Philosophes.org
Structure
  1. En raccourci
  2. Naissance et formation éléatique
    1. Une jeunesse entre deux traditions
  3. La rencontre avec Socrate
    1. Un engagement risqué
  4. Formation philosophique auprès de Socrate
  5. La mort de Socrate et l’exil à Mégare
    1. Présence auprès du maître condamné
  6. Le refuge mégarien des socratiques
  7. La fondation de l’école mégarique
    1. Une institution philosophique originale
  8. L’école éristique et l’art de la dispute
  9. La doctrine philosophique d’Euclide
    1. L’identité de l’Être et du Bien
    2. L’atomisme logique mégarique
    3. Le refus de la puissance
    4. Les principes de méthode dialectique
  10. Les disciples et le développement de l’école
    1. Eubulide et les paradoxes célèbres
  11. Diodore Cronos et la logique modale
  12. Stilpon et la transmission au stoïcisme
  13. Les écrits perdus
  14. Mort et héritage
  15. Confusion historique avec Euclide d’Alexandrie
    1. Une méprise médiévale et renaissante
  16. Actualité de la pensée mégarique
    1. La question du Bien et de l’Être
    2. L’apport à la logique formelle
    3. L’art de la dispute philosophique
  17. Un pont entre Socrate et les écoles hellénistiques
Philosophes.org
  • Biographies
  • Socratisme

Euclide de Mégare (vers 450–vers 380 av. J.-C.) : l’union du Bien et de l’Être

  • 17/11/2025
  • 16 minutes de lecture
Total
0
Shares
0
0
0

INFOS-CLÉS

Nom d’origineΕὐκλείδης / Eukleidês
OrigineMégare (ou Gela en Sicile selon certaines sources), monde grec
Importance★★★
CourantsSocratisme, école mégarique, influence éléatique
ThèmesÉcole mégarique, identité de l’Être et du Bien, dialectique éristique, refuge des socratiques, logique

Disciple fidèle de Socrate, Euclide de Mégare fonde après la mort du maître la première école socratique. Il tente une synthèse audacieuse entre l’enseignement éthique de Socrate et la métaphysique (étude des principes premiers de la réalité) des Éléates, identifiant le Bien unique au seul Être véritable.

En raccourci

Né vers 450 avant J.-C. à Mégare, cité située entre Athènes et Corinthe, Euclide se passionne d’abord pour les écrits de Parménide avant de rencontrer Socrate. La guerre du Péloponnèse oppose alors Athènes à Sparte, dont Mégare est l’alliée. Un décret athénien interdit sous peine de mort l’accès de la cité aux Mégariens.

Selon une anecdote célèbre rapportée par Aulu-Gelle, Euclide se déguise en femme pour franchir clandestinement les portes d’Athènes la nuit et suivre les entretiens de Socrate. Il parcourt ainsi les trente kilomètres séparant les deux villes, rentre au petit matin, manifestant une détermination peu commune dans sa quête philosophique.

Présent lors de la mort de Socrate en 399 avant J.-C., Euclide retourne à Mégare et offre refuge aux disciples du maître menacés par le climat politique athénien. Platon fait partie de ces exilés temporaires. Ce séjour mégarien influence probablement les premiers dialogues platoniciens.

Euclide fonde l’école mégarique, aussi nommée école éristique pour son art de la dispute argumentée. Sa doctrine philosophique tente de concilier l’enseignement socratique sur le Bien avec l’ontologie (étude de l’Être) parménidienne. Pour lui, le Bien est un et identique à l’Être unique, immuable et éternel. Tout ce qui contredit cette unité relève du non-être, de la pure apparence.

L’école développe une dialectique redoutable fondée sur la réduction à l’absurde. Les Mégariques excellent dans l’art de démontrer les contradictions internes des thèses adverses. Disciples d’Euclide, Eubulide invente les célèbres paradoxes du menteur, du voilé ou du sorite. L’école joue un rôle majeur dans le développement de la logique antique.

Euclide meurt probablement entre 380 et 368 avant J.-C. Son influence se perpétue à travers ses disciples, notamment Stilpon qui forma Zénon de Kition, fondateur du stoïcisme.

