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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation spirituelle
    1. Un milieu modeste dans le Khorasan intellectuel
    2. L’initiation auprès d’al-Naṣrābādhī
  3. Maîtrise des sciences religieuses et linguistiques
    1. Une érudition linguistique exceptionnelle
    2. Études juridiques à Marv
  4. Fondation de la madrasa et rayonnement pédagogique
    1. Un centre d’enseignement novateur
    2. Méthode pédagogique et assemblées spirituelles
    3. Une reconnaissance progressive
  5. Le disciple al-Qushayrī et la transmission du savoir
    1. Rencontre et formation d’un héritier spirituel
    2. Alliance matrimoniale et succession
    3. Introduction à al-Sulamī et enrichissement doctrinal
  6. Contexte doctrinal et positionnement théologique
    1. Soufisme modéré et héritage de Junayd
    2. Position dans les controverses théologiques
  7. Mort et héritage
    1. Dernières années et décès
    2. Impact immédiat et pérennité institutionnelle
    3. Postérité doctrinale par la Risāla d’al-Qushayrī
    4. Modèle d’intégration institutionnelle
  8. Un artisan méconnu de l’orthodoxie soufie
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Abū ʿAlī al-Daqqāq (vers 940–1015) : maître spirituel et artisan de l’orthodoxie soufie

  • 10/11/2025
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Nom d’origineAbū ʿAlī al-Ḥasan ibn ʿAlī ibn Muḥammad ibn Isḥāq al-Daqqāq al-Nīshābūrī (أبو علي الحسن بن علي الدقّاق النيسابوري)
OrigineNishapur, Khorasan (actuel Iran)
Importance★★★
CourantsSoufisme sunnite, école chaféite, théologie ashʿarite
ThèmesDirection spirituelle, enseignement soufi, madrasa, ascétisme modéré, hadith

Abū ʿAlī al-Daqqāq représente une figure majeure du soufisme khorasanien au tournant du Xe et du XIe siècle, époque où la mystique musulmane cherchait à affirmer sa légitimité face aux critiques des oulémas traditionalistes.

En raccourci

Né à Nishapur vers 940, Abū ʿAlī al-Daqqāq incarne l’union entre l’excellence dans les sciences religieuses et la profondeur de l’expérience mystique. Formé auprès d’Abū al-Qāsim al-Naṣrābādhī, lui-même héritier de la lignée spirituelle de Junayd al-Baghdādī, al-Daqqāq se distingue par sa maîtrise de la grammaire arabe et du droit chaféite, acquises après son initiation soufie.

Excellent orateur et pédagogue, il fonde à Nishapur une madrasa qui devient un centre d’enseignement combinant sciences exotériques et formation spirituelle. Sa contribution essentielle réside dans son effort pour concilier la stricte observance de la Loi islamique avec les exigences du cheminement intérieur.

Son disciple le plus illustre, Abū al-Qāsim al-Qushayrī, qui épouse sa fille Fāṭima, perpétue son enseignement et en assure le rayonnement par la rédaction de la célèbre Risāla, manuel de référence du soufisme sunnite. Al-Daqqāq meurt en 1015 à Nishapur, laissant une empreinte durable sur le développement institutionnel du soufisme médiéval.

Origines et formation spirituelle

Un milieu modeste dans le Khorasan intellectuel

Il naît à Nishapur, au cœur du Khorasan (nord-est de l’Iran actuel) vers 940, sous le règne des Samanides. Contrairement aux grandes figures aristocratiques qui dominent alors la scène intellectuelle de cette cité prospère, al-Daqqāq ne provient pas des milieux aisés. Son surnom même, al-Daqqāq (le meunier), témoigne d’origines artisanales ou commerçantes. Les sources historiques ne fournissent aucun détail sur sa famille avant que sa renommée spirituelle ne lui permette d’épouser la fille d’un propriétaire terrien persan notable, Abū al-Ḥasan ibn Qaṭrān.

Nishapur connaît à cette époque un âge d’or intellectuel. Capitale du Khorasan oriental, la cité abrite des madrasas prestigieuses, attire savants et ascètes et sert de carrefour entre les traditions persanes et arabes. Les tensions entre écoles juridiques hanafite et chaféite, entre théologies traditionalistes et rationnelles, façonnent un climat de débats intenses où le soufisme naissant doit affirmer sa place.

