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Structure
  1. En raccourci
  2. Les origines et la vocation philosophique
    1. Une famille chypriote de haut rang
    2. La formation auprès des maîtres
  3. L’installation à Athènes et l’accueil initial
    1. Un début difficile dans la cité de Socrate
    2. Le procès et le revirement
  4. La vie philosophique à Athènes
    1. Un mode de vie sobre mais non ostentatoire
    2. Le médiateur et le pacificateur
  5. Les bons mots et l’esprit philosophique
    1. Face aux sophistes prétentieux
    2. La leçon donnée à Phavorinus
    3. Contre les faux cyniques
    4. Les réponses sur le bonheur et la liberté
  6. Le rapport à Lucien et la postérité littéraire
    1. Un maître pour le satiriste
    2. Une biographie élogieuse et rare
    3. Entre réalité et fiction
  7. Les dernières années et la mort volontaire
    1. Une vieillesse honorée
    2. Le choix de la mort par inanition
    3. Les derniers mots
    4. Des funérailles publiques magnifiques
  8. L’héritage et l’actualité de Démonax
    1. Un modèle de philosophe non sectaire
    2. L’humour, outil philosophique
    3. La différence entre cynisme et modération
  9. Un sage pour notre temps
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Démonax de Chypre (v. 70–v. 170) : la sagesse sans école

  • 17/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origineΔημώναξ (Dēmōnax)
OrigineChypre
Importance★★
CourantsCynisme, éclectisme philosophique
ThèmesBons mots, sagesse pratique, modération cynique, humour philosophique

Au IIe siècle, alors que la sophistique triomphe et que les faux philosophes pullulent, un homme de Chypre incarne à Athènes une sagesse authentique. Démonax vivra près d’un siècle sans se réclamer d’aucune école, recueillant l’estime universelle.

En raccourci

Né vers 70 à Chypre dans une famille aristocratique, Démonax se tourne très jeune vers la philosophie. Il étudie auprès des meilleurs maîtres de son temps : Épictète pour le stoïcisme, Démétrius le Cynique pour le cynisme, Timocrate d’Héraclée et Agathoboulos.

S’installant à Athènes, il conquiert progressivement le respect de la cité. Sa sagesse pratique, son humour mordant et son absence de pédanterie le distinguent des philosophes professionnels de son époque.

Ami et conseiller, médiateur dans les conflits familiaux, il préfère l’action à la théorie. Ses réparties spirituelles deviennent légendaires : face aux sophistes prétentieux, aux cyniques grossiers, aux proconsuls corrompus, il trouve toujours le mot juste.

Lucien de Samosate, qui fut son élève, lui consacre une biographie admirative, rare éloge dans une œuvre par ailleurs caustique. Démonax meurt centenaire en se laissant mourir de faim. Les Athéniens lui offrent des funérailles publiques magnifiques.

Les origines et la vocation philosophique

Une famille chypriote de haut rang

Démonax naît vers 70 dans l’île de Chypre, alors province romaine prospère. Sa famille appartient à l’aristocratie locale et possède des richesses considérables. Cette origine privilégiée lui offre accès à l’éducation et aux voyages, éléments déterminants pour sa formation intellectuelle.

Dès l’enfance, il manifeste un penchant naturel vers la vertu et un amour inné de la philosophie, selon Lucien. Ces dispositions le poussent à mépriser les biens matériels et à rechercher autre chose que les satisfactions ordinaires. Sa famille, bien que fortunée, ne constitue pas un obstacle : il trouve en lui-même les ressources pour se détourner des plaisirs faciles.

La formation auprès des maîtres

Contrairement à la plupart des philosophes de son temps, Démonax ne se contente pas d’un seul maître. Il fréquente plusieurs des penseurs les plus réputés du début du IIe siècle. Cette formation éclectique marque profondément son approche philosophique.

Il étudie d’abord auprès d’Agathoboulos, philosophe cynique rigoureux qui pratique à Alexandrie. Celui-ci le forme à l’ascèse cynique : le détachement des biens, la simplicité de vie, l’indépendance vis-à-vis des conventions sociales. Mais Démonax n’adopte pas les aspects les plus provocateurs du cynisme.

Il se rend ensuite à Rome pour suivre l’enseignement de Démétrius le Cynique, ami de Sénèque et figure majeure du cynisme au Ier siècle. Auprès de ce philosophe qui défie les empereurs, il apprend le franc-parler et le courage de la vérité. Démétrius enseigne par l’exemple plutôt que par les discours, principe que Démonax adoptera lui-même.