Naissance et formation éléatique

Une jeunesse entre deux traditions

Euclide naît vers 450 avant notre ère à Mégare, cité prospère située sur l’isthme de Corinthe. Certaines sources, notamment Alexandre Polyhistor cité par Diogène Laërce, le font naître à Gela en Sicile, mais cette indication demeure minoritaire. Mégare occupe une position stratégique entre Athènes et Corinthe, ce qui explique son implication dans les conflits du Vᵉ siècle.

Avant de rencontrer Socrate, Euclide étudie les écrits de Parménide de l’école éléatique. Cette formation première marque durablement sa pensée. Parménide soutient que l’Être est un, éternel, immuable, indivisible. Le devenir, le mouvement, le changement relèvent de l’illusion sensible. Seule la raison peut accéder à la vérité de l’Être, tandis que les sens ne saisissent que des apparences trompeuses.

Cette imprégnation éléatique distingue Euclide des autres disciples de Socrate. Là où Platon conciliera la multiplicité des Idées avec leur participation au sensible, Euclide maintiendra une position plus radicale héritée de Parménide. La synthèse qu’il tentera entre éléatisme et socratisme constituera sa contribution philosophique originale.

La rencontre avec Socrate

Un engagement risqué

La réputation de Socrate attire Euclide à Athènes. Selon l’anecdote rapportée par Aulu-Gelle dans ses Nuits attiques, cette rencontre intervient vers la fin de la décennie 430, alors que la guerre du Péloponnèse vient d’éclater. Le contexte politique rend particulièrement périlleuse la présence d’un Mégarien à Athènes.

En 432 avant J.-C., les Athéniens adoptent le décret de Mégare qui interdit aux Mégariens l’accès aux ports et marchés de l’empire athénien. Cette mesure économique constitue l’une des causes du déclenchement de la guerre. Les tensions s’aggravent au point que les autorités athéniennes décrètent la peine de mort contre tout Mégarien surpris dans l’enceinte de la cité.

Euclide développe alors un stratagème audacieux. À la tombée de la nuit, il revêt une longue tunique de femme, s’enveloppe la tête d’un voile et entreprend le voyage jusqu’à Athènes. Il passe la nuit chez Socrate, participant aux entretiens philosophiques, puis repart avant l’aube. Cette détermination témoigne de l’intensité de son engagement philosophique.

L’anecdote, si elle est authentique, soulève des questions chronologiques. Pour entreprendre de tels voyages nocturnes dès la fin des années 430, Euclide devrait être né vers 450 voire plus tôt. Karl Döring conteste cette datation, estimant improbable qu’Euclide ait vécu plus de quatre-vingts ans. Karl von Fritz réplique que plusieurs philosophes contemporains, dont Platon, Démocrite et Isocrate, ont dépassé cet âge. Robert Muller ajoute que l’école de Mégare, probablement fondée avant l’Académie platonicienne, suggère l’ancienneté d’Euclide parmi les socratiques.

Formation philosophique auprès de Socrate

Euclide fréquente Socrate durant plusieurs années. L’enseignement du maître athénien se concentre sur les questions éthiques : qu’est-ce que la vertu ? Le courage ? La piété ? La justice ? Socrate pratique la maïeutique (art d’accoucher les esprits), interrogeant ses interlocuteurs pour les conduire à reconnaître leur ignorance puis à rechercher par eux-mêmes la vérité.

Cette méthode dialectique marque profondément Euclide. Toutefois, l’Encyclopédie du XVIIIᵉ siècle rapporte que la manière paisible de philosopher de Socrate plaît modérément au jeune homme bouillant qu’est Euclide. Il se tourne un temps vers le barreau avant de revenir définitivement à la philosophie. Socrate lui aurait dit : « Ô Euclide, tu sais tirer parti des sophistes, mais tu ne sais pas user des hommes. »

Cette remarque révèle une tension féconde. Euclide apprécie l’argumentation serrée, la rigueur logique, l’art de démonter les raisonnements adverses. Ces qualités éristiques (relatives à la dispute argumentée) caractériseront l’école qu’il fondera. Il emprunte à Socrate l’art d’interroger et de répondre, mais le développe dans une direction plus combative, plus technique que ne le pratiquait le maître.

