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Structure
  1. En raccourci
  2. Une enfance à Pergame au cœur de la civilisation gréco-romaine
    1. Naissance dans une cité prospère
    2. Un milieu familial contrasté
  3. Formation philosophique
    1. Initiation aux écoles philosophiques
    2. Désillusion et tournant décisif
    3. Le songe prophétique
  4. Voyages et formation médicale
    1. Smyrne, Corinthe et la quête des meilleurs maîtres
    2. Le séjour alexandrin et ses limites
    3. La révélation diététique
  5. Le médecin des gladiateurs
    1. Retour à Pergame et nomination prestigieuse
    2. Observation anatomique et découvertes
  6. La conquête de Rome
    1. Arrivée dans la capitale impériale
    2. Expériences sur le système nerveux
    3. Le succès et les jalousies
  7. Médecin impérial
    1. Rappel par Marc Aurèle
    2. Rédaction de l’œuvre monumentale
    3. Incendie du temple de la Paix et perte de manuscrits
  8. Le système médical galénique
    1. Théorie des humeurs et des tempéraments
    2. Tempéraments et caractère
    3. Pneuma et physiologie
  9. Pharmacologie
    1. Science des simples et des composés
    2. La thériaque et les antidotes
  10. Un philosophe téléologique et monothéisme
    1. La nature ordonnée par un créateur
    2. L’église chrétienne
  11. Transmission et influence posthume
    1. Dans l’Empire byzantin et le monde arabe
    2. Retour en Occident latin
  12. La Renaissance
    1. Le retour aux sources grecques
    2. Vésale et la contestation
    3. Le déclin
  13. Legs intellectuel
    1. Un homme complexe
    2. Méthode et épistémologie
  14. Un médecin qui traversa les siècles
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Image fictive représentant Galien de Pergame, médecin et philosophe grec de l'Antiquité ; cette illustration imaginaire ne représente pas le personnage réel
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Galien (129–216) : l’architecte du système médical qui domina l’Occident pendant quinze siècles

  • 01/12/2025
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Nom d’origineΓαληνός (Galênos)
Nom anglaisGalen
OrigineEmpire romain (Pergame, Asie Mineure)
Importance★★★★★
CourantsPhilosophie antique, médecine grecque
ThèmesAnatomie, théorie des humeurs, physiologie expérimentale, système nerveux, téléologie naturelle, médecine hippocratique

Né à Pergame en 129 sous le règne d’Hadrien, mort probablement à Rome en 216 sous Caracalla, Claude Galien demeure l’une des figures les plus imposantes de l’histoire de la médecine et de la philosophie naturelle. Médecin des gladiateurs puis des empereurs, anatomiste pionnier et philosophe systématique, il construisit une synthèse encyclopédique qui fit autorité sans partage pendant plus d’un millénaire et demi. Rarement penseur antique ne s’est autant livré dans ses écrits, offrant ainsi aux historiens un accès privilégié à sa personnalité, ses ambitions et ses méthodes.

En raccourci

Galien naît en 129 dans une famille aisée de Pergame. Son père Nicon, architecte et géomètre, lui transmet le goût des mathématiques et de la rigueur démonstrative. À quinze ans, le jeune homme entreprend des études de philosophie auprès de maîtres stoïciens, platoniciens, péripatéticiens et épicuriens. Profondément déçu par leurs désaccords perpétuels, il se tourne vers la médecine à dix-sept ans.

Après avoir étudié à Smyrne, Corinthe et Alexandrie, il devient médecin des gladiateurs à Pergame où il perfectionne ses connaissances en anatomie et chirurgie. En 162, ambitieux et conscient de son talent, il s’installe à Rome. Ses démonstrations publiques de dissection et de vivisection animale le rendent célèbre. Il devient médecin de Marc Aurèle puis de ses successeurs Commode et Septime Sévère.

Auteur prolifique, il compose environ cinq cents traités couvrant médecine, philosophie, logique et philologie. Ses théories sur les humeurs, son anatomie basée sur la dissection animale, sa physiologie téléologique et son engagement envers un dieu créateur unique assurent son influence considérable sur les médecines chrétienne, juive et musulmane jusqu’à la Renaissance.

Une enfance à Pergame au cœur de la civilisation gréco-romaine

Naissance dans une cité prospère

L’été 129 voit naître à Pergame un enfant destiné à marquer profondément l’histoire intellectuelle du monde occidental. La cité, ancien royaume indépendant devenu romain en 133 av. J.-C., jouit alors d’une prospérité importante. Centre scientifique, littéraire et artistique majeur du monde hellénistique, elle abrite une bibliothèque rivale de celle d’Alexandrie et un sanctuaire dédié à Asclépios, dieu de la médecine. Dans ce contexte stimulant grandit le fils de Nicon, architecte et géomètre réputé.

Nicon compte parmi ces notables cultivés qui incarnent l’idéal de la paideia grecque. Excellent mathématicien, familier des questions d’astronomie, il admire par-dessus tout la rigueur des démonstrations géométriques. Cette passion pour la certitude mathématique, il la transmet à son fils dès l’enfance. Homme de tempérament stoïcien, Nicon enseigne également à Galien les préceptes de la maîtrise de soi et l’importance de ne pas se laisser affecter par les pertes matérielles. Toute sa vie, le médecin se souviendra de ce père modèle, « complètement inaccessible à toute colère, parfaitement juste, honnête et ami des hommes », qu’il opposera aux débordements de sa mère.

Un milieu familial contrasté

Si Galien conserve un souvenir lumineux de son père, il brosse de sa mère un portrait sévère qui tranche avec la réserve habituelle des auteurs antiques sur les affaires familiales. Dans ses écrits, il la décrit en tant que femme « profondément irascible au point de mordre parfois ses servantes et de toujours crier et se quereller avec [son] père ». Ce contraste marqué entre les tempéraments parentaux nourrit peut-être son intérêt ultérieur pour la théorie des humeurs et des tempéraments — cette conviction que le caractère s’enracine dans la constitution physique du corps.

La fortune familiale assure au jeune Galien une éducation soignée. Dès l’enfance, il étudie le grec, la rhétorique et observe les pratiques médicales des soignants qui exercent autour du sanctuaire d’Asclépios. Cette immersion précoce dans un environnement médical et religieux marque durablement sa pensée, mêlant observation empirique et conviction que la nature exprime une intention divine.

Formation philosophique

Initiation aux écoles philosophiques

À quatorze ou quinze ans, Nicon décide de faire apprendre la philosophie à son fils. Non qu’il souhaite en faire un philosophe professionnel, mais il juge qu’une solide formation philosophique doit constituer le bagage intellectuel de tout homme cultivé. Pergame offre l’avantage d’abriter des représentants de toutes les grandes écoles : stoïciens, platoniciens, péripatéticiens, épicuriens. Nicon lui sert de répétiteur, veillant à ce que l’enseignement reçu soit correctement assimilé.

Durant plusieurs années, le jeune Galien fréquente successivement différents maîtres. Il se souvient plus tard de quatre d’entre eux en particulier : un stoïcien, un platonicien, un péripatéticien et un épicurien. Cette expérience, loin de l’enthousiasmer, le laisse « profondément affligé », selon ses propres termes. Dans les Propres livres, il explique que le premier ne lui donne pas les preuves rhétoriques de ce qu’il avance, que le second arrive à des conclusions contraires du précédent, et que les suivants ne s’avèrent pas plus concluants.

Désillusion et tournant décisif

Cette confrontation avec la multiplicité des doctrines philosophiques et l’absence de critère permettant de les départager constitue un choc intellectuel. Formé par son père à admirer la certitude des mathématiques, Galien espérait trouver en philosophie un art de raisonner permettant l’accord universel, « sur le modèle des démonstrations géométriques capables de s’imposer à tout le monde ». La réalité des disputes philosophiques interminables le déçoit cruellement.

Pourtant, il ne rompt pas complètement avec la réflexion philosophique. Il décide plutôt de prendre ses distances avec les discours philosophiques tout en en conservant certains outils conceptuels et méthodologiques. Cette attitude ambivalente — ni rejet total ni adhésion sectaire — sera présente dans toute sa carrière. Médecin de formation, il demeure philosophe dans son approche, cherchant constamment à fonder la pratique médicale sur des principes rationnels solides.

Le songe prophétique

Il a dix-sept ans lorsque son père fait un songe où Asclépios lui-même apparaît et lui ordonne de faire étudier la médecine à son fils. Nicon prend cette injonction au sérieux. Il oriente donc Galien vers des études médicales, tout en lui permettant de poursuivre parallèlement sa formation philosophique. Cette double formation s’avérera déterminante pour l’élaboration du système galénique qui unit théorie spéculative et observation empirique.

Voyages et formation médicale

Smyrne, Corinthe et la quête des meilleurs maîtres

Après la mort de Nicon en 148 ou 149, Galien, désormais âgé d’une vingtaine d’années et disposant d’un héritage substantiel, entreprend une longue période de voyages d’études. Pendant près de douze ans, il sillonne le bassin méditerranéen à la recherche des médecins les plus réputés. Son itinéraire le conduit d’abord à Smyrne où il étudie auprès de maîtres spécialisés dans différentes approches thérapeutiques, puis à Corinthe où il approfondit ses connaissances.

Ces déplacements n’ont rien d’anodin. Dans l’Antiquité, la médecine ne constitue pas une discipline unifiée enseignée dans des institutions standardisées. Elle se compose plutôt de diverses écoles rivales — dogmatiques, empiriques, méthodistes — chacune défendant ses propres principes et pratiques. En fréquentant successivement différents maîtres et en observant leurs méthodes respectives, Galien acquiert une connaissance encyclopédique des débats médicaux contemporains. Cette formation éclectique lui permet ultérieurement de construire sa propre synthèse.

Le séjour alexandrin et ses limites

Vers 153, Galien se rend à Alexandrie, la capitale intellectuelle du monde hellénistique. La ville égyptienne conserve son prestige de centre scientifique majeur. Aux IIIᵉ et IIᵉ siècles av. J.-C., sous les premiers Ptolémées, deux des plus grands anatomistes de l’Antiquité, Hérophile et Érasistrate, avaient pu y pratiquer des dissections humaines qui firent progresser considérablement la connaissance des structures internes du corps.

Quatre siècles plus tard, la situation a radicalement changé. La dissection des cadavres humains n’est plus pratiquée. Galien doit se contenter d’étudier les os humains sur des squelettes accessibles dans certains lieux. Il examine notamment des ossements mis à nu par des crues du Nil ou exposés dans des tombes profanées. Cette restriction le contraint à développer ses connaissances anatomiques principalement par la dissection animale, méthode qui sera à l’origine de certaines erreurs dans sa compréhension du corps humain.

La révélation diététique

Galien se plaint amèrement de la nourriture qu’il juge médiocre en Égypte. De retour à Pergame vers 157, il dévore avec excès tous les mets dont il raffolait dans sa jeunesse. Il se gave notamment de fruits jusqu’à l’indigestion et souffre finalement de graves complications gastriques et intestinales. Au plus fort de la crise, Asclépios lui apparaît en songe et lui délivre des conseils nécessaires à un prompt rétablissement.

Cette expérience personnelle marque un tournant dans sa pensée médicale. Il comprend l’importance de l’alimentation dans le maintien de la bonne santé. Il approfondit et perfectionne la diététique hippocratique, développant une théorie sophistiquée des régimes adaptés aux différents tempéraments et conditions physiques. L’aliment devient dans son système l’équivalent d’un médicament, chaque substance possédant des qualités spécifiques agissant sur l’équilibre humoral du corps.

Le médecin des gladiateurs

Retour à Pergame et nomination prestigieuse

En 157, âgé de vingt-huit ans, Galien revient dans sa cité natale. Sa réputation de médecin savant formé auprès des meilleurs maîtres lui vaut rapidement une nomination prestigieuse : il devient médecin de l’école des gladiateurs de Pergame. Cette position, loin d’être anodine, offre des opportunités exceptionnelles pour perfectionner ses connaissances anatomiques et chirurgicales. Les combats de gladiateurs produisent en effet des blessures variées — plaies profondes, fractures, lésions d’organes — qui permettent d’observer directement les structures internes du corps.

Galien occupe ce poste pendant trois ou quatre ans. Il se vante plus tard d’avoir considérablement réduit la mortalité parmi les gladiateurs dont il a la charge, passant selon ses dires de soixante morts sous son prédécesseur à seulement cinq sous son propre exercice. Même si ces chiffres doivent être pris avec prudence — Galien n’étant pas connu pour sa modestie —, ils semblent attester de compétences réelles en traumatologie.

Observation anatomique et découvertes

C’est en soignant les plaies des gladiateurs que Galien fait l’une de ses découvertes les plus importantes : il observe que le sang circule dans les artères. Jusqu’alors, une croyance vieille de quatre siècles affirmait que les artères transportaient de l’air (pneuma), d’où leur nom (du grec aer, air, et terein, contenir). Les gladiateurs blessés aux artères perdent manifestement du sang, pas de l’air. Cette observation directe contredit les théories anciennes et conduit Galien à réviser la compréhension de la circulation sanguine.

Il établit alors un descriptif de la circulation qui, bien qu’erroné sur plusieurs points essentiels, représente une avancée notable. Galien distingue deux sortes de sang : le sang veineux produit par le foie qui alimente les organes, et le sang artériel qui répand la chaleur produite par le cœur. Cette théorie persistera jusqu’aux travaux de William Harvey au XVIIᵉ siècle qui démontrera la circulation sanguine complète et le rôle du cœur.

La conquête de Rome

Arrivée dans la capitale impériale

Vers 162, Galien prend une décision audacieuse. Ambitieux et conscient de ses talents exceptionnels, il quitte Pergame pour Rome, la capitale de l’Empire. Il cherche à conquérir la scène médicale de la plus grande ville du monde antique où se concentrent richesse, pouvoir et vie intellectuelle. Rome abrite déjà de nombreux médecins et la médecine romaine est largement dominée par des praticiens d’origine hellénique : la concurrence s’annonce féroce.

Galien adopte une stratégie efficace pour se faire connaître. Il organise des séances publiques de dissection et de vivisection animale dans le temple de la Paix. Devant son auditoire il dissèque des singes, des chiens, des porcs, des chèvres, des chevreaux et même, dit la légende, un éléphant. Ces démonstrations spectaculaires servent un double objectif : illustrer son enseignement médical et prouver sa supériorité technique sur ses rivaux.

Expériences sur le système nerveux

Les expériences que Galien réalise devant son public romain comptent parmi les plus sophistiquées de l’Antiquité. Il pratique notamment la ligature sélective de nerfs pour démontrer leurs fonctions. En sectionnant les nerfs récurrents qui innervent le larynx, il montre que le cerveau contrôle la voix. En coupant la moelle épinière à différents niveaux, il établit que les nerfs partant de la moelle contrôlent les muscles. Ces expériences violentes — les animaux sont disséqués vivants sans anesthésie — impressionnent fortement les spectateurs par leur rigueur démonstrative.

Il identifie sept paires de nerfs crâniens, décrit le parcours de l’influx nerveux depuis le cerveau jusqu’aux muscles, observe les fonctions du rein et de la vessie. Ses travaux sur le système nerveux font de lui le premier véritable physiologiste de l’histoire, celui qui ne se contente pas de décrire les structures anatomiques mais cherche à comprendre leurs fonctions par l’expérimentation active.

Le succès et les jalousies

La réputation de Galien croît rapidement. Lors d’un accès de fièvre du philosophe Eudème, originaire comme lui de Pergame, il prend le pouls du malade et fait le pronostic d’une fièvre quarte. Eudème se répand en louanges devant des personnages influents. Le nom de Galien parvient même jusqu’aux oreilles des deux empereurs régnants, Lucius Verus et Marc Aurèle.

Mais ce succès lui attire également des inimitiés. Cassant et orgueilleux, Galien ne ménage pas ses critiques envers les autres médecins qu’il juge incompétents. En 166, après quatre ans passés à Rome, il quitte précipitamment la ville. Ce départ coïncide avec une épidémie, probablement le typhus, appelée « peste antonine », qui s’abat sur la capitale. Ses ennemis ne manquent pas de l’accuser de lâcheté, affirmant qu’il a abandonné les malades.

Médecin impérial

Rappel par Marc Aurèle

En 168, après deux ans d’absence, Galien est rappelé à Rome par l’empereur Marc Aurèle lui-même. Le philosophe-empereur stoïcien, alors engagé dans des campagnes militaires contre les tribus germaniques, cherche un médecin de confiance. Il confie à Galien la santé de ses fils Commode et Sextus. Cette nomination consacre définitivement la position de Galien au sommet de la hiérarchie médicale romaine.

