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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation intellectuelle
    1. Environnement germanique et premiers apprentissages
    2. Rencontre décisive avec l’empirisme logique
  3. Exil et collaboration féconde
    1. Fuite du nazisme et années bruxelloises
    2. Traversée de l’Atlantique
  4. Élaboration du modèle déductif-nomologique
    1. Théorie de la confirmation et paradoxes
    2. Etudes sur la logique de l’explication
  5. Maturité intellectuelle à Yale et Princeton
    1. Approfondissement et défense du modèle
    2. Années Princeton et domination intellectuelle
    3. Explication statistique et raffinements
  6. Critiques et évolution vers le naturalisme
    1. Objections au modèle déductif-nomologique
    2. Remise en question du positivisme logique
    3. Influence de Thomas Kuhn et tournant naturaliste
  7. Dernières années et rayonnement pédagogique
    1. Retraite et enseignement continu
    2. Honneurs et reconnaissance
  8. Héritage et postérité intellectuelle
    1. Point de départ des théories ultérieures
    2. Transformation de l’empirisme logique
    3. Style philosophique et pédagogie
  9. Actualité d’une pensée exigeante
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Représentation imaginaire et fictive de Carl Gustav Hempel, ne représentant pas le philosophe réel
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Carl Gustav Hempel (1905–1997) : l’architecte de l’explication scientifique

  • 28/11/2025
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OrigineAllemagne / États-Unis
Importance★★★★★
CourantsEmpirisme logique, Philosophie analytique
ThèmesModèle déductif-nomologique, paradoxe des corbeaux, théorie de la confirmation, explication scientifique, empirisme logique

Carl Gustav Hempel incarne la figure du philosophe des sciences rigoureux qui, par son exigence méthodologique et sa lucidité critique, transforma en profondeur la compréhension de l’explication scientifique au vingtième siècle. Émigré d’Allemagne nazie vers les États-Unis, il contribua de manière décisive à l’essor de l’empirisme logique tout en devenant l’un de ses critiques les plus pénétrants.

En raccourci

Né en 1905 près de Berlin, Carl Gustav Hempel — connu sous le prénom de « Peter » par ses proches — suivit une formation en mathématiques, physique et philosophie qui le conduisit des universités de Göttingen et Berlin au Cercle de Vienne. Contraint à l’exil en 1934 en raison de l’ascension du nazisme et des origines juives de sa première épouse, il rejoignit les États-Unis où se déploya une carrière académique remarquable.

Avec Paul Oppenheim, il élabora en 1948 le modèle déductif-nomologique, qui établit l’explication scientifique comme une déduction à partir de lois générales et de conditions initiales. Cette conception domina la philosophie des sciences durant les décennies 1950 et 1960. Le paradoxe des corbeaux, qu’il formula pour illustrer les difficultés de la confirmation inductive, demeure un défi permanent pour les théories de la connaissance.

Professeur à Princeton de 1955 à 1973, où il enseigna aux côtés de Thomas Kuhn, Hempel évolua progressivement vers une position plus naturaliste, critiquant avec acuité les présupposés du positivisme logique qu’il avait contribué à raffiner. Son œuvre, marquée par la rigueur analytique et l’honnêteté intellectuelle, exerça une influence profonde sur plusieurs générations de philosophes des sciences.

Origines et formation intellectuelle

Environnement germanique et premiers apprentissages

Naît à Oranienburg, ville proche de Berlin, le 8 janvier 1905, Carl Gustav Hempel — qui sera surnommé « Peter » dès ses années scolaires. Les sources disponibles ne fournissent que peu d’informations sur son milieu familial d’origine, mais l’on sait qu’il fréquenta le Realgymnasium de Berlin, établissement privilégiant les sciences naturelles et les mathématiques. Durant l’enfance et l’adolescence, rien ne laissait présager que ce jeune Allemand deviendrait l’une des figures centrales de la philosophie des sciences du vingtième siècle ni qu’il serait contraint à l’exil.

En 1923, à dix-huit ans, il est admis à l’université de Göttingen, foyer intellectuel de premier plan pour les mathématiques. À Göttingen, il étudie avec David Hilbert, dont le programme visant à fonder les mathématiques sur des axiomes rigoureux — le célèbre Programme de Hilbert — le marque profondément. Les cours de Heinrich Behmann en logique symbolique complètent cette formation initiale. L’application de la logique formelle aux fondements des mathématiques devient pour lui la clé permettant de clarifier les concepts philosophiques.

La même année, il poursuit ses études à l’université de Heidelberg, où il approfondit mathématiques, physique et philosophie. En 1924, il rejoint l’université de Berlin, institution qui sera déterminante pour son orientation philosophique.

Rencontre décisive avec l’empirisme logique

À Berlin, la rencontre avec Hans Reichenbach bouleverse sa trajectoire intellectuelle. Reichenbach, figure majeure du Cercle de Berlin, initie le jeune étudiant aux travaux de Rudolf Carnap et à l’empirisme logique naissant. Hempel assiste assidûment aux cours de Reichenbach et étudie également la physique avec Max Planck et la logique avec John von Neumann. Cet environnement intellectuel exceptionnel forge sa conviction que la philosophie doit adopter la rigueur de la logique symbolique pour traiter des questions épistémologiques.

En 1929, Reichenbach lui recommande de passer le semestre d’automne à Vienne. Cette expérience s’avère capitale : Hempel fréquente le Cercle de Vienne, assiste aux séminaires de Carnap, Moritz Schlick et Friedrich Waismann. Il participe au congrès sur la philosophie scientifique organisé par les positivistes logiques. L’enthousiasme pour les travaux de Carnap le conduit à embrasser le projet de l’empirisme logique, mouvement qui vise à fonder la connaissance scientifique sur des bases empiriques rigoureuses, en employant les outils de la logique moderne.

De retour à Berlin, il rédige sa thèse de doctorat sur l’analyse logique du concept de probabilité, sous la direction de Reichenbach. Le doctorat est obtenu en 1934, une semaine seulement avant qu’Adolf Hitler n’assume officiellement le titre de Führer. Le contexte politique devient rapidement intenable.

Exil et collaboration féconde

Fuite du nazisme et années bruxelloises

En 1933, Reichenbach perd sa chaire de philosophie à Berlin en raison du durcissement du régime nazi. Bien que Hempel ne soit pas juif — il est d’origine « aryenne » selon les critères raciaux du régime —, sa position devient intenable car sa femme Eva Ahrends est juive. Par ailleurs, Hempel manifeste ce que les autorités nazies qualifient de « philosémitisme », une insensibilité aux critères raciaux que son père et ses proches lui avaient conseillé de dissimuler. L’Allemagne nazie devient rapidement inhospitalière pour quiconque refuse de cautionner l’idéologie raciale.

En 1934, grâce à l’aide de Paul Oppenheim — scientifique et philosophe avec qui il entretiendra une longue collaboration —, le couple Hempel émigre vers la Belgique et s’installe à Bruxelles. Oppenheim permet au jeune philosophe de subvenir à ses besoins pendant cette période de transition difficile. Commence alors une collaboration intellectuelle fructueuse : en 1936, Hempel et Oppenheim publient Der Typusbegriff im Lichte der neuen Logik, ouvrage consacré à la typologie et à la logique qui applique les instruments de la nouvelle logique aux problèmes de la formation des concepts.

Traversée de l’Atlantique

En août 1937, Rudolf Carnap obtient pour Hempel et son ami Olaf Helmer des bourses de recherche aux USA. Le couple Hempel émigre alors vers les États-Unis et s’installe à Chicago, où Carl Gustav Hempel devient l’assistant de Carnap à l’université.

L’intégration dans le monde académique américain s’avère plus lente qu’on aurait pu l’espérer pour un philosophe de son calibre. Les années 1930 et 1940 voient l’Amérique accueillir avec méfiance les membres du Cercle de Vienne et leurs descendants intellectuels. Ces philosophes ne déclarent-ils pas que le discours religieux et éthique est « cognitivement dénué de sens » ? Quelles influences pourraient-ils exercer sur les étudiants américains ? Cette suspicion ralentit considérablement l’ascension de Hempel dans la hiérarchie universitaire.

En 1939-1940, il enseigne des cours d’été et du soir au City College de New York, avant d’être nommé instructeur puis assistant professor au Queens College de New York, où il demeure jusqu’en 1948. Ces années à Queens College correspondent à une période d’intense productivité intellectuelle et de drame personnel : Eva Ahrends meurt en 1944, peu après avoir donné naissance à leur unique fils, Peter Andrew. Deux ans plus tard, Carl épouse Diane Perlow.

Élaboration du modèle déductif-nomologique

Théorie de la confirmation et paradoxes

Durant les années 1940, les intérêts de Hempel se concentrent sur deux domaines intimement liés : la théorie de la confirmation et l’explication scientifique. En 1942, il publie dans le Journal of Philosophy un article intitulé « The Function of General Laws in History », qui pose les jalons de sa conception de l’explication.

En 1945 paraît dans Mind son étude majeure « Studies in the Logic of Confirmation », où il formule ce qui deviendra célèbre sous le nom de paradoxe des corbeaux (ou paradoxe de Hempel). Le paradoxe illustre les difficultés inhérentes à la confirmation inductive.

Considérons l’hypothèse « Tous les corbeaux sont noirs ». Selon le critère de Nicod, cette hypothèse est confirmée par l’observation d’un corbeau noir. Or, l’hypothèse « Tous les corbeaux sont noirs » est logiquement équivalente à « Tous les objets non noirs sont des non-corbeaux ». Par conséquent, observer une chaussure blanche — qui est un objet non noir et un non-corbeau — devrait confirmer l’hypothèse originale selon laquelle tous les corbeaux sont noirs. Ce résultat contre-intuitif met en lumière les problèmes posés par les principes apparemment innocents de la théorie de la confirmation.

Hempel ne considère pas ce résultat comme simplement paradoxal. Il soutient que, dans l’absolu et en l’absence de toute information contextuelle, l’observation d’une chaussure blanche confirme effectivement, bien que de manière infinitésimale, l’hypothèse selon laquelle tous les corbeaux sont noirs. Ce qui nous semble paradoxal provient de notre connaissance implicite du monde : nous savons qu’il existe beaucoup plus d’objets non noirs que de corbeaux, rendant cette confirmation négligeable. Le paradoxe engendra une littérature philosophique considérable et demeure un défi pour les théories de la confirmation.

Etudes sur la logique de l’explication

L’année 1948 marque un tournant décisif. Avec Paul Oppenheim, Hempel publie dans Philosophy of Science l’article « Studies in the Logic of Explanation », qui définira l’agenda de la philosophie des sciences pour les décennies suivantes. Cet article propose le modèle déductif-nomologique (D-N) de l’explication scientifique, également appelé modèle des lois couvrantes (covering law model).

Selon ce modèle, une explication scientifique se compose de deux éléments : l’explanandum (la phrase décrivant le phénomène à expliquer) et l’explanans (l’ensemble des phrases mobilisées pour rendre compte du phénomène).

Pour qu’une explication soit adéquate, quatre conditions doivent être satisfaites. Premièrement, l’explanandum doit être une conséquence logique de l’explanans : l’explication prend la forme d’un argument déductif valide.
Deuxièmement, l’explanans doit contenir au moins une loi de la nature, essentielle à la dérivation.
Troisièmement, l’explanans doit posséder un contenu empirique.
Enfin, les énoncés constituant l’explanans doivent être vrais.

Ainsi, expliquer pourquoi un baromètre a chuté avant l’orage revient à déduire cet événement de lois générales (les lois de la météorologie) et de conditions initiales (la baisse de la pression atmosphérique). Le modèle réduit l’explication scientifique à une relation logique entre énoncés, conformément au projet de l’empirisme logique. Les aspects pragmatiques de l’explication — qui explique, à qui, dans quel contexte — sont délibérément écartés au profit d’une analyse purement formelle.

Un trait remarquable du modèle concerne la thèse de la symétrie : selon Hempel et Oppenheim, explication et prédiction possèdent la même structure logique. Une explication adéquate aurait pu servir à prédire le phénomène si les conditions initiales et les lois avaient été connues avant l’occurrence de l’événement. Inversement, une prédiction réussie constitue potentiellement une explication. Cette thèse suscitera de vives controverses.

Maturité intellectuelle à Yale et Princeton

Approfondissement et défense du modèle

En 1948, Hempel quitte Queens College pour rejoindre Yale University en tant que professeur associé de philosophie. Durant ces années à Yale (1948-1955), il approfondit et défend son modèle face aux premières objections. Il publie notamment « Problems and Changes in the Empiricist Criterion of Meaning » (1950) et « The Concept of Cognitive Significance: A Reconsideration » (1951), articles où il soumet à un examen critique le critère de vérifiabilité du sens, pilier central du positivisme logique.

En 1952 paraît son premier livre, Fundamentals of Concept Formation in Empirical Science, volume de l’International Encyclopedia of Unified Science. Cet ouvrage systématise sa réflexion sur la formation des concepts scientifiques et leur clarification logique.

Années Princeton et domination intellectuelle

En 1955, après un semestre de visite, Hempel accepte l’invitation de Princeton University et devient Stuart Professor of Philosophy, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 1973. Cette période de près de deux décennies à Princeton correspond à l’apogée de son influence. Son approche domine littéralement la philosophie des sciences anglo-américaine.

À Princeton, il guide discrètement le programme d’études supérieures en philosophie, contribuant à le transformer en un programme qui sera classé premier parmi les programmes d’études supérieures. Bien qu’il ait été préparé durant ses études à enseigner les mathématiques au lycée — carrière qu’il pensait pouvoir apprécier —, il choisit à Princeton d’enseigner année après année les cours d’introduction à la logique et à la philosophie des sciences, avec un enthousiasme qui impressionne et inspire ses assistants.

Durant ces années, Hempel publie plusieurs articles majeurs : « The Theoretician’s Dilemma » (1958), « Inductive Inconsistencies » (1960), « Rational Action » (1961), « Deductive-Nomological vs. Statistical Explanation » (1962), « Explanation in Science and in History » (1962). En 1965 paraît Aspects of Scientific Explanation and Other Essays in the Philosophy of Science, recueil qui devient une « bible » pour des générations d’étudiants diplômés en philosophie des sciences. L’historien Peter Gay qualifiera l’ouvrage de « séminal » et « indispensable », soulignant que Hempel démontre de manière convaincante que la logique de l’histoire et celle des sciences naturelles sont identiques.

En 1966, il publie Philosophy of Natural Science, manuel d’introduction qui sera traduit en dix langues et diffusera largement ses conceptions auprès d’un public étudiant international.

Explication statistique et raffinements

Le modèle déductif-nomologique, tel qu’il fut formulé en 1948, concernait les explications où les lois invoquées sont déterministes. Or, la science moderne, notamment la mécanique quantique et les sciences biologiques, recourt fréquemment à des lois statistiques. Hempel développa donc un modèle inductif-statistique (I-S) pour rendre compte de ces explications probabilistes.