La mort de Socrate et l’exil à Mégare

Présence auprès du maître condamné

En 399 avant J.-C., Socrate comparaît devant un tribunal athénien, accusé de corrompre la jeunesse et d’introduire de nouvelles divinités. Condamné à boire la ciguë, il passe ses derniers jours en prison entouré de ses disciples. Le Phédon de Platon, qui relate cette journée ultime, mentionne explicitement Euclide parmi les étrangers présents : « Simmias le Thébain, notamment, et Cébès, et Phédondès ; venus de Mégare, Euclide et Terpsion. »

Cette présence atteste l’intensité des liens entre Socrate et Euclide. Malgré les risques politiques, malgré la distance géographique, le Mégarien assiste au dernier entretien philosophique de son maître. Les relations entre eux dépassent la simple relation pédagogique ; Platon les présente dans le Théétète sous un jour amical et familier.

Le refuge mégarien des socratiques

Après l’exécution de Socrate, plusieurs disciples craignent pour leur sécurité. Le climat politique athénien demeure hostile à ceux qui ont fréquenté le maître condamné. Euclide retourne à Mégare et ouvre sa maison aux socratiques menacés. Hermodore de Syracuse rapporte que Platon fait partie de ces exilés temporaires, accompagné d’autres disciples.

Ce séjour mégarien revêt une importance considérable pour l’histoire de la philosophie. Pendant combien de temps Platon demeure-t-il à Mégare ? Les sources anciennes restent imprécises. Certains historiens estiment que ce séjour fut suffisamment long pour influencer la pensée platonicienne naissante. Maurice Croiset, dans son introduction à l’Hippias Majeur, juge que le style de ce dialogue « semble trahir l’influence récente de Mégare ».

Les échanges entre Platon et Euclide se poursuivent au-delà de cet exil. Un récit d’Hermodore de Syracuse mentionne un séjour d’Euclide chez Platon. Les deux philosophes maintiennent des relations durables, malgré leurs divergences doctrinales croissantes. Platon, dans le Sophiste, prend ses distances avec ce qu’il nomme « les amis des Idées », désignation sous laquelle certains commentateurs reconnaissent les Mégariques.

La fondation de l’école mégarique

Une institution philosophique originale

Euclide fonde l’école mégarique vraisemblablement dans les années précédant ou suivant immédiatement la mort de Socrate, vers 405-399 avant J.-C. Cette école constitue probablement la plus ancienne des écoles socratiques, antérieure à l’Académie platonicienne. Robert Muller souligne cette antériorité qui conforte l’hypothèse d’une naissance précoce d’Euclide.

L’organisation de l’école diffère sensiblement de celle de l’Académie ou du Lycée aristotélicien. Elle ne se structure pas autour d’une institution pérenne dotée de bâtiments spécifiques et d’un patrimoine. Son caractère demeure plus informel, plus lâche. L’école mégarique ne se dote peut-être jamais d’un chef officiellement désigné, même si certaines personnalités charismatiques comme Eubulide et Stilpon en assument le rôle.

Cette souplesse institutionnelle s’accompagne d’une certaine ouverture doctrinale. La philosophie mégarique ne fait pas l’objet d’une formulation systématique rigide. Elle laisse place aux développements personnels, aux variations, aux débats internes. Cette caractéristique explique la diversité des orientations que prendront les successeurs d’Euclide.

L’école éristique et l’art de la dispute

Les philosophes mégariens prennent rapidement le nom de « disputeurs », puis de « dialecticiens ». Denys de Carthage leur attribue le premier cette dernière appellation, en raison de leur pratique consistant à composer leurs discours par demandes et réponses. L’école s’appellera aussi éristique, de eristikos désignant l’art de la controverse argumentée.

Cette réputation tient à la méthode philosophique développée par Euclide et ses disciples. Ils excellent dans l’art de réduire à l’absurde les positions adverses. Plutôt que d’établir positivement une doctrine, ils démontrent les contradictions internes des thèses qu’on leur oppose. Cette pratique dialectique rigoureuse annonce certains développements ultérieurs de la logique.

Diogène Laërce rapporte qu’Euclide reprochait à Socrate d’attaquer les conclusions de ses adversaires au moyen d’exemples plutôt que d’examiner leurs prémisses. Ce reproche révèle une différence méthodologique significative. Euclide privilégie une approche plus formelle, plus technique que celle de Socrate. Il s’intéresse à la structure logique des raisonnements, à leur cohérence interne, davantage qu’aux exemples concrets.