Galien ne suit pas Marc Aurèle dans ses campagnes militaires, mais demeure à Rome où il reprend son enseignement public et la rédaction de ses nombreux traités. Sa clientèle se compose désormais de l’élite romaine. Médecin de trois empereurs successifs — Marc Aurèle, Commode puis Septime Sévère —, il jouit d’une autorité considérable et dispose des ressources nécessaires à ses travaux d’écriture et d’expérimentation.

Rédaction de l’œuvre monumentale

C’est durant ces décennies romaines que Galien compose l’essentiel d’une œuvre considérable. Auteur prolifique d’une énergie remarquable, il rédige environ cinq cents traités sur la médecine, la philosophie, la logique, la philologie et l’éthique. Cette production massive couvre tous les aspects de l’art médical : anatomie, physiologie, pathologie, thérapeutique, pharmacologie, hygiène, ainsi que des questions philosophiques sur la nature de l’âme, l’éthique médicale et la méthodologie scientifique.

Parmi ses œuvres majeures figure De l’utilité des parties du corps (De usu partium), un traité en dix-sept livres qu’il dédie au « créateur du corps humain ». Dans cet ouvrage monumental, il développe une anatomie et une physiologie systématiques fondées sur l’idée que chaque partie du corps possède une fonction précise assignée par la nature. Cette approche téléologique — l’affirmation que rien n’est inutile dans la nature et que tout répond à un dessein — s’inspire d’Aristote mais l’enrichit d’observations anatomiques détaillées.

Incendie du temple de la Paix et perte de manuscrits

En 192 un incendie détruit le temple de la Paix où Galien entreposait une partie importante de ses manuscrits et de ses médicaments. Cette perte le bouleverse profondément. Il compose alors un traité intitulé Ne pas se chagriner (De indolentia) où il s’efforce d’appliquer les préceptes stoïciens appris de son père : accepter avec sérénité les pertes matérielles et ne pas se laisser abattre par l’adversité. Malgré ce désastre, une portion substantielle de son œuvre survit, soit environ cent cinquante traités qui nous sont parvenus.

Le système médical galénique

Théorie des humeurs et des tempéraments

Au cœur du système galénique se trouve la théorie des quatre humeurs héritée d’Hippocrate mais considérablement enrichie et systématisée. Galien postule que le corps humain est composé de quatre humeurs fondamentales : le sang, la bile jaune, la bile noire (atrabile) et le phlegme (pituite). Ces humeurs correspondent aux quatre éléments (air, feu, terre, eau) et aux quatre qualités primaires (chaud, froid, sec, humide).

La santé résulte d’un équilibre (eukrasia) entre ces humeurs. La maladie survient lorsqu’une ou plusieurs humeurs dominent excessivement (dyskrasia). À chaque humeur Galien associe une saison, un moment de la vie, une couleur. Le sang — chaud et humide — correspond au printemps et prédomine dans l’enfance. La bile jaune — chaude et sèche — s’associe à l’été et à la jeunesse. La bile noire — froide et sèche — renvoie à l’automne et à la maturité. Le phlegme — froid et humide — correspond à l’hiver et à la vieillesse.

Tempéraments et caractère

Cette théorie humorale fonde également la doctrine des tempéraments. Selon Galien, la prédominance naturelle de telle ou telle humeur détermine non seulement la constitution physique mais aussi le caractère psychologique. Le sanguin se montre jovial et sociable, le bilieux colérique et ambitieux, le mélancolique pensif et créatif, le flegmatique calme et indolent. Cette typologie psychologique, développée dans plusieurs traités dont Les tempéraments, influencera profondément la psychologie occidentale jusqu’au XIXᵉ siècle.

La thérapeutique galénique découle logiquement de cette théorie. Puisque la maladie résulte d’un déséquilibre humoral, le traitement vise à rétablir l’équilibre et Galien formule l’axiome contraria contrariis curantur — « les contraires se soignent par les contraires », par exemple. une affection chaude et sèche qui requiert des remèdes froids et humides. Cette approche justifie l’usage de la saignée pour éliminer l’excès de sang, des purgatifs pour évacuer les humeurs corrompues, des régimes alimentaires adaptés pour modifier la composition humorale.

