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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation péripatéticienne
    1. Une famille thraceise prospère
    2. Disciple de Théophraste au Lycée
  3. L’incident fondateur
    1. Une flatulence catastrophique
    2. La tentation du suicide
  4. La conversion cynique
    1. L’intervention de Cratès
    2. La démonstration par l’exemple
    3. Rupture avec le péripatétisme
  5. Activité philosophique
    1. Le recueil des chries
    2. Maximes et enseignement
    3. Le rôle de médiateur
  6. Transmission et disciples
    1. L’enseignement cynique
    2. Une approche pédagogique
  7. Une mort cynique
    1. Le suicide par asphyxie
    2. Cohérence doctrinale
    3. Contraste avec Ménippe
  8. Un parcours exemplaire
    1. De la conversion à la maîtrise
    2. Héritage et influence
    3. Une leçon philosophique
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Représentation fictive et imaginaire de Métroclès de Maronée, philosophe cynique frère d'Hipparchia, qui ne correspond pas à son apparence réelle
  • Biographies
  • Cynisme

Métroclès de Maronée (fin IVᵉ siècle av. J.-C.) : de la honte péripatéticienne à la liberté cynique

  • 17/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origineΜητροκλῆς (Mêtroklês)
OrigineMaronée (Thrace), Athènes
Importance★★
CourantsCynisme
ThèmesConversion philosophique, chries (anecdotes), nature, rapport au corps, transmission cynique

Métroclès incarne la conversion radicale du péripatéticien honteux au cynique accompli, illustrant par son parcours la rupture fondamentale qu’opère le cynisme avec les conventions sociales.

En raccourci

Métroclès naît à Maronée, cité prospère de Thrace, vers la fin du IVᵉ siècle av. J.-C. Il appartient à une famille aisée qui s’installe à Athènes.

Il étudie la philosophie au Lycée sous la direction de Théophraste, successeur d’Aristote. Durant un exercice oratoire, il émet une flatulence audible. Submergé par la honte, il s’enferme chez lui et décide de se laisser mourir de faim.

Cratès de Thèbes, philosophe cynique, apprend l’incident. Il se présente chez Métroclès après avoir mangé des fèves. Par des arguments philosophiques puis par l’exemple, il lui enseigne que les fonctions naturelles du corps ne méritent aucune honte. Il produit lui-même des flatulences sonores pour démontrer son propos.

Libéré de sa honte, Métroclès abandonne le péripatétisme pour devenir disciple de Cratès. Il brûle ses manuscrits philosophiques en les déclarant vains. Il présente sa sœur Hipparchia au maître cynique.

Métroclès compose un recueil de chries, anecdotes sur Diogène de Sinope et les cyniques. Ce travail contribue à la transmission de la tradition cynique. Il enseigne à plusieurs disciples dont Théombrote et Cléomène.

Devenu âgé, sentant ses forces décliner, il se donne la mort en se laissant asphyxier. Cette fin volontaire, conforme aux principes cyniques, contraste avec sa tentative de suicide initial motivée par la honte.

Origines et formation péripatéticienne

Une famille thraceise prospère

Métroclès voit le jour à Maronée, cité de Thrace réputée pour son commerce du vin et sa prospérité économique. Sa famille appartient à la classe aisée, possédant vraisemblablement des intérêts dans le négoce. Il est le frère aîné d’Hipparchia, qui deviendra elle aussi philosophe cynique et épousera Cratès de Thèbes.

Comme pour Hipparchia, les circonstances exactes du déplacement familial vers Athènes demeurent incertaines. L’hypothèse la plus probable situe cette migration aux alentours de 355 av. J.-C., peut-être consécutivement à l’invasion macédonienne de Philippe II en Thrace. Athènes attire alors les familles fortunées des cités périphériques qui cherchent la sécurité et les opportunités commerciales de la grande métropole.

À Athènes, Métroclès bénéficie d’une éducation soignée. Sa famille dispose des moyens nécessaires pour lui offrir une formation intellectuelle de qualité. Le jeune homme manifeste des dispositions pour la philosophie et s’oriente vers les études supérieures.