Dans ce modèle, l’explanans contient des lois statistiques et l’explanandum ne découle pas déductivement des prémisses mais reçoit un degré élevé de probabilité. Expliquer pourquoi tel patient s’est rétabli d’une infection revient à invoquer la probabilité élevée de guérison suite à l’administration d’un antibiotique. Toutefois, ce modèle rencontra des difficultés considérables, notamment le problème de la spécificité maximale : quelle classe de référence choisir pour calculer la probabilité ?

Ces raffinements témoignent de l’exigence méthodologique de Hempel. Il cherchait à développer des explications (au sens philosophique) de concepts initialement vagues et ambigus, en formulant des critères d’adéquation très précis. Cette méthode d’explicitation conceptuelle devint la marque distinctive de son travail.

Critiques et évolution vers le naturalisme

Objections au modèle déductif-nomologique

Le modèle D-N, bien qu’influent, suscita rapidement des objections. Les critiques pointèrent notamment le problème de l’asymétrie causale : la longueur de l’ombre d’un mât peut être déduite de la hauteur du mât et de l’angle des rayons solaires, satisfaisant ainsi le modèle D-N ; inversement, la hauteur du mât peut être déduite de la longueur de l’ombre, ce qui satisfait également le modèle. Pourtant, nous avons l’intuition que la hauteur du mât explique la longueur de l’ombre, mais non l’inverse. Le modèle D-N semble incapable de capturer cette asymétrie causale.

Michael Scriven proposa des contre-exemples fondés sur des corrélations ou des causes communes : l’observation de vaches couchées dans un champ peut permettre de prédire l’arrivée d’un orage, mais leur comportement n’explique pas l’orage. Sylvain Bromberger insista sur le fait que la déduction de la hauteur du mât à partir de la longueur de l’ombre ne constitue pas une explication. D’autres philosophes, comme Wesley Salmon, développèrent des modèles alternatifs accordant une place centrale à la causalité.

Remise en question du positivisme logique

Parallèlement, Hempel contribua de manière décisive à la dissolution interne du positivisme logique. Dans « Problems and Changes in the Empiricist Criterion of Meaning » (1950) et « The Concept of Cognitive Significance: A Reconsideration » (1951), il démontra que le critère de vérifiabilité du sens — selon lequel un énoncé n’est doté de sens que s’il est empiriquement vérifiable — ne pouvait être maintenu sous sa forme standard. Les tentatives de formulation précise du critère aboutissaient soit à exclure des énoncés manifestement significatifs de la science, soit à inclure des énoncés métaphysiques qu’on souhaitait éliminer.

De même, la distinction observationnel/théorique, fondamentale pour le positivisme logique, se révéla impossible à tracer de manière rigoureuse. En 1965, dans Aspects of Scientific Explanation, Hempel abandonna ce qu’on pourrait qualifier de « vérificationnisme », signalant ainsi la fin du positivisme logique en tant que programme philosophique cohérent. Au moins deux de ses principes — le critère de vérifiabilité et la distinction observationnel/théorique — s’étaient révélés insoutenables.

Influence de Thomas Kuhn et tournant naturaliste

À Princeton, Hempel enseigna aux côtés de Thomas Kuhn, historien et philosophe des sciences dont le livre La Structure des révolutions scientifiques (1962) eut un impact considérable. Kuhn proposait de remplacer l’approche logico-formaliste des positivistes par une approche ancrée dans l’histoire, la sociologie et la psychologie de la science. Les deux philosophes développèrent une relation intellectuelle étroite et enseignèrent conjointement un cours de philosophie des sciences.

Bien que Hempel n’embrassât jamais pleinement les thèses de Kuhn, son influence fut réelle. Hempel lui-même témoigna plus tard : « Les idées de Tom ont influencé ma pensée de diverses manières et ont certainement contribué à mon passage d’une position antinaturaliste à une position naturaliste. » Cette évolution le conduisit à accorder davantage d’attention aux dimensions empiriques, historiques et contextuelles de la science, sans pour autant abandonner l’exigence de rigueur analytique qui caractérisait son travail.

