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Structure
  1. Pourquoi confondre durée et éternité ?
    1. En 2 minutes
    2. Notions clés
  2. L’éternité post mortem
  3. S’agit-il de vivre longtemps ou hors du temps ?
  4. Comment imaginer une existence sans succession ?
  5. L’ennui est-il le prix de l’immortalité ?
  6. Que change cette quête ?
  7. Une vie à double tranchant
    1. Pour aller plus loin
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vie éternelle et éternité
  • Philosophies

L’éternité est-elle une prison ou une délivrance ?

  • 05/12/2025
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Robert Ettinger repose dans une cuve d’azote liquide en Arizona depuis 2011. Ce pionnier de la cryogénisation attend, immobile à -196°C, que la médecine du futur le réveille. Pour lui et les centaines de « patients » d’Alcor Life Extension Foundation, la mort ne constitue pas une fin, mais une maladie curable, un simple dysfonctionnement technique à résoudre.

Cette salle remplie de cylindres en acier inoxydable matérialise un désir vieux que l’humanité : persévérer dans l’être, refuser l’anéantissement, toucher du doigt l’infini. Pourtant, cette quête technique de prolongation indéfinie manque peut-être sa cible. Elle nous promet du temps, encore du temps, toujours du temps. Mais est-ce cela, la vie éternelle ?

Pourquoi confondre durée et éternité ?

La peur viscérale de la mort nous pousse à imaginer l’éternité comme une simple accumulation de lendemains. Nous projetons notre existence actuelle sur une ligne infinie, espérant ainsi conserver notre identité.

Cependant, cette vision linéaire se heurte à des paradoxes vertigineux que la philosophie et la théologie soulèvent depuis des siècles.

En 2 minutes

  • La vie éternelle ne signifie pas nécessairement une durée infinie, mais peut désigner un mode d’existence hors du temps.
  • Vivre indéfiniment pose le problème de l’ennui et de la perte de sens, car la valeur de nos actions dépend souvent de leur rareté.
  • Les technologies actuelles visent l’allongement de la vie biologique (sempiternité) plutôt que l’éternité véritable.
  • L’acceptation de notre finitude conditionne paradoxalement l’intensité de notre existence présente.

Notions clés

Sempiternité : Durée qui n’a ni commencement ni fin, ou qui se perpétue indéfiniment dans le temps.

Eschatologie : Discours ou étude portant sur les fins dernières de l’homme et du monde.

Atemporalité : État de ce qui est soustrait au temps, qui n’est pas affecté par la succession des instants.

Transhumanisme : Mouvement intellectuel prônant l’usage des sciences pour améliorer la condition humaine, notamment par l’allongement radical de la vie.

L’éternité post mortem

Avant d’aborder le thème de l’éternité en tant que vie, abordons le concept proposé par les religions monothéistes, ou l’éternité concerne une conception de la vie éternelle radicalement différente du rêve transhumaniste d’une prolongation indéfinie.

Pour le christianisme, l’islam et le judaïsme, l’éternité n’est pas un prolongement du temps, mais une transformation ontologique et une communion qui commence après la mort physique, comprise comme un passage. Elle est un don de Dieu, un état d’être restauré et achevé, et non une conquête technique.

Dans le christianisme, par exemple, l’éternité est participation à la vie divine par la résurrection, promise à travers celle du Christ. Il ne s’agit pas de préserver indéfiniment un corps biologique vieillissant, mais de recevoir un « corps glorieux », transfiguré, dans une création nouvelle où « il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance » (Apocalypse 21:4).

L’âme, séparée du corps après la mort, attend ce jour dans un état de paix ou de purification (le Purgatoire), mais l’horizon ultime est une relation parfaite et définitive avec Dieu, source de l’être et du temps lui-même.

L’islam partage cette structure : la mort est une coupure nécessaire (inqitâʿ) ouvrant sur le Barzakh (l’« isthme » intermédiaire), puis sur la résurrection des corps et le Jugement dernier. L’éternité au Paradis (al-Janna) est décrite comme un état de plénitude sensorielle et spirituelle absolue, de contemplation de la face d’Allah, où les désirs sont comblés sans frustration. Ici, le temps linéaire et corrupteur est aboli au profit d’un présent parfait et stable, notion sur laquelle nous reviendrons plus bas.

Le judaïsme évoque également le Olam Ha-Ba (le « Monde à Venir »), non comme un ailleurs immatériel, mais comme l’accomplissement de l’histoire et de la création, où les justes ressusciteront.

Dans les trois cas, la vie éternelle est donc inséparable d’une justice, d’un jugement et d’une finalité morale. Elle n’est pas une fuite en avant dans le temps, mais l’entrée dans une réalité autre, où la limite mortelle, acceptée et transcendée, devient la condition même d’un accomplissement qui donne rétrospectivement son sens à l’existence terrestre.

Ces traditions opposent donc l’image d’une âme en voyage, appelée à une métamorphose complète, où l’éternité n’est pas la quantité infinie du temps, mais sa transfiguration en plénitude. Mais l’éternité serait-elle accessible sans avoir besoin de passer par les fourches caudines de la mort ? C’est ce que semblent croire les transhumanistes.

S’agit-il de vivre longtemps ou hors du temps ?

Nous employons souvent le terme « éternité » de manière impropre pour désigner une très longue durée. Il faut pourtant opérer une distinction rigoureuse. La prolongation indéfinie de l’existence dans le temps se nomme la sempiternité, un néologisme hardi mais joli tiré du mot « sempiternel » qui vient du latin. C’est le rêve du transhumaniste : ajouter des années, siècle après siècle, sans jamais quitter le flux temporel.

L’éternité, au sens philosophique classique, désigne une réalité totalement différente. Boèce, philosophe du VIe siècle, la définit dans sa Consolation de la Philosophie : « La possession tout à la fois entière et parfaite d’une vie interminable ». L’éternel ne succède pas au passé et ne précède pas l’avenir. Il est. C’est un présent absolu, un « maintenant » qui ne passe pas.

Prenons l’exemple d’une mélodie musicale. Pour nous, créatures temporelles, la mélodie n’existe que note après note. Nous ne pouvons pas entendre le début et la fin simultanément. L’être éternel, lui, percevrait la symphonie entière en un unique instant de compréhension totale, sans avoir à attendre le déroulement des mesures. La vie éternelle ne serait donc pas une vie qui ne finit jamais, mais une vie qui se possède elle-même intégralement, sans la fuite perpétuelle de l’instant.

Comment imaginer une existence sans succession ?

Pour saisir cette différence, imaginons un livre. Le personnage à l’intérieur de l’histoire vit les événements page après page. Il ignore ce qui se trouve au chapitre suivant. Il est dans le temps (ou dans la sempiternité, si le livre avait un nombre infini de pages). Le lecteur, lui, tient le livre fermé entre ses mains. Il possède l’histoire entière, le début et la fin, en un seul objet compact, simultanément.

Cette image nous aide à comprendre pourquoi la vie éternelle, au sens strict, est souvent attribuée au divin ou à des réalités métaphysiques comme les vérités mathématiques : 2+2=4 est vrai de toute éternité, cela ne « devient » pas vrai.

Accéder à la vie éternelle reviendrait, pour l’humain, à sortir du livre pour rejoindre le point de vue du lecteur. Spinoza, dans son Éthique, suggère que l’esprit humain peut toucher à cette éternité par la connaissance : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels ». Il ne parle pas ici d’immortalité de l’âme après la mort, mais d’une capacité de l’esprit à saisir les choses « sous l’espèce de l’éternité » (sub specie aeternitatis), c’est-à-dire dans leur nécessité logique, hors du flux changeant des émotions.

L’ennui est-il le prix de l’immortalité ?

Si l’on revient à la définition plus commune — ne jamais mourir — une objection majeure surgit : l’ennui. Le philosophe Bernard Williams a formulé une critique célèbre de l’immortalité dans son texte Le cas Makropulos (1973) qui raconte l’histoire d’Elina Makropulos, une femme ayant bu un élixir lui permettant de vivre 300 ans. À la fin, elle refuse de reprendre la potion. Pourquoi ? Parce que l’ennui (le tedium) a tout envahi.

L’argument de Williams tient en deux points. D’abord, pour rester « moi-même » éternellement, je dois conserver mon caractère, mes souvenirs, mes projets. Or, ces éléments sont finis. Après quelques siècles, j’aurai tout vu, tout ressenti, tout aimé. La répétition rendrait l’existence insipide. À l’inverse, si je change radicalement pour éviter l’ennui — si je me réinvente totalement tous les cent ans — alors ce n’est plus vraiment « moi » qui survis, mais une série d’étrangers successifs.

Cette perspective remet en cause la désirabilité même de la vie éternelle. Une vie sans fin perdrait sa structure narrative. C’est la mort, ou du moins la conscience de la fin, qui donne du relief à nos choix. Si j’ai l’éternité pour apprendre le piano, je ne commencerai jamais aujourd’hui. L’urgence sculpte nos priorités. Sans échéance, l’action se dilue dans une indifférence généralisée.

Mais l’enjeu est plus profond encore : notre identité même se construit comme une histoire, avec un arc temporel, des péripéties et une conclusion pressentie. Un récit sans fin ni direction n’est plus un récit, mais une simple énumération d’épisodes dont la cohérence et le sens finissent par se dissoudre.

La quête transhumaniste d’une sempiternité biologique, en cherchant à supprimer le point final, risque ainsi d’effacer le sujet qu’elle prétend sauver, le privant du cadre temporel qui seul permet à une vie d’être vécue comme une aventure et non comme une accumulation indifférente d’instants.

Que change cette quête ?

Cette interrogation philosophique n’est pas négligeable dans notre réalité immédiate. La Silicon Valley investit des milliards dans la biotechnologie pour « tuer la mort ». Des initiatives comme Calico (Google) ou les projets d’Aubrey de Grey ne visent pas l’éternité mystique, mais l’extension radicale de la durée de vie en bonne santé.

Cette course contre la montre biologique révèle peut-être moins une soif d’infini qu’une profonde difficulté à habiter le présent. En reportant indéfiniment l’échéance, la cryogénisation et les projets transhumanistes transforment la vie en une perpétuelle promesse, en un éternel « avenir meilleur ». Elles figent ainsi le sujet dans l’attente, le privant de la nécessité vitale de faire des choix irrévocables et d’assumer la précarité qui donne sa saveur à chaque instant. La quête effrénée de la durée infinie pourrait alors être l’ultime distraction, une manière d’éviter la question que pose toute existence finie : que faire de mon temps limité pour lui conférer densité et sens ? La véritable éternité, suggèrent certaines traditions contemplatives, n’est pas au bout d’une attente, mais dans la profondeur inépuisable de l’instant pleinement consenti.

De tels projets soulèvent en outre des questions éthiques vertigineuses. Si la vie éternelle (ou très longue) devient un produit médical, qui y aura accès ? Nous risquons de créer une fracture biologique entre une caste de quasi-immortels fortunés et une humanité « mortelle » standard. De plus, une société où les générations ne se renouvellent plus pourrait se figer.

La mortalité permet le renouvellement des idées, des cultures et des pouvoirs. Un dictateur éternel, un milliardaire accumulant des intérêts composés à l’infini, ou simplement des académiciens indéboulonnables pendant cinq siècles : le monde pourrait devenir une gérontocratie inamovible, étouffant toute innovation par saturation.

Une vie à double tranchant

Cette volonté d’éradiquer la mort interroge un pilier fondamental de nos cultures : la mort n’est pas seulement un événement biologique, mais un symbole fondateur. Elle est le socle de notre notion du sacrifice, de l’héritage, et de la transmission.

Que signifie un acte héroïque si la mort est évacuée ? Que vaut un legs, si le legs n’est jamais laissé ?

En cherchant à triompher de la condition mortelle, l’humain risque de se couper de ce qui a forgé son humanité même : la conscience d’une finitude qui donne du prix aux actions, de la gravité aux choix, et de la nécessité à la culture.

Un monde sans morts serait-il un monde sans histoires, sans mythes, sans cet horizon ultime qui, en limitant notre temps, nous pousse à créer, à aimer, et à donner du sens à notre passage?

La cryogénisation, en ce sens, ne promet pas seulement une vie étirée, mais un saut dans l’inconnu anthropologique : l’avènement d’un être qui, ayant vaincu la mort, devrait réinventer de toutes pièces les raisons de vivre.

La vie éternelle reste donc une notion à double tranchant. Conçue comme une sortie du temps, elle offre une plénitude intellectuelle et spirituelle apaisante. Imaginée comme une prolongation infinie de notre quotidien, elle menace de se transformer en un enfer d’ennui ou en une stagnation sociale. Paradoxalement, c’est peut-être en acceptant que notre temps soit compté que nous pouvons goûter à une forme d’éternité : celle de l’intensité du moment présent, vécu pleinement parce qu’on le sait unique.


Pour aller plus loin

  • Sophie Domingues-Montanari, LA QUÊTE DE LA VIE ÉTERNELLE: Avancées Récentes et Innovations Biotechnologiques (Essentiels des Sciences),
  • Jean-Marc Bot, Les mystères de la vie éternelle: Toutes vos questions sur l’au-delà…,
  • Jacques Attali, La Vie éternelle, roman,
  • Ferdinando Camon, La Vie éternelle,
  • Ferdinand David, Les lois éternelles de la vie: Une lecture ésotérique de l’Evangile de Jean, tome 1,
  • Grigori Petrovich Grabovoï, Les aliments – Séries numériques pour la vie éternelle,
  • Gabriele / Editions Gabriele La Parole / Gabriele-Verlag Das Wort, Le Chemin Intérieur menant à la conscience cosmique (Édition Complète, 948 pages),
  • CM MARTINI, JE CROIS A LA VIE ETERNELLE,
  • Benoît Plaut, Les Paroles de la vie éternelle: Recueil de paroles de saints,

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