L’initiation auprès d’al-Naṣrābādhī

La formation mystique d’al-Daqqāq débute auprès d’Abū al-Qāsim Ibrāhīm ibn Muḥammad al-Naṣrābādhī, maître spirituel reconnu comme l’ascète le plus éminent du Khorasan de son temps. Al-Naṣrābādhī, installé à Nishapur entre 951 et 976, transmet à son disciple l’héritage de la lignée spirituelle bagdadienne de Junayd al-Baghdādī, par l’intermédiaire d’Abū Bakr al-Shiblī. Cette chaîne initiatique (silsila) rattache al-Daqqāq à l’école du « soufisme sobre » prônée par Junayd, qui insiste sur l’équilibre entre expérience mystique et observance stricte de la Loi religieuse.

Les sources ne précisent pas à quel âge al-Daqqāq rejoint le cercle d’al-Naṣrābādhī, ni s’il connaît une conversion spirituelle soudaine. La relation maître-disciple se déroule durant les années 951–976, période pendant laquelle al-Naṣrābādhī réside à Nishapur. Durant ces années de formation, al-Daqqāq assimile les principes de la purification intérieure (tazkiya), apprend les pratiques ascétiques modérées, découvre les enseignements des premiers soufis. L’héritage de Junayd, qui prône l’extinction de l’ego dans l’unicité divine (fanā’ fī al-tawḥīd) tout en préservant la lucidité spirituelle, imprègne profondément sa formation.

Maîtrise des sciences religieuses et linguistiques

Une érudition linguistique exceptionnelle

Al-Daqqāq se distingue par une maîtrise exceptionnelle de la langue arabe et de la grammaire, compétence rare parmi les ascètes khorasaniens de son temps. Alors que certains maîtres soufis du Khorasan, tel Ḥaddād le Malāmatī, ignorent l’arabe et s’expriment en persan, al-Daqqāq acquiert une expertise linguistique telle qu’il reçoit le surnom d’Abū ʿAlī al-Naḥwī (le grammairien). Cette compétence lui vaut une réputation d’excellent orateur, capable d’exprimer les subtilités de l’expérience spirituelle avec précision et éloquence.

Cette maîtrise de l’arabe ne relève pas du simple ornement rhétorique. Elle permet à al-Daqqāq d’accéder directement aux sources scripturaires du Coran et des hadiths, d’en saisir les nuances sémantiques, d’en proposer des interprétations spirituelles rigoureuses. Sa formation grammaticale le place au cœur du mouvement intellectuel de son époque, qui cherche à établir des fondements scientifiques pour les disciplines religieuses.

Études juridiques à Marv

Après avoir achevé sa formation mystique auprès d’al-Naṣrābādhī, al-Daqqāq entreprend un voyage à Marv pour y étudier le hadith et le droit selon l’école chaféite. Ce déplacement peut surprendre, puisque Nishapur dispose de nombreux maîtres chaféites reconnus dès le début du Xe siècle. Ibn Khuzayma, figure majeure du chaféisme, enseigne à Nishapur jusqu’à sa mort en 923. Une madrasa chaféite, fondée par Abū al-Walīd Qurashī, fonctionne dans la cité depuis 960.

Plusieurs hypothèses expliquent ce départ vers Marv. D’abord, al-Naṣrābādhī quitte Nishapur entre 976 et 977, privant al-Daqqāq de son maître spirituel. Ensuite, le contexte politique se dégrade : le gouverneur simdjouride Nāṣir al-dawla Abū al-Ḥasan, protecteur des chaféites et des théologiens ashʿarites, perd le pouvoir vers 981. Le parti ashʿarite-chaféite, affaibli, voit ses membres exposés aux pressions des hanafites traditionalistes. Marv offre alors un refuge intellectuel plus stable.

Durant son séjour à Marv, al-Daqqāq approfondit sa connaissance du hadith et du fiqh chaféite. Il étudie les chaînes de transmission des traditions prophétiques, assimile la méthodologie juridique de l’école de Shāfiʿī, qui privilégie le raisonnement analogique (qiyās) et l’intérêt général (maṣlaḥa) dans l’élaboration des normes. Cette double compétence en soufisme et en droit le positionne en tant que figure capable de légitimer la pratique mystique aux yeux des oulémas.

Fondation de la madrasa et rayonnement pédagogique

Un centre d’enseignement novateur

De retour à Nishapur, al-Daqqāq fonde vers 1001 une madrasa dans le quartier qui porte son nom, Sikkat al-Daqqāq. Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de création d’institutions éducatives au Khorasan, où les madrasas se multiplient au tournant du XIe siècle. Contrairement aux madrasas strictement juridiques, celle d’al-Daqqāq propose un curriculum combinant l’enseignement des sciences exotériques (ẓāhir) – droit, hadith, théologie – et la formation spirituelle ésotérique (bāṭin) propre au soufisme.

Cette intégration institutionnelle du soufisme dans l’enseignement religieux représente une innovation importante. Al-Daqqāq participe ainsi au processus de normalisation du soufisme, qui cesse d’être une pratique marginale d’ascètes isolés pour devenir une discipline reconnue du savoir islamique. Les oulémas chaféites de Nishapur, soucieux de préserver l’orthodoxie tout en reconnaissant la valeur de la purification intérieure, introduisent l’étude de la pensée soufie en tant qu’enseignement optionnel dans les cursus. Al-Daqqāq incarne cette synthèse entre érudition juridique et profondeur mystique.

Méthode pédagogique et assemblées spirituelles

Les séances d’enseignement d’al-Daqqāq attirent de nombreux disciples. Son éloquence, nourrie par sa maîtrise de l’arabe, lui permet d’exposer les subtilités du cheminement spirituel avec clarté. Il organise des assemblées publiques (majālis) où il commente des versets coraniques, explique des hadiths dans leur dimension spirituelle, transmet les sentences des maîtres soufis antérieurs.

Son approche pédagogique privilégie l’équilibre entre observance stricte de la Loi et approfondissement de la vie intérieure. Fidèle à l’enseignement de Junayd, il insiste sur le respect scrupuleux des obligations religieuses comme fondement indispensable de toute progression mystique. Les sources rapportent qu’il met l’accent sur l’étude du Coran et de la Sunna, refusant toute déviation antinomiste qui prétendrait transcender les prescriptions légales au nom de l’amour divin.

Une reconnaissance progressive

La réputation d’al-Daqqāq s’étend progressivement dans le Khorasan. Sa maîtrise combinée des sciences religieuses et de la doctrine soufie, sa capacité à dialoguer avec les juristes et les théologiens, son enseignement modéré qui évite les excès extatiques, lui valent le respect des milieux savants. Son mariage avec la fille d’un propriétaire terrien notable témoigne de l’ascension sociale permise par sa renommée spirituelle et intellectuelle.

La madrasa d’al-Daqqāq devient un lieu de formation pour les étudiants qui cherchent à approfondir simultanément le droit et la spiritualité. Elle préfigure les institutions soufies qui se développeront aux siècles suivants, où l’éducation religieuse classique se combine avec la direction spirituelle dispensée par un maître (shaykh).

Le disciple al-Qushayrī et la transmission du savoir

Rencontre et formation d’un héritier spirituel

Vers 1000, un jeune homme de famille arabe aisée, ʿAbd al-Karīm ibn Hawāzin al-Qushayrī, arrive à Nishapur pour étudier l’arithmétique. Éduqué dans les arts de la chevalerie et la langue arabe selon les normes de l’aristocratie rurale, al-Qushayrī n’envisage pas initialement une carrière religieuse. Sa rencontre avec al-Daqqāq transforme radicalement sa trajectoire. Séduit par l’enseignement du maître, par la profondeur de ses exhortations, par l’équilibre qu’il incarne entre science et spiritualité, al-Qushayrī demande à devenir son disciple.

Al-Daqqāq reconnaît immédiatement les dispositions exceptionnelles du jeune homme. Il l’accepte dans son cercle, lui prodigue une formation spirituelle intensive, l’encourage simultanément à poursuivre l’étude des sciences islamiques. Sous sa direction, al-Qushayrī étudie le hadith, approfondit le droit chaféite, assimile la théologie ashʿarite, tout en progressant dans les stations spirituelles (maqāmāt) du cheminement mystique.

Alliance matrimoniale et succession

La confiance d’al-Daqqāq envers son disciple se concrétise par une alliance matrimoniale : al-Qushayrī épouse Fāṭima, fille du maître, avant 1023. Ce mariage scelle la transmission de l’héritage spirituel et institutionnel. À la mort d’al-Daqqāq en 1015, al-Qushayrī, alors âgé de vingt-neuf ans, assume la direction de la madrasa. L’institution prend progressivement le nom de Madrasa al-Qushayriyya, conservant néanmoins la mémoire de son fondateur.

Fāṭima elle-même participe à l’enseignement. Les sources mentionnent qu’elle s’exprime dans la madrasa après la mort de son père, perpétuant son œuvre pédagogique. Cette présence féminine dans l’enseignement religieux, rare mais attestée, témoigne de l’ouverture relative du milieu soufi khorasanien aux contributions intellectuelles des femmes pieuses.

Introduction à al-Sulamī et enrichissement doctrinal

Al-Daqqāq joue un rôle d’intermédiaire en présentant al-Qushayrī à Abū ʿAbd al-Raḥmān al-Sulamī, autre figure majeure du soufisme nishapurien. Al-Sulamī, traditionniste chaféite et historien du soufisme, a compilé les enseignements des maîtres antérieurs dans ses Ṭabaqāt al-ṣūfiyya (Générations des soufis). Cette rencontre enrichit considérablement la formation d’al-Qushayrī, qui bénéficie ainsi de deux maîtres complémentaires : al-Daqqāq pour la direction spirituelle personnelle, al-Sulamī pour la connaissance historique et doctrinale du soufisme.

Lorsqu’al-Qushayrī rédige vers 1045 sa Risāla (Épître sur le soufisme), manuel qui deviendra une référence fondamentale du soufisme sunnite, il cite abondamment al-Daqqāq et al-Sulamī. L’influence d’al-Daqqāq transparaît dans l’insistance de la Risāla sur la compatibilité essentielle entre soufisme et orthodoxie, dans le rejet des dérives antinomiennes, dans l’importance accordée à la connaissance des sciences religieuses pour tout aspirant à la voie mystique.

Contexte doctrinal et positionnement théologique

Soufisme modéré et héritage de Junayd

Al-Daqqāq s’inscrit dans la lignée du « soufisme sobre » élaboré par Junayd al-Baghdādī, qui privilégie la lucidité spirituelle (ṣaḥw) sur l’ivresse mystique (sukr), l’extinction de l’ego dans l’unicité divine tout en préservant la conscience des obligations légales. Cette approche se distingue des tendances extatiques extrêmes incarnées par des figures comme Abū Yazīd al-Bisṭāmī ou al-Ḥallāj, dont les déclarations paradoxales (shaṭaḥāt) suscitent la méfiance des juristes.

La chaîne initiatique qui relie al-Daqqāq à Junayd – via al-Shiblī et al-Naṣrābādhī – garantit la légitimité de son enseignement. Junayd, respecté même par les oulémas traditionalistes, a formulé une doctrine mystique rigoureusement fondée sur le Coran et la Sunna, évitant les spéculations théosophiques audacieuses. Al-Daqqāq perpétue cette orientation en insistant sur l’ascèse progressive, le combat contre l’ego (jihād al-nafs), la purification des intentions (ikhlāṣ), la présence constante à Dieu (murāqaba).

Position dans les controverses théologiques

Le contexte intellectuel de Nishapur au tournant du Xe et du XIe siècle est marqué par des tensions théologiques intenses. L’école ashʿarite, qui cherche à concilier rationalité et tradition en théologie, affronte l’opposition des traditionalistes hanafites et hanbalites. Al-Daqqāq, formé dans le droit chaféite étroitement lié à l’ashʿarisme, se positionne dans le camp théologique qui accepte l’usage modéré de la raison pour défendre les dogmes islamiques contre les critiques philosophiques.

Cette affiliation théologique explique en partie les difficultés qu’il rencontre. L’affaiblissement du parti ashʿarite-chaféite après le départ du gouverneur Nāṣir al-dawla vers 981, les pressions exercées par les autorités hanafites, créent un climat d’insécurité pour les savants de cette tendance. Son départ vers Marv peut s’interpréter comme une stratégie de prudence face à ces tensions.

Mort et héritage

Dernières années et décès

Al-Daqqāq meurt en 1015 (405 de l’hégire) à Nishapur, après plusieurs décennies d’enseignement. Les sources divergent sur le lieu exact de sa sépulture, mais s’accordent pour affirmer qu’il est enterré dans sa ville. La tradition la plus attestée indique qu’il repose dans l’enceinte ou à proximité de la madrasa qu’il a fondée.

Les circonstances de sa mort ne sont pas documentées en détail. Aucune source ne mentionne de maladie prolongée, de retraite spirituelle particulière dans ses dernières années, ou de testament doctrinal. Âgé d’environ soixante-quinze ans, il disparaît après avoir solidement établi l’infrastructure institutionnelle de son enseignement et assuré sa transmission par un disciple d’exception.

