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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines familiales et formation initiale
  3. Formation ecclésiastique et premières réflexions
  4. Entrée dans les cercles philosophiques parisiens
  5. L’Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746)
  6. Le Traité des systèmes (1749) : critique des métaphysiques abstraites
  7. Le Traité des sensations (1754) et la fiction de la statue
  8. Le Traité des animaux (1755) et les questions de l’âme
  9. Précepteur à Parme (1758–1767)
  10. Académicien et retraite (1768–1780)
  11. Influence sur les Idéologues et postérité immédiate
  12. Critique et déclin (XIXᵉ siècle)
  13. Réhabilitation et actualité
  14. Un héritage philosophique durable
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Image fictive représentant Étienne Bonnot de Condillac, ne correspondant pas à son apparence réelle
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Étienne Bonnot de Condillac (1714–1780) et le sensualisme

  • 20/12/2025
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OrigineFrance (Grenoble)
Importance★★★★
CourantsEmpirisme, sensualisme
ThèmesThéorie de la sensation, psychologie génétique, analyse du langage, méthode analytique

Philosophe français du siècle des Lumières, Étienne Bonnot de Condillac diffuse en France les idées de John Locke tout en développant une approche radicalement nouvelle. Par son Traité des sensations, il établit que toutes les facultés humaines procèdent de la sensation seule.

En raccourci

Né à Grenoble en 1714, Étienne Bonnot de Condillac entre dans les ordres avant de se consacrer à la philosophie. À Paris, il fréquente Diderot et Rousseau, publie l’Essai sur l’origine des connaissances humaines en 1746, puis le Traité des sensations en 1754 où il expose sa doctrine sensualiste à travers la célèbre fiction de la statue. De 1758 à 1767, il est précepteur du duc de Parme, pour lequel il compose un vaste Cours d’études. Élu à l’Académie française en 1768, il se retire ensuite dans sa propriété de Flux où il meurt en 1780.

Sa philosophie transforme l’empirisme de Locke. Alors que le penseur anglais distingue sensation et réflexion comme deux sources de connaissance, Condillac soutient que la sensation suffit à engendrer toutes nos facultés intellectuelles. L’attention, la mémoire, le jugement naissent de sensations transformées. Cette psychologie génétique influence profondément les Idéologues et ouvre la voie à une nouvelle conception du langage et de l’éducation.

Origines familiales et formation initiale

Grenoble voit naître Condillac le 30 septembre 1714, dernier de trois fils issus d’une famille de robe récemment anoblie. Gabriel Bonnot, son père, acquiert en 1705 la charge de secrétaire du roi au parlement du Dauphiné, lui conférant le titre de vicomte de Mably. Ses deux frères aînés, Jean et Gabriel, prennent le nom associé à une propriété familiale à Mably. Étienne choisit celui d’une autre terre, Condillac, située dans la Drôme.

Une faible constitution physique marque l’enfance de Condillac. Affligé d’une vue très déficiente, il peine à développer ses capacités intellectuelles. Rousseau rapporte dans ses Confessions que la famille le considérait comme un « esprit borné », jugement qui se comprend mieux lorsqu’on sait qu’à douze ans encore, selon certains témoignages, l’enfant ne savait pas lire. Cette fragilité initiale retarde son éducation mais ne l’empêche pas, une fois commencée, de progresser rapidement.

La mort de Gabriel Bonnot en septembre 1726 laisse la famille dans une aisance confortable. Chaque fils reçoit en héritage 25 000 livres à sa majorité, somme qui génère environ 1 300 livres de rente annuelle. Ce modeste patrimoine permet à Condillac d’échapper aux contraintes d’une carrière imposée.

Formation ecclésiastique et premières réflexions

Sans véritable vocation religieuse, Condillac suit néanmoins le chemin tracé pour les cadets de famille. À Lyon, où il rejoint son frère aîné Jean après la mort de leur père, il poursuit des études qui le mènent à Paris. Il entre au séminaire de Saint-Sulpice puis à la Sorbonne, où il se forme à la théologie.

L’ordination sacerdotale intervient en 1740. Condillac revêt la soutane et obtient le bénéfice de l’abbaye de Mureaux, qu’il détiendra jusqu’en 1765. Cette fonction d’abbé lui procure les revenus nécessaires à une vie d’étude sans jamais exercer de ministère pastoral. Sa carrière ecclésiastique se réduit ainsi à un statut social ouvrant l’accès aux cercles intellectuels parisiens.

