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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation religieuse
    1. Un enfant de province
    2. L’appel vers l’enseignement
  3. Premiers enseignements et échec toulousain
  4. L’intégration parisienne
    1. Le cercle d’Auteuil
    2. Fidélité à l’enseignement
  5. Du Tribunat à la Sorbonne
    1. Membre du Tribunat et premières publications
    2. Professeur à la faculté des lettres
    3. La révélation de Victor Cousin
  6. Les Leçons de philosophie : une œuvre charnière
    1. Un succès éditorial
    2. La distinction sensation-attention
    3. Spiritualisme mesuré
  7. Les critiques et la période de la Restauration
    1. Entre sensualisme et spiritualisme
    2. Libéral modéré sous la Restauration
  8. Influence et postérité
    1. L’école laromiguièriste
    2. Les dernières années
  9. Une transition philosophique
    1. Passeur d’idées
    2. Un legs modeste mais durable
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Image fictive représentant Pierre Laromiguière, philosophe français du tournant des Lumières, ne correspondant pas au portrait réel du personnage
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Pierre Laromiguière (1756–1837) : la transition

  • 20/12/2025
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INFOS-CLÉS

OrigineFrance (Aveyron)
Importance★★
CourantsIdéologie, Empirisme, Spiritualisme naissant
ThèmesAttention active, Critique du sensualisme, Psychologie des facultés, Transition philosophique

Né dans le Rouergue en 1756, mort à Paris en 1837, Pierre Laromiguière appartient à cette génération charnière qui fit le pont entre les Lumières et le romantisme français. Professeur discret mais influent, il incarne une période de mutation intellectuelle où le sensualisme des Idéologues cède progressivement la place au spiritualisme du XIXᵉ siècle.

En raccourci

Issu d’une famille de négociants aveyronnais, Pierre Laromiguière entre jeune dans les ordres et enseigne la philosophie dans diverses villes avant de rejoindre Paris sous le Directoire. Proche des Idéologues réunis autour de Madame Helvétius, il participe activement à la vie intellectuelle de la capitale.

Sa contribution philosophique principale réside dans sa critique nuancée du sensualisme de Condillac : en distinguant l’attention active de la sensation passive, il ouvre la voie au spiritualisme français du XIXᵉ siècle. Ses Leçons de philosophie (1815-1818) exercent une influence considérable sur toute une génération.

Professeur à la Sorbonne à partir de 1809, il convertit le jeune Victor Cousin à la philosophie lors d’un cours mémorable en 1810. Homme modeste et sans ambition politique, Laromiguière traverse les bouleversements de son époque en maintenant une position intellectuelle équilibrée, critiquée par les uns pour son attachement à Condillac, par les autres pour son ouverture au spiritualisme.

Origines et formation religieuse

Un enfant de province

Pierre Laromiguière naît le 3 novembre 1756 à Livinhac-le-Haut, bourg du Rouergue. Sa famille de négociants et petits propriétaires appartient à la bourgeoisie provinciale attachée à l’éducation. Sixième d’une fratrie de dix enfants, il porte le prénom d’un frère décédé l’année précédente.

L’appel vers l’enseignement

À dix ans, ses parents l’envoient au collège de Villefranche-de-Rouergue, tenu par les pères de la Doctrine chrétienne. Ses maîtres, remarquant ses capacités, décident de son avenir : il sera doctrinaire et enseignera dans les collèges de la congrégation. À dix-sept ans, en 1773, il entre au noviciat à Toulouse où il découvre les œuvres de Condillac, dont la pensée marque profondément son orientation future.

Premiers enseignements et échec toulousain

Ordonné prêtre, Laromiguière enseigne successivement à Carcassonne, Tarbes et Toulouse. Dans cette dernière ville, sa thèse sur les droits de propriété en relation avec la fiscalité déplaît au parlement local. Ceci l’amène à quitter sa région pour Paris, où l’atmosphère intellectuelle semble plus propice à ses idées. Le souvenir de cette confrontation avec le pouvoir lui donnera cependant un caractère plus prudent.

