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Structure
  1. En raccourci
  2. Origine et formation classique
    1. Un tournant douloureux
  3. Découverte de la philosophie et émancipation intellectuelle
    1. Réussite académique et premiers doutes
  4. Rupture avec l’idéalisme et premières contributions majeures
    1. Attaque frontale contre l’idéalisme
  5. Principia Ethica et la fondation de la métaéthique
    1. L’argument de la question ouverte
    2. Conséquentialisme idéal
  6. Années d’indépendance et maturation
    1. Vie personnelle et Cambridge Apostles
  7. Retour à Cambridge et influence intellectuelle
    1. Professorat et maturité philosophique
  8. Défense du sens commun et épistémologie
    1. L’argument de la main
  9. Influence sur le groupe de Bloomsbury
    1. Réception et limites
  10. Relations avec Russell et Wittgenstein
    1. Wittgenstein et le tournant linguistique
  11. Dernières années et héritage
    1. Reconnaissance et derniers travaux
  12. Méthode philosophique et postérité
    1. Débats contemporains
  13. Clarté, analyse et rigueur
    1. Un legs multiple
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George Edward Moore (1873–1958) : sens et analyse conceptuelle

  • 17/12/2025
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OrigineAngleterre
Importance★★★★★
CourantsPhilosophie analytique, réalisme moral
Thèmesanalyse conceptuelle, sens commun, sophisme naturaliste, réalisme éthique, réfutation de l'idéalisme

Philosophe britannique, Moore figure parmi les fondateurs de la philosophie analytique aux côtés de Bertrand Russell et Ludwig Wittgenstein. Son œuvre transforme la pratique philosophique anglophone par l’insistance sur la clarté conceptuelle et la défense du sens commun contre les systèmes métaphysiques.

En raccourci

Fils d’un médecin londonien, Moore découvre la philosophie à Cambridge où il rencontre Russell. En 1903 paraissent simultanément sa « Réfutation de l’idéalisme » et les Principia Ethica, qui établissent sa réputation. Il y soutient que le bien constitue une propriété simple et indéfinissable, qu’aucune réduction naturaliste ne saurait capturer sans commettre un sophisme. Professeur à Cambridge de 1925 à 1939, éditeur de Mind pendant plus de vingt ans, il exerce une influence majeure sur la vie intellectuelle britannique. Sa défense du sens commun, exprimée notamment dans son célèbre argument « Voici une main », oppose aux spéculations métaphysiques la certitude de nos connaissances ordinaires. Les membres du groupe de Bloomsbury, dont John Maynard Keynes et Virginia Woolf, s’inspirent de sa valorisation de l’amitié et de l’expérience esthétique. Son approche analytique, privilégiant l’examen minutieux des concepts sur les grandes synthèses, façonne durablement la philosophie anglo-saxonne du XXᵉ siècle.

Origine et formation classique

Moore naît le 4 novembre 1873 à Upper Norwood, dans la banlieue sud de Londres, au sein d’une famille cultivée de la classe moyenne supérieure. Daniel Moore, son père, exerce la médecine ; sa mère, Henrietta Sturge, appartient à une lignée quaker prospère engagée dans la philanthropie. Troisième d’une fratrie de sept enfants, il grandit dans un environnement marqué par l’évangélisme protestant, auquel il adhère avec ferveur durant son adolescence avant de s’en détacher progressivement.

À partir de 1882, il fréquente le Dulwich College, établissement réputé situé à proximité de son domicile. Pendant dix années, il y acquiert une maîtrise exceptionnelle des lettres classiques. Cette formation philologique rigoureuse, centrée sur le grec et le latin, développe en lui le souci de la précision linguistique qui caractérisera sa méthode philosophique ultérieure. Les études littéraires affinent également son style d’écriture, dont la clarté et l’élégance seront plus tard saluées.