Pneuma et physiologie

Outre les humeurs, Galien accorde une importance centrale au pneuma, esprit vital d’essence divine qui anime le corps. Il distingue trois types de pneuma correspondant aux trois organes principaux. Le foie produit le pneuma naturel qui accompagne le sang veineux et assure la nutrition. Le cœur génère le pneuma vital qui se mêle au sang artériel et maintient la chaleur corporelle. Le cerveau élabore le pneuma animal (ou psychique) qui circule dans les nerfs et permet sensation et mouvement.

Cette physiologie pneumatique s’articule avec une anatomie supposée mais erronée. Galien croit que le sang passe du ventricule droit au ventricule gauche du cœur par des pores invisibles dans le septum interventriculaire. Il postule l’existence au niveau du cerveau d’un réseau vasculaire complexe, le rete mirabile, que l’on trouve effectivement chez certains animaux mais non chez l’homme. Ces erreurs, fruits de l’impossibilité de disséquer des cadavres humains, persisteront jusqu’aux dissections de Vésale au XVIᵉ siècle.

Pharmacologie

Science des simples et des composés

Galien développe une pharmacologie systématique qui lui vaut d’être considéré comme l’un des pères de cette discipline. Il voyage à travers l’Empire pour étudier la flore locale et les remèdes traditionnels et décrit 473 drogues originales et de nombreuses substances d’origine minérale et végétale. Son traité Des facultés des simples médicaments établit une classification rigoureuse des substances selon leurs qualités (chaudes, froides, sèches, humides) et leurs degrés d’intensité.

Il est le premier à codifier méthodiquement l’art de la préparation des médicaments, distinguant substances actives et excipients. Ses prescriptions détaillent les dosages, les méthodes d’extraction, les modes de conservation. Cette pharmacologie rationnelle, qui cherche à comprendre les mécanismes d’action des remèdes plutôt que de se fier aveuglément à la tradition, constitue un progrès majeur. L’expression « pharmacie galénique » désignera pendant des siècles la préparation traditionnelle des médicaments par opposition aux synthèses chimiques modernes.

La thériaque et les antidotes

Galien compose en public la thériaque, antidote universel dont la recette comporte soixante-quatorze ingrédients. Le principal composant est la chair de vipère, à laquelle s’ajoutent des opiacés et de nombreuses autres substances. Héritée de la tradition du roi Mithridate VI de Pont, la thériaque est censée guérir les intoxications, neutraliser les venins et protéger contre les maladies. La composition publique de ce remède complexe dans le temple de la Paix constitue un événement spectaculaire qui renforce la réputation de Galien auprès de l’élite romaine.

L’efficacité réelle de la thériaque demeure douteuse pour la plupart de ses usages prétendus. Mais sa fonction symbolique s’avère considérable. Elle incarne la maîtrise du médecin sur les substances naturelles et sa capacité à transformer des poisons en remèdes. Cette alchimie pharmaceutique, qui mêle science et mystère, fascine les contemporains et assure à Galien une aura de thaumaturge autant que de savant.

Un philosophe téléologique et monothéisme

La nature ordonnée par un créateur

Si Galien se présente avant tout en tant que médecin et héritier d’Hippocrate, sa pensée s’enracine profondément dans la philosophie. Son œuvre maîtresse De l’utilité des parties développe une vision téléologique de la nature directement inspirée d’Aristote. Pour Galien, rien dans le corps humain n’existe par hasard. Chaque organe, chaque structure anatomique remplit une fonction précise assignée par la nature : les mains permettent la préhension, les yeux la vision, le foie la digestion. Cette fonctionnalité universelle atteste de l’existence d’une intelligence organisatrice.

Mais Galien va plus loin qu’Aristote. Là où le Stagirite se contentait d’invoquer la nature finaliste sans référence explicite à un dieu personnel, Galien affirme avec force l’existence d’un dieu unique, créateur et architecte du corps humain. Dans De l’utilité des parties, il écrit : « Il faut connaître et révérer la sagesse, la toute puissance, l’amour infini et la bonté du créateur de l’Être. » Cette profession de foi monothéiste qui aura un impact majeur sur sa postérité.

L’église chrétienne

Cette conviction monothéiste explique largement l’extraordinaire fortune posthume de Galien. Au moment où le monothéisme s’impose sur toutes les rives de la Méditerranée — christianisme dans l’Empire romain, judaïsme rabbinique en diaspora, islam à venir —, la vision galénique d’une nature créée par un dieu unique et sage s’avère correspondre parfaitement aux attentes des autorités religieuses. L’Église chrétienne adopte donc Galien, principalement parce que sa médecine glorifie le Créateur. Pendant des siècles, s’opposer à Galien signifiera s’opposer à l’Église.