Impact immédiat et pérennité institutionnelle

À sa mort, la madrasa qu’il a fondée continue de fonctionner sous la direction d’al-Qushayrī. L’institution connaît un développement considérable au cours du XIe siècle. Al-Qushayrī, devenu l’un des savants les plus respectés du Khorasan, attire des étudiants de toute la région. La madrasa al-Qushayriyya devient un centre majeur où se conjuguent enseignement juridique chaféite, théologie ashʿarite et formation spirituelle soufie.

La tombe d’al-Daqqāq, située près de la madrasa, devient un lieu de recueillement. Lorsqu’al-Qushayrī meurt en 1072, il est enterré aux côtés de son maître et beau-père, symbolisant la continuité de leur œuvre commune. Cette proximité physique des sépultures témoigne de la volonté de perpétuer la mémoire du fondateur et de son principal héritier.

Postérité doctrinale par la Risāla d’al-Qushayrī

L’influence d’al-Daqqāq s’exerce principalement par l’intermédiaire de la Risāla d’al-Qushayrī. Dans cet ouvrage, qui deviendra le manuel de référence du soufisme sunnite pendant des siècles, al-Qushayrī cite fréquemment son maître. Il rapporte ses sentences, ses commentaires sur les états spirituels, ses définitions des stations mystiques. Al-Daqqāq figure ainsi parmi les autorités doctrinales qui légitiment l’orthodoxie du soufisme.

La Risāla structure le soufisme en discipline cohérente, dotée d’une terminologie précise, d’une progression méthodique, d’un cadre doctrinal rigoureux. Elle défend le soufisme contre les accusations d’hérésie en montrant sa conformité au Coran et à la Sunna. Cette entreprise de légitimation prolonge directement l’œuvre d’al-Daqqāq, qui a consacré sa vie à démontrer la compatibilité entre exigence spirituelle et observance juridique.

Modèle d’intégration institutionnelle

Au-delà de son apport doctrinal spécifique, al-Daqqāq laisse un modèle institutionnel durable. En fondant une madrasa qui intègre l’enseignement soufi aux sciences religieuses classiques, il préfigure le développement ultérieur du soufisme organisé. Aux XIIe et XIIIe siècles, les confréries (ṭuruq) soufies se structurent progressivement, créant des réseaux d’établissements éducatifs où se conjuguent formation juridique et direction spirituelle.

Des figures comme Abū Ḥāmid al-Ghazālī, qui étudie à Nishapur quelques décennies après la mort d’al-Daqqāq, bénéficient de l’héritage qu’il a contribué à établir. Al-Ghazālī, lui-même juriste chaféite, théologien ashʿarite et mystique, incarne l’aboutissement de cette synthèse initiée par des maîtres comme al-Daqqāq. Son œuvre monumentale, Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn (Revivification des sciences religieuses), qui intègre pleinement le soufisme dans le curriculum islamique, prolonge le projet éducatif esquissé par al-Daqqāq et systématisé par al-Qushayrī.

Un artisan méconnu de l’orthodoxie soufie

Abū ʿAlī al-Daqqāq occupe une place discrète mais essentielle dans l’histoire du soufisme médiéval. Contrairement aux maîtres charismatiques dont les déclarations extatiques attirent l’attention, contrairement aux théoriciens prolifiques qui élaborent des systèmes métaphysiques complexes, al-Daqqāq incarne le travail patient de transmission, d’institutionnalisation, d’enracinement du soufisme dans le tissu éducatif de l’islam sunnite.

Sa contribution majeure réside dans sa capacité à former un disciple exceptionnel qui saura théoriser et diffuser largement l’enseignement reçu. Sans al-Qushayrī et la Risāla, le nom d’al-Daqqāq serait probablement tombé dans l’oubli. Mais précisément, cette transmission réussie constitue son œuvre la plus significative : il a su transmettre non seulement un savoir, mais aussi une méthode, un équilibre, une vision de la spiritualité musulmane qui a profondément marqué le développement ultérieur du soufisme.

Dans l’histoire des idées religieuses, les fondateurs institutionnels jouent un rôle aussi déterminant que les penseurs originaux. Al-Daqqāq appartient à cette catégorie de figures qui créent les structures permettant la pérennisation et la diffusion d’un enseignement. En établissant une madrasa, en formant des disciples, en légitimant le soufisme aux yeux des oulémas, il participe à un mouvement plus vaste d’intégration de la mystique dans l’orthodoxie islamique, mouvement qui caractérise l’histoire du Khorasan médiéval et dont les effets se prolongent bien au-delà de son temps.

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