction temporelle fondée sur l’entropie et les relations causales.

Origines et formation intellectuelle

C’est à Hambourg que naît le 26 septembre 1891 le second fils de Bruno Reichenbach et Selma Menzel. Prospère négociant d’origine juive converti au protestantisme, Bruno crée un environnement familial cultivé où musique, échecs et théâtre occupent une place de choix. Selma, institutrice issue d’une lignée protestante remontant à la Réforme, transmet à ses cinq enfants le goût de l’instruction. Cette double hérédité culturelle, protestante par la foi et juive par l’ascendance paternelle, marquera profondément le destin de Hans dans l’Allemagne du XXᵉ siècle.

Achevant sa scolarité secondaire dans sa ville natale en 1910, le jeune homme s’inscrit à l’Université technique de Stuttgart pour y étudier le génie civil. Orientation pragmatique qui témoigne d’un intérêt initial pour les applications concrètes de la science. Cette formation technique ne constitue pourtant qu’une étape : Reichenbach bifurque rapidement vers la physique, les mathématiques et la philosophie, disciplines qu’il étudie dans plusieurs universités allemandes entre 1910 et 1915.

Un parcours universitaire entre science et philosophie

Berlin, Erlangen, Göttingen, Munich : Reichenbach circule entre les grands centres intellectuels germaniques. Il y rencontre des maîtres qui façonnent sa pensée. Ernst Cassirer l’initie au néokantisme marbourgien et à la philosophie des formes symboliques. David Hilbert, dont le programme axiomatique transforme alors les mathématiques, lui enseigne la rigueur formelle et l’analyse des fondements. Max Planck et Max Born, pionniers de la physique quantique, lui ouvrent les horizons de la nouvelle physique. Arnold Sommerfeld approfondit sa compréhension de la physique théorique. Edmund Husserl, enfin, le confronte à la phénoménologie, méthode dont il s’éloignera par la suite.

La diversité de ces influences forge une approche philosophique nourrie d’une connaissance technique approfondie des sciences exactes. Reichenbach ne sera jamais un philosophe spéculatif détaché des pratiques scientifiques réelles : sa réflexion s’ancre dans la maîtrise des formalismes mathématiques et des théories physiques contemporaines.

Engagement politique et rupture

Parallèlement à ses études, Reichenbach participe activement aux mouvements de jeunesse et aux organisations étudiantes. Il rejoint en 1910 la Freistudentenschaft, mouvement pour la liberté universitaire. Il assiste en 1913 à la conférence fondatrice de la Freideutsche Jugend, qui constitue un grand rassemblement de la jeunesse allemande indépendante. Ses publications défendent la réforme universitaire, la liberté de recherche et dénoncent les infiltrations antisémites dans les organisations estudiantines — un combat prémonitoire au regard des événements ultérieurs.

En 1918, il rédige la plateforme du Parti socialiste étudiant de Berlin, organisation qui reste clandestine jusqu’à la révolution de novembre qui lui permet de se constituer formellement, Reichenbach prenant la présidence. Il collabore alors avec Karl Wittfogel et Alexander Schwab, publie en 1919 Étudiant et socialisme, texte édité par un militant de la Ligue pour la culture prolétarienne. Son frère aîné Bernard s’engage plus radicalement encore, devenant membre du Parti communiste ouvrier d’Allemagne et représentant de cette organisation au Comité exécutif de l’Internationale communiste.

Pourtant, l’année 1919 marque une rupture décisive. En suivant les conférences d’Albert Einstein sur la théorie de la relativité (voir plus bas), Reichenbach cesse brusquement toute participation aux groupes politiques. La découverte intellectuelle supplante l’engagement militant, et le programme philosophique lui paraît plus intéressant que l’activisme politique.

Doctorat et service militaire

Reichenbach soutient sa thèse de doctorat à l’Université d’Erlangen en 1915, sous la direction du philosophe Paul Hensel et du mathématicien Max Noether. Publiée en 1916 sous le titre Der Begriff der Wahrscheinlichkeit für die mathematische Darstellung der Wirklichkeit (Le concept de probabilité pour la représentation mathématique de la réalité), elle développe une approche encore marquée par le néokantisme.