Les derniers articles de Hempel, notamment « On the ‘Standard Conception’ of Scientific Theories » (1970) et « Scientific Rationality: Analytic vs. Pragmatic Perspectives » (années 1980), témoignent de cette évolution. Il remit en question la conception standard des théories scientifiques, critiqua l’idée d’une reconstruction rationnelle purement formelle de la science et plaida pour une approche plus pragmatique tenant compte de la pratique scientifique réelle.

Ainsi, Hempel devint l’un des critiques les plus perspicaces du programme de l’empirisme logique auquel il avait si puissamment contribué. Cette lucidité critique, cette capacité à soumettre ses propres positions à un examen rigoureux, caractérisent l’intégrité intellectuelle qui fit de lui non seulement un grand philosophe mais aussi, selon les mots d’Adolf Grünbaum, « l’un des êtres humains les plus merveilleux qu’on puisse rencontrer ».

Dernières années et rayonnement pédagogique

Retraite et enseignement continu

En 1973, Hempel atteint l’âge de la retraite obligatoire à Princeton. Entre 1974 et 1976, il enseigne comme professeur émérite à l’université hébraïque de Jérusalem.

En 1976, il rejoint l’université de Pittsburgh en tant que University Professor of Philosophy, poste qu’il occupe jusqu’en 1985. Grünbaum, qui enseignait à Pittsburgh, témoigna que Hempel et son épouse Diane considéraient cette période comme « essentiellement la période la plus heureuse de sa carrière professionnelle ». À Pittsburgh, Hempel continua de publier des articles significatifs, notamment sur la rationalité scientifique et sur les problèmes de l’inférence inductive.

Après sa retraite de Pittsburgh en 1985, il revint s’installer à Princeton, où il poursuivit son travail philosophique durant une décennie supplémentaire. Il meurt le 9 novembre 1997, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, dans une maison de retraite près de Princeton, New Jersey. Il laisse derrière lui son épouse Diane, son fils Peter et sa fille Toby, ainsi que deux petites-filles.

Honneurs et reconnaissance

Les honneurs académiques s’accumulèrent tout au long de sa carrière. Membre élu de l’American Academy of Arts and Sciences, de l’American Philosophical Society (dont il fut président), de la British Academy (en tant que Corresponding Fellow), de l’Accademia Nazionale dei Lincei en Italie, il présida également la division orientale de l’American Philosophical Association. Il reçut des bourses Guggenheim et Fulbright, fut chercheur invité au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences et à University College London.

Dix universités lui décernèrent des doctorats honorifiques : Washington University (1975), Northwestern University (1975), Princeton (1979), Carleton College (1981), l’université de Berlin (1984), l’université de St. Andrews (1986), l’université Goethe de Francfort (1987), l’université de Pittsburgh (1989), l’université de Bologne (1989) et l’université de Constance (1991).

En 1989, le département de philosophie de Princeton renomma sa série de trois conférences annuelles « Carl G. Hempel Lectures » en son honneur. En 2005, la ville d’Oranienburg, lieu de sa naissance, renomma une rue « Carl-Gustav-Hempel-Straße » à sa mémoire.

Héritage et postérité intellectuelle

Point de départ des théories ultérieures

L’influence de Hempel sur la philosophie des sciences du vingtième siècle est incontestable. Comme le nota Grünbaum, le travail de Hempel sur la théorie de l’explication scientifique constitue le point de départ de toutes les autres théories de l’explication scientifique du siècle, y compris les théories rivales. Wesley Salmon, qui développa une approche causale-mécaniste de l’explication en opposition au modèle de Hempel, reconnut explicitement que le travail de Hempel était son propre point de départ.

Le modèle déductif-nomologique, bien qu’il ne soit plus accepté sous sa forme originale, a structuré les débats sur l’explication scientifique durant des décennies. Même ceux qui le rejetaient devaient se situer par rapport à lui, préciser en quoi leurs propositions alternatives étaient supérieures. Cette capacité à définir l’agenda intellectuel d’une discipline constitue la marque des grands philosophes.

Le paradoxe des corbeaux continue de défier les théories de la confirmation. Les solutions proposées — bayésiennes, pragmatiques, fondées sur les genres naturels — tentent toutes de dissoudre ou de résoudre le paradoxe, mais aucune n’a fait l’unanimité. Le paradoxe demeure un exemple paradigmatique des difficultés inhérentes à la théorie de la connaissance inductive.

Transformation de l’empirisme logique

La contribution de Hempel à la transformation de l’empirisme logique fut double. D’une part, avec Carnap et Reichenbach, il raffina considérablement les thèses du positivisme logique initial, transformant le mouvement en empirisme logique, position plus nuancée et philosophiquement sophistiquée. D’autre part, ses critiques internes — notamment du critère de vérifiabilité et de la distinction observationnel/théorique — contribuèrent puissamment à la dissolution du programme.

Cette évolution illustre la vertu intellectuelle par excellence : la capacité à soumettre ses propres convictions à un examen critique rigoureux et à les réviser lorsque les arguments l’exigent.

Style philosophique et pédagogie

Au-delà de ses contributions substantielles, Hempel légua un style philosophique caractérisé par la rigueur analytique, l’attention méticuleuse aux détails de l’argumentation et de la définition, et un souci constant de clarté conceptuelle. Sa méthode d’explication (explication au sens philosophique, c’est-à-dire de clarification conceptuelle) devint un modèle pour la philosophie analytique.

Sur le plan pédagogique, son influence fut immense. Des générations d’étudiants en philosophie des sciences lurent Aspects of Scientific Explanation et Philosophy of Natural Science. Son enseignement à Princeton, Yale, Pittsburgh et dans de nombreuses universités en tant que professeur invité forma directement des dizaines de philosophes qui devinrent à leur tour des figures majeures de la discipline.

Les témoignages concordent sur sa courtoisie, sa gentillesse et sa générosité d’esprit. À une époque où les débats philosophiques pouvaient être acerbes, Hempel incarnait la possibilité d’un désaccord intellectuel vigoureux mené avec respect et bienveillance. Cette combinaison de rigueur intellectuelle et d’humanité fit de lui non seulement un grand philosophe mais aussi un modèle humain.

Actualité d’une pensée exigeante

Bien que le modèle déductif-nomologique ne soit plus considéré comme « le » modèle de l’explication scientifique, les questions que Hempel souleva demeurent centrales pour la philosophie des sciences contemporaine. Qu’est-ce qu’expliquer un phénomène ? Quelle relation existe-t-il entre explication et prédiction ? Comment les lois de la nature se distinguent-elles des généralisations accidentelles ? Quelle est la structure logique des théories scientifiques ? Comment la preuve empirique confirme-t-elle ou infirme-t-elle une hypothèse ?

Les débats actuels sur l’explication causale, l’explication mécaniste, l’unification, le pragmatisme contextuel en matière d’explication, tous se situent dans l’espace intellectuel que Hempel contribua à définir. Sa réflexion sur la confirmation inductive reste pertinente pour l’épistémologie bayésienne contemporaine.

Plus fondamentalement, Hempel incarne une conception de la philosophie comme une entreprise rigoureuse et critique, exigeant clarté conceptuelle et cohérence logique, tout en demeurant attentive à la pratique scientifique réelle. Face aux tentations du relativisme ou du scepticisme radical, son œuvre rappelle que la rationalité scientifique, bien que complexe et contextuelle, n’est ni illusoire ni arbitraire. Elle constitue notre meilleur instrument pour comprendre le monde naturel et social.

La trajectoire intellectuelle de Hempel — de l’empirisme logique à une position plus naturaliste, de la confiance dans les reconstructions formelles à une attention accrue envers l’histoire et la pratique scientifiques — témoigne d’une lucidité philosophique rare.

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