Sa formation se complète avec Épictète, le stoïcien qui enseigne à Rome jusqu’à son expulsion par Domitien vers 93-94. L’ancien esclave affranchi lui transmet les principes du stoïcisme : la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, l’importance de la maîtrise des représentations, la nécessité d’une cohérence entre paroles et actes.

Enfin, il fréquente Timocrate d’Héraclée, stoïcien véhément dont parle Philostrate. Homme éclairé, plein de savoir et d’éloquence, celui-ci affine l’éducation rhétorique de Démonax.

L’installation à Athènes et l’accueil initial

Un début difficile dans la cité de Socrate

Démonax choisit de s’établir à Athènes, patrie spirituelle de la philosophie grecque. Ce choix témoigne de son respect pour la tradition intellectuelle. Mais son arrivée ne se fait pas sans heurts.

Initialement, il offense les Athéniens. Les sources ne précisent pas la nature exacte de ces offenses, mais elles concernent probablement la religion. En bon cynique, Démonax exprime des réserves sur les pratiques religieuses traditionnelles. Interrogé sur les raisons pour lesquelles il ne sacrifie jamais à Athéna, il répond que la déesse n’a pas besoin de ses offrandes.

De même, il évite l’initiation aux mystères d’Éleusis. Sa justification est logique et provocatrice : si les mystères sont mauvais, personne ne devrait s’y faire initier ; s’ils sont bons, il faudrait les divulguer à tous. Cette position rationaliste heurte les Athéniens, profondément attachés à leurs rites ancestraux.

Le procès et le revirement

La situation s’aggrave au point que les Athéniens envisagent de le lapider. On le traîne devant l’Aréopage pour impiété, accusation grave qui rappelle le sort de Socrate quatre siècles plus tôt. Démonax doit affronter une foule hostile, pierres à la main.

Mais son intervention transforme radicalement l’atmosphère. Il paraît devant ses juges couronné et prononce une harangue à l’exorde brusque : « Athéniens, je me présente devant vous couronné, immolez-moi donc comme une victime ; il y a longtemps que vous n’avez offert d’heureux sacrifices. »

Cette répartie conjugue audace et ironie. En se comparant à une victime sacrificielle, il rappelle aux Athéniens le caractère rituel de leur violence. La référence aux « heureux sacrifices » suggère que sacrifier un philosophe pourrait leur porter chance, renversant ainsi l’accusation d’impiété.

Les Athéniens, surpris par cette réaction, s’adoucissent immédiatement. Ils commencent par l’honorer et le respecter, puis finissent par l’admirer. Ce retournement spectaculaire inaugure une longue période de vénération. Démonax devient une figure respectée et chérie de la cité.

La vie philosophique à Athènes

Un mode de vie sobre mais non ostentatoire

Contrairement aux cyniques les plus radicaux, Démonax n’affiche pas son ascèse de manière provocante. Il s’habille normalement, contrairement à certains philosophes cyniques comme Honoratus, qui portaient une peau d’ours pour se distinguer, au lieu du simple manteau (tribôn) traditionnel. Il raille Honoratus, en l’appelant « Arctésilas », un jeu de mots à partir du grec « arktos » (ours). Il n’adopte pas les comportements choquants de Diogène.

Sa simplicité reste discrète et élégante. Il vit modestement, mais sans exhibition de pauvreté. Cette mesure dans l’application des principes cyniques correspond à son tempérament et à sa conviction que la philosophie doit améliorer les comportements sans choquer gratuitement.

Lucien insiste sur le fait qu’il ne recherche pas la solitude comme la plupart des philosophes. Au contraire, il fréquente assidûment la ville, l’agora, les lieux publics. Cette présence constante dans l’espace civique en fait un philosophe accessible, disponible pour tous ceux qui sollicitent ses conseils.

Le médiateur et le pacificateur

Démonax se fait remarquer par son habileté à résoudre les conflits. Il apporte l’harmonie entre époux en désaccord, réconcilie les frères en querelle, apaise les tensions familiales. Cette fonction de médiateur correspond parfaitement à sa conception pratique de la philosophie.

Il n’hésite pas à intervenir dans les affaires publiques lorsqu’il le juge nécessaire. Face aux injustices, aux abus de pouvoir, aux décisions absurdes, il fait entendre sa voix. Mais il le fait toujours avec esprit plutôt qu’avec violence, préférant l’ironie à la confrontation directe.

Un proconsul s’apprête à condamner un cynique pour insolence. Démonax intervient pour demander la grâce du philosophe. Le proconsul accepte par égard pour lui, mais demande quelle punition appliquer si le cynique récidive. « Faites-le épiler », répond Démonax. Cette réponse spirituelle transforme une situation tendue en moment de légèreté, tout en sauvant un homme.