Reichenbach y traite la probabilité comme une catégorie synthétique a priori, une structure mentale nécessaire pour ordonner mathématiquement la réalité empirique. Sans de tels éléments a priori, soutient-il alors, la représentation scientifique de la réalité manquerait de cohérence. Cette thèse s’inscrit dans le cadre défini par Kant, en considérant connexions causales et régularités probabilistes comme des préconditions de la connaissance plutôt que comme de simples généralisations empiriques. Une position qu’il abandonnera progressivement au profit d’une interprétation fréquentiste strictement empiriste.

Pendant la Première Guerre mondiale, Reichenbach sert dans les troupes de transmission radio de l’armée allemande, affecté sur le front oriental. Retiré du service actif en 1917 pour raisons médicales, il retourne à Berlin où il travaille comme physicien et ingénieur tout en poursuivant ses recherches philosophiques. C’est dans cette période d’après-guerre qu’il assiste aux conférences d’Einstein.

La rencontre avec Einstein et les débuts académiques

Entre 1917 et 1920, Reichenbach suit assidûment les cours d’Albert Einstein à Berlin. Cette rencontre intellectuelle détermine l’orientation de son œuvre : la théorie de la relativité devient pour lui le paradigme d’une science qui réfute les prétentions kantiennes à l’a priori synthétique. Si l’espace et le temps ne possèdent pas les propriétés euclidiennes et newtoniennes que Kant tenait pour nécessaires, alors les catégories a priori ne structurent pas la connaissance scientifique de manière immuable.

En 1920, il publie Relativitätstheorie und Erkenntnis Apriori (Théorie de la relativité et connaissance a priori), ouvrage qui lui sert d’habilitation à la Technische Hochschule de Stuttgart où il commence à enseigner comme Privatdozent. Ce premier livre développe une critique systématique de la conception kantienne du synthétique a priori appliquée à la physique. Il y soutient que la géométrie de l’espace physique ne peut être déterminée a priori mais requiert une confrontation empirique entre théorie et observation.

Philosophie de l’espace-temps et conventionnalisme

Les années 1920 voient Reichenbach approfondir son analyse philosophique de la relativité. Il publie successivement Axiomatisation de la théorie de la relativité (1924), De Copernic à Einstein (1927) et Philosophie de l’espace et du temps (1928), ce dernier devenant son livre le plus lu et le plus élégant. Ces travaux établissent sa réputation internationale de philosophe de la physique.

Reichenbach y développe une distinction conceptuelle fondamentale entre axiomes de connexion et axiomes de coordination. Les axiomes de connexion spécifient les relations entre entités physiques particulières — les équations de Maxwell, par exemple, qui décrivent les phénomènes électromagnétiques. Les axiomes de coordination, eux, établissent des règles générales selon lesquelles ces connexions s’effectuent : la géométrie euclidienne ou l’arithmétique constituent de tels cadres a priori.

Pour Kant et Henri Poincaré, la géométrie euclidienne s’imposait soit par nécessité transcendantale, soit par simple convention. Reichenbach réfute ces deux positions. Ni nécessaire a priori ni conventionnelle, la géométrie physique résulte d’une confrontation empirique : seul l’ensemble complet formé par la théorie physique, les définitions coordinatives et la géométrie mathématique peut être comparé à l’observation. Einstein a montré que cette comparation conduit à une géométrie non euclidienne pour l’espace-temps.

Les définitions coordinatives jouent un rôle clé dans cette épistémologie : elles établissent la correspondance entre concepts théoriques abstraits et procédures de mesure concrètes. Reichenbach insiste sur le fait que différents choix de définitions coordinatives peuvent mener à des géométries différentes, mais que ce choix n’est pas arbitraire : certaines combinaisons s’avèrent empiriquement plus fécondes que d’autres.

Le Cercle de Berlin et l’institutionnalisation de l’empirisme logique

L’année 1926 marque un tournant institutionnel. Avec le soutien appuyé d’Einstein, Max Planck et Max von Laue, Reichenbach obtient une chaire de philosophie de la physique à l’Université de Berlin malgré une forte opposition politique. Ses engagements étudiants socialistes, sa franchise intellectuelle et ses origines juives suscitent des réticences dans l’université allemande de l’époque. Einstein intervient personnellement pour imposer cette nomination, victoire difficile qui témoigne des tensions déjà présentes.