L’Encyclopédie du XVIIIᵉ siècle porte un jugement sévère sur cette évolution : « Ces philosophes avaient pris de Socrate l’art d’interroger et de répondre ; mais ils l’avaient corrompu par la subtilité du sophisme et la frivolité des sujets. Ils se proposaient moins d’instruire que d’embarrasser ; de montrer la vérité, que de réduire au silence. » Cette critique, teintée du préjugé des Lumières contre la scolastique, méconnaît l’apport des Mégariques au développement de la logique formelle.

La doctrine philosophique d’Euclide

L’identité de l’Être et du Bien

La philosophie d’Euclide nous est mal connue. Aucun écrit ne nous est parvenu de lui, seulement des témoignages indirects et souvent critiques chez Platon, Aristote, Diogène Laërce et Aristoclès. Sa doctrine représente une tentative de synthèse entre deux traditions apparemment contradictoires : l’éléatisme parménidien et l’enseignement éthique de Socrate.

Pour Euclide, le Bien est un. Cette affirmation socratique se charge chez lui d’une portée métaphysique nouvelle. Le Bien unique ne désigne pas seulement un principe éthique régulant l’action humaine ; il s’identifie à l’Être même dans son unité absolue. On lui donne certes plusieurs noms : la Sagesse, la Prudence, la Pensée (Nous). Ces dénominations multiples ne contredisent pas son unicité fondamentale ; elles reflètent simplement la pauvreté du langage humain face à la réalité de l’Être-Bien.

Cette identification constitue l’originalité propre d’Euclide. Il ne se contente pas de juxtaposer éthique socratique et ontologie éléatique ; il les fusionne dans une vision unitaire. Le Bien n’est pas un attribut de l’Être ; il est l’Être même. Inversement, l’Être parménidien cesse d’être une abstraction métaphysique pour revêtir une dimension éthique. Connaître l’Être, c’est connaître le Bien ; vivre selon le Bien, c’est s’accorder à l’Être.

L’atomisme logique mégarique

Émile Bréhier souligne que l’influence de Socrate sur Euclide ne se limite pas à l’affirmation de la nature éthique de l’Être. Le Bien unique constitue l’être de chaque essence, elle-même unique et immuable, excluant tout autre comme un non-être. Cette position fonde ce que Bréhier nomme « l’atomisme logique » des Mégariques.

Chaque essence possède son unité propre, son identité distincte, irréductible à toute autre. Entre les essences, nulle relation, nulle participation, nulle communication. Chacune demeure enfermée dans sa définition, dans son « être ce qu’elle est ». Tout ce qui prétend établir un lien entre essences relève de l’illusion, du non-être. Cette thèse place Euclide et ses disciples parmi les « véritables amis des Idées » contre lesquels Platon argumente dans le Sophiste.

Platon en effet, tout en admettant l’existence d’Idées éternelles et immuables, soutient que ces Idées entretiennent entre elles des relations nécessaires. L’Autre et le Non-être possèdent une réalité, leur mélange au jugement s’avère indispensable. Les Mégariques rejettent cette position. Pour eux, admettre l’Autre et le Non-être comme réels, c’est compromettre l’absolue unité de l’Être.

Le refus de la puissance

Euclide paraît avoir connu la distinction entre puissance et acte, si fondamentale dans la philosophie d’Aristote. Mais c’est pour la rejeter. Il refuse à l’être réel la puissance ; seul existe en acte. Cette position découle logiquement de ses prémisses éléatiques. Admettre la puissance, c’est reconnaître que l’être peut devenir autre qu’il n’est, c’est introduire le devenir, le mouvement, le changement dans l’Être même.

Euclide, fidèle à Parménide, dénie à l’être véritable l’action, la passion, le mouvement, en un mot tout ce qui se rattache au devenir. L’Être est un, impassible, immuable. Les phénomènes sensibles, qui nous présentent un monde en perpétuel changement, ne sont qu’apparences trompeuses. Seule la raison peut accéder à la vérité de l’Être permanent derrière le voile mouvant des phénomènes.

Cette position théorique engendre des conséquences pratiques. Comme l’explique l’Encyclopédie : « Lorsque nous avons un projet, il faut veiller à ce que l’objet de nos désirs soit l’Être et non le paraître. » La sagesse consiste à orienter son désir vers ce qui est véritablement, vers le Bien-Être, plutôt que vers les biens apparents, multiples et changeants que nous présente le monde sensible.

Les principes de méthode dialectique

Les sources anciennes préservent quelques indications sur la méthode argumentative d’Euclide. L’Encyclopédie rapporte : « Il disait dans une argumentation : l’on procède d’un objet à son semblable ou à son dissemblable. Dans le premier cas il faut s’assurer de la similitude ; dans le second, la comparaison est nulle. »

Ce principe méthodologique vise à éliminer les comparaisons sophistiques. Comparer deux objets n’a de sens que s’ils appartiennent au même genre, s’ils partagent une similitude essentielle. Autrement, la comparaison n’établit rien. Cette exigence de rigueur dans l’argumentation caractérise l’esprit mégarique.

Autre principe : « Il n’est pas nécessaire dans la réfutation d’une erreur de poser des principes contraires ; il suffit de suivre les conséquences de celui que l’adversaire admet ; s’il est faux, on aboutit nécessairement à une absurdité. » Cette méthode de réduction à l’absurde (reductio ad absurdum) deviendra centrale dans la dialectique mégarique. Plutôt que d’opposer frontalement une thèse à une autre, on démontre que la thèse adverse conduit à des conséquences contradictoires ou absurdes.

Les disciples et le développement de l’école

Eubulide et les paradoxes célèbres

L’identité du successeur d’Euclide demeure incertaine. Diogène Laërce nomme Eubulide de Milet, suivi d’Ichtyas, Clinomaque et Stilpon. La Souda désigne Ichtyas comme premier successeur. Ces indications contradictoires suggèrent que l’école ne s’est peut-être jamais dotée d’un chef unique officiellement reconnu.

Eubulide se distingue par l’invention de nombreux paradoxes logiques qui ont traversé les siècles. Le plus célèbre est le paradoxe du menteur : « Un homme dit qu’il ment. Ce qu’il dit est-il vrai ou faux ? » Si c’est vrai, alors il ment, donc c’est faux. Si c’est faux, alors il ne ment pas, donc c’est vrai. Le paradoxe révèle une contradiction inhérente à certaines propositions autoréférentielles.

Autres paradoxes célèbres : le voilé (si tu connais ton frère et que tu ne reconnais pas l’homme voilé qui est ton frère, connais-tu ton frère ?), l’Électre (Électre sait qu’Oreste est son frère, mais ne reconnaît pas l’homme devant elle qui est Oreste ; connaît-elle ou non son frère ?), le sorite ou paradoxe du tas (à partir de combien de grains y a-t-il un tas ?), le cornu (as-tu perdu tes cornes ? Si tu réponds non, c’est que tu les as encore ; si tu réponds oui, c’est que tu les avais).

L’Encyclopédie juge sévèrement ces inventions : « Nous en donnerions des exemples s’ils en valaient la peine. » Cette désinvolture méconnaît l’importance de ces paradoxes pour le développement de la logique. Ils soulèvent des questions fondamentales sur le langage, la référence, la vérité, l’identité, le vague. La philosophie contemporaine les étudie encore.

Eubulide se montre hostile à Aristote et ne manque aucune occasion de le décrier. Démosthène compterait parmi ses disciples. L’orateur aurait appris auprès du philosophe mégarique à corriger le vice de sa prononciation, bien que cette anecdote reste sujette à caution.

Diodore Cronos et la logique modale

Diodore, surnommé Cronos, développe particulièrement la logique modale (étude des modalités du nécessaire, du possible, de l’impossible). Il cherche à définir l’implication en termes modaux, distinguant l’implication stricte du simple conditionnel matériel. Cette recherche annonce les développements ultérieurs de la logique formelle.

Une anecdote rapporte que Stilpon l’embarrassa lors d’une dispute en présence de Ptolémée Soter. Diodore se retira confus, chercha vainement la solution aux difficultés proposées, et mourut de travail et de chagrin. Cette histoire illustre l’intensité des joutes dialectiques entre Mégariques. Pourtant, Sextus Empiricus compte Diodore parmi les plus redoutables logiciens.

Diodore eut cinq filles qui toutes se firent une réputation par leur sagesse et leur habileté dans la dialectique. Philon, maître de Carnéade, écrivit leur histoire, témoignant du caractère exceptionnel de cette famille de dialecticiennes.

Stilpon et la transmission au stoïcisme

Stilpon représente la dernière grande figure de l’école mégarique. Sa philosophie marque une évolution vers des préoccupations éthiques plus prononcées. Il compte parmi ses disciples Zénon de Kition, futur fondateur du stoïcisme. Cette filiation établit un pont entre l’école mégarique et le stoïcisme naissant.

Le stoïcisme empruntera aux Mégariques leur rigueur dialectique, leur art de l’argumentation serrée, leur exigence de cohérence logique. La logique stoïcienne, particulièrement développée, doit beaucoup aux recherches mégariques sur les modes d’implication, sur les paradoxes, sur la structure formelle des raisonnements.

L’école mégarique semble cesser d’exister après le IIIᵉ siècle avant J.-C. Aucun représentant n’est attesté après cette date. Mais son influence se perpétue à travers d’autres traditions intellectuelles qui ont recueilli et développé ses apports, particulièrement dans le domaine de la logique.

Les écrits perdus

Diogène Laërce attribue à Euclide six dialogues : la Lampria, l’Eschine, le Phéaise, le Criton, l’Alcibiade et l’Amoureux. Aucun ne nous est parvenu. L’Encyclopédie mentionne qu’Euclide « écrivit aussi l’histoire de son temps », ouvrage également perdu.

Cette absence d’écrits conservés contraste fortement avec la réputation dont Euclide jouissait dans l’Antiquité. Robert Muller souligne ce paradoxe : « Bien que fondateur d’une école réputée et lui-même très favorablement jugé, il est assez mal servi par nos sources. » Nous ne connaissons sa philosophie que par des allusions chez Platon, des critiques chez Aristote, de brèves mentions chez Diogène Laërce.

Cette situation complique considérablement la reconstitution de sa doctrine. Les historiens doivent procéder par inférence, en recoupant des témoignages fragmentaires et souvent hostiles. L’essentiel de ce que nous savons concerne moins Euclide lui-même que ses successeurs, mieux documentés, dont on suppose qu’ils prolongent ses orientations fondamentales.

Mort et héritage

Les circonstances de la mort d’Euclide demeurent inconnues. Il décède vraisemblablement entre 380 et 368 avant J.-C., après avoir dirigé son école pendant environ deux décennies. Aucune anecdote, aucun détail ne nous est transmis sur ses dernières années.

Son influence posthume s’exerce principalement à travers l’école qu’il a fondée. Les Mégariques perpétuent et développent son approche philosophique durant plus d’un siècle. Leurs travaux en logique, leurs paradoxes, leur dialectique rigoureuse marquent durablement la philosophie grecque.

L’héritage d’Euclide pose la question des rapports entre éthique et métaphysique, entre l’enseignement moral de Socrate et les exigences de la pensée rationnelle. Sa tentative de fusion entre le Bien et l’Être, si elle n’emporte pas l’adhésion, témoigne d’une préoccupation philosophique légitime : comment fonder la morale ? Sur quoi repose la valeur du Bien si ce n’est sur son identité à l’Être même ?

Platon choisira une voie différente, maintenant la distinction entre Idées éthiques et structure intelligible du réel tout en affirmant leur harmonie. Aristote critiquera l’identification du Bien à l’Être, arguant que le Bien se dit de multiples façons selon les catégories. Mais la question posée par Euclide demeure : quel lien unit la réalité et la valeur, l’être et le devoir-être ?

Confusion historique avec Euclide d’Alexandrie

Une méprise médiévale et renaissante

Euclide de Mégare fut longtemps confondu avec son homonyme Euclide d’Alexandrie, le célèbre mathématicien auteur des Éléments. Cette confusion s’établit au Moyen Âge et persiste durant la Renaissance. Les éditeurs et traducteurs des Éléments attribuaient parfois l’ouvrage mathématique au philosophe socratique.

