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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation précoce
    1. Naissance romaine et paternité contestée
    2. Prodige intellectuel et formation musicale
  3. Jeunesse et entrée dans le monde
    1. Les années siennoises et romaines
    2. Rencontre avec Filippo Strozzi
  4. Ferrare et Venise, l’émergence littéraire
    1. L’éveil poétique
    2. L’influence de Sperone Speroni
  5. Entre Sienne et Florence : affirmation intellectuelle
    1. Le mariage Guiccardi et les enjeux sociaux
    2. Installation florentine et reconnaissance ducale
  6. Œuvre majeure : les publications de 1547
    1. Les Rime : anthologie chorale et innovation structurelle
    2.  Le Dialogue de l’infinité d’amour : révolution philosophique
    3. Ironie socratique et renversement des rôles
  7. Dernières années et synthèse épique
    1. Retour à Rome et composition du Meschino
    2. Innovation et intention édifiante
  8. Mort et héritage
    1. Fin de vie et publication posthume
    2. Controverse sur l’authenticité
  9. Réception et postérité
    1. Redécouverte au XIXe siècle
    2. Renaissance féministe
  10. Actualité de la pensée
    1. Le féminisme philosophique
    2. Philosophie de l’amour intégré
  11. Une vie au service de la pensée
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Représentation artistique fictive de Tullia d'Aragon, courtisane et philosophe de la Renaissance, qui ne constitue pas un portrait authentique du personnage historique.
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Tullia d’Aragon (1501–1556) : courtisane philosophe et égalité dans l’amour

  • 29/11/2025
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OrigineRome (Italie), puis Ferrare, Venise, Sienne, Florence
Importance★★★
CourantsHumanisme, Néoplatonisme
ThèmesPhilosophie de l’amour, Dialogue philosophique, Poésie pétrarquiste, Égalité des sexes

Entre courtisane et femme de lettres, Tullia d’Aragon incarne une figure paradoxale de la Renaissance italienne. Première femme à intervenir dans le débat philosophique sur l’éthique amoureuse, elle défend une conception intégrée de l’amour réconciliant corps et âme, raison et sensualité. Son œuvre philosophique et poétique affirme l’égalité intellectuelle entre hommes et femmes.

En raccourci

Née à Rome dans les premières années du XVIe siècle, Tullia d’Aragon grandit dans le milieu des courtisanes cultivées de la Renaissance. Fille présumée du cardinal Luigi d’Aragon, elle reçoit une éducation humaniste exceptionnelle qui lui permet de fréquenter les cercles lettrés de son temps.

Parcourant les grandes villes italiennes — Rome, Ferrare, Venise, Sienne, Florence — elle noue des relations intellectuelles avec les plus grands esprits de l’époque : Sperone Speroni, Girolamo Muzio, Benedetto Varchi, Filippo Strozzi. En 1547, elle publie simultanément un recueil poétique et son Dialogue de l’infinité d’amour, premier traité philosophique écrit par une femme sur l’éthique amoureuse.

Dans ce dialogue, elle conteste les conceptions aristotéliciennes de l’infériorité féminine et les interprétations néoplatoniciennes qui méprisent le corps. Sa thèse : l’amour véritable ne peut être que l’union harmonieuse du désir sensuel et de l’aspiration spirituelle, accessible également aux hommes et aux femmes. Une vision audacieuse qui remet en cause l’orthodoxie de son temps.

Les dernières années de sa vie sont consacrées à l’écriture d’un poème épique, Il Meschino, publié après sa mort en 1560. Morte à Rome en 1556, Tullia d’Aragon laisse une œuvre qui anticipe les revendications féministes modernes.

Origines et formation précoce

Naissance romaine et paternité contestée

Tullia d’Aragon voit le jour à Rome entre 1501 et 1505, dans un contexte marqué par l’ambiguïté sociale de sa naissance. Sa mère, Giulia Campana — également connue sous le nom de Giulia Ferrarese — appartient au milieu des courtisanes cultivées de la capitale pontificale. Les sources divergent sur l’identité du père : si un document siennois mentionne Costanzo Palmieri d’Aragon de Naples, Tullia et ses admirateurs affirment qu’elle est la fille du cardinal Luigi d’Aragon, petit-fils illégitime de Ferdinand Ier de Naples.

Les historiens penchent aujourd’hui pour l’hypothèse du cardinal. Le mariage de Giulia avec Costanzo aurait servi de couverture arrangée par la famille d’Aragon pour dissimuler la liaison du prélat. Malgré l’irrégularité de sa naissance, Tullia bénéficie du patronage du cardinal qui lui procure une éducation humaniste exceptionnelle. Tuteurs et précepteurs lui enseignent le latin, le grec, la géométrie, la philosophie et la théologie.

Prodige intellectuel et formation musicale

La jeune Tullia se distingue rapidement par des capacités précoces qui étonnent même les visiteurs de sa mère. L’écrivain Girolamo Muzio, qui deviendra l’un de ses plus fidèles promoteurs, évoquera plus tard cette enfance romaine dans ses écrits. Au-delà des disciplines littéraires et philosophiques, elle acquiert la maîtrise de la musique et du chant qui caractérise les courtisanes lettrées de la Renaissance.

En 1518, sa mère épouse Africano Orlandini, membre d’une famille noble siennoise. Ce mariage entraîne le déménagement de Tullia en Toscane, où elle passera une partie de son adolescence comme l’atteste un sonnet de Muzio.

Jeunesse et entrée dans le monde

Les années siennoises et romaines

Après la mort du cardinal en 1519, Tullia passe sept années à Sienne avant de retourner à Rome en 1526. À dix-huit ans, elle embrasse la profession de courtisane, suivant ainsi la voie tracée par sa mère. Contrairement aux prostituées ordinaires, les cortegiane oneste ou courtisanes honnêtes, forment une élite cultivée offrant à leurs protecteurs raffinement intellectuel, conversation érudite et plaisir esthétique autant que charnel.

Rome en 1526 connaît des bouleversements politiques majeurs. L’année suivante survient le sac de la ville par les troupes de Charles Quint. Tullia et sa mère figurent dans les registres fiscaux de 1527 comme courtisanes. Dotée d’intelligence, de culture et de beauté, Tullia se fait rapidement une réputation dans les cercles romains.

En 1529, elle se trouve à Bologne où le pape Clément VII et l’empereur Charles Quint négocient. Sa mobilité géographique reflète sa quête permanente de protections et de mécènes.

Rencontre avec Filippo Strozzi

En 1531 débute une relation déterminante avec Filippo Strozzi, banquier florentin puissant et figure majeure de l’opposition républicaine aux Médicis. Strozzi, qui avait eu une liaison célèbre avec la courtisane Camilla Pisana, s’éprend de Tullia au point de compromettre sa discrétion politique. Il partage avec elle des secrets d’État, ce qui force les autorités florentines à le rappeler.

Cette liaison — qui se poursuivra jusqu’au suicide de Strozzi en prison en 1538 — introduit Tullia dans les milieux politiques et intellectuels de premier plan. D’autres amants illustres marquent cette période : Emilio Orsini, issu de la puissante famille romaine, fonde même une société de six cavaliers dédiée à la protection de Tullia.

Ferrare et Venise, l’émergence littéraire

L’éveil poétique

Vers 1530, Tullia se rend à Venise, avant de s’installer à Ferrare en juin 1537. Cette cité ducale et culturelle de premier ordre, devient le théâtre de sa transformation d’une courtisane cultivée en femme de lettres reconnue. À Ferrare, elle rencontre des personnalités qui joueront un rôle crucial dans son ascension littéraire.

Girolamo Muzio, courtisan et poète, tombe amoureux d’elle et devient son éditeur, promoteur et ami fidèle jusqu’à sa mort. Il lui consacre cinq églogues pastorales ardentes où il la nomme « Thalia », en référence à la muse de la poésie. Ercole Bentivoglio, autre géant littéraire, manifeste une passion si intense qu’il grave le nom de Tullia sur des arbres le long du Pô.

D’autres figures majeures entrent dans son cercle : Pietro Bembo, autorité suprême en matière de langue et de poésie vernaculaire, Giulio Camillo, philosophe hermétiste, et Bernardo Tasso. Ces relations transforment Tullia : de courtisane érudite, elle devient poétesse et philosophe à part entière.

L’influence de Sperone Speroni

Au début des années 1530, Tullia apparaît également dans les salons vénitiens. Le philosophe Sperone Speroni compose son Dialogo d’amore, situé dans la demeure vénitienne de Tullia et où elle figure comme interlocutrice. Ce dialogue, commencé en 1528 mais révisé vers 1536, consacre son image de courtisane intellectuelle capable de participer aux débats philosophiques.

Cette mise en scène constitue un précédent important. Pour la première fois, une femme — et qui plus est une courtisane — est représentée comme détentrice d’un savoir philosophique légitime. Speroni reconnaît ainsi publiquement l’autorité intellectuelle de Tullia dans les matières amoureuses et métaphysiques.

Entre Sienne et Florence : affirmation intellectuelle

Le mariage Guiccardi et les enjeux sociaux

En 1543, Tullia épouse Silvestro Guiccardi de Ferrare. Les informations sur ce mariage restent fragmentaires. Selon Agnolo Firenzuola, qui fait une remarque malveillante, Tullia aurait laissé son mari mourir de faim. Plus probablement, cette union servait à lui permettre d’échapper aux quartiers réservés aux prostituées et au port du voile jaune obligatoire pour les courtisanes.

Tullia a un fils, Celio, mentionné dans son testament, mais la paternité de Guiccardi n’est pas confirmée. La question de Pénélope d’Aragon, née en 1535, demeure également controversée : s’agit-il de sa fille ou de sa sœur ? Muzio décrit les soins « maternels » que Tullia prodigue à cette jeune fille douée, morte prématurément à treize ans en 1548.

Installation florentine et reconnaissance ducale

Fin 1545 ou début 1546, les troubles politiques à Sienne forcent Tullia à fuir vers Florence. Elle trouve refuge à la cour de Cosme Ier de Médicis, nouveau duc installé après l’assassinat d’Alexandre en 1537. Fin 1546, elle s’établit dans une villa près de la rivière Mensola, aux abords de Florence.

Sa demeure devient un salon intellectuel fréquenté par les esprits les plus brillants de la cité. Parmi ses visiteurs réguliers figure Benedetto Varchi, humaniste éminent, président de l’Académie florentine et commentateur réputé de Dante et Pétrarque. Les échanges avec Varchi, qui enseigne la philosophie aristotélicienne, stimulent la réflexion philosophique de Tullia.

En 1547 se produit un incident : Tullia est accusée de violer les lois en ne portant pas le voile jaune des courtisanes. Elle fait appel à Éléonore de Tolède, duchesse de Florence, et au duc Cosme lui-même. Argument décisif : sa « rare connaissance de la poésie et de la philosophie ». Les souverains l’acquittent, reconnaissant ainsi officiellement son statut de femme de lettres.

Œuvre majeure : les publications de 1547

Les Rime : anthologie chorale et innovation structurelle

L’année 1547 marque l’apogée de la production littéraire de Tullia. Gabriele Giolito de’ Ferrari, principal éditeur vénitien, publie simultanément deux œuvres majeures : les Rime della Signora Tullia di Aragon et di diversi a lei et le Dialogo della infinità di amore.

Le recueil poétique constitue la première anthologie chorale de la tradition vernaculaire italienne. Contrairement aux anthologies lyriques rassemblant des auteurs divers, l’anthologie chorale tourne autour d’un auteur unique. Les Rime comprennent trente-six sonnets, une stance et un poème en sestine de Tullia, accompagnés de compositions adressées à elle par les plus grands noms de l’époque.

Cette structure ingénieuse répond à plusieurs objectifs : célébrer le réseau de relations intellectuelles de Tullia, légitimer sa position de poétesse par l’hommage d’auteurs masculins reconnus, et offrir un modèle pour les futures anthologies dédiées à des femmes nobles. Pietro Bembo, Benedetto Varchi, Girolamo Muzio, Ercole Bentivoglio, Lattanzio Benucci figurent parmi les contributeurs. Le recueil influence probablement les Œuvres de Louise Labé, publiées à Lyon en 1555.

Dédiées à Éléonore de Tolède, les Rime révèlent une maîtrise technique de la poésie pétrarquiste et des innovations structurelles. Tullia y défend l’idée que le Créateur a doté les femmes artistes du même potentiel que leurs homologues masculins.

 Le Dialogue de l’infinité d’amour : révolution philosophique

L’œuvre philosophique majeure de Tullia, le Dialogo della infinità di amore, s’inscrit dans la tradition des dialogues d’amour du XVIe siècle, mais avec une différence capitale : pour la première fois, l’auteur est une femme qui se met elle-même en scène comme détentrice du savoir.

Le dialogue réunit trois personnages réels : Tullia elle-même, Benedetto Varchi, représentant l’aristotélisme péripatéticien, et Lattanzio Benucci, gentilhomme siennois admirateur de Tullia. Censé retranscrire une conversation tenue dans le salon florentin de Tullia en 1546, le texte pose la question centrale : l’amour peut-il avoir un terme, une fin ?

Varchi défend une position néoplatonicienne orthodoxe, privilégiant l’amour spirituel et l’ascension vers le Bien par dépassement du sensible. Tullia, tout en démontrant sa maîtrise de Platon, Aristote, Dante, Pétrarque et des Dialogues de Léon l’Hébreu, conteste cette hiérarchie. Sa thèse : l’amour véritable est nécessairement intégré, unissant indissolublement les dimensions corporelle et spirituelle, sensuelle et intellectuelle.

L’être humain se compose de corps et d’âme, de sens et d’intellect. L’amour honorable doit reconnaître cette nature complète. Tullia affirme que les pulsions sexuelles sont fondamentalement irrépressibles et sans faute morale. Elle défie ainsi l’orthodoxie platonicienne et religieuse qui condamne toute expérience sensuelle, nie la rationalité féminine et relègue la féminité au domaine du physique et du péché.

Ironie socratique et renversement des rôles

Le style dialogique de Tullia révèle une maîtrise rhétorique remarquable. Elle adopte d’abord la posture d’humble élève face au maître Varchi, puis renverse progressivement la situation. Pointant les contradictions de son interlocuteur, maniant l’ironie et la logique, elle se transforme en Diotime instruisant Socrate.

Tullia se moque gentiment de l’abus de logique scolastique chez Varchi. Elle compare les logiciens à des bohémiens qui « embrouillent la cervelle des autres » avec leurs « oui » et « non » incessants. Face aux démonstrations syllogistiques complexes, elle revendique l’autorité de l’expérience vécue : son savoir de l’amour naît de sa pratique concrète, non de spéculations abstraites.

Girolamo Muzio apporte le manuscrit à Giolito en octobre 1547. Dédié au duc Cosme de Médicis, le dialogue contribue au projet ducal d’établir le toscan comme langue dominante de la péninsule italienne. Il reçoit un accueil enthousiaste : Pietro Aretino écrit qu’il vient d’être lu le Dialogo et que « Tullia a gagné un trésor qui ne diminuera jamais, même à toujours le dépenser ».

Dernières années et synthèse épique

Retour à Rome et composition du Meschino

En octobre 1548, Tullia informe Benedetto Varchi qu’elle quitte Florence pour retourner à Rome. Les raisons de ce départ restent obscures. Les années 1549-1556 à Rome sont mal documentées, mais probablement consacrées à l’achèvement de son poème épique Il Meschino, altramente detto il Guerrino (Le Misérable, autrement dit Guerrino).

Cette œuvre ambitieuse adapte en vers le roman en prose d’Andrea da Barberino datant du XVe siècle. Composé de trente-six chants totalisant plus de 28 000 vers, le poème raconte les aventures de Guerrino, noble capturé par des pirates dans son enfance et vendu comme esclave.

La quête de Guerrino pour retrouver ses parents et son identité le conduit à travers l’Europe, la Turquie, l’Afrique, l’Inde, l’Arabie et même le Purgatoire de saint Patrick. Le héros affronte enlèvements, séductions homosexuelles et bêtes fantastiques. Tullia transforme toutefois le récit d’aventures en voyage moral et spirituel.

Innovation et intention édifiante

Contrairement à la version de Barberino, Tullia insiste sur la dimension morale et chrétienne de l’épopée. Son Guerrino ne cède jamais aux tentations terrestres, car il poursuit un but supérieur : le salut universel et la conversion des peuples au christianisme. Cette tonalité reflète peut-être l’influence de la Contre-Réforme naissante, ou la volonté de Tullia de réhabiliter sa propre réputation.

Dans la préface adressée aux lecteurs, Tullia expose une vision proto-féministe de la lecture. Elle s’adresse explicitement aux femmes de tous rangs et aux « hommes honorables », envisageant la lecture comme moyen d’émancipation et d’acquisition d’autonomie. Elle critique les œuvres qui objectivent et insultent les femmes, anticipant ainsi les débats féministes sur la représentation.

L’épopée constitue un test décisif pour les poètes de la Renaissance. Réussir dans le genre épique — sommet de la hiérarchie littéraire — garantit la reconnaissance comme auteur majeur. Tullia devient ainsi la première femme italienne à composer une épopée, ouvrant la voie aux futures auteures du genre.

Mort et héritage

Fin de vie et publication posthume

Tullia d’Aragon meurt à Rome en mars ou avril 1556, probablement dans sa cinquantaine. Les circonstances précises de sa mort demeurent inconnues.

Quatre ans après sa disparition, en 1560, les frères Giovanni Battista et Melchior Sessa publient à Venise le Meschino avec une dédicace de Claudio Rinieri à Giulio della Valle, une édition posthume qui assure la transmission de l’œuvre épique aux générations suivantes.

La même année, Giolito réédite les Rime, témoignant d’un intérêt persistant pour la poésie de Tullia. Le Dialogo connaît également des rééditions en 1552, puis au XVIIe siècle.

Controverse sur l’authenticité

Dès la fin du XIXe siècle, certains critiques émettent des doutes sur l’authenticité de l’œuvre de Tullia. Enrico Celani, en 1891, est le premier à suggérer que le Meschino pourrait ne pas être d’elle, et que certains poèmes auraient été composés par Varchi.

Ces réserves reflètent moins des preuves textuelles que les préjugés de l’époque sur les capacités intellectuelles des femmes, particulièrement des courtisanes. Benedetto Croce reprend ces doutes au XXe siècle. Les érudits modernes, après analyse stylistique approfondie, concluent à l’authenticité de l’ensemble du corpus, relevant une cohérence de style et une vision proto-féministe constante.

Réception et postérité

Redécouverte au XIXe siècle

Après une période d’oubli relatif, Tullia d’Aragon est redécouverte au XIXe siècle dans le contexte de l’unification italienne. Les chercheurs italiens recherchent les grandes figures culturelles susceptibles de forger une identité nationale. Trois érudits jouent un rôle central : Guido Biagi (1886), Salvatore Bongi (1890) et Enrico Celani (1891).

Ces publications présentent cependant Tullia dans sa double identité de courtisane et d’auteure, l’aspect scandaleux de sa profession éclipsant parfois l’analyse littéraire. Biagi romanticise sa vie, Celani insiste sur son statut de courtisane. Cette tradition critique du XIXe siècle pèsera longtemps sur la réception de l’œuvre.

Renaissance féministe

À partir des années 1970, les études féministes et l’intérêt pour les voix féminines de la Renaissance provoquent un renouveau majeur. L’ouvrage de Georgina Masson sur les courtisanes (1976) fait redécouvrir Tullia au public anglophone. Les critiques féministes soulignent désormais sa contribution philosophique plutôt que sa profession.

La traduction anglaise du Dialogue par Rinaldina Russell et Bruce Merry (1997) dans la série « The Other Voice in Early Modern Europe » de l’université de Chicago marque un tournant. Les études contemporaines analysent l’œuvre de Tullia en relation avec la tradition littéraire (Dante, Pétrarque, Bembo, Platon, Aristote, Ficin, Léon l’Hébreu) et avec d’autres femmes auteurs (Vittoria Colonna, Gaspara Stampa).

En outre, les travaux de Julia L. Hairston renouvellent la compréhension de Tullia en identifiant des poèmes et lettres inédits, et en établissant sa biographie sur des bases documentaires solides, puis en analysant son positionnement intellectuel autonome. L’édition bilingue des Rime et lettres (2014) puis du Meschino (2023) rendent enfin l’œuvre complète accessible au public anglophone.

Actualité de la pensée

Le féminisme philosophique

Tullia d’Aragon apparaît aujourd’hui comme l’avant-garde du féminisme philosophique, anticipant de plusieurs siècles les revendications d’Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft ou Virginia Woolf. Son affirmation de l’égalité intellectuelle et ontologique entre hommes et femmes, sa défense de la légitimité des désirs féminins, son plaidoyer pour l’accès des femmes à la parole publique et à l’écriture résonnent avec les débats contemporains.

Sa critique de la misogynie intrinsèque aux théories platoniciennes et aristotéliciennes anticipe les analyses féministes de la philosophie occidentale. En déclarant que l’opinion publique serait différente si les livres étaient écrits par des femmes, elle formule une intuition que les théoriciennes du XXe siècle développeront.

Philosophie de l’amour intégré

La conception de l’amour défendue par Tullia conserve une pertinence philosophique. Face aux dualismes qui opposent corps et esprit, elle propose une anthropologie intégrative : l’être humain est corps-et-âme, sens-et-intellect, et l’amour authentique doit honorer cette totalité.

Sa vision dialogue avec les phénoménologies contemporaines du corps vécu, les philosophies de l’incarnation, les critiques féministes du dualisme cartésien. Tullia refuse la dévalorisation du corporel et du féminin au profit du spirituel et du masculin. Elle réclame une éthique amoureuse fondée sur la reconnaissance mutuelle de la complétude humaine.

Une vie au service de la pensée

Figure paradoxale de la Renaissance, Tullia d’Aragon transforme le stigmate de sa condition de courtisane en position d’énonciation philosophique légitime. Son expérience de l’amour, loin de disqualifier son discours, fonde au contraire son autorité. Elle revendique la validité d’un savoir né de la pratique concrète, contestant ainsi le monopole masculin de la spéculation abstraite.

Son œuvre est un témoignage saisissant sur les possibilités et les limites de l’émancipation intellectuelle féminine à la Renaissance, en même temps qu’une contribution originale à la philosophie de l’amour.

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