Berlin lui permet d’introduire des méthodes pédagogiques novatrices pour le système universitaire allemand. Reichenbach se rend accessible aux étudiants, encourage le débat et la discussion dans ses cours — pratiques inhabituelles dans l’enseignement germanique traditionnel, marqué par la distance magistrale et l’autorité professorale. Cette approche dialogique attire de jeunes chercheurs brillants.

Fondation et développement du Cercle de Berlin

Reichenbach organise à partir de 1926 des séminaires réguliers qui donnent naissance en 1928 à la Gesellschaft für empirische Philosophie (Société pour la philosophie empirique), connue sous le nom de Cercle de Berlin. Cette société se fusionne avec le groupe local berlinois de philosophie empirique fondé par Joseph Petzoldt, philosophe machiste. À la mort de Petzoldt en 1929, le groupe de Reichenbach assume la direction, rebaptisant en 1931 l’organisation Gesellschaft für wissenschaftliche Philosophie (Société pour la philosophie scientifique) sur le conseil de David Hilbert.

Le Cercle de Berlin rassemble des figures de premier plan : Carl Gustav Hempel, futur théoricien de l’explication scientifique ; Richard von Mises, mathématicien développant une théorie fréquentiste de la probabilité ; David Hilbert lui-même, géant des mathématiques modernes ; Kurt Grelling, logicien qui périra dans les camps de concentration. Cette constellation intellectuelle partage une vision commune : rejeter la métaphysique spéculative, soumettre la philosophie aux mêmes standards de rigueur que les sciences naturelles, analyser les fondements logiques et épistémologiques de la connaissance scientifique.

Reichenbach distingue soigneusement sa position de celle du Cercle de Vienne, autre foyer d’empirisme logique animé par Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath. Il insiste pour qualifier sa philosophie d’empirisme logique plutôt que de positivisme logique, marquant ainsi ses désaccords avec certaines thèses viennoises. Notamment, Reichenbach refuse le critère strict de vérifiabilité défendu par les positivistes : une proposition n’a pas besoin d’être vérifiable de manière concluante pour être significative.

Erkenntnis et collaboration avec Carnap

En 1930, Reichenbach et Rudolf Carnap assument conjointement la direction de la revue Erkenntnis (Connaissance), organe qui unit les efforts du Cercle de Berlin et du Cercle de Vienne. Cette publication devient le principal vecteur international de l’empirisme logique, diffusant articles techniques, débats épistémologiques et comptes rendus critiques. Le manifeste du Cercle de Vienne, publié en 1929, mentionne trente publications de Reichenbach dans sa bibliographie d’auteurs apparentés, attestant sa stature intellectuelle.

Parallèlement, Reichenbach contribue à populariser la philosophie scientifique auprès d’un public cultivé plus large. Il diffuse à la radio nationale allemande les conférences qui forment son livre Atom und Kosmos (1930), ouvrage de vulgarisation sur la conception physique du monde contemporain. Cette activité radiophonique élargit considérablement son audience au-delà des cercles académiques.

Les années berlinoises représentent l’apogée de son influence en Allemagne. Il publie également en 1931 Ziele und Wege der heutigen Naturphilosophie (Buts et voies de la philosophie naturelle contemporaine), texte programmatique qui popularise l’expression « philosophie scientifique » et définit les ambitions de ce courant : faire de la philosophie une discipline aussi rigoureuse que les sciences exactes.

Exil et transition : de Berlin à Istanbul

L’accession d’Adolf Hitler à la chancellerie en janvier 1933 bouleverse radicalement la trajectoire de Reichenbach. Dans les premiers jours du régime nazi, il est immédiatement démis de ses fonctions à l’Université de Berlin en vertu des lois raciales visant les personnes d’ascendance juive. Bien que Reichenbach ne pratique pas le judaïsme et que sa mère soit protestante, ses origines paternelles suffisent à le catégoriser comme indésirable par les nouvelles autorités.

Anticipant cette révocation, Reichenbach avait déjà quitté l’Allemagne avant même que les notifications officielles ne lui parviennent. Il émigre en Turquie où le gouvernement de Mustafa Kemal Atatürk accueille volontiers les intellectuels allemands fuyant le nazisme, cherchant à moderniser son système universitaire selon des modèles européens.

Années stambouliotes et réorganisation académique

De 1933 à 1938, Reichenbach dirige le département de philosophie de l’Université d’Istanbul, chargé d’en restructurer entièrement l’enseignement. Il introduit des séminaires interdisciplinaires et des cours sur les disciplines scientifiques, transformant un curriculum philosophique traditionnel en programme moderne intégrant logique, épistémologie et philosophie des sciences. Le gouvernement turc accorde des congés payés à de jeunes enseignants prometteurs pour qu’ils puissent bénéficier de la présence de ces professeurs réfugiés — politique éducative remarquablement généreuse.

C’est à Istanbul qu’il publie en 1935 Wahrscheinlichkeitslehre (Théorie de la probabilité), somme de ses réflexions sur les fondements logiques et mathématiques du calcul des probabilités. Cet ouvrage développe systématiquement son interprétation fréquentiste : la probabilité d’un événement correspond à la limite de la fréquence relative de cet événement dans une série infinie. Position radicalement empiriste qui rompt avec toute conception a prioriste de la probabilité.

Reichenbach y développe également sa réponse au problème de l’induction formulé par David Hume. Plutôt que de chercher une justification déductive impossible, il propose une justification pragmatique de l’induction fondée sur ce qu’il nomme la « règle droite » (straight rule) : estimer la probabilité future d’un événement par sa fréquence observée passée. Si une limite existe, cette procédure convergera vers elle ; si aucune régularité n’existe dans la nature, aucune méthode ne peut réussir. L’induction se justifie donc pragmatiquement comme la seule stratégie qui garantit le succès si le succès est possible.

Établissement américain et maturité philosophique

En 1938, avec l’aide du philosophe américain Charles W. Morris, Reichenbach obtient un visa d’immigration pour les États-Unis et un poste de professeur titulaire au département de philosophie de l’Université de Californie à Los Angeles. Ce déménagement s’inscrit dans le vaste exode intellectuel européen fuyant le nazisme et le fascisme — migration qui transformera profondément la philosophie américaine.

Reichenbach rédige Experience and Prediction (Expérience et prédiction) expressément en anglais comme carte de visite intellectuelle pour ses nouveaux collègues américains. Publié en 1938 par l’University of Chicago Press, l’ouvrage devient un texte fondateur pour la philosophie des sciences d’après-guerre en Amérique du Nord. Il y synthétise ses positions épistémologiques en les adaptant au contexte philosophique anglo-américain, dominé alors par le pragmatisme et un certain idéalisme.

Experience and Prediction et théorie probabiliste de la signification

Experience and Prediction formule la distinction devenue classique entre contexte de découverte et contexte de justification. Les processus psychologiques, historiques ou sociaux par lesquels les scientifiques découvrent une théorie relèvent du contexte de découverte ; l’analyse logique de la validité de cette théorie appartient au contexte de justification. Seul ce dernier intéresse le philosophe des sciences selon Reichenbach : la manière dont nous parvenons à une idée diffère radicalement de l’évaluation rationnelle de sa validité.

Reichenbach y développe aussi sa théorie probabiliste de la signification, alternative au critère de vérifiabilité strict du Cercle de Vienne. Pour les positivistes viennois, une proposition n’a de sens que si elle est vérifiable en principe. Reichenbach assouplit cette exigence : une proposition est significative si l’on peut déterminer une probabilité pour elle sur la base de l’expérience. Les hypothèses scientifiques ne sont jamais vérifiées de manière concluante, mais elles acquièrent un poids probatoire par le succès de leurs prédictions.

Cette approche permet de préserver un certain réalisme scientifique compatible avec l’empirisme. Contrairement à l’instrumentalisme des positivistes qui traitent les entités théoriques comme de simples instruments de calcul, Reichenbach défend la légitimité de postuler l’existence d’entités inobservables — atomes, champs, particules — dès lors que les théories qui les invoquent reçoivent une confirmation probabiliste suffisante.

Contributions à la mécanique quantique et à la logique

Durant ses années californiennes, Reichenbach poursuit ses recherches sur les fondements de la physique contemporaine. En 1944, il publie Philosophic Foundations of Quantum Mechanics (Fondements philosophiques de la mécanique quantique), tentative audacieuse de développer une logique à trois valeurs adaptée aux phénomènes quantiques.

Face aux paradoxes de la mécanique quantique — principe d’indétermination, complémentarité, superposition d’états — Reichenbach propose d’abandonner la logique bivalente classique (vrai/faux) au profit d’une logique trivalente incluant une troisième valeur d’indétermination. Cette approche hétérodoxe ne s’impose pas dans la communauté scientifique, mais témoigne de son audace conceptuelle et de sa volonté de repenser les fondements logiques eux-mêmes si la physique l’exige.

En 1947 paraît Elements of Symbolic Logic (Éléments de logique symbolique), manuel pédagogique qui introduit les étudiants américains aux méthodes formelles de l’analyse logique. Ouvrage accessible qui participe à la diffusion de la logique moderne dans l’enseignement philosophique anglo-américain.

Influence pédagogique et postérité intellectuelle

Reichenbach joue un rôle déterminant dans l’établissement d’UCLA comme département de philosophie de premier plan aux États-Unis dans l’après-guerre. Ses méthodes d’enseignement, déjà novatrices à Berlin, trouvent un terrain plus fertile dans le contexte académique américain, moins hiérarchique et plus ouvert au débat.

Il forme plusieurs étudiants qui deviendront des figures majeures de la philosophie analytique. Carl Hempel, qu’il avait déjà fréquenté au Cercle de Berlin, développera le modèle déductif-nomologique de l’explication scientifique et analysera les paradoxes de la confirmation. Hilary Putnam, peut-être son élève le plus éminent, deviendra l’un des philosophes américains les plus influents de la seconde moitié du XXᵉ siècle, contribuant à la philosophie de l’esprit, du langage, des mathématiques et de la science. Wesley Salmon prolongera et affinera les analyses reichenbachiennes de la causalité, de l’explication et de l’induction.

The Rise of Scientific Philosophy et vulgarisation

En 1951, Reichenbach publie The Rise of Scientific Philosophy (L’essor de la philosophie scientifique), ouvrage de vulgarisation destiné au grand public cultivé. Ce livre devient son œuvre la plus populaire, accessible et largement diffusée. Il y retrace l’émergence progressive d’une philosophie scientifique rigoureuse depuis les présocratiques jusqu’à l’empirisme logique contemporain, présentant cette évolution comme une victoire progressive de la rationalité et de la méthode empirique sur la spéculation métaphysique.

Le ton est celui d’un manifeste éclairé : Reichenbach y plaide pour une philosophie qui renonce aux prétentions a priori de la métaphysique traditionnelle au profit d’une analyse logique des théories scientifiques et d’une épistémologie fondée sur l’expérience. Style didactique et argumentatif qui vise à convaincre un lectorat large de la supériorité de l’approche empiriste.

Œuvres posthumes et travaux sur le temps

Reichenbach meurt subitement d’une crise cardiaque le 9 avril 1953 à Los Angeles, alors qu’il travaille intensément sur deux projets majeurs concernant la philosophie du temps et la nature des lois scientifiques. Sa veuve, Maria Reichenbach, docteure en philosophie elle-même, assure la publication posthume de ces travaux inachevés.

Nomological Statements and Admissible Operations (Énoncés nomologiques et opérations admissibles) paraît en 1954, explorant la structure logique des lois scientifiques et les opérations de transformation qui préservent leur validité. Texte technique qui approfondit l’analyse formelle des théories scientifiques.

The Direction of Time et théorie causale

The Direction of Time (La direction du temps), publié en 1956, constitue son testament philosophique le plus significatif. Reichenbach y mobilise toutes ses ressources intellectuelles — probabilité, causalité, physique statistique, relativité — pour affronter l’un des problèmes les plus profonds de la métaphysique et de la physique : pourquoi le temps possède-t-il une direction, un sens d’écoulement du passé vers le futur ?

Il distingue soigneusement l’ordre du temps de la direction du temps. L’ordre temporel se définit par les relations causales : l’événement A précède l’événement B si A peut exercer une influence physique sur B. Mais cette relation de précédence ne suffit pas à établir une flèche du temps, une asymétrie entre passé et futur.

La direction temporelle, soutient Reichenbach, ne peut se définir qu’au moyen de processus irréversibles, principalement l’augmentation de l’entropie décrite par la thermodynamique statistique. Le second principe de la thermodynamique établit que l’entropie d’un système isolé croît jusqu’à atteindre un maximum. Cette augmentation fournit un marqueur physique objectif de la direction temporelle.

Reichenbach développe également une analyse causale fondée sur son principe de cause commune : lorsque deux événements corrélés n’entretiennent pas de relation causale directe, il existe une cause commune antérieure qui explique leur corrélation. Ce principe, qui lie asymétrie causale et asymétrie probabiliste, influence profondément les développements ultérieurs de la théorie causale, notamment les travaux de Wesley Salmon et les approches contemporaines de l’inférence causale.

Héritage et influence durable

Reichenbach incarne une conception de la philosophie indissociable de la science vivante. Pour lui, les révolutions scientifiques — relativité, mécanique quantique — doivent transformer la philosophie elle-même, rendant caduques les catégories métaphysiques traditionnelles. Cette exigence de mise à jour perpétuelle de la réflexion philosophique au contact des sciences reste un héritage majeur de l’empirisme logique.

Son œuvre façonne plusieurs domaines de la philosophie analytique contemporaine. En épistémologie, sa théorie probabiliste de la confirmation et sa réponse pragmatique au problème de l’induction nourrissent encore les débats sur la justification des croyances scientifiques. En philosophie de la physique, ses analyses de l’espace-temps, du conventionnalisme et de la direction du temps demeurent des points de référence obligés. En théorie de la causalité, son principe de cause commune inspire les approches probabilistes et les méthodes d’inférence causale développées en intelligence artificielle et en sciences sociales.

Le Cercle de Berlin, longtemps éclipsé dans l’historiographie par le Cercle de Vienne plus célèbre, est désormais reconnu comme un foyer intellectuel distinct et créatif de l’empirisme logique. Reichenbach y joua le rôle d’animateur, de théoricien et de passeur entre physique et philosophie.

Certes, certaines positions de Reichenbach n’ont pas résisté aux critiques. Sa logique trivalente pour la mécanique quantique n’a pas convaincu. Sa théorie fréquentiste stricte de la probabilité rencontre des objections techniques sérieuses. Son optimisme quant à la possibilité de fonder rationnellement l’induction paraît aujourd’hui excessif à beaucoup de philosophes.

Mais la fécondité de ses intuitions subsiste. Le débat contemporain sur la causalité mobilise abondamment ses concepts. Les discussions sur le temps en cosmologie et en philosophie de la physique reprennent ses distinctions. L’épistémologie bayésienne contemporaine, bien qu’elle rejette l’interprétation fréquentiste au profit d’une conception subjectiviste de la probabilité, s’inscrit néanmoins dans le programme reichenbachien d’une épistémologie probabiliste rigoureuse.

Reichenbach fut aussi, à sa manière, un philosophe politique de la rationalité. Fuyant le nazisme, reconstituant sa carrière en exil, il incarne la fragilité des institutions scientifiques face aux totalitarismes. Son engagement pour une philosophie scientifique rigoureuse répondait aussi à un impératif moral : opposer la rationalité méthodique à l’irrationalisme qui submergeait alors l’Europe. En ce sens, l’empirisme logique n’était pas seulement une position épistémologique mais aussi un ethos intellectuel, une défense de la raison contre les passions destructrices du XXᵉ siècle.

 

Pour aller plus loin

  • Hans Reichenbach, Concept of Probability in the Mathematical Representation of Reality,
  • Hans Reichenbach, Philosophy of Space and Time,
  • Hans Reichenbach, Philosophic Foundations of Quantum Mechanics,
  • Hans Reichenbach, From Copernicus to Einstein,
  • M. Reichenbach, Selected Writings, 1909-1953,
  • Steven Gimbel, Defending Einstein: Hans Reichenbach’s Writings on Space, Time and Motion,
  • Hans Reichenbach, Elements of Symbolic Logic,
  • unknown, Hans Reichenbach: Logical Empiricist (Synthese Library) (1979-07-31),

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