Les bons mots et l’esprit philosophique

Face aux sophistes prétentieux

Le IIe siècle voit triompher la Seconde Sophistique. Des orateurs brillants parcourent l’Empire, donnant des conférences très applaudies et très rémunérées. Mais certains d’entre eux affichent une vanité insupportable et une érudition creuse.

Démonax excelle à percer ces baudruches. Le sophiste Sidonios prononce un discours où il se couvre de louanges outrées, prétendant avoir exploré toute la philosophie. Il affirme successivement qu’Aristote peut l’appeler au Lycée, Platon à l’Académie, Zénon au Portique, Pythagore chez lui. Se levant aussitôt, Démonax le désigne et s’exclame : « Pythagore t’appelle!« , allusion à la règle de silence imposée aux disciples du maître.

Un rhéteur donne une très mauvaise déclamation. Démonax lui recommande une pratique constante. « Mais je m’entraîne toujours pour moi-même« , proteste l’homme. « Ah, cela explique tout, répond le philosophe, vous êtes habitué à un auditoire si stupide. »

La leçon donnée à Phavorinus

Phavorinus d’Arles, sophiste célèbre et hermaphrodite, apprend que Démonax se moque de ses entretiens philosophiques. Il critique particulièrement les vers dont Phavorinus parsème ses discours, procédé qui leur donne un tour lâche et efféminé.

Le sophiste vient le trouver et lui demande qui il est pour oser critiquer ainsi sa méthode. « Un homme dont les oreilles ne se laissent pas facilement séduire », répond Démonax, qui écoute avec un sens critique aiguisé, refusant de se laisser impressionner par les ornements rhétoriques.

Contre les faux cyniques

L’époque fourmille de philosophes cyniques qui portent le manteau et la besace sans en avoir les vertus. Démonax les attaque sans pitié. Il aperçoit un cynique tenant un pilon au lieu d’un bâton et criant partout qu’il rivalise avec Antisthène, Cratès et Diogène. « Ne mens pas, lui dit-il, tu n’es qu’un disciple d’Hypéride« , faisant ainsi un jeu de mots entre hyperon (pilon) et le nom de l’orateur.

Les réponses sur le bonheur et la liberté

Interrogé sur la nature du bonheur, Démonax donne une réponse d’inspiration stoïcienne : « Il n’y a d’heureux que l’homme libre. » Mais quand son interlocuteur objecte qu’il existe beaucoup de gens libres, il précise : « Moi, je ne parle que de celui qui n’a ni crainte ni espérance. »

Cette définition cible la liberté intérieure. L’homme vraiment libre ne dépend d’aucune circonstance extérieure. Il n’espère rien de la fortune, ne craint rien du destin. L’indépendance absolue vis-à-vis des biens extérieurs constitue l’essence même de la sagesse pour les cyniques et les stoïciens.

Le rapport à Lucien et la postérité littéraire

Un maître pour le satiriste

Lucien de Samosate, né vers 120 à Samosate en Syrie, appartient à une génération plus jeune que Démonax. Devenu rhéteur et sophiste itinérant, il s’enrichit considérablement en donnant des conférences à travers l’Empire. Mais vers 165, il décide de s’établir à Athènes, sa patrie spirituelle.

Dans la prestigieuse cité, il fréquente de nombreux philosophes. Son regard sur eux reste généralement caustique : il fustige l’orgueil des stoïciens, raille les cyniques grossiers, vilipende les charlatans qui exploitent la crédulité publique. Mais deux sages trouvent grâce à ses yeux : Nigrinos et Démonax.

Lucien devient l’élève et l’ami de Démonax. Cette relation marque profondément le satiriste. Il découvre qu’un philosophe peut incarner réellement les principes qu’il professe, vivre dans la cohérence entre paroles et actes.

Une biographie élogieuse et rare

Vers 174, après la mort de Démonax, Lucien rédige une Vie de Démonax. Ce texte bref constitue l’un des rares écrits où le satiriste trace un portrait positif et admiratif d’un philosophe contemporain. Le contraste est saisissant avec Sur la mort de Pérégrinos, pamphlet virulent contre un cynique charlatan.

Lucien présente explicitement son intention : faire vivre Démonax dans la mémoire des hommes vertueux et offrir aux jeunes gens un modèle tiré de leur époque plutôt que de l’Antiquité lointaine. Il veut montrer qu’il existe encore des philosophes authentiques, dignes d’être imités.