Cette méprise s’explique par l’homonymie et par l’éloignement temporel. Les deux Euclide vivent à des époques différentes : le philosophe au Vᵉ-IVᵉ siècle avant J.-C., le mathématicien au IIIᵉ siècle avant J.-C. Mais les sources médiévales, fragmentaires et mal informées sur la chronologie antique, amalgamaient volontiers des personnages distincts portant le même nom.

La critique historique moderne a définitivement distingué les deux figures. Euclide de Mégare n’a rien d’un mathématicien ; sa contribution concerne la philosophie morale et la dialectique. Euclide d’Alexandrie, dont on ignore presque tout de la vie, n’a rien d’un disciple de Socrate ; son œuvre relève des mathématiques pures.

Cette confusion historique illustre les difficultés de transmission du savoir antique. Entre la disparition de l’Antiquité et la Renaissance, de nombreux textes se perdent, les traditions se brouillent, les attributions deviennent incertaines. Le travail patient de reconstitution critique entrepris depuis le XVIᵉ siècle a progressivement restauré la vérité historique.

Actualité de la pensée mégarique

La question du Bien et de l’Être

L’identification euclidienne du Bien et de l’Être conserve une actualité philosophique. Elle pose la question du fondement ultime de la morale. Si le Bien n’est qu’une convention humaine, s’il ne repose sur aucune nécessité ontologique, comment justifier son caractère obligatoire ? Inversement, si le Bien s’identifie à l’Être, comment expliquer l’existence du mal et de l’erreur ?

Euclide répond par la théorie de l’apparence. Le mal n’a pas de réalité véritable ; il relève du non-être, de l’illusion. Cette solution, radicale, anticipe certaines positions ultérieures dans l’histoire de la philosophie. On la retrouve, sous des formes variées, chez des penseurs aussi différents que Spinoza ou Hegel.

La difficulté tient à ce que l’expérience commune contredit cette doctrine. Nous faisons l’expérience du mal, de la souffrance, de l’injustice. Déclarer que tout cela n’est qu’apparence ne supprime pas le problème ; cela le déplace vers la question de savoir pourquoi et comment l’apparence elle-même existe.

L’apport à la logique formelle

L’héritage mégarique le plus durable concerne la logique. Les paradoxes inventés par Eubulide, les recherches modales de Diodore, la méthode de réduction à l’absurde systématisée par l’école, tous ces éléments contribuent au développement de la logique formelle.

Le paradoxe du menteur, en particulier, continue d’occuper les logiciens contemporains. Il soulève des questions fondamentales sur les limites du langage, sur les propositions autoréférentielles, sur la définition de la vérité. Les solutions proposées au XXᵉ siècle, notamment par Tarski avec sa hiérarchie des langages, s’inscrivent dans la lignée des interrogations mégariques.

La distinction entre implication stricte et implication matérielle, esquissée par les Mégariques, annonce les développements de la logique modale contemporaine. Lewis, au début du XXᵉ siècle, reprendra cette distinction pour élaborer ses systèmes de logique modale, reconnaissant explicitement sa dette envers les dialecticiens de Mégare.

L’art de la dispute philosophique

L’esprit éristique mégarique soulève une question plus large : quel est le rôle de la controverse argumentée en philosophie ? Faut-il, comme Socrate, privilégier le dialogue coopératif visant la vérité partagée ? Ou peut-on légitimement pratiquer la dispute agonistique où chacun défend sa thèse contre les objections adverses ?

Les Mégariques optent résolument pour la seconde voie. Cette orientation leur vaut les critiques de l’Encyclopédie, qui les accuse de « se proposer moins d’instruire que d’embarrasser ». Mais on peut défendre une autre perspective : la confrontation rigoureuse des thèses, la recherche systématique des failles dans les raisonnements adverses, constituent une méthode légitime de progression philosophique.

La tradition scolastique médiévale, avec ses disputationes réglées, prolonge l’esprit mégarique. De même, la pratique académique contemporaine des objections et réponses dans les colloques philosophiques. L’héritage d’Euclide et de son école se perpétue ainsi dans cette exigence de rigueur argumentative, dans ce refus de laisser passer les contradictions et les approximations.