L’intégration parisienne

Le cercle d’Auteuil

Parvenu à Paris sous le Directoire, Laromiguière enseigne à l’École centrale, à l’Institut des boursiers et au Prytanée français. Il devient un habitué du salon de Madame Helvétius à Auteuil, haut lieu de la sociabilité intellectuelle parisienne où se réunissent les Idéologues autour de figures comme Destutt de Tracy, Cabanis, Garat, Ginguené, Daunou et Volney. Il participe à des dîners, moments d’échange intellectuel intense où se discutent les questions philosophiques, politiques et scientifiques qui agitent la période post-révolutionnaire.

Dans ce milieu dominé par le sensualisme et le matérialisme physiologique, sa formation religieuse le distingue : il conserve une sensibilité spirituelle absente chez beaucoup de ses compagnons. Cette particularité annonce déjà les orientations futures de sa pensée, qui cherchera à concilier la méthode analytique des Lumières avec l’affirmation de l’activité spirituelle.

En 1798, il contribue à l’édition des œuvres complètes de Condillac et rédige une note enthousiaste pour la Langue des calculs, ouvrage posthume qu’il défend avec vigueur contre les réserves d’autres Idéologues. Cette fidélité à Condillac témoigne de l’importance qu’il accorde à la méthode d’analyse des idées, même s’il en critique certaines conclusions.

Fidélité à l’enseignement

En 1797, Laromiguière refuse d’accompagner Sieyès dans son ambassade à Berlin. L’année suivante, il décline la proposition de Bonaparte de participer à l’expédition d’Égypte. Ces refus témoignent d’une personnalité peu ambitieuse politiquement.

Du Tribunat à la Sorbonne

Membre du Tribunat et premières publications

En 1799, Laromiguière devient membre du Tribunat, assemblée créée par la Constitution de l’an VIII. Il y adopte des positions modérées, se tenant à distance des affrontements entre Bonaparte et les Idéologues libéraux. En 1805, il publie ses Paradoxes de Condillac, où il examine de manière critique certaines thèses de son maître. Parallèlement, il présente à l’Institut deux communications remarquées sur l’analyse des sensations et la détermination du mot idée.

Professeur à la faculté des lettres

Le 19 septembre 1809, après la création de l’Université impériale, Laromiguière est nommé professeur de philosophie à la faculté des lettres, cumulant cette fonction avec celle de bibliothécaire de l’Université. Sa nomination résulte de ses écrits, de son expérience pédagogique et de son caractère modéré.

La révélation de Victor Cousin

En 1810, l’École normale rouvre ses portes. Parmi les élèves de la première promotion figure Victor Cousin, qui assiste pour la première fois à un cours de Laromiguière. Des années plus tard, il évoquera ce moment comme une conversion : « Ce jour décida de toute ma vie », écrira-t-il. Pour toute une génération de jeunes gens, Laromiguière représente la découverte de la philosophie.

Son enseignement se caractérise par sa clarté et son élégance. Il présente Locke et Condillac sous une forme accessible, avec une bonhomie spirituelle qui pénètre et subjugue ses auditeurs. Durant toute la période impériale et sous la Restauration, il se distingue par sa disponibilité envers les étudiants.

Les Leçons de philosophie : une œuvre charnière

Un succès éditorial

Entre 1815 et 1818 paraissent les deux volumes des Leçons de philosophie, ou Essai sur les facultés de l’âme. L’ouvrage connaît six éditions jusqu’en 1844, témoignant d’un succès considérable. Laromiguière y développe une position originale qui se démarque du matérialisme physiologique de Cabanis tout en restant fidèle à la méthode analytique.

La distinction sensation-attention

Au cœur de sa philosophie se trouve la distinction entre sensation passive et attention active. L’impression confuse et involontaire que l’on éprouve en voyant un objet diffère de l’idée distincte et volontaire que l’on produit en le regardant. Selon lui, l’âme subit dans le premier cas une modification, accomplit dans le second une action. Cette différence fondamentale sépare le simple voir du regarder, l’entendre de l’écouter.

Cette distinction lui permet de réfuter le sensualisme radical qui réduit toutes les opérations de l’esprit à des sensations transformées. L’attention constitue une faculté active sans laquelle la comparaison et le raisonnement seraient impossibles. Observer n’est pas simplement voir : l’acte d’attention engage une activité propre du sujet qui sélectionne, organise et structure l’expérience sensible.