Un tournant douloureux

Vers l’âge de douze ans survient une expérience qui marque profondément sa sensibilité. Converti à un protestantisme rigoureux, il s’impose d’évangéliser son entourage et de distribuer des tracts religieux. Ces activités lui répugnent profondément mais il s’y contraint par sentiment du devoir. Ce conflit intérieur entre conviction morale et inclination personnelle laisse des traces durables. L’épisode éclaire peut-être son intérêt ultérieur pour la philosophie morale et la question de la nature du bien, indépendamment des commandements religieux.

La formation classique de Moore se révèle si solide qu’à son arrivée à Cambridge en 1892, ses deux premières années d’études de lettres anciennes se déroulent sans difficulté particulière. Il a déjà largement assimilé le programme. Cette aisance lui permet de consacrer du temps à d’autres activités intellectuelles et marque le début d’une transformation décisive.

Découverte de la philosophie et émancipation intellectuelle

En 1892, Moore intègre Trinity College à Cambridge pour étudier les humanités classiques. Les deux premières années ne présentent guère de défi intellectuel, sa préparation au Dulwich College l’ayant admirablement formé. Mais au cours de sa deuxième année, une rencontre modifie radicalement sa trajectoire. Il fait la connaissance de Bertrand Russell, qui le précède de deux ans et étudie également à Trinity. Russell l’encourage vivement à s’orienter vers les sciences morales (la philosophie dans le système universitaire britannique).

Moore suivra ce conseil et découvre avec enthousiasme la discipline. Il se souviendra plus tard : les discussions philosophiques qu’il entend suscitent en lui un intérêt passionné pour certaines affirmations conceptuelles. Parmi ses enseignants figurent des personnalités marquantes : Henry Sidgwick, James Ward, et surtout John McTaggart Ellis McTaggart, idéaliste hégélien qui exerce une influence considérable à Cambridge. Moore adopte initialement les positions idéalistes de ses maîtres, notamment celles de McTaggart.

Réussite académique et premiers doutes

En 1896, Moore obtient un double First Class Honours en lettres classiques et en sciences morales, distinction académique remarquable. Il tente ensuite de remporter une Prize Fellowship à Trinity, à l’instar de Russell et McTaggart avant lui. Échec en 1897, succès en 1898 avec une dissertation portant sur l’éthique kantienne. Cette bourse lui assure six années de liberté intellectuelle sans obligations d’enseignement, de 1898 à 1904.

Pendant cette période fertile, Moore accomplit une rupture philosophique majeure. Il renonce à l’idéalisme qui dominait alors la pensée britannique, principalement sous l’influence de Francis Herbert Bradley et de McTaggart. Dans sa dissertation de 1898, il développe déjà une critique vigoureuse de la conception kantienne de l’a priori, qu’il considère teintée de subjectivisme. Progressivement, il rejette également les thèses de Bradley sur l’irréalité du temps et de l’espace.

Rupture avec l’idéalisme et premières contributions majeures

L’année 1899 marque un tournant décisif. Moore publie dans la revue Mind un article intitulé « La nature du jugement », qui rompt avec les présupposés idéalistes. Il y développe une théorie audacieuse : les propositions existent indépendamment de tout esprit connaissant ; elles constituent la réalité même. Vérité et fausseté ne dépendent pas d’une quelconque activité mentale mais appartiennent aux propositions elles-mêmes. Cette position, que Russell adopte également pendant plusieurs années, renverse le primat de la conscience défendu par l’idéalisme britannique.

Russell, lui-même en train de se libérer de l’emprise idéaliste, trouve dans les arguments de Moore un puissant renfort. Ensemble, ils entreprennent de démontrer que les objets de la connaissance possèdent une réalité indépendante de l’esprit qui les appréhende. Cette collaboration intellectuelle intense, ponctuée de discussions passionnées, caractérise les premières années du fellowship de Moore. Russell écrira plus tard avoir éprouvé pour Moore une admiration presque religieuse, allant jusqu’à affirmer que pendant un temps Moore incarnait pour lui l’idéal du génie philosophique.