Un pont entre Socrate et les écoles hellénistiques

L’école mégarique occupe une position charnière dans l’histoire de la philosophie grecque. Elle fait le pont entre l’enseignement socratique et les grandes écoles hellénistiques. Par Stilpon, elle influence le stoïcisme naissant. Par ses recherches logiques, elle prépare le terrain aux développements ultérieurs de l’Académie et du Lycée.

Euclide incarne cette fonction de passeur. Disciple fidèle de Socrate, il préserve et transmet l’héritage du maître. Mais il ne se contente pas de répéter ; il transforme, il synthétise, il ouvre des voies nouvelles. Sa tentative de conciliation entre éthique socratique et métaphysique éléatique, pour contestable qu’elle soit, témoigne d’une ambition philosophique authentique.

L’histoire ne lui a pas rendu justice. Éclipsé par Platon et Aristote, ignoré du grand public, confondu même avec un mathématicien homonyme, Euclide de Mégare mérite pourtant une place dans le panthéon philosophique. Il représente ces figures secondes, indispensables au développement de la pensée, qui ouvrent des chemins même si d’autres les emprunteront avec plus d’éclat.

Total
0
Shares
Share 0
Tweet 0
Share 0
Sujets liés
  • Bien
  • Dialectique
  • Éléatisme
  • Être
  • Socratisme
Article précédent
Image fictive et imaginaire de Zénon de Citium, ne représentant pas le philosophe réel
  • Biographies
  • Stoïcisme

Zénon de Citium (Zénon de Kition) (334–262 av. J.-C.) : vivre en accord avec la nature

  • 17/11/2025
Lire l'article
Article suivant
Image fictive représentant le grammairien romain Aulu-Gelle, auteur des Nuits attiques. Cette illustration est imaginaire et ne représente pas le personnage historique réel.
  • Biographies
  • Philosophies antiques

Aulu-Gelle (vers 125–180) : compilation et transmission des savoirs antiques

  • 17/11/2025
Lire l'article
Vous devriez également aimer
Cioran
Lire l'article
  • Biographies
  • Existentialisme

Emil Cioran (1911–1995) : le pessimisme lucide

  • Philosophes.org
  • 06/02/2026
jank
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophies contemporaines

Vladimir Jankélévitch (1903–1985) : le philosophe de l’ineffable

  • Philosophes.org
  • 05/02/2026
leon chestov
Lire l'article
  • Biographies
  • Existentialisme

Léon Chestov (1866–1938) : une pensée rebelle

  • Philosophes.org
  • 05/02/2026
carl stumpf
Lire l'article
  • Biographies
  • Phénoménologie

Carl Stumpf (1848–1936) : aux sources de la phénoménologie et de la psychologie de la Gestalt

  • Philosophes.org
  • 05/02/2026
Portrait fictif d'Alexius Meinong, philosophe autrichien ; cette image imaginaire ne représente pas le philosophe réel.
Lire l'article
  • Biographies
  • Phénoménologie

Alexius Meinong (1853–1920) : l’ontologie des objets inexistants

  • Philosophes.org
  • 27/01/2026
Portrait fictif de Raymond Geuss, philosophe politique américano-britannique ; cette image imaginaire ne représente pas le penseur réel.
Lire l'article
  • Biographies
  • Théorie critique

Raymond Geuss (1946–) : philosophie politique et diagnostic du réel

  • Philosophes.org
  • 26/01/2026
Image fictive de Robert Nozick, philosophe américain du XXᵉ siècle, ne représentant pas le personnage réel
Lire l'article
  • Biographies

Robert Nozick (1938–2002) : un défenseur de l’État minimal

  • Philosophes.org
  • 26/01/2026
Image fictive de Peter Strawson, philosophe britannique de la tradition analytique, ne représentant pas le personnage réel
Lire l'article
  • Biographies
  • Philosophie analytique

Peter Strawson (1919–2006) : métaphysique descriptive et langage ordinaire

  • Philosophes.org
  • 26/01/2026

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Philosophes.Org
  • A quoi sert le site Philosophes.org ?
  • Politique de confidentialité
  • Conditions d’utilisation
  • Qui sommes-nous ?
  • Contact
  • FAQ – Questions fréquentes
  • Disciplines d’intérêt
  • Transparence éditoriale
  • Newsletter
La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

Input your search keywords and press Enter.