Le texte combine éléments biographiques et recueil de chreia (anecdotes et bons mots). Cette structure correspond au genre des vies de philosophes, mais Lucien y ajoute sa touche personnelle : un style élégant, un humour subtil, une vraie affection pour son sujet.

Entre réalité et fiction

La critique moderne s’interroge sur l’historicité de Démonax. Lucien a-t-il décrit un personnage réel ou construit une figure idéale ? Plusieurs éléments alimentent le débat.

D’un côté, aucun auteur contemporain autre que Lucien ne mentionne Démonax. Aucune inscription, aucune référence chez d’autres écrivains du IIe siècle. Ce silence surprend pour un philosophe qui aurait joui d’une telle notoriété à Athènes.

D’un autre côté, des collections gnomologiques (recueils de sentences) postérieures attribuent à Démonax des maximes absentes de la Vie de Lucien. Cette tradition indépendante suggère l’existence historique du philosophe car un personnage purement inventé n’aurait pas laissé de traces dans ces compilations.

La vérité se situe probablement entre ces extrêmes. Démonax a vraisemblablement existé, mais Lucien a idéalisé sa figure. Le biographe a peut-être voulu incarner en lui le meilleur de la tradition philosophique grecque : la sagesse socratique, l’indépendance cynique, la mesure stoïcienne, le tout sans pédanterie ni sectarisme.

Les dernières années et la mort volontaire

Une vieillesse honorée

Démonax vit exceptionnellement vieux pour l’Antiquité. Lucien lui donne près de cent ans à sa mort. Cette longévité témoigne peut-être de la sobriété de son mode de vie et de sa sérénité intérieure.

Tout au long de sa vie, mais particulièrement dans sa vieillesse, il jouit de l’affection des Athéniens. Non seulement Athènes, mais toute la Grèce finit par l’aimer tendrement. À son passage, les grands lui laissent place. Un silence général accompagne ses déplacements, marque de respect rarement accordée.

Cette vénération universelle ne s’explique pas seulement par son grand âge. Les Anciens respectent les vieillards, certes, mais Démonax bénéficie d’une estime particulière. On reconnaît en lui l’authenticité philosophique, cette rare concordance entre enseignement et existence.

Le choix de la mort par inanition

Sentant ses forces décliner et son corps faiblir, Démonax prend la décision de mettre fin à ses jours. Il choisit l’abstinence volontaire de nourriture, méthode de suicide acceptée par les cyniques lorsque le philosophe ne peut plus pratiquer l’askêsis (exercice) nécessaire à son mode de vie.

Cette tradition du suicide cynique remonte à Diogène de Sinope, dont plusieurs versions de la mort mentionnent une forme d’auto-asphyxiation. Pour les cyniques, la vie et la mort sont également indifférentes : seule compte la qualité de l’existence. Dès que les limitations physiques empêchent de vivre conformément aux principes, le sage n’hésite pas à partir.

Démonax applique cette doctrine avec sérénité. Il se laisse mourir de faim, processus graduel qui lui permet de rester lucide jusqu’au bout. Ses proches l’entourent dans ses derniers instants, recueillant ses ultimes paroles.

Les derniers mots

Au moment de rendre le dernier soupir, il dit à ceux qui l’entourent : « Retirez-vous ; la farce est jouée. » Cette formule exprime plusieurs idées à la fois.

D’abord, l’idée que la vie est un spectacle. En parlant de « farce », Démonax suggère que l’existence humaine ressemble à une représentation théâtrale, pleine de bruit et de fureur, où chacun joue son rôle. Cette métaphore théâtrale évoque Épictète, qui compare souvent la vie à une pièce où les dieux nous assignent un personnage.

Ensuite, le détachement philosophique. En demandant aux présents de se retirer, il manifeste son indépendance jusqu’au bout. La mort ne l’effraie pas, ne le trouble pas. Il l’accueille avec la même sérénité qu’il a montrée tout au long de sa vie.

Enfin, l’humour maintenu jusqu’à la fin. Même à l’article de la mort, Démonax trouve le mot d’esprit approprié. Cette légèreté dans la gravité caractérise parfaitement son approche philosophique : prendre les choses au sérieux sans se prendre soi-même au sérieux.

Des funérailles publiques magnifiques

Les Athéniens offrent à Démonax des funérailles publiques d’une magnificence exceptionnelle. Cette honneur, généralement réservé aux bienfaiteurs de la cité, aux stratèges victorieux, aux personnalités politiques majeures, témoigne de l’estime extraordinaire dont il jouit.