Durant ses années de formation, Condillac découvre les textes philosophiques qui orienteront sa pensée. La lecture de Locke le marque profondément. L’Essai sur l’entendement humain lui révèle une nouvelle manière d’aborder les questions de la connaissance par l’observation et l’expérience plutôt que par la spéculation abstraite. Parallèlement, il s’intéresse aux travaux de Newton et aux développements de la physique expérimentale.

Entrée dans les cercles philosophiques parisiens

Paris devient le théâtre de la vie intellectuelle de Condillac vers 1742. Dans les salons, particulièrement celui de Madame de Tencin, il rencontre les esprits les plus éclairés de son temps. Rousseau compte parmi ses premiers amis. Leur relation débute probablement lorsque Rousseau, alors précepteur des neveux de Condillac chez son frère Jean à Lyon, noue des liens avec la famille Bonnot.

En 1745, Rousseau évoque dans ses Confessions une amitié déjà bien établie. Il aide Condillac à trouver un éditeur pour son premier ouvrage. Les deux hommes se retrouvent régulièrement, souvent en compagnie d’un troisième ami que Rousseau présente à Condillac : Denis Diderot. Ce trio se réunit chaque semaine au « Panier fleuri », près du Palais-Royal, pour dîner et échanger sur leurs projets philosophiques.

La prudence naturelle de Condillac le préserve des compromissions trop manifestes avec les philosophes militants. Contrairement à Diderot, dont les audaces lui vaudront l’emprisonnement, ou à Rousseau, qui finira par rompre avec le monde encyclopédiste, Condillac maintient une position mesurée. Il fréquente les esprits novateurs sans s’engager publiquement dans leurs combats les plus périlleux.

L’Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746)

À trente-deux ans, Condillac publie son premier ouvrage philosophique. L’Essai sur l’origine des connaissances humaines se présente comme un exposé systématique des idées de Locke, adapté au public français. Condillac y analyse comment l’expérience engendre nos connaissances, distinguant avec Locke deux sources : la sensation et la réflexion.

L’originalité de l’Essai réside dans l’attention portée au langage. Condillac considère que les signes linguistiques jouent un rôle essentiel dans le développement de nos facultés supérieures. Sans langage, pas de pensée abstraite, pas de raisonnement élaboré. Cette intuition, développée tout au long de l’ouvrage, annonce les recherches ultérieures sur les rapports entre pensée et expression.

Les analyses sur l’association des idées occupent également une place importante. Condillac montre comment nos idées se lient entre elles selon des principes d’association qui façonnent notre vie mentale. L’attention, la mémoire, l’imagination procèdent de ces mécanismes associatifs que l’expérience met en œuvre.

La publication de l’Essai établit la réputation philosophique de Condillac. Diderot cite ses travaux avec estime. Les philosophes reconnaissent en lui un penseur rigoureux, capable d’exposer avec clarté les principes de l’empirisme. L’ouvrage connaît un succès d’estime qui ouvre à son auteur les portes des académies savantes.

Le Traité des systèmes (1749) : critique des métaphysiques abstraites

Trois ans après l’Essai, Condillac publie un texte plus polémique. Le Traité des systèmes s’attaque aux grandes constructions métaphysiques du siècle précédent. Descartes, Malebranche, Leibniz, Spinoza font l’objet d’une critique serrée qui dénonce leurs principes abstraits et leurs hypothèses invérifiables.

Pour Condillac, ces philosophes commettent l’erreur de vouloir percer tous les mystères par la pure raison. Ils échafaudent des systèmes spéculatifs qui s’éloignent de l’observation. Les idées innées de Descartes, la vision en Dieu de Malebranche, les monades de Leibniz, la substance unique de Spinoza : autant de constructions qui manquent de fondement expérimental.

Le philosophe oppose à ces systèmes une méthode fondée sur l’observation et l’analyse. Il faut partir des faits, examiner comment nos idées se forment réellement, éviter les spéculations non vérifiables. Cette critique annonce la démarche du Traité des sensations, où Condillac appliquera rigoureusement sa méthode analytique.

L’ouvrage renforce la position de Condillac parmi les philosophes des Lumières. En 1752, l’Académie de Berlin l’élit membre, en reconnaissant son importance dans le débat philosophique européen. Sa réputation d’adversaire du dogmatisme et de partisan de l’expérience s’affermit.

Le Traité des sensations (1754) et la fiction de la statue

L’œuvre majeure de Condillac paraît en 1754. Le Traité des sensations expose de manière radicale la doctrine sensualiste qui fera la célébrité de son auteur. Condillac y franchit le pas que Locke n’avait pas osé faire : il affirme que la sensation seule suffit à engendrer toutes nos facultés intellectuelles, sans qu’il soit besoin d’invoquer une faculté distincte de réflexion.