Attaque frontale contre l’idéalisme

En 1903, Moore publie « La réfutation de l’idéalisme » dans Mind, article qui fait grand bruit. Il s’attaque à la thèse centrale de toute forme d’idéalisme : esse est percipi (être, c’est être perçu). Moore prétend démontrer que cette formule repose sur une confusion fondamentale entre l’acte de conscience et son objet. Lorsque nous percevons du bleu, argumente-t-il, nous devons distinguer l’expérience de la conscience (la sensation) et ce dont nous sommes conscients (la couleur bleue elle-même). La sensation de bleu n’est pas identique au bleu.

Pour Moore, la conscience constitue un acte « diaphane » : quand nous introspections notre expérience du bleu, nous ne voyons que le bleu, non la conscience elle-même. Le bleu existe indépendamment de notre expérience ; il n’est pas une simple qualité de celle-ci. Supposer le contraire reviendrait à dire que l’expérience est bleue comme une perle bleue est bleue, ce qui paraît absurde. Cette analyse, bien qu’elle soulève des objections, impressionne par sa finesse et son originalité.

Principia Ethica et la fondation de la métaéthique

La même année 1903 voit paraître Principia Ethica, ouvrage qui établit définitivement la réputation de Moore. Dès la première phrase, le ton est donné : les difficultés et désaccords qui jalonnent l’histoire de l’éthique proviennent principalement d’une cause simple, à savoir la tentative de répondre à des questions sans avoir d’abord déterminé précisément quelle question on souhaite résoudre. Moore entreprend donc un travail préliminaire de clarification conceptuelle.

Au centre du livre figure l’examen du concept de bien. Moore soutient une thèse surprenante : le bien désigne une propriété simple et indéfinissable, analogue à la couleur jaune. Tout comme on ne peut définir le jaune qu’en le montrant, on ne peut définir le bien qu’en le reconnaissant intuitivement. Toute tentative de réduction échoue nécessairement. Les philosophes qui ont prétendu définir le bien – en l’identifiant au plaisir (hédonisme), à l’évolution biologique, à la satisfaction du désir, ou à quelque autre propriété naturelle – commettent ce que Moore nomme le « sophisme naturaliste ».

L’argument de la question ouverte

Pour établir l’indéfinissabilité du bien, Moore recourt à ce qu’on appellera l’argument de la question ouverte. Prenons n’importe quelle propriété naturelle N et demandons-nous si ce qui possède N est bon. La question demeure ouverte, c’est-à-dire qu’une réponse négative reste concevable sans contradiction. Si l’on propose « le bien, c’est ce qui procure du plaisir », on peut encore sensément demander : « mais ce qui procure du plaisir est-il vraiment bon ? » Cette interrogation conserve un sens, prouvant que bien et plaisir ne sont pas identiques. Par contraste, « les célibataires sont-ils des hommes non mariés ? » ne constitue pas une question ouverte car célibataire signifie précisément homme non marié.

Moore applique ce raisonnement à toutes les définitions naturalistes proposées, y compris celles de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill. Selon lui, Mill confond systématiquement ce qui est bon et ce qui est désiré, erreur qu’il dissimule par des glissements verbaux. Cette critique acérée vise également les éthiques évolutionnistes, notamment celle de Herbert Spencer, qui identifient le bien au stade le plus évolué de l’évolution naturelle. Moore montre que ces théories présupposent toujours ce qu’elles prétendent démontrer : que l’évolution ou le plaisir constituent effectivement des biens.

Conséquentialisme idéal

Après avoir établi l’indéfinissabilité du bien, Moore développe une position normative originale, qu’on nommera plus tard « conséquentialisme idéal » ou « utilitarisme idéal ». Il distingue soigneusement deux questions : qu’est-ce qui possède une valeur intrinsèque ? Qu’est-ce qui constitue un moyen adéquat pour réaliser le bien ? Les actions ne sont bonnes qu’instrumentalement, en tant qu’elles produisent des conséquences bonnes. Moore rejette l’utilitarisme classique qui voit dans le plaisir le seul bien intrinsèque. Pour lui, plusieurs choses possèdent une valeur intrinsèque : principalement les relations d’amitié et la contemplation esthétique.

Cette hiérarchie des biens exerce une influence considérable, notamment sur les jeunes intellectuels de Cambridge puis du groupe de Bloomsbury. Moore introduit également le concept d’« unité organique » : la valeur d’un tout ne se réduit pas nécessairement à la somme des valeurs de ses parties. Un ensemble peut posséder une valeur supérieure ou inférieure à ce qu’on pourrait calculer par simple addition. Ce principe complique considérablement l’évaluation morale des situations concrètes.

Années d’indépendance et maturation

Lorsque son fellowship prend fin en 1904, Moore quitte Cambridge. Un héritage familial lui permet de poursuivre ses recherches philosophiques sans contrainte matérielle. Il s’installe d’abord à Édimbourg, puis à Richmond dans la banlieue londonienne. Pendant ces années, il continue de publier des articles dans les revues philosophiques et donne des conférences privées. Il participe activement aux séances de la Société aristotélicienne, dont il sera président en 1918-1919.

En 1912 paraît Ethics, petit volume qui résume et développe certaines thèses de Principia Ethica dans un style plus accessible. Moore y précise sa position conséquentialiste et examine les difficultés pratiques que soulève le calcul des conséquences. Puisque nos actions entraînent des effets à très long terme, impossibles à prévoir complètement, comment déterminer ce que nous devons faire ? Moore répond que notre devoir se limite aux conséquences probables dans un futur relativement proche. Cette restriction pragmatique préserve l’applicabilité de sa théorie éthique.

Vie personnelle et Cambridge Apostles

Pendant ses années de fellowship, Moore était devenu membre des Cambridge Apostles, société de discussion secrète regroupant l’élite intellectuelle de l’université. Il y rencontre plusieurs personnalités qui marqueront la culture britannique : Lytton Strachey, Leonard Woolf, Desmond MacCarthy, Saxon Sydney-Turner. Ces amitiés se prolongent bien après Cambridge. L’atmosphère des Apostles encourage une liberté de pensée et d’expression qui contraste fortement avec les conventions victoriennes.

En 1916, Moore épouse Dorothy Ely. Le couple aura deux fils, Nicholas (né en 1918) et Timothy (né en 1922). Moore mène une vie familiale stable et heureuse, caractérisée par la discrétion. Contrairement à Russell, il ne cherche pas la notoriété publique et évite les controverses politiques. Ses collègues et étudiants le décrivent comme un homme d’une intégrité morale remarquable, d’une honnêteté intellectuelle scrupuleuse, et d’une modestie peu commune malgré sa stature philosophique.

Retour à Cambridge et influence intellectuelle

En 1911, Cambridge offre à Moore un poste de chargé de cours en sciences morales. Il accepte et s’installe définitivement dans la ville universitaire. Pendant quatorze ans, il donne régulièrement des cours, d’abord sur la psychologie philosophique, puis sur la métaphysique. Son enseignement attire de nombreux étudiants sérieux, séduits par sa méthode analytique rigoureuse et sa probité intellectuelle. Il ne cherche jamais à impressionner par l’érudition ou la rhétorique mais privilégie l’examen minutieux des problèmes philosophiques.

En 1921, Moore devient éditeur de Mind, la principale revue philosophique britannique. Il occupera cette fonction jusqu’en 1947, façonnant ainsi profondément l’orientation de la philosophie anglophone pendant plus d’un quart de siècle. Sous sa direction, Mind publie les travaux les plus novateurs de la période, contribuant à l’essor de la philosophie analytique. Moore se montre un éditeur exigeant mais équitable, appliquant les mêmes standards de clarté et de rigueur qu’il s’impose à lui-même.

Professorat et maturité philosophique

En 1925, Moore accède à la chaire de philosophie mentale et de logique, succédant à James Ward. Cette nomination consacre sa position de philosophe le plus respecté de Grande-Bretagne. Il conservera la chaire jusqu’à sa retraite en 1939, quand Wittgenstein lui succédera. Les années 1920 et 1930 constituent l’apogée de la philosophie à Cambridge : Moore, Russell (jusqu’en 1916), puis Wittgenstein (de retour en 1929) font de Trinity et de Cambridge le centre mondial de la philosophie analytique.

Moore poursuit ses publications, rassemblées en partie dans Philosophical Studies (1922). Il y développe sa théorie de l’analyse philosophique et examine la nature des relations. Son article sur les relations externes et internes (1919) attaque une thèse centrale de l’idéalisme bradleyien selon laquelle toutes les relations seraient internes, c’est-à-dire constitutives de la nature des termes reliés. Pour Moore, cette position rend impossible toute analyse philosophique véritable et conduit à l’holisme métaphysique selon lequel seul l’univers dans sa totalité est pleinement réel.

Défense du sens commun et épistémologie

En 1925, Moore publie « Une défense du sens commun », contribution majeure à l’épistémologie contemporaine. Il y présente une liste de propositions qu’il prétend connaître avec certitude : il existe un corps humain qui est le sien, ce corps a vécu pendant de nombreuses années, d’autres êtres humains existent, la Terre existait bien avant sa naissance, etc. Ces vérités de sens commun, affirme Moore, sont plus certaines que n’importe quelle théorie philosophique qui les nierait ou les mettrait en doute.

Les philosophes sceptiques et idéalistes avancent des arguments sophistiqués pour nier l’existence d’un monde extérieur ou notre connaissance de celui-ci. Moore rétorque que ces arguments reposent nécessairement sur des prémisses moins évidentes que les conclusions qu’ils prétendent réfuter. Pourquoi accorderait-on crédit à une subtile spéculation métaphysique plutôt qu’à la certitude immédiate de nos connaissances ordinaires ? Cette stratégie inverse le fardeau de la preuve : ce sont les sceptiques et les idéalistes qui doivent justifier leurs positions extraordinaires, non le sens commun.

L’argument de la main

En 1939, Moore donne une conférence intitulée « Preuve de l’existence d’un monde extérieur », qui contient son argument le plus célèbre. Il lève sa main droite et dit : « Voici une main. » Puis il lève sa main gauche et ajoute : « Et voici une autre main. » Il conclut : « Il existe donc au moins deux objets dans le monde extérieur, et par conséquent un monde extérieur existe. » Cet argument a été diversement reçu. Certains y voient une plaisanterie ou une provocation ; d’autres, dont Wittgenstein, le considèrent comme révélant quelque chose de profond sur la nature de la certitude et du doute.

Moore défend son raisonnement en soulignant que les arguments sceptiques présupposent toujours ce qu’ils prétendent mettre en doute. Pour que le doute ait un sens, certaines choses doivent être tenues pour acquises. On ne peut douter de tout simultanément. Les certitudes du sens commun constituent le cadre à l’intérieur duquel le doute philosophique opère ; elles ne peuvent donc être légitimement mises en question par ce doute. Wittgenstein consacrera ses derniers travaux, publiés posthumément sous le titre De la certitude, à explorer et développer les intuitions contenues dans les essais de Moore.

Influence sur le groupe de Bloomsbury

Bien que Moore maintienne une distance avec les activités du groupe de Bloomsbury, son influence sur ses membres se révèle considérable. Plusieurs « Bloomsberries » avaient été ses élèves ou compagnons dans les Cambridge Apostles : Lytton Strachey, Leonard Woolf, John Maynard Keynes, Desmond MacCarthy. À travers eux, les idées de Moore pénètrent ce cercle d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels qui marquera profondément la culture britannique du début du XXᵉ siècle.

C’est surtout Principia Ethica qui captive les jeunes membres du groupe. Ils retiennent particulièrement la hiérarchie des biens proposée par Moore : l’amitié et la contemplation esthétique occupent le sommet des valeurs intrinsèques, tandis que les conventions sociales victoriennes se voient reléguées au rang de simples moyens, sans valeur propre. Cette perspective philosophique légitime leur refus des contraintes morales traditionnelles et leur quête d’expériences esthétiques et affectives intenses. Clive Bell écrira que Moore, par son opposition à Spencer et à Mill, a libéré sa génération de l’utilitarisme.

Réception et limites

John Maynard Keynes témoigne de l’enthousiasme suscité par Principia Ethica parmi les Cambridge Apostles et les futurs membres de Bloomsbury. Toutefois, en 1938, dans un essai intitulé « Mes premières croyances », Keynes reviendra sur cette adhésion juvénile. Il critiquera ce qu’il appelle désormais l’utopisme de Moore, sa confiance excessive dans la rationalité et la décence humaines. Cette autocritique éclaire les limites d’une éthique centrée sur les états de conscience individuels et négligeant les dimensions sociales et politiques de l’action morale.

Les artistes et écrivains de Bloomsbury adaptent à leur manière les idées mooréennes. Virginia Woolf développe une esthétique romanesque qui valorise les moments d’illumination intérieure et les relations interpersonnelles. Vanessa Bell et Duncan Grant, peintres du groupe, explorent la notion d’« unité organique » dans leurs compositions. Roger Fry élabore une théorie de la « forme significative » dans laquelle résonne la conception mooréenne du bien comme propriété sui generis, irreductible à d’autres qualités.

Relations avec Russell et Wittgenstein

La relation intellectuelle entre Moore et Russell connaît plusieurs phases. Durant les premières années de leur amitié, Russell vouait à Moore une admiration quasi mystique. Moore l’avait aidé à se libérer de l’idéalisme néo-hégélien, ouvrant ainsi la voie aux Principles of Mathematics (1903) puis aux Principia Mathematica (1910-1913, en collaboration avec Alfred North Whitehead). Cependant, vers 1910, Russell commence à prendre ses distances avec certaines positions métaphysiques de Moore, notamment sa théorie des propositions comme entités subsistantes.

Russell développe progressivement une approche plus nominaliste et constructiviste, influencée par sa théorie des descriptions définies et son atomisme logique. Moore se montre réticent à suivre ces évolutions. Les deux hommes maintiennent néanmoins une amitié cordiale et un respect mutuel jusqu’à la fin de leur vie. Russell reconnaîtra toujours sa dette envers Moore, même s’il finira par considérer que l’influence de celui-ci sur la philosophie britannique a peut-être été excessive, encourageant un style d’analyse minutieuse parfois stérile.

Wittgenstein et le tournant linguistique

L’arrivée de Ludwig Wittgenstein à Cambridge en 1912 marque un nouveau tournant. Moore reconnaît immédiatement le génie du jeune Autrichien, recommande sa thèse (le Tractatus Logico-Philosophicus) et suggère même son titre, par analogie avec le Tractatus Theologico-Politicus de Spinoza. En 1914, Moore se rend en Norvège pour visiter Wittgenstein et prend des notes sur leurs discussions, publiées plus tard sous le titre Notes dictées à G.E. Moore en Norvège.

Après son retour à Cambridge en 1929, Wittgenstein assiste aux cours de Moore et Moore assiste aux siens. Cette proximité influence les derniers travaux de Moore, particulièrement ses réflexions sur la certitude et le langage ordinaire. De son côté, Wittgenstein trouve dans les essais de Moore sur le sens commun matière à développer sa propre philosophie. Dans De la certitude, il discute longuement les thèses de Moore, les radicalisant tout en en transformant le sens. Pour Wittgenstein, les certitudes du sens commun ne sont pas des connaissances mais des présupposés non justifiés qui rendent possible toute justification.

Dernières années et héritage

Moore prend sa retraite de l’enseignement en 1939, à l’âge de soixante-six ans. Wittgenstein lui succède à la chaire de philosophie. De 1940 à 1944, Moore effectue plusieurs séjours aux États-Unis, où il enseigne dans diverses universités. Il démissionne de la direction de Mind en 1947, après vingt-six années de service. Ses dernières années sont consacrées à la révision et à l’édition de ses travaux antérieurs.

En 1942 paraît The Philosophy of G.E. Moore dans la collection « Library of Living Philosophers » dirigée par Paul Arthur Schilpp. Le volume contient une autobiographie de Moore, des essais critiques de philosophes éminents, et les réponses détaillées de Moore à ses critiques. Cette somme témoigne de la stature intellectuelle qu’il a acquise. Moore y révèle un trait de caractère frappant : son honnêteté intellectuelle absolue. Il reconnaît volontiers ses erreurs passées, avoue ses perplexités présentes, refuse de défendre par obstination des positions qu’il juge maintenant insoutenables.

Reconnaissance et derniers travaux

En 1951, Moore reçoit l’Ordre du Mérite, l’une des plus hautes distinctions britanniques. Le roi George VI lui remet la décoration lors d’une cérémonie à Buckingham Palace. Après l’audience, Moore rejoint son épouse qui l’attend dans la voiture et lui déclare : « Savez-vous que le roi n’avait jamais entendu parler de Wittgenstein ! » Cette anecdote illustre l’humilité de Moore et son détachement des honneurs mondains. Pour lui, la reconnaissance philosophique importe plus que la notoriété publique.

Moore continue de travailler à l’édition de ses articles et à la préparation de Some Main Problems of Philosophy, qui paraîtra en 1953. Ce volume, basé sur des conférences données en 1910-1911, expose les questions philosophiques fondamentales telles qu’il les conçoit : l’existence du monde extérieur, la nature du temps, de l’espace, de la matière, de l’esprit. Le style y est remarquablement clair et les arguments sont présentés avec une patience caractéristique. Moore y manifeste également son attitude critique envers les prétentions de la philosophie spéculative.

Méthode philosophique et postérité

La contribution majeure de Moore à la philosophie réside moins dans des doctrines systématiques que dans une méthode d’analyse. Il privilégie l’examen attentif de problèmes circonscrits sur les vastes synthèses métaphysiques. Face à une affirmation philosophique, Moore demande d’abord : que signifie exactement cette proposition ? Quelle analyse conceptuelle peut-on en donner ? Cette méthode, combinée à son insistance sur la clarté d’expression, façonne profondément la pratique philosophique anglo-saxonne du XXᵉ siècle.

Moore établit également un principe épistémologique durable : les convictions ordinaires du sens commun possèdent une autorité que les théories philosophiques ne peuvent légitimement renverser. Ce principe exerce une influence considérable, notamment sur l’école de la philosophie du langage ordinaire qui se développe à Oxford après la Seconde Guerre mondiale. John Langshaw Austin, Gilbert Ryle et Peter Strawson s’inscrivent, chacun à sa manière, dans le sillage de Moore en défendant les usages linguistiques courants contre les distorsions philosophiques.

Débats contemporains

Les thèses substantielles de Moore continuent de susciter des débats. En métaéthique, le non-naturalisme mooréen connaît un regain d’intérêt à partir des années 1980. Des philosophes comme Russ Shafer-Landau et Michael Huemer développent des versions sophistiquées de réalisme moral intuitionniste, s’appuyant sur les arguments de Moore contre le naturalisme éthique. L’argument de la question ouverte demeure un outil analytique couramment invoqué, bien que certains philosophes, notamment ceux influencés par Willard Van Orman Quine, en contestent la validité.

En épistémologie, la défense mooréenne du sens commun inspire diverses formes de « réponses mooréennes » aux arguments sceptiques. Thomas Reid au XVIIIᵉ siècle avait déjà proposé une stratégie similaire, mais Moore lui donne une formulation particulièrement claire et influente. Les débats contemporains sur l’externalisme épistémique, la transmission de la justification et la clôture épistémique font régulièrement référence aux arguments de Moore, que ce soit pour les approuver ou les critiquer.

Clarté, analyse et rigueur

Moore meurt à Cambridge le 24 octobre 1958, quelques jours avant son quatre-vingt-cinquième anniversaire. Il laisse une œuvre qui se distingue par son absence d’ambition systématique. Contrairement aux grands bâtisseurs de systèmes philosophiques, Moore ne propose pas de vision unifiée du réel. Il s’attache plutôt à résoudre des problèmes précis par l’analyse conceptuelle minutieuse. Cette modestie programmatique masque une ambition plus profonde : transformer la pratique philosophique elle-même en la soumettant aux standards de rigueur et de clarté qui prévalent dans les sciences.

L’influence de Moore sur la philosophie anglophone du XXᵉ siècle se mesure non seulement à l’adoption de ses thèses mais surtout à la diffusion de son approche méthodologique. La philosophie analytique, dont il est l’un des fondateurs aux côtés de Frege, Russell et Wittgenstein, devient le courant dominant dans les universités britanniques et américaines. Cette hégémonie persistera jusqu’à la fin du siècle et au-delà, même si elle fera face à des remises en question croissantes.

Certains philosophes reprochent à Moore d’avoir encouragé un style philosophique excessivement prudent, focalisé sur des distinctions conceptuelles mineures au détriment des grandes questions métaphysiques et existentielles. Ray Monk, biographe de Wittgenstein et de Russell, note que Moore était « le philosophe le plus révéré de son époque » tout en suggérant que cette révérence tenait peut-être moins à ses réalisations philosophiques proprement dites qu’à son caractère moral exemplaire et à sa personnalité socratique.

Un legs multiple

Au-delà des cercles philosophiques, l’influence de Moore se fait sentir à travers le groupe de Bloomsbury dans la culture britannique moderniste. Virginia Woolf, dans ses romans, explore la texture de la conscience et la valeur des relations interpersonnelles d’une manière qui résonne avec les préoccupations éthiques de Principia Ethica. John Maynard Keynes développe une économie attentive aux conséquences concrètes des politiques sur le bien-être humain, perspective qui n’est pas sans lien avec le conséquentialisme mooréen. Roger Fry théorise l’expérience esthétique en des termes qui rappellent la valorisation mooréenne de la contemplation des objets beaux.

Dans le domaine de l’éthique normative, le conséquentialisme idéal de Moore préfigure des développements ultérieurs. Lorsque John Rawls, dans sa Théorie de la justice (1971), discute les conceptions du bien, il prend soin de comparer sa propre position avec celle de Moore. Lorsque Thomas Nagel et Derek Parfit explorent les questions de valeur intrinsèque et de bien-être, ils se réfèrent explicitement aux distinctions introduites par Moore. La philosophie morale contemporaine demeure marquée par le projet mooréen de séparer clairement les questions conceptuelles (qu’est-ce que le bien ?) des questions substantielles (qu’est-ce qui est bon ?).

Enfin, Moore a légué à la philosophie un idéal de probité intellectuelle et de clarté d’expression. Norman Malcolm, qui fut son étudiant à Cambridge puis son ami, décrit Moore comme un penseur animé par « un amour passionné de la vérité » et une « modestie intellectuelle » peu commune. Cette combinaison de rigueur analytique et d’humilité morale constitue peut-être l’héritage le plus précieux de George Edward Moore à la tradition philosophique.

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La philosophie au quotidien pour éclairer la pensée

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