Laromiguière développe également une théorie des quatre types de sentiments  : les sensations déterminées par les impressions des organes ; les sentiments éprouvés lors de l’exercice de nos facultés ; ceux qui naissent de la comparaison de deux idées ; enfin ceux qui proviennent d’une action libre. Les idées des objets sensibles ont leur origine dans le sentiment-sensation, leur cause résidant dans l’attention. Les idées morales proviennent du sentiment moral, leur cause se trouvant dans l’action combinée de l’attention, de la comparaison et du raisonnement.

Spiritualisme mesuré

Contrairement aux matérialistes, il affirme que l’âme est active dans ses choix, dotée de libre arbitre. Cette liberté fonde sa responsabilité morale et implique, selon lui, son immortalité. En introduisant ces thèses spiritualistes tout en conservant la méthode d’analyse psychologique, il crée un pont entre deux époques philosophiques.

Les critiques et la période de la Restauration

Entre sensualisme et spiritualisme

En 1817, Maine de Biran publie un Examen des Leçons de philosophie de M. Laromiguière, lui reprochant de n’avoir pas suffisamment rompu avec Condillac. Cousin fait de même en 1819 : Laromiguière serait resté prisonnier du cadre sensualiste malgré ses ouvertures. Trop spiritualiste pour les matérialistes, trop sensualiste pour les spiritualistes, sa philosophie de transition ne satisfait pleinement aucun camp.

Cette ambiguïté se reflète dans les tentatives de classification. Philibert Damiron, dans son Essai sur l’histoire de la philosophie en France au XIXᵉ siècle (1828), le range d’abord parmi les sensualistes, puis parmi les éclectiques quelques mois plus tard.

Libéral modéré sous la Restauration

En août 1817 Laromiguière se porte caution, avec La Fayette et Destutt de Tracy, pour des journalistes emprisonnés. Durant la période réactionnaire (1822-1827), alors que l’École normale est fermée et Cousin privé d’enseignement, il conserve paradoxalement sa position. Son caractère modéré, son absence d’ambition et son refus de toute affiliation partisane expliquent cette protection.

Par deux fois, il refuse de se porter candidat à l’Académie française ainsi qu’au décanat de la faculté des lettres.

Influence et postérité

L’école laromiguièriste

Durant les années 1820, des professeurs de collège se proclament « laromiguièristes », témoignant de l’influence pédagogique de Laromiguière. Jean Saphary souligne sa grande disponibilité envers les étudiants. Taine et Jouffroy le comptent parmi les grands penseurs du XIXᵉ siècle, admirant particulièrement la perfection de son style littéraire.

Les dernières années

Le 8 décembre 1832, Laromiguière est élu à l’Académie des sciences morales et politiques, section de philosophie, reconnaissance tardive d’une carrière discrète. Il s’éteint à Paris le 12 août 1837, à quatre-vingts ans. En 1867, la ville de Paris donne son nom à une rue du cinquième arrondissement, près de la Sorbonne.

Une transition philosophique

Passeur d’idées

Laromiguière incarne le moment où le sensualisme des Lumières cède la place au spiritualisme du XIXᵉ siècle. Né en 1756, formé dans la tradition de Condillac, il traverse la Révolution et l’Empire avant de transmettre à la génération romantique un héritage qu’elle transformera radicalement.

En distinguant l’attention active de la sensation passive, il ouvre une brèche dans le système sensualiste sans adopter les thèses métaphysiques du spiritualisme. Cette modération, qui lui vaut les critiques de tous les camps, constitue aussi son originalité historique. Plus qu’un penseur systématique, il est un passeur d’idées et un pédagogue remarquable qui transmet la rigueur analytique des Idéologues tout en introduisant les préoccupations spiritualistes.

Un legs modeste mais durable

Sa philosophie n’a pas laissé d’héritage doctrinal comparable à celle de ses contemporains plus ambitieux. Pourtant, sa réflexion sur l’attention comme faculté active anticipe certaines préoccupations de la psychologie moderne. En distinguant la réception passive d’informations de l’attention volontaire, il pose une question qui reste au cœur des sciences cognitives contemporaines.

Tous ses contemporains louent l’exactitude de son langage et la pureté de son style. Dans une époque marquée par l’enflure rhétorique, il conserve la clarté et la précision du XVIIIᵉ siècle.

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