La méthode adoptée frappe par son originalité. Condillac imagine une statue organisée intérieurement comme un homme, animée d’une âme n’ayant jamais reçu aucune idée. Il lui attribue successivement les différents sens, en commençant par l’odorat, considéré comme le moins informateur. Cette expérience de pensée permet de reconstituer génétiquement la formation de nos facultés.

Lorsque la statue sent pour la première fois l’odeur d’une rose, elle est tout entière cette odeur. La sensation ne s’accompagne d’aucune connaissance d’objet extérieur. Puis viennent l’attention, qui n’est qu’une sensation plus vive, la mémoire, qui conserve l’impression passée, la comparaison entre deux sensations, le jugement qui établit des rapports. Chaque faculté se déduit ainsi de transformations de la sensation initiale.

Le toucher occupe une place particulière. Contrairement aux autres sens, il permet seul de reconnaître l’existence d’objets extérieurs. Lorsque la statue se touche elle-même, elle éprouve deux sensations de résistance. Lorsqu’elle touche un objet extérieur, une seule sensation survient. Cette différence engendre la distinction fondamentale entre le moi et le non-moi.

Diderot avait mis Condillac au défi dans sa Lettre sur les aveugles (1749) en suggérant que le sensualisme conduisait à l’idéalisme. Le Traité des sensations répond à cette objection en montrant comment la sensation tactile fonde notre croyance en l’existence du monde extérieur. Les autres sens, éduqués par le toucher, apprennent à leur tour à percevoir l’espace et les objets.

Le Traité des animaux (1755) et les questions de l’âme

L’année suivante, Condillac publie un complément au Traité des sensations. Le Traité des animaux examine les différences entre l’âme humaine et l’âme animale. Les bêtes possèdent des sensations, des facultés intellectuelles rudimentaires issues de ces sensations, mais elles demeurent incapables de connaître les lois morales.

Cette distinction permet à Condillac de séparer la question de l’immatérialité de l’âme de celle de son immortalité. Les âmes animales sont immatérielles sans être immortelles, car Dieu ne les a pas dotées de la capacité à distinguer le bien du mal. Seule l’âme humaine, capable de connaître les lois morales, mérite une destinée éternelle.

L’ouvrage répond également aux critiques suscitées par le Traité des sensations. Certains avaient accusé Condillac d’originalité douteuse, prétendant qu’il avait emprunté son hypothèse de la statue à d’autres auteurs. Le philosophe se défend point par point, établit la légitimité de sa démarche, précise les différences avec les tentatives antérieures.

Précepteur à Parme (1758–1767)

En 1758, une nouvelle phase s’ouvre dans la vie de Condillac. La cour de France le choisit pour éduquer l’infant Ferdinand, duc de Parme, petit-fils de Louis XV. À quarante-quatre ans, le philosophe quitte Paris pour l’Italie où il passera neuf années.

Le choix de Condillac témoigne de sa réputation de prudence. Bien qu’il soit compté parmi les philosophes, sa discrétion, son respect apparent pour la religion le rendent acceptable aux yeux de la duchesse Louise-Élisabeth, qui gouverne le duché. Le duc de Choiseul, favorable aux idées nouvelles, soutient sa nomination.

Le jeune Ferdinand, âgé de sept ans lors de l’arrivée de Condillac, se révèle un élève médiocre. Le précepteur compose néanmoins pour lui un vaste Cours d’études qui sera publié entre 1769 et 1773. Cet ensemble en treize volumes comprend une grammaire, un art d’écrire, un art de raisonner, un art de penser, et une vaste histoire générale des hommes et des empires.

Les principes pédagogiques développés dans le Cours appliquent les idées du Traité des sensations à l’éducation. L’enfant doit répéter dans son développement les étapes parcourues par l’humanité. L’enseignement doit suivre l’ordre naturel, respecter la progression des facultés, établir des liens entre les différentes connaissances.

L’histoire occupe une place centrale dans ce programme éducatif. Condillac en fait à la fois une méthode caractérisant l’activité éducative et un contenu privilégié permettant d’exercer le jugement. Le futur souverain doit apprendre de l’expérience du passé comment gouverner au présent.

