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Structure
  1. En raccourci
  2. Un esclave phénicien
    1. Origines controversées
    2. Condition servile et affranchissement
  3. Formation philosophique
    1. L’école cynique à Athènes
    2. Héritage de Diogène
  4. Une vie paradoxale
    1. L’enrichissement par l’usure
    2. Installation à Thèbes
  5. L’œuvre satirique
    1. Treize ouvrages perdus
    2. La satire ménippée
    3. Les descentes aux Enfers
    4. Critique de l’épicurisme
  6. Influence et postérité
    1. Le personnage de Lucien
    2. Transmission romaine
    3. Renaissance et modernité
  7. Une mort controversée
    1. Le cambriolage de Thèbes
    2. Incohérence doctrinale
    3. Prudence historique
  8. Un héritage littéraire
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Représentation fictive et imaginaire de Ménippe de Gadara, philosophe cynique et créateur de la satire ménippée, qui ne correspond pas à son apparence réelle
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  • Cynisme

Ménippe de Gadara (vers 300 – vers 260 av. J.-C.) : l’invention de la satire philosophique

  • 17/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origineΜένιππος (Ménippos)
OrigineGadara (Phénicie), Sinope, Thèbes
Importance★★★★
CourantsCynisme
ThèmesSatire ménippée, prosimètre, spoudogeloion (sérieux-comique), critique de l'épicurisme, regard d'en haut

Ménippe de Gadara invente un genre littéraire inédit qui mêle rire et philosophie, prose et vers, pour soumettre les dogmes et les prétentions humaines à une critique impitoyable.

En raccourci

Ménippe naît vers 300 av. J.-C. à Gadara, cité prospère de Phénicie. Esclave d’origine phénicienne, il sert un maître nommé Bâton jusqu’à ce qu’il rachète sa liberté.

Il étudie la philosophie cynique auprès de Métroclès, lui-même disciple de Cratès de Thèbes. Il s’installe à Thèbes et acquiert la citoyenneté de cette ville.

Ménippe développe un style littéraire singulier qui mélange prose et vers, sérieux et comique. Ce genre, appelé plus tard satire ménippée, emploie l’humour mordant pour dénoncer les dogmes philosophiques et les illusions humaines.

Il rédige treize ouvrages, tous perdus aujourd’hui, qui critiquent notamment les épicuriens, les physiciens et les grammairiens. Son œuvre la plus célèbre, une descente aux Enfers, inspire directement Lucien de Samosate.

Strabon le surnomme « le satirique ». Lucien le décrit comme le plus mordant des cyniques, un chien dont les morsures sont redoutables car administrées en riant.

Selon Diogène Laërce, Ménippe s’enrichit en prêtant de l’argent, pratique étrange pour un cynique. Ruiné par un vol, il se pend à Thèbes. Cette mort suscite la réprobation posthume : un véritable cynique ne devrait pas désespérer pour la perte de biens matériels.

Un esclave phénicien

Origines controversées

Les sources anciennes divergent sur le lieu de naissance de Ménippe. Strabon affirme qu’il est originaire de Gadara, cité hellénisée de Phénicie située au nord de la Jordanie actuelle, dans la région de Décapole. Diogène Laërce indique pour sa part qu’il est d’origine phénicienne mais qu’il vit à Sinope, sur la côte sud de la mer Noire.

Cette contradiction s’explique probablement par le fait que Ménippe naît effectivement à Gadara mais mène sa carrière philosophique ailleurs. Gadara compte parmi les centres intellectuels de la région : Méléagre, poète épigrammatique qui poursuit la tradition cynique au Iᵉʳ siècle av. J.-C., en est également originaire. La cité cultive une atmosphère favorable aux lettres et à la philosophie.

Ménippe appartient au peuple phénicien, population sémitique établie sur la côte orientale de la Méditerranée. Ce statut d’étranger pèse sur son parcours. Dans le monde grec, les non-Hellènes restent perçus comme des barbares, quelle que soit leur culture.

Condition servile et affranchissement

Selon Diogène Laërce, Ménippe est l’esclave d’un dénommé Bâton, originaire de la région du Pont. Les circonstances de sa mise en esclavage demeurent inconnues. La piraterie, les guerres et les dettes contraignent de nombreuses personnes à la servitude dans le monde antique. Son statut d’esclave limite drastiquement ses possibilités d’existence.

Ménippe parvient toutefois à racheter sa liberté. Diogène Laërce rapporte qu’il accumule l’argent nécessaire en mendiant et grâce à son avarice. Cette formulation péjorative trahit l’hostilité du biographe. La capacité de Ménippe à économiser méthodiquement les oboles reçues témoigne plutôt d’une détermination remarquable.

L’affranchissement transforme radicalement sa condition sociale. Il accède au statut d’homme libre, bien que l’origine servile marque durablement ceux qui en portent la trace. Ménippe s’établit à Thèbes, en Béotie, et obtient la citoyenneté de cette cité. Cette acquisition révèle une intégration réussie dans la communauté civique béotienne.

Formation philosophique

L’école cynique à Athènes

Ménippe s’oriente vers la philosophie cynique, mouvement fondé par Antisthène et illustré par Diogène de Sinope. Les cyniques professent que le bonheur réside dans la vertu seule, indépendamment des biens extérieurs, des conventions sociales et des opinions communes. Ils prônent l’autarcie (suffisance à soi-même), la pauvreté volontaire et la parrhêsia (franc-parler brutal).

Selon Diogène Laërce, Ménippe devient disciple de Théombrote, qui lui-même a étudié auprès de Métroclès. Cette filiation intellectuelle le rattache directement aux grandes figures du cynisme athénien. Métroclès, frère d’Hipparchia et disciple de Cratès, représente la deuxième génération cynique après Diogène de Sinope.

D’autres sources indiquent que Ménippe aurait été directement disciple de Métroclès. Cette confusion témoigne de la proximité temporelle entre ces philosophes. Métroclès meurt âgé en se laissant asphyxier, conforme à l’idéal cynique qui considère la mort volontaire acceptable lorsque le corps ne permet plus de pratiquer l’ascèse philosophique.

Héritage de Diogène

Bien que Ménippe n’ait probablement pas connu personnellement Diogène de Sinope, mort vers 323 av. J.-C., il appartient à la première génération de ses disciples indirects. Diogène incarne le cynisme dans sa forme la plus radicale : vie dans un tonneau, mendicité ostentatoire, transgression systématique des convenances, défi lancé aux puissants.

Ménippe hérite de cet esprit contestataire mais lui donne une expression littéraire innovante. Alors que Diogène privilégie l’acte et la provocation directe, Ménippe développe une critique par l’écriture. Il ne renonce pas à la vie cynique, mais y ajoute une production textuelle importante qui élargit le champ d’action du mouvement.

Une vie paradoxale

L’enrichissement par l’usure

Diogène Laërce rapporte que Ménippe, contrairement aux principes cyniques, passe sa vie à s’enrichir en prêtant de l’argent à intérêt. Il acquiert le surnom de « prêteur à la journée », expression qui désigne ceux qui exigent le remboursement quotidien des sommes avancées. Cette pratique usuraire s’oppose frontalement à l’idéal cynique de pauvreté volontaire et de mépris des richesses.

Cette information suscite le scepticisme. Marie-Odile Goulet-Cazé et d’autres historiens soulignent l’hostilité manifeste de Diogène Laërce envers Ménippe. Le biographe compose une épigramme funéraire moqueuse qui accuse le philosophe d’avoir trahi le cynisme. Cette animosité invite à la prudence.

Plusieurs hypothèses se présentent. Ménippe a peut-être effectivement pratiqué le prêt, tout en maintenant personnellement un mode de vie frugal. Il aurait alors utilisé l’argent pour d’autres fins, peut-être pour aider d’autres cyniques ou pour financer ses activités philosophiques. Cette interprétation concilie la tradition biographique avec la cohérence doctrinale.

Alternativement, l’accusation d’usure pourrait résulter d’une confusion ou d’une calomnie. Les cyniques, par leur critique acerbe des mœurs et des dogmes, s’attiraient de nombreuses inimitiés. Ménippe, dont l’œuvre satirique ménageait peu ses cibles, a pu faire l’objet de diffamations posthumes.

Installation à Thèbes

Ménippe établit sa résidence à Thèbes, cité béotienne réputée pour sa puissance militaire mais moins célèbre qu’Athènes sur le plan intellectuel. Ce choix surprend. Athènes concentre les écoles philosophiques et attire les penseurs de tout le monde grec. Pourquoi un cynique formé dans la capitale de la philosophie s’installe-t-il en Béotie ?

Plusieurs raisons plausibles existent. Thèbes offre peut-être moins de concurrence philosophique, permettant à Ménippe de s’affirmer plus aisément. La cité, reconstruite après sa destruction par Alexandre le Grand en 335 av. J.-C., connaît un renouveau au IIIᵉ siècle. Ménippe trouve possiblement dