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Structure
  1. La construction sociale du féminin : de Beauvoir à Butler
    1. Des rôles sociaux issus de la biologie
    2. Beauvoir et l’existentialisme
    3. Judith Butler et la performativité du genre
    4. Une ambiguïté
  2. La femme indépendante face à des obstacles structurels persistants
    1. La charge mentale des femmes
    2. Le travail émotionnel
    3. La réalité des chiffres : les femmes travaillent 1,7 fois plus que les hommes
    4. La résistance face à l’aliénation
    5. Le poids de la norme esthétique
  3. Les mythes féminins : persistance des stéréotypes dans l’imaginaire contemporain
    1. Archétypes publicitaires
    2. La menace du stéréotype
  4. La naissance des mythes féminins positifs
  5. L’héritage conceptuel
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Simone de Beauvoir aujourd’hui : pourquoi (re)lire Le Deuxième Sexe au 21ème siècle ?

  • 11/12/2025
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Soixante-quinze ans après sa publication, l’œuvre phare de Simone de Beauvoir continue d’éclairer les débats féministes contemporains, du consentement à la charge mentale. Retour sur une pensée qui forge encore nos outils de compréhension

« On ne naît pas femme, on le devient. » Cette formule, devenue emblématique depuis la parution du Deuxième Sexe en 1949, surgit régulièrement dans les débats contemporains sur l’identité de genre, la socialisation différenciée ou les politiques de parité.

Pourtant, sa portée philosophique dépasse largement le statut de slogan militant. Simone de Beauvoir y condense une thèse existentialiste fondamentale : la féminité n’est pas une essence biologique déterminant un destin, mais une construction sociale, historique et individuelle.

Cette distinction entre ce qui relève de la nature et ce qui procède de la culture anticipe les controverses actuelles autour de la performativité du genre (l’idée que le genre n’est pas quelque chose qu’on est, mais quelque chose qu’on fait)., des transitions identitaires ou des injonctions à la maternité.

Pourtant, Le Deuxième Sexe est souvent perçu comme une œuvre datée, ancrée dans le contexte de l’après-guerre française, voire dépassée par les évolutions juridiques et sociales des décennies suivantes. Les femmes ont obtenu le droit de vote, l’accès à la contraception, l’égalité formelle devant la loi. Pourquoi alors revenir à un texte rédigé il y a plus de 70 ans dans un contexte social déterministe ?

La réponse tient moins à l’actualité factuelle de ses descriptions – le Paris bourgeois des années 1940 n’est évidemment plus d’actualité – qu’à la puissance analytique de ses concepts.

Beauvoir ne se contente pas de dénoncer des discriminations conjoncturelles ; elle met au jour les mécanismes structurels par lesquels une moitié de l’humanité est constituée en Autre, en objet du regard masculin, en être relatif plutôt qu’absolu. Cette grille de lecture permet d’interpréter des phénomènes aussi divers que la charge mentale, les injonctions esthétiques, les violences conjugales ou le plafond de verre dans les entreprises.

La construction sociale du féminin : de Beauvoir à Butler

Lorsque Beauvoir affirme que la femme n’est pas une essence mais un devenir, elle rompt avec une tradition philosophique millénaire qui naturalise les différences sexuelles.

Des rôles sociaux issus de la biologie

Depuis Aristote, qui attribue à la femme une nature déficiente par rapport à l’homme dans son ouvrage De la génération des animaux, jusqu’aux anthropologues du 19ème siècle qui assignent à chaque sexe des rôles sociaux prétendument dictés par la biologie, la pensée occidentale a quasiment unanimement considéré la féminité comme dépendant exclusivement de la nature et inférieure à l’homme.

La liste est longue. Rousseau considère que « L’homme doit être actif et fort, la femme passive et faible. ». Pour Thomas d’Aquin, qui se réfère au mythe d’Adam et Eve, « La femme est un homme manqué, un être occasionnel. […] C’est seulement dans l’homme que l’image de Dieu se trouve ». Kant explique de son côté que « Dans l’état de sauvagerie, la femme n’est qu’un animal domestique : l’homme marche en tête, les armes à la main et la femme le suit, chargée des ustensiles« . Une vision presque plus sympathique que celle de Hegel qui écrit que « La différence qu’il y a entre l’homme et la femme est celle qu’il y a entre l’animal et la plante« . Schopenhauer, lui, estime que « Les femmes sont faites pour porter et élever nos enfants ; elles ne seront jamais rien de plus. […] Elles sont le sexe inférieur en tout. […] La femme est par nature destinée à obéir« . Nietzsche n’est pas en reste avec son injonction « Tu vas vers les femmes ? N’oublie pas le fouet ! « .

Bien sûr il faut aussi citer ceux qui ont écrit en faveur des femmes : Platon, Condorcet, John Stuart Mill et d’autres ont su défendre l’égalité homme-femme.

Beauvoir et l’existentialisme

De son côté, Beauvoir mobilise les ressources de l’existentialisme sartrien. Dans L’Être et le Néant (1943), Jean-Paul Sartre avait établi que l’existence précède l’essence pour les êtres humains : nous ne naissons pas avec une nature prédéterminée, mais nous nous construisons par nos choix et nos actes.

Beauvoir applique cette idée à la condition féminine. Dans le célèbre chapitre « La jeune fille » du Deuxième Sexe, elle décrit comment, dès l’enfance, les petites filles sont orientées vers la passivité, la séduction, le souci d’autrui, tandis que les garçons sont encouragés à l’autonomie, l’initiative, la conquête du monde. Ce conditionnement n’opère pas par la contrainte brutale, mais par mille petits gestes quotidiens : les vêtements qui limitent les mouvements, les compliments sur l’apparence plutôt que sur les compétences, l’attribution de tâches domestiques, l’interdiction de grimper aux arbres…

Judith Butler et la performativité du genre

Cette analyse trouvera des années plus tard un écho puissant chez Judith Butler, philosophe américaine qui publie Trouble dans le genre en 1990. Prolongeant la réflexion de Beauvoir, Butler théorise la performativité du genre : le féminin et le masculin ne sont pas des identités stables, mais des effets produits par la répétition stylisée d’actes corporels et discursifs. Autrement dit, on ne devient pas femme une fois pour toutes ; on performe continuellement la féminité à travers des gestes, des manières de parler, de se mouvoir, de s’habiller. Cette perpétuelle réitération crée l’illusion d’une essence naturelle, alors qu’il s’agit d’une construction sociale intégrée au point de paraître spontanée.

Cependant, là où Beauvoir conserve une notion d’authenticité – la femme pourrait se libérer de son aliénation pour accéder à une liberté pleine et entière –, Butler adopte une position plus radicalement constructiviste. Pour elle, il n’existe pas de « vrai soi » antérieur aux normes de genre ; toute identité est toujours déjà façonnée par les catégories disponibles dans un contexte culturel donné. Cette différence est un déplacement théorique depuis la libération de l’oppression vers la subversion des catégories elles-mêmes.

Les débats contemporains sur les personnes transgenres illustrent l’intérêt de ces approches. Lorsqu’une personne née avec un sexe masculin affirme être une femme, elle ne prétend pas découvrir une essence féminine cachée, mais reconnaît que son expérience vécue correspond mieux aux normes de genre associées à la féminité. Ce geste s’inscrit dans la logique beauvoirienne : le genre n’est pas déterminé par l’anatomie, mais par un processus social et psychologique qui est sujet à une certaine plasticité.

Le langage de tous les jours ne dit pas autre chose : dire d’un homme qu’il « n’a pas de couilles » c’est le définir comme non courageux en le ramenant au rang de femme. Lorsqu’un jeune garçon trébuche dans la cour de la récréation, on le traite de « femmelette », mot qui montre que son identité de mâle costaud et viril est entamée par son comportement contraire aux valeurs supposées de son genre. Dans les deux cas, ces expressions démontrent que le concept de mâle ou de femelle est sujet à des variations contextuelles – une personne transgenre ne fait que pousser ce raisonnement à son paroxysme.

Pourtant, cette lecture suscite des objections. Certaines féministes matérialistes, comme Christine Delphy en France, reprochent à l’approche constructiviste de diluer les réalités matérielles de l’oppression.

Reconnaître que le genre est socialement construit ne signifie pas que les femmes ne subissent pas des violences spécifiques liées à leur position dans les rapports sociaux de sexe. Le viol, les féminicides, les discriminations sociales et salariales ne frappent pas des performances de genre, mais des corps féminins dans leur réalité matérielle. Delphy, dans L’Ennemi principal (1998), insiste sur le fait que les femmes constituent une classe sociale exploitée par les hommes à travers le travail domestique gratuit et l’appropriation de leur force de travail reproductive.

Une ambiguïté

Cette critique met en lumière une ambiguïté chez Beauvoir elle-même. Si elle insiste sur la construction sociale de la féminité, elle n’évacue pas complètement la dimension corporelle.

Ainsi, dans le chapitre « La mère », elle décrit avec précision les contraintes physiologiques de la grossesse et de l’allaitement, qui pèsent exclusivement sur les femmes. La maternité n’est donc pas un pur construit culturel ; elle engage le corps dans sa matérialité.

Ce qui relève de la construction, c’est la valorisation ou la dévalorisation de cette expérience, l’assignation des femmes à la sphère domestique au motif de leurs capacités reproductives, l’impossibilité pour les mères de concilier carrière professionnelle et vie familiale dans des sociétés où les tâches de soin des enfants ne sont ni reconnues ni partagées – du moins à son époque, des progrès ayant été faits sur le sujet depuis.

On peut étendre le débat avec les controverses sur la gestation pour autrui. Pour certaines féministes, la GPA permet aux femmes d’exercer une autonomie reproductive et de dissocier sexualité, procréation et parentalité, dans la lignée de l’émancipation prônée par Beauvoir.

Pour d’autres, elle instrumentalise le corps des femmes, transforme les enfants en marchandises et perpétue l’exploitation capitaliste sous couvert de liberté de choix.

Ces désaccords révèlent que la distinction nature/culture ne suffit pas à trancher tous les dilemmes éthiques ; elle doit être articulée avec une analyse des rapports de pouvoir économiques et sociaux.

La femme indépendante face à des obstacles structurels persistants

Dans le dernier chapitre du Deuxième Sexe, intitulé « La femme indépendante », Beauvoir dresse le portrait d’une figure émergente dans l’après-guerre : celle qui travaille, dispose de ses propres ressources, refuse le mariage comme seul horizon. Contrairement à l’image optimiste que l’on pourrait attendre, Beauvoir souligne les difficultés spécifiques que rencontre cette femme émancipée. Elle n’échappe pas miraculeusement aux conditionnements de son éducation ; elle doit sans cesse négocier entre les attentes contradictoires qui pèsent sur elle. On lui demande d’être séduisante sans être aguicheuse, compétente sans être castratrice, disponible pour les autres sans sacrifier ses ambitions personnelles.

La charge mentale des femmes

Cette analyse évoque les constats contemporains sur la charge mentale. Ce concept, popularisé par la sociologue française Emma dans sa bande dessinée Fallait demander (2017), désigne le travail invisible de planification, d’organisation et d’anticipation des tâches domestiques et familiales, qui incombe majoritairement aux femmes même lorsqu’elles exercent une activité professionnelle à temps plein.

Il ne s’agit pas seulement de faire les courses ou de préparer les repas, mais de penser à renouveler les stocks, d’anticiper les besoins des enfants, de gérer les rendez-vous médicaux, de coordonner les emplois du temps familiaux. Ce travail cognitif permanent épuise mentalement et limite la disponibilité pour les projets professionnels ou personnels.

Beauvoir n’utilisait pas ce terme, mais elle décrivait le phénomène. Dans le chapitre « Situation » du Deuxième Sexe, elle note que les femmes mariées consacrent en moyenne deux fois plus de temps aux tâches ménagères que leurs époux, même lorsqu’elles travaillent à l’extérieur. Plus encore, elle observe que cette double journée n’est pas simplement une question de répartition quantitative des tâches, mais relève d’une assignation symbolique : les femmes sont responsables du foyer, de l’harmonie familiale, du bien-être de chacun. Leur valeur sociale se mesure à leur capacité à créer un espace domestique accueillant et à répondre aux besoins émotionnels de leur entourage.

Le travail émotionnel

Cette responsabilité se prolonge aujourd’hui dans la sphère professionnelle à travers ce que les sociologues nomment le « travail émotionnel ». Les femmes sont surreprésentées dans les métiers du soin à la personne (infirmières, enseignantes, aides à domicile), où l’on attend d’elles qu’elles fassent preuve d’empathie, de patience, de dévouement. Même dans des secteurs mixtes, elles sont souvent sollicitées pour gérer les conflits, apaiser les tensions, maintenir la cohésion d’équipe – tâches rarement valorisées dans les évaluations ou les promotions. Arlie Hochschild, sociologue américaine, analyse dans The Managed Heart (1983) comment cette exigence émotionnelle est un facteur d’épuisement pour les femmes, contraintes de sourire, de rassurer, de masquer leurs frustrations ou leur fatigue.

La réalité des chiffres : les femmes travaillent 1,7 fois plus que les hommes

Face à ces constats, on pourrait penser que les jeunes générations échappent progressivement à ces schémas grâce à des évolutions culturelles et juridiques. Les enquêtes sociologiques montrent pourtant une grande stabilité des inégalités domestiques. Selon l’INSEE, en 2021, les femmes consacrent en moyenne 3h26 par jour aux tâches domestiques et parentales, contre 2h00 pour les hommes, soit 1,7 fois plus et ce même lorsque les deux conjoints travaillent à temps plein. L’écart se creuse davantage après la naissance d’un enfant : les mères réduisent leur temps de travail professionnel et augmentent leur investissement domestique, tandis que les pères maintiennent leur activité professionnelle au même niveau.

Cette persistance s’explique moins par des discriminations juridiques explicites que par des mécanismes subtils décrits par Beauvoir sous le terme de « complicité ». Les femmes elles-mêmes intériorisent l’idée que prendre soin des autres est leur domaine naturel ; elles se sentent coupables si leur maison est désordonnée, si leurs enfants manquent d’attention, si leurs parents âgés ne sont pas correctement assistés. Cette culpabilité n’est pas une faiblesse psychologique individuelle, mais le produit d’un conditionnement social qui fait de l’abnégation féminine une vertu morale. Refuser cette assignation expose les femmes au jugement social, à l’accusation d’égoïsme ou de mauvaise mère.

La résistance face à l’aliénation

Pourtant, Beauvoir ne se contente pas de constater cette aliénation ; elle montre comment certaines femmes résistent. Dans ses essais comme dans ses romans (L’Invitée, 1943 ; Les Mandarins, 1954), elle met en scène des figures féminines qui refusent le sacrifice de soi, revendiquent leur sexualité, poursuivent leurs ambitions intellectuelles ou artistiques. Ces personnages ne sont pas présentés comme des héroïnes sans faille ; ils connaissent le doute, l’échec, les compromis. Mais ils incarnent une possibilité d’émancipation par la lucidité : reconnaître les mécanismes de l’oppression permet de les contester, même imparfaitement.

Le poids de la norme esthétique

Cette perspective rejoint les analyses de la philosophe américaine Sandra Bartky dans Femininity and Domination (1990). Bartky décrit comment les normes esthétiques imposent aux femmes un travail constant de modification corporelle – épilation, maquillage, régimes, vêtements contraignants – qui mobilise du temps, de l’argent et de l’énergie psychique. Ce travail n’est jamais achevé ; le corps féminin est perçu comme un projet permanent d’amélioration. Contrairement à une vision simpliste qui verrait dans ces pratiques une pure contrainte externe, Bartky souligne que les femmes éprouvent souvent du plaisir à se conformer à ces normes, qu’elles les intériorisent comme des choix libres. Cette « discipline » féminine ne repose pas sur la coercition visible, mais sur l’autocontrôle intériorisé.

Beauvoir anticipait cette analyse en décrivant comment les jeunes filles apprennent à se regarder elles-mêmes avec les yeux des hommes, à évaluer leur valeur à l’aune de leur attractivité sexuelle. Elle cite dans Le Deuxième Sexe le témoignage d’une adolescente : « Je me suis aperçue que les hommes me regardaient et j’ai compris que j’existais pour eux. » Cette prise de conscience marque un basculement : de sujet qui agit dans le monde, la jeune fille devient objet du désir masculin. Elle n’est plus celle qui voit, mais celle qui est vue, jugée, évaluée. Cette objectification n’est pas imposée par la violence, mais intériorisée comme une condition de reconnaissance sociale. Bien entendu, il est tentant de faire le lien avec les réseaux sociaux ou l’image et l’apparence priment sur la réalité…

Les mouvements contemporains contre le harcèlement sexuel (comme le #MeToo) ont remis en lumière cette dimension du regard masculin. Au-delà des agressions physiques, ce sont les commentaires sur l’apparence, les compliments non sollicités, les attitudes paternalistes qui rappellent aux femmes qu’elles sont avant tout des corps offerts au jugement masculin.

La philosophe Martha Nussbaum, dans Objectification (1995), distingue ainsi plusieurs formes d’objectification : traiter quelqu’un comme un instrument, nier son autonomie, le réduire à son corps, considérer qu’il n’a pas de limites à respecter. Ces différentes modalités se combinent dans les expériences quotidiennes des femmes, du métro aux réunions professionnelles et parfois même dans le foyer.

Les mythes féminins : persistance des stéréotypes dans l’imaginaire contemporain

L’une des contributions majeures du Deuxième Sexe réside dans sa déconstruction des mythes féminins. Beauvoir consacre plusieurs chapitres à analyser comment la littérature, l’art, la religion ont construit des figures féminines archétypales – la Vierge, la Mère, la Séductrice, la Sorcière – qui enferment les femmes dans des rôles prédéfinis. Ces mythes ne sont pas de simples représentations fantaisistes ; ils structurent les attentes sociales et orientent les comportements réels. Une femme qui refuse la maternité sera suspectée d’égoïsme ou d’anormalité ; une femme qui assume pleinement sa sexualité risque d’être qualifiée de «femme facile» ; une femme qui exerce le pouvoir sera accusée de perdre sa féminité.

Archétypes publicitaires

Les publicités contemporaines recyclent les mêmes archétypes : la mère dévouée qui trouve son épanouissement dans les corvées domestiques (spots pour les produits ménagers), la séductrice qui utilise son pouvoir de séduction pour obtenir ce qu’elle veut (pubs de parfums ou pour des voitures de luxe), la femme infantilisée qui a besoin de la protection masculine (qu’on retrouve dans les assurances, les alarmes domestiques). Même les séries télévisées, malgré des évolutions notables, continuent souvent de cantonner les personnages féminins à des rôles stéréotypés : l’épouse inquiète qui attend le retour de son mari, l’assistante compétente mais effacée du héros masculin, la rivale jalouse qui cherche à nuire par calcul.

La menace du stéréotype

Ces représentations ne sont pas anodines. Les recherches en psychologie sociale, notamment celles de Claude Steele sur la « menace du stéréotype », montrent que l’exposition à des images stéréotypées affecte les performances cognitives. Lorsque des jeunes filles passent un test de mathématiques après avoir été exposées à des publicités présentant les femmes comme préoccupées par leur apparence, leurs résultats sont significativement inférieurs à ceux d’un groupe témoin. Le simple rappel du stéréotype « les filles sont nulles en maths » suffit à perturber leurs capacités, non par déficience réelle, mais par anxiété liée à la confirmation du préjugé.

Bien que Steele se penche uniquement sur le fait que la crainte de confirmer un stéréotype négatif concernant son groupe d’appartenance entraîne une anxiété et une surcharge cognitive qui détériorent effectivement les performances dans le domaine concerné, il reste que le préjugé est d’ailleurs lui-même à l’origine de l’idée : des études ont montré que dès la petite enfance, les enseignants passaient moins de temps à expliquer le calcul, l’algèbre et les mathématiques aux filles qu’aux garçons. Cette constatation ne relève plus de la menace du stéréotype, qui est un état interne à l’individu, mais des biais sociaux et éducatifs qui contribuent à créer et entretenir le stéréotype dès le plus jeune âge.

Beauvoir analysait déjà ce mécanisme de prophétie autoréalisatrice. Dans le chapitre « Enfance », elle décrit comment on décourage les filles de s’intéresser aux sciences en leur expliquant que « ce n’est pas pour elles », que leur cerveau n’est pas adapté aux abstractions mathématiques, qu’elles feraient mieux de cultiver leurs talents relationnels. Privées de stimulation intellectuelle dans ces domaines, elles développent effectivement moins de compétences, ce qui semble confirmer a posteriori le préjugé initial. Cette boucle de rétroaction négative est d’autant plus puissante qu’elle opère dès le plus jeune âge.

La naissance des mythes féminins positifs

Rompant avec l’approche de Beauvoir centrée sur les mythes patriarcaux, certaines féministes ont cherché à valoriser des mythes féminins positifs. Dans les années 1970, le féminisme différentialiste, représenté en France par des figures comme Luce Irigaray ou Hélène Cixous, a promu une « écriture féminine » qui célébrerait les spécificités corporelles et psychiques des femmes plutôt que de chercher l’égalité dans un modèle masculin. Irigaray, dans Speculum de l’autre femme (1974), propose de réhabiliter des valeurs traditionnellement associées au féminin – la fluidité, la réceptivité, la multiplicité – contre la logique masculine de l’identité et de la maîtrise.

Mais pour les héritières de Beauvoir, valoriser des qualités « féminines » risque de reconduire l’essentialisation qu’il s’agit justement de combattre. Si les femmes sont naturellement douces, empathiques, pacifiques, on justifie leur confinement dans les rôles de soin et leur exclusion des positions de pouvoir. À l’inverse, celles qui défendent le féminisme de la différence estiment que nier toute spécificité revient à imposer un modèle androcentré où l’humanité se définit selon des critères masculins.

Réalité ou fiction

Certaines séries récentes mettent en lumière ce type de problème, à l’exemple de The Handmaid’s Tale (2017-2023), une adaptation du roman de Margaret Atwood qui met en scène un régime totalitaire qui assigne les femmes à des rôles stéréotypés selon leur fertilité. Les « servantes » n’existent que pour procréer, les « épouses » incarnent la respectabilité domestique, les « tantes » surveillent et punissent les déviantes.

Cette dystopie exagère et amplifie ce qui semble être des tendances réelles : la réduction des droits reproductifs dans certains États américains, les pressions natalistes dans plusieurs pays, la persistance d’une division sexuelle du travail, qui montrent que les acquis féministes ne sont jamais définitifs et peuvent être remis en cause par des politiques.

Beauvoir ne propose pas un programme politique détaillé – ses positions sur la prostitution, le voile ou la maternité sont parfois critiquées pour leur ethnocentrisme ou leur moralisme – mais elle propose une méthode d’analyse. Il s’agit d’interroger systématiquement les évidences : pourquoi considère-t-on normal que les femmes assument majoritairement les tâches domestiques ? Pourquoi les métiers féminisés sont-ils moins valorisés socialement et économiquement ? Pourquoi la beauté féminine est-elle autant valorisée alors que la compétence intellectuelle suscite la méfiance ?

En dénaturalisant ces phénomènes, en montrant qu’ils résultent de constructions historiques contingentes, Beauvoir ouvre un espace de transformation.

L’héritage conceptuel

Relire Le Deuxième Sexe au 21ème siècle ne revient pas à appliquer mécaniquement des analyses formulées dans un contexte révolu. De nombreux aspects de l’œuvre ont vieilli : la conception binaire du genre est contestée par les études queer, l’universalisme abstrait est critiqué par les féminismes décoloniaux, l’accent mis sur le travail salarié comme voie d’émancipation est nuancé par les analyses de l’exploitation capitaliste. Beauvoir elle-même incarnait les contradictions de son milieu : intellectuelle parisienne blanche, elle parlait peu des femmes victimes de racisme, ouvrières ou paysannes. Son féminisme portait la marque de son appartenance sociale et de son époque.

Pourtant, la force du Deuxième Sexe réside moins dans ses prescriptions que dans ses outils conceptuels. L’idée que le genre est une construction sociale, que l’oppression fonctionne par intériorisation des normes, que la libération passe par la prise de conscience et l’action collective – ces intuitions structurent encore les luttes féministes actuelles. Les mouvements contre les violences sexistes, pour la parité politique, contre les stéréotypes médiatiques, tous mobilisent, parfois sans le savoir, des grilles d’analyse forgées par Beauvoir.

Cette filiation n’implique aucune fidélité dogmatique. Les féminismes contemporains ont enrichi, complexifié, parfois contredit les thèses de Beauvoir. L’intersectionnalité, théorisée par Kimberlé Crenshaw, montre que l’expérience du sexisme varie selon la classe, la race, l’orientation sexuelle, le handicap. L’écologie féministe, développée par Françoise d’Eaubonne puis par des chercheuses comme Carolyn Merchant, articule la domination des femmes et celle de la nature dans les sociétés patriarcales. Le féminisme matérialiste, représenté par Christine Delphy ou Colette Guillaumin, insiste sur les rapports d’exploitation économique plutôt que sur la dimension existentielle.

Ces enrichissements n’invalident pas l’apport de Beauvoir ; ils en montrent la fécondité. Une pensée véritablement puissante n’est pas celle qui clôt les débats par des réponses définitives, mais celle qui ouvre des questions, qui fournit un vocabulaire pour nommer des réalités jusque-là informulées. En ce sens, la formule « on ne naît pas femme, on le devient » demeure opératoire non comme vérité figée, mais comme invitation permanente à questionner ce qui semble évident et immuable, à imaginer d’autres configurations possibles du vivre-ensemble.

La pertinence contemporaine de Beauvoir ne tient donc pas à l’exactitude factuelle de ses descriptions – le monde a changé – mais à la justesse de son geste philosophique : traiter la condition féminine comme un problème philosophique exigeant une analyse rigoureuse, et non comme une fatalité naturelle ou une question secondaire.

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