Académicien et retraite (1768–1780)

Au retour de Parme, Condillac entre à l’Académie française le 28 novembre 1768, succédant à l’abbé d’Olivet. Contrairement à une idée répandue, il ne se contente pas d’assister à la séance de réception. Les registres de l’Académie attestent sa présence à 316 séances. Son assiduité ne décline qu’à partir de 1774, lorsqu’il s’installe à la campagne.

En avril 1773, Condillac acquiert la propriété de Flux, près de Beaugency, sur les bords de Loire. Il en fait don à sa nièce préférée, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, épouse malheureuse du chevalier de Sainte-Foy dont elle s’est séparée judiciairement. Le philosophe vit auprès d’elle ses dernières années, cherchant un refuge contre le désordre moral qu’il déplore à Paris.

Cette retraite campagnarde n’interrompt pas l’activité intellectuelle. En 1776 paraît Le Commerce et le gouvernement considérés relativement l’un à l’autre, traité d’économie politique publié la même année que la Richesse des nations d’Adam Smith. Condillac y développe une théorie de la valeur fondée sur l’utilité plutôt que sur le travail.

La Logique, publiée en 1780 quelques mois avant sa mort, constitue son dernier ouvrage achevé. Composée à la demande du conseil d’instruction publique de Pologne, elle présente de manière simplifiée les principes de sa méthode analytique. La science se définit comme une langue bien faite, système de signes permettant d’exprimer clairement les rapports entre les idées.

Un dernier travail, La Langue des calculs, restera inachevé. Publié après sa mort dans l’édition complète de ses œuvres en 1798, il tente de montrer que les mathématiques exemplifient parfaitement le lien entre rigueur de la pensée et précision du langage.

Au printemps 1780, Condillac effectue un dernier voyage à Paris. Se sentant malade, il regagne précipitamment Flux. Arrivé le 31 juillet, son état s’aggrave rapidement. Il demande un prêtre, et reçoit les derniers sacrements. Il s’éteint dans la nuit du 2 au 3 août 1780, emporté par une « fièvre putride-bilieuse ». Selon la tradition familiale rapportée par son grand-petit-neveu, il attribuait son mal à un mauvais chocolat pris chez Condorcet, qu’il détestait. Il est inhumé au cimetière de Lailly comme il l’avait souhaité.

Influence sur les Idéologues et postérité immédiate

La pensée de Condillac marque profondément les philosophes de la génération suivante. Les Idéologues, groupe intellectuel formé sous le Directoire et le Consulat, se réclament explicitement de son héritage. Destutt de Tracy, figure centrale du mouvement, approfondit sa lecture de Condillac lors de son emprisonnement en 1793-1794 et fonde avec Cabanis la « science des idées » qui prolonge le sensualisme.

Cabanis introduit la physiologie dans la psychologie sensualiste. Il montre comment la sensibilité organique dirige la formation de nos idées et l’activité de nos organes. Cette approche matérialiste, présentée dans les Rapports du physique et du moral de l’homme (1802), radicalise les analyses de Condillac en les ancrant dans l’étude du corps.

Destutt de Tracy systématise la méthode analytique de Condillac. Dans ses Éléments d’Idéologie (1801-1815), il cherche à fonder toutes les sciences morales et politiques sur l’examen génétique de nos facultés intellectuelles. Penser, c’est toujours sentir ; seule la sensibilité nous fait dire que nous existons. Il complète ainsi la doctrine de Condillac en l’appliquant à l’économie politique et à la théorie sociale.

Volney, Garat, Laromiguière comptent également parmi les disciples qui diffusent les principes du sensualisme. Le cercle d’Auteuil, où se réunit Madame Helvétius entourée des philosophes héritiers des Lumières, constitue le foyer de cette postérité condillacienne. Turgot, Condorcet, Franklin y ont fréquenté Condillac avant que les Idéologues n’en fassent leur quartier général intellectuel.

L’influence s’étend au-delà de la France. En Italie, où Condillac a séjourné comme précepteur, sa pensée connaît une réception durable. Des interprètes italiens commentent et prolongent ses analyses sur la sensation et le langage. Son approche pédagogique inspire les réflexions sur l’éducation.

Critique et déclin (XIXᵉ siècle)

Avec le reflux révolutionnaire et le retour aux valeurs traditionnelles, la philosophie sensualiste tombe en disgrâce. Victor Cousin, dont l’éclectisme spiritualiste domine la pensée française officielle après 1814, soumet Condillac à une critique sévère. Il lui reproche d’avoir réduit l’homme à une machine sensible, méconnu l’activité propre de l’esprit, transformé la statue en « cadavre sensible ».

Maine de Biran, disciple critique de Condillac, élabore une psychologie fondée sur l’effort volontaire qui s’oppose au sensualisme passif. Il reconnaît l’apport méthodologique de son prédécesseur mais refuse le principe selon lequel toutes nos facultés procèdent de sensations transformées. L’expérience intérieure du vouloir, selon lui, révèle une activité irréductible à la réception passive d’impressions.

La critique pointe le caractère hypothétique de la statue. Condillac suppose un être purement passif qui reçoit des sensations, alors que toute perception réelle engage déjà une activité d’interprétation. À chaque étape de la transformation prétendument génétique, il introduit subrepticement les facultés qu’il prétend dériver. L’attention ne peut être une simple sensation plus vive ; elle suppose déjà un pouvoir de diriger activement notre conscience.

Le reproche d’abstraction excessive touche également Condillac. Sa méthode analytique, qui prétend tout déduire d’un principe unique, néglige la complexité du réel. L’observation véritable des processus psychologiques révèle une pluralité irréductible de phénomènes que le système sensualiste force artificiellement dans un moule trop étroit.

Réhabilitation et actualité

La fin du XIXᵉ siècle voit renaître l’intérêt pour Condillac. Les philosophes et psychologues anglais, particulièrement Alexander Bain, John Stuart Mill et Herbert Spencer, reprennent ses analyses sur l’association des idées et la formation des facultés. Hippolyte-Adolphe Taine en France se réclame également de sa méthode.

L’histoire de la linguistique reconnaît l’apport décisif de Condillac. Ses réflexions sur les rapports entre pensée et langage, sur le caractère conventionnel du signe linguistique, anticipent les développements de la linguistique moderne. Ferdinand de Saussure lui-même s’inscrit dans une lignée qui remonte aux analyses condillaciennes sur la nature du langage.

La pédagogie garde la trace de ses innovations. Jean-Marc Itard s’inspire du Traité des sensations pour éduquer Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron. L’hypothèse de la statue fournit un modèle pour penser le développement de l’enfant isolé de toute culture. Au XXᵉ siècle, Maria Montessori reprend certains principes de la pédagogie sensualiste dans sa méthode d’éducation.

La philosophie analytique contemporaine reconnaît en Condillac un précurseur. Son analyse des données sensorielles, son attention au langage et à la logique, sa conception de la science comme « langue bien faite » annoncent des thèmes centraux du XXᵉ siècle. La réduction de l’activité mathématique à un système de signes dépourvu d’objet extérieur préfigure le formalisme logique.

Les débats épistémologiques actuels sur l’innéisme et l’empirisme redonnent une pertinence aux questions que Condillac a posées. Comment distinguer ce qui vient de l’expérience de ce qui appartient à la structure innée de l’esprit ? Dans quelle mesure nos catégories de pensée dépendent-elles du langage que nous parlons ? Ces interrogations traversent encore la philosophie de l’esprit et les sciences cognitives.

Un héritage philosophique durable

Condillac demeure une figure majeure de la philosophie des Lumières françaises. Il a systématisé l’empirisme de Locke, développé une psychologie génétique originale, établi des liens profonds entre théorie de la connaissance et philosophie du langage. Sa méthode analytique, sa rigueur dans la déduction, son refus des systèmes spéculatifs témoignent d’un esprit épris de clarté et de vérité accessible.

L’hypothèse de la statue, malgré ses limites, conserve une valeur heuristique. Elle permet de penser la genèse des facultés humaines, d’interroger ce qui distingue l’inné de l’acquis, de comprendre comment l’expérience façonne notre vie mentale. Au-delà de son caractère fictif, elle ouvre un espace de réflexion sur la nature humaine.

La postérité a retenu de Condillac l’image d’un philosophe de la sensation et de l’analyse. Son influence traverse le XIXᵉ siècle malgré les critiques, irrigue les sciences humaines naissantes, contribue à la formation de la linguistique, de la psychologie, de l’économie politique. Les Idéologues, Stendhal, les empiristes anglais prolongent sa pensée dans des directions diverses.

Aujourd’hui encore, lire Condillac permet de comprendre comment la philosophie des Lumières a tenté de fonder une science de l’homme sur l’observation et l’expérience. Son œuvre illustre la confiance dans la raison analytique, la volonté de substituer la clarté méthodique aux obscurités métaphysiques, l’ambition de reconstruire l’édifice des connaissances sur des bases solides. Ce projet, s’il n’a pas abouti dans tous ses objectifs, a profondément marqué le développement ultérieur de la pensée occidentale.

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