Le cortège funèbre réunit toute la cité. Hommes de tous âges et de toutes conditions accompagnent son corps jusqu’au tombeau. L’absence de restrictions habituelles dans les funérailles privées montre le caractère public de l’hommage.

Ces obsèques grandioses contrastent avec la simplicité de sa vie. Démonax, qui a toujours fui l’ostentation, qui s’est moqué des dépenses excessives, reçoit paradoxalement les honneurs les plus éclatants.

L’héritage et l’actualité de Démonax

Un modèle de philosophe non sectaire

L’originalité de Démonax tient à son éclectisme assumé. Interrogé sur les philosophes qu’il préfère, il répond : « Je les admire tous ; Socrate que je vénère, Diogène que j’admire, Aristippe que j’aime. » Cette formule résume son attitude : prendre le meilleur de chaque école sans s’enfermer dans une doctrine.

Il incarne ainsi une philosophie pratique et ouverte. Peu lui importent les subtilités théoriques, les disputes d’école, les querelles sur les définitions. Ce qui compte, c’est d’améliorer sa vie et celle des autres, de cultiver la vertu, de maintenir son indépendance intérieure.

Cette approche non dogmatique correspond parfaitement à l’esprit du IIe siècle. À l’époque antonine, les frontières entre écoles philosophiques deviennent plus poreuses. Les penseurs empruntent librement à différentes traditions. Le stoïcisme s’ouvre aux influences platoniciennes et aristotéliciennes. Le cynisme se modère sous l’influence stoïcienne.

L’humour, outil philosophique

Démonax démontre la puissance de l’humour en philosophie. Ses réparties spirituelles ne sont pas de simples bons mots destinés à faire rire. Elles constituent des armes redoutables contre la sottise, l’hypocrisie, la pédanterie.

Face à un sophiste vaniteux, un raisonnement subtil serait inutile. Mais un mot d’esprit bien placé suffit à le ridiculiser et à exposer sa vacuité. L’humour possède cette capacité de percer instantanément les prétentions, de révéler l’écart entre les paroles et les actes.

Cette utilisation philosophique du rire s’inscrit dans la tradition socratique. Socrate aussi pratiquait l’ironie déstabilisante. Il feignait l’ignorance pour mieux exposer celle de ses interlocuteurs. Diogène utilisait la provocation et le paradoxe pour forcer ses concitoyens à réfléchir.

La différence entre cynisme et modération

Démonax illustre une forme de cynisme modéré. Il adopte les principes fondamentaux de l’école : autarcie, franc-parler, critique des conventions, simplicité de vie. Mais il rejette les aspects les plus provocateurs : l’impudeur délibérée, la grossièreté ostensible, le comportement choquant.

Cette modération correspond peut-être à son tempérament personnel. Elle reflète aussi une évolution historique du cynisme. À l’époque impériale, les cyniques les plus radicaux sont marginalisés ou ridiculisés. Seuls ceux qui savent adapter le message cynique aux attentes de leur temps trouvent une audience.

Épictète théorise cette évolution dans ses Entretiens. Il décrit le cynique idéal comme un messager des dieux, un modèle de vertu qui enseigne par l’exemple. Mais ce cynique idéal doit avoir de la mesure, éviter les excès qui discréditent la philosophie.

Démonax incarne parfaitement cette figure du cynique acceptable. Il maintient l’essentiel du message sans en altérer la radicalité fondamentale, tout en le présentant d’une manière qui le rend audible.

Un sage pour notre temps

La figure de Démonax traverse les siècles avec une fraîcheur surprenante. Son refus des idéologies, son indépendance d’esprit, son humour face aux puissants, sa cohérence entre principes et actes résonnent étrangement dans le monde contemporain.

Démonax rappelle qu’l’authenticité demeure la première vertu. La vraie sagesse ne s’affiche pas, ne s’achète pas, ne se proclame pas.

Son éclectisme philosophique offre également un modèle précieux. Dans un monde fragmenté où chacun défend son camp avec rigidité, il montre qu’on peut admirer différentes traditions, emprunter à diverses sources, sans tomber dans le relativisme mou. La cohérence ne réside pas dans l’adhésion stricte à une doctrine, mais dans la fidélité à des principes vécus.

Enfin, son humour philosophique reste d’une actualité brûlante. Face aux discours pompeux, aux raisonnements abscons, aux théories fumeuses, un bon mot vaut souvent mieux qu’une longue réfutation. L’ironie démasque, la légèreté libère, le rire guérit.

Démonax de Chypre nous enseigne ainsi qu’on peut être philosophe sans être pédant, sage sans être ennuyeux, vertueux sans être moralisateur.

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