Disciple de Théophraste au Lycée

Métroclès s’inscrit au Lycée, école péripatéticienne fondée par Aristote et dirigée, après la mort du maître en 322 av. J.-C., par Théophraste. Cette institution compte parmi les plus prestigieuses d’Athènes. Elle cultive un savoir encyclopédique couvrant la logique, la physique, la biologie, l’éthique et la politique.

Théophraste perpétue et développe l’enseignement aristotélicien. Il rédige des traités sur la botanique, les minéraux, la météorologie. Sa pensée éthique affine les analyses d’Aristote sur le bonheur, la vertu et la vie contemplative. Il insiste sur l’importance des circonstances extérieures pour atteindre l’eudaimonia (vie bonne).

Métroclès se forme à la dialectique péripatéticienne, aux syllogismes, à l’étude minutieuse des textes. L’école privilégie l’argumentation rigoureuse et la distinction subtile des concepts. Les exercices oratoires constituent une part importante de la formation. Les élèves apprennent à exposer publiquement leurs raisonnements, à défendre des thèses face à leurs condisciples.

Cette atmosphère intellectuelle, raffinée et exigeante, impose des codes stricts. La tenue vestimentaire, le maintien corporel, la maîtrise de soi manifestent l’appartenance à l’élite philosophique. Toute défaillance physique, tout écart aux convenances risquent de ridiculiser celui qui s’y abandonne.

L’incident fondateur

Une flatulence catastrophique

Au cours d’un exercice de déclamation publique, Métroclès émet une flatulence audible. Diogène Laërce rapporte qu’il souffrait de problèmes intestinaux chroniques qui le rendaient sujet à des flatuosités qu’il ne parvenait pas toujours à contenir. Ce jour-là, en plein milieu de son discours philosophique, devant ses condisciples et peut-être devant Théophraste lui-même, les gaz s’échappent bruyamment.

Cette manifestation naturelle du corps provoque l’hilarité de l’assistance. Dans le contexte du Lycée, où la philosophie se pratique avec sérieux et décorum, l’incident apparaît comme une disgrâce majeure. Métroclès s’est couvert de ridicule devant ses pairs. Son statut de futur philosophe se trouve compromis par cette défaillance corporelle.

La honte qui s’empare de Métroclès n’est pas une simple gêne passagère. Elle atteint une intensité pathologique. Il ne s’agit pas seulement d’un embarras social, mais d’un sentiment d’indignité radicale. Métroclès estime avoir trahi son engagement philosophique, avoir démontré son incapacité à maîtriser sa propre nature.

Cette réaction révèle les tensions inhérentes à la philosophie péripatéticienne. Tout en professant que l’homme est un animal rationnel, elle exige de ses disciples une maîtrise absolue de l’animalité. Le corps, avec ses nécessités et ses imperfections, menace constamment la dignité du philosophe. La flatulence de Métroclès manifeste brutalement cette contradiction.

La tentation du suicide

Submergé par la honte, Métroclès s’enferme chez lui et refuse tout contact avec l’extérieur. Il décide de se laisser mourir de faim. Cette résolution témoigne de la gravité psychologique de l’incident. Pour un jeune homme formé aux valeurs aristocratiques et philosophiques, le déshonneur public équivaut à une mort sociale qui rend l’existence insupportable.

Le suicide par inanition constitue une forme de mort lente et douloureuse. Métroclès choisit cette voie comme expiation de sa honte. En se privant volontairement de nourriture, il punit son corps coupable tout en affirmant sa volonté rationnelle. Cette forme de suicide permet au philosophe de reprendre le contrôle que son corps lui a momentanément confisqué.

Les parents de Métroclès, probablement informés de sa détresse, tentent sans succès de le raisonner. Leur fils persiste dans son projet mortifère. La famille se trouve impuissante face à une crise qui relève simultanément de la psychologie et de la philosophie. Seule une intervention philosophique peut dénouer cette situation.

La conversion cynique

L’intervention de Cratès

Cratès de Thèbes, philosophe cynique célèbre pour sa bienveillance, apprend l’incident. Contrairement à Diogène de Sinope, qui cultive une rudesse provocatrice, Cratès manifeste une douceur qui le rend accessible. Il pénètre sans invitation dans les maisons où il devine qu’on a besoin de conseil, et sa personnalité chaleureuse le fait généralement bien accueillir.

Cratès se présente au domicile de Métroclès après avoir intentionnellement mangé un plat de fèves. Ces légumineuses, connues pour provoquer des flatulences, constituent un choix délibéré. Le philosophe cynique se prépare corporellement à son intervention pédagogique.

Face au jeune homme désespéré, Cratès développe une argumentation philosophique. Il démontre d’abord que Métroclès n’a commis aucun crime moral. Les fonctions corporelles relèvent de la nature. Vouloir les supprimer ou les cacher constitue une prétention absurde. Il serait extraordinaire que les gaz ne s’échappent pas comme l’exige la physiologie humaine.

Cette argumentation repose sur une conception cynique de la nature. Pour les cyniques, vivre selon la nature signifie accepter pleinement sa condition animale sans y ajouter les ornements artificiels que la société impose. Les conventions sociales qui prescrivent de dissimuler les nécessités corporelles s’opposent à la nature et engendrent une honte injustifiée.

La démonstration par l’exemple

Cratès ne se contente pas d’arguments théoriques. Il passe à la démonstration pratique. Devant Métroclès, il se met à péter bruyamment. Cette action transgressive illustre concrètement le propos philosophique. Le maître cynique prouve par l’acte que les flatulences ne méritent aucune honte.

Cette scène possède une puissance pédagogique considérable. Luis E. Navia souligne qu’elle constitue une excellente illustration de la méthode cynique. Plutôt que de développer de longs raisonnements abstraits, Cratès confronte Métroclès à la réalité immédiate. Il l’oblige à constater que l’acte honteux, répété par un philosophe respecté, perd son caractère déshonorant.

La technique rappelle celle de Diogène de Sinope qui mange sur l’agora, se masturbe en public, urine contre ceux qui l’insultent. Ces provocations ne visent pas simplement à choquer, mais à démontrer que les conventions sociales reposent sur l’opinion et non sur la nature. En transgressant ostensiblement ces règles, les cyniques révèlent leur arbitraire.

Pour Métroclès, cette intervention produit un effet libérateur. Il prend conscience que son attachement aux convenances péripatéticiennes l’a conduit au bord de la mort pour un événement physiologiquement normal. La perspective cynique relativise radicalement ce qui lui paraissait une catastrophe existentielle. Sa honte se dissipe face à l’évidence que Cratès lui présente.

Rupture avec le péripatétisme

Libéré de sa crise, Métroclès abandonne le Lycée et devient disciple de Cratès. Cette conversion philosophique implique une transformation existentielle complète. Il renonce au mode de vie aristocratique de sa famille, aux ambitions intellectuelles du péripatétisme, aux conventions sociales athéniennes.

Le premier geste symbolique de cette conversion consiste à brûler ses manuscrits philosophiques. Selon Hécaton, cité par Diogène Laërce, Métroclès jette au feu ses écrits en déclarant qu’ils ne sont que « fantômes et songes infernaux ». D’autres sources précisent qu’il brûle spécifiquement les leçons de Théophraste, en prononçant une citation d’Homère : « Approche, Vulcain ; Thétis a besoin de toi. »

Ce rejet radical du savoir péripatéticien manifeste la rupture épistémologique qu’opère le cynisme. Pour les cyniques, la philosophie ne consiste pas à accumuler des connaissances théoriques ou à développer des systèmes conceptuels sophistiqués. Elle réside dans la transformation pratique de l’existence. Les traités, les subtilités dialectiques, les distinctions conceptuelles n’apportent rien à la vertu.

Métroclès adopte le tribôn (manteau de bure grossière), la besace et le bâton qui constituent l’uniforme cynique. Il vit désormais dans la pauvreté volontaire, mendie sa nourriture, dort sous les portiques. Cette ascèse matérielle vise à développer l’autarcie (suffisance à soi-même) et à se libérer de la dépendance envers les biens extérieurs.

Activité philosophique

Le recueil des chries

Métroclès compose un recueil de chries, anecdotes philosophiques mettant en scène Diogène de Sinope et d’autres cyniques. La chrie constitue un genre littéraire bref qui rapporte une parole ou une action mémorable d’un sage, généralement dans un contexte spécifique. Ce format convient particulièrement au cynisme qui privilégie l’acte exemplaire sur le développement théorique.

Diogène Laërce cite fréquemment les Chries de Métroclès lorsqu’il rapporte des anecdotes sur Diogène. Par exemple, c’est dans cet ouvrage qu’est consignée l’histoire de Diogène entrant à demi rasé dans un festin de jeunes gens, recevant des coups, puis se promenant dans la ville avec un écriteau au cou portant les noms de ses agresseurs pour les couvrir de honte.

Cette activité littéraire témoigne d’un souci de transmission. Bien que les cyniques rejettent les traités systématiques, ils reconnaissent l’importance de préserver la mémoire des actes et des paroles de leurs maîtres. Les chries permettent aux générations futures d’accéder à l’enseignement cynique sous une forme vivante et concrète.

Métroclès se distingue ainsi comme le premier philosophe connu à avoir collecté méthodiquement des anecdotes et des maximes dans un but moral. Cette pratique deviendra courante chez les philosophes postérieurs, particulièrement chez les stoïciens et les moralistes romains.

Maximes et enseignement

Diogène Laërce conserve quelques maximes attribuées à Métroclès qui illustrent sa pensée philosophique. Le cynique distingue deux types de biens : ceux qui s’acquièrent par l’argent, comme une maison, et ceux qui s’obtiennent par le temps et l’effort, comme l’instruction. Cette distinction valorise les acquisitions intérieures sur les possessions matérielles.

Métroclès enseigne également que les richesses sont nuisibles à moins qu’on n’en fasse un bon usage. Cette position nuance le rejet cynique radical des biens matériels. Les richesses ne sont pas condamnables en elles-mêmes, mais par l’attachement qu’elles suscitent et les usages nocifs qu’on en fait. Le sage peut posséder des biens s’il maintient envers eux un détachement intérieur.

Cette pensée reflète une forme de cynisme moins extrême que celle de Diogène de Sinope. Cratès lui-même, bien qu’ayant renoncé à son héritage, manifeste une douceur absente chez son maître. Métroclès perpétue cette tradition d’un cynisme accessible, moins provocateur dans ses formes tout en maintenant les principes fondamentaux de l’école.

Le rôle de médiateur

Métroclès joue un rôle déterminant dans la rencontre entre sa sœur Hipparchia et Cratès. Devenu disciple du philosophe cynique, il présente son maître à Hipparchia. Cette introduction déclenche la passion de la jeune femme pour Cratès et sa philosophie.

La famille, confrontée à la détermination d’Hipparchia d’épouser le cynique pauvre contre tous les prétendants fortunés, fait appel à Cratès pour la dissuader. Métroclès assiste probablement à la scène célèbre où Cratès se déshabille devant Hipparchia pour lui montrer sa pauvreté. Loin de renoncer, Hipparchia adopte le mode de vie cynique et épouse le philosophe.

Cette médiation familiale témoigne de l’intégration réussie de Métroclès dans la communauté cynique. Il n’est plus le jeune homme honteux enfermé chez lui, mais un philosophe accompli capable d’initier d’autres personnes à la philosophie. Son parcours personnel le rend particulièrement apte à comprendre les résistances et les difficultés de la conversion philosophique.

Transmission et disciples

L’enseignement cynique

Métroclès forme plusieurs disciples qui perpétuent la tradition cynique. Diogène Laërce mentionne Théombrote et Cléomène parmi ses élèves directs. Théombrote enseigne ensuite à Démétrius d’Alexandrie. Cléomène a pour auditeurs Timarque d’Alexandrie et Échéclès d’Éphèse, ce dernier étant principalement disciple de Théombrote.

Cette généalogie philosophique montre la ramification de l’enseignement cynique au-delà du cercle athénien immédiat. Les disciples de Métroclès diffusent la philosophie cynique en Égypte et en Asie Mineure. Le cynisme, mouvement né à Athènes, s’étend progressivement à l’ensemble du monde hellénistique.

Ménippe de Gadara, qui deviendra l’un des cyniques les plus influents par son invention de la satire ménippée, appartient à la lignée intellectuelle de Métroclès. Bien qu’il ne soit probablement pas son disciple direct, Ménippe étudie auprès de Théombrote, formé par Métroclès. Cette filiation indirecte inscrit Ménippe dans la tradition établie par le philosophe de Maronée.

Une approche pédagogique

L’enseignement de Métroclès se distingue probablement par une attention particulière aux difficultés psychologiques de la conversion philosophique. Ayant lui-même traversé une crise profonde avant d’accéder au cynisme, il possède une compréhension intime des obstacles intérieurs que rencontrent les néophytes.

Le recueil de chries témoigne également d’une préoccupation pédagogique. En collectant et en organisant les anecdotes cyniques, Métroclès fournit un matériau accessible pour l’enseignement. Les histoires concrètes permettent aux disciples de saisir intuitivement les principes cyniques sans passer par les complexités de la dialectique.

Cette méthode d’enseignement par l’exemple et l’anecdote deviendra caractéristique du cynisme. Les philosophes cyniques ultérieurs continueront à privilégier les actes exemplaires et les formules frappantes sur les développements théoriques. Métroclès contribue à établir cette tradition pédagogique.

Une mort cynique

Le suicide par asphyxie

Métroclès meurt à un âge avancé en se laissant asphyxier. Diogène Laërce rapporte qu’il s’est « étranglé lui-même » ou « étouffé », formules qui désignent probablement un suicide par suspension de la respiration. Ce mode de mort, attesté pour plusieurs cyniques dont Zénon de Kition, consiste à retenir volontairement son souffle jusqu’à ce que survienne la perte de conscience et le décès.

Cette fin volontaire contraste radicalement avec sa tentative de suicide initiale. La première fois, Métroclès voulait mourir par honte, pour expier une prétendue faute morale. La seconde fois, il choisit la mort consciemment, conformément aux principes cyniques qu’il a adoptés.

Pour les cyniques, le suicide se justifie lorsque le corps défaillant ne permet plus de pratiquer l’ascèse philosophique. La vieillesse, en affaiblissant les capacités physiques, peut rendre impossible l’exercice qui constitue le cœur de la vie cynique. Plutôt que de déchoir progressivement, le sage choisit de quitter l’existence au moment où il ne peut plus vivre conformément à sa philosophie.

Cohérence doctrinale

La mort de Métroclès illustre la cohérence de son parcours philosophique. Cratès l’avait sauvé d’un suicide motivé par le découragement (suicide hupo athumias), forme de mort que les cyniques considèrent comme indigne. Le désespoir provoqué par des circonstances extérieures manifeste un attachement excessif aux opinions et aux conventions.

En revanche, le suicide motivé par la vieillesse (suicide hupo gêrôs) s’inscrit dans la logique cynique. Le philosophe âgé, sentant ses forces décliner, anticipe lucidement le moment où son corps ne lui permettra plus de maintenir le mode de vie rigoureux qu’exige la philosophie. Il choisit alors de partir avant d’être réduit à l’impuissance.

Cette distinction entre deux types de suicide révèle la subtilité de l’éthique cynique. Loin de rejeter indistinctement toute mort volontaire, les cyniques l’évaluent selon les motivations qui la sous-tendent. Le suicide du sage qui quitte l’existence par sagesse diffère radicalement du suicide du désespéré qui fuit ses difficultés.

Contraste avec Ménippe

La mort de Métroclès se distingue nettement de celle de son disciple indirect Ménippe. Selon Diogène Laërce, Ménippe se pend après avoir été ruiné par un cambriolage. Cette mort provoquée par la perte de biens matériels suscite la réprobation posthume. Diogène Laërce compose une épigramme moqueuse qui accuse Ménippe d’avoir trahi le cynisme en se suicidant pour des raisons matérielles.

Métroclès, au contraire, meurt conformément aux principes cyniques. Sa fin volontaire résulte d’une évaluation rationnelle de sa condition physique, non d’un découragement provoqué par des événements extérieurs. Cette différence explique pourquoi les sources anciennes rapportent sa mort sans commentaire critique, tandis qu’elles condamnent celle de Ménippe.

Un parcours exemplaire

De la conversion à la maîtrise

Le parcours de Métroclès incarne l’idéal de transformation que propose le cynisme. Le jeune péripatéticien honteux, prêt à mourir pour avoir péché contre les convenances sociales, devient le philosophe cynique accompli qui meurt en maître de sa propre existence.

Cette métamorphose s’opère par la prise de conscience de l’arbitraire des conventions. Cratès révèle à Métroclès que sa honte repose sur des normes sociales artificielles qui s’opposent à la nature. En acceptant pleinement sa condition corporelle, Métroclès accède à une liberté intérieure qui le rend invulnérable aux jugements extérieurs.

L’épisode fondateur de la flatulence possède une portée symbolique qui dépasse l’anecdote individuelle. Il illustre la méthode cynique de renversement des valeurs. Ce qui apparaît comme un échec humiliant dans le cadre péripatéticien devient une libération dans la perspective cynique. La défaillance corporelle, plutôt que de démontrer une faiblesse, révèle la tyrannie des conventions.

Héritage et influence

Bien que Métroclès n’atteigne pas la célébrité de Diogène ou de Cratès, sa contribution au cynisme demeure significative. Son recueil de chries constitue une source précieuse pour la connaissance de Diogène de Sinope. Sans ce travail de collecte, de nombreuses anecdotes cyniques auraient disparu.

Sa lignée de disciples propage le cynisme dans les régions hellénistiques orientales. Théombrote, Cléomène, puis Ménippe assurent la continuité de l’enseignement cynique au-delà de la génération athénienne initiale. Cette diffusion géographique et temporelle témoigne de la vitalité du mouvement.

Le rôle de Métroclès dans la conversion de sa sœur Hipparchia possède également une importance historique. En présentant Cratès à Hipparchia, il rend possible l’émergence de la seule femme philosophe cynique dont le nom soit parvenu jusqu’à nous. Cette médiation familiale contribue à l’ouverture du cynisme aux femmes.

Une leçon philosophique

L’histoire de Métroclès offre une leçon sur la nature de la honte et de la liberté. La honte naît de l’intériorisation des normes sociales. Elle survient lorsque nous jugeons nos actes ou notre être à l’aune des attentes d’autrui. Cette soumission au regard extérieur aliène l’individu et peut le conduire, comme Métroclès, au bord du suicide.

La liberté cynique consiste à se libérer de cette aliénation en revenant à la nature. En acceptant sa condition d’animal rationnel, l’homme cesse de se soumettre aux normes artificielles que la société impose. Il devient capable d’agir selon sa propre nature plutôt que selon les conventions.

Cette philosophie de la libération conserve une pertinence contemporaine. Les sociétés modernes, malgré leurs différences avec la Grèce antique, continuent d’imposer des normes corporelles et comportementales qui engendrent honte et aliénation. La réponse cynique – accepter sa nature, rejeter les conventions arbitraires – offre une perspective critique toujours actuelle.

Métroclès illustre finalement la possibilité d’une transformation radicale de soi. Le philosophe accompli n’est pas né tel. Il fut d’abord un jeune homme prisonnier des conventions, capable de préférer la mort au déshonneur social. Sa rencontre avec Cratès lui ouvre une voie nouvelle. Cette conversion témoigne que la philosophie, lorsqu’elle touche l’existence concrète plutôt que de rester théorique, peut véritablement transformer une vie.

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