Cette alliance entre médecine galénique et théologie chrétienne, si elle assure la transmission de l’œuvre, a également un effet inhibiteur. Elle sacralise le système galénique et rend difficile toute remise en cause. Les erreurs anatomiques de Galien, pourtant nombreuses, ne pourront être corrigées qu’au prix d’une rupture avec l’autorité ecclésiastique. Vésale, qui ose contredire Galien au XVIᵉ siècle, devra affronter les foudres des théologiens conservateurs.

Transmission et influence posthume

Dans l’Empire byzantin et le monde arabe

À la suite de la division de l’Empire romain au IVᵉ siècle, l’Empire d’Occident disparaît rapidement, entraînant avec lui une grande partie de la culture savante. L’Empire d’Orient byzantin subsiste et conserve l’héritage culturel gréco-romain. Le corpus galénique continue à faire autorité auprès des médecins de Constantinople et d’Alexandrie, et des traducteurs syriaques puis arabes s’emparent de cette somme encyclopédique.

Aux Xᵉ et XIᵉ siècles, durant l’âge d’or de la science et de la philosophie islamique, le galénisme est assimilé, commenté et enrichi par de grands médecins comme Rhazès (865–925) et Avicenne (980–1037). Ces savants ne se contentent pas de transmettre passivement Galien. Ils le synthétisent, le critiquent parfois, le complètent par leurs propres observations. Le galénisme arabe constitue ainsi une tradition vivante qui dépasse la simple répétition des textes antiques.

Retour en Occident latin

Aux XIᵉ et XIIᵉ siècles, ce galénisme revu et synthétisé par les médecins arabes revient en Europe occidentale via des traductions de l’arabe en latin. Des centres de traduction comme Tolède en Espagne ou Salerne en Italie jouent un rôle important à cet égard. Les universités européennes naissantes adoptent Galien et Avicenne comme bases de leur enseignement médical. À partir du XIIIᵉ siècle, le Canon d’Avicenne, synthèse magistrale de la médecine galénique enrichie d’apports arabes, devient le manuel fondamental de toutes les facultés de médecine.

La scolastique médiévale intègre Galien à son système intellectuel, mais cette intégration a un coût : l’enseignement universitaire s’égare parfois dans des arguties théoriques tortueuses, s’éloignant de l’observation empirique que Galien lui-même valorisait. La médecine devient excessivement livresque, fondée sur l’autorité des textes plutôt que sur l’examen direct des malades et des corps.

La Renaissance

Le retour aux sources grecques

Les humanistes de la Renaissance ouvrent un tournant décisif. En retournant aux textes grecs originaux de Galien plutôt qu’aux traductions latines médiévales souvent fautives, ils redécouvrent un Galien plus authentique, et des érudits comme Niccolò Leoniceno, Thomas Linacre ou Guillaume Cop établissent des éditions critiques. L’édition presque complète des œuvres en grec paraît chez Alde Manuce à Venise en 1525 puis les décennies 1530-1550 voient une vague de nouvelles traductions latines et vernaculaires.

Cette redécouverte philologique s’accompagne d’une réhabilitation de l’anatomie et de la dissection. Inspirés par l’exemple de Galien lui-même qui plaçait l’anatomie à la base de la médecine, des médecins comme Berengario da Carpi, Jacopo Berengario et surtout André Vésale reprennent la pratique de la dissection humaine, abandonnée depuis l’Antiquité. Ces dissections méthodiques mettent en évidence les erreurs anatomiques de Galien.

Vésale et la contestation

En 1543, Vésale publie De humani corporis fabrica, ouvrage monumental illustré de planches anatomiques d’une précision inédite. Vésale dénonce les erreurs de Galien : inexistence chez l’homme du rete mirabile, absence de pores dans le septum interventriculaire, différences entre anatomie humaine et animale. Cette contestation courageuse — voire imprudente — provoque des levées de boucliers. En France, Jean Riolan père et fils, puis Guy Patin défendent avec acharnement l’héritage galénique contre les « novateurs ».

Mais le mouvement est lancé. William Harvey analyse en 1628 la circulation sanguine complète et démontre le rôle du cœur en tant que pompe, contredisant définitivement la physiologie galénique. Conrad Victor Schneider réfute en 1655-1664 la théorie catarrhale selon laquelle le cerveau évacue ses humeurs par le nez. Peu à peu, l’édifice galénique s’effondre, non par une réfutation globale mais par accumulation de corrections ponctuelles fondées sur l’expérimentation.

Le déclin

Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la révolution scientifique balaye progressivement le galénisme. La théorie des humeurs cède la place à de nouvelles conceptions physiologiques. La saignée systématique, encore pratiquée au temps de Molière qui la tourne en ridicule, finit par être abandonnée. La médecine moderne rejette le cadre explicatif galénique tout en conservant certains acquis méthodologiques : l’importance de l’observation clinique, l’attention au régime et à l’hygiène, le souci d’une pratique rationnelle fondée sur des principes théoriques.

Galien demeure une référence historique majeure. Son œuvre témoigne de la première tentative systématique de fonder la médecine sur l’anatomie, la physiologie expérimentale et la réflexion philosophique. Sa conviction que « le meilleur médecin est aussi philosophe » — titre de l’un de ses traités — montre qu’il refusait  de de réduire la médecine à une technique dépourvue de réflexion éthique et épistémologique.

Legs intellectuel

Un homme complexe

Les écrits de Galien, exceptionnellement nombreux et souvent autobiographiques, nous livrent le portrait d’une personnalité complexe et attachante malgré ses défauts manifestes. Orgueilleux jusqu’à l’arrogance, il ne manque jamais une occasion de souligner sa supériorité sur ses rivaux qu’il traite d’ignorants et de charlatans, ce qui n’était peut-être pas totalement faux. Polémiste redoutable, il excelle dans l’art de ridiculiser ses adversaires. Mais il faut noter que cette agressivité, loin de constituer un trait de caractère isolé, s’inscrit dans les habitudes rhétoriques de son temps où la controverse publique fait partie intégrante de la vie intellectuelle.

Derrière cette façade hautaine se dessine cependant un médecin profondément investi dans sa mission. Galien se soucie réellement du bien-être de ses patients. Son traité  Le meilleur médecin est aussi philosophe insiste sur la nécessité pour le praticien de posséder non seulement des connaissances techniques mais aussi des qualités morales supérieures : honnêteté, bienveillance, désintéressement. Pour lui, le médecin ne doit pas exercer pour l’argent ou la gloire mais par amour de l’art médical et par compassion envers la souffrance humaine.

Méthode et épistémologie

L’apport méthodologique de Galien s’avère peut-être plus durable que ses théories spécifiques. Il affirme constamment s’appuyer sur « ses deux jambes » : la raison (logos) et l’expérience (empeiria). Ni rationaliste dogmatique se fiant uniquement au raisonnement abstrait, ni empiriste pur accumulant observations sans cadre théorique, il cherche une voie médiane où théorie et pratique s’enrichissent mutuellement.

Ses expériences sur le système nerveux, ses vivisections animales, ses observations cliniques rigoureuses attestent d’un souci de vérification empirique rare dans l’Antiquité. Certes, il manque parfois de prudence dans ses généralisations, extrapolant trop vite du singe à l’homme. Mais son insistance sur la nécessité de fonder les affirmations médicales sur l’observation directe plutôt que sur la spéculation pure marque un progrès considérable.

Un médecin qui traversa les siècles

Galien de Pergame occupe une place unique dans l’histoire intellectuelle de l’Occident et du Proche-Orient. Dernier des grands médecins créateurs de l’Antiquité gréco-romaine, il élabora une synthèse encyclopédique unissant anatomie, physiologie, pathologie, thérapeutique et philosophie en un système cohérent. Cette synthèse, malgré ses erreurs et ses limites, domina la pensée médicale pendant plus de quinze siècles, s’imposant aux médecines chrétienne, juive et musulmane.

Rarement figure historique n’aura exercé une emprise aussi longue sur un domaine du savoir. Rarement aussi la rupture avec cette autorité n’aura été aussi nécessaire au progrès scientifique. Galien demeure ainsi le symbole paradoxal d’une grandeur antique devenue obstacle au développement moderne, mais dont certaines intuitions méthodologiques conservent leur pertinence. Il méritait donc une place dans les biographies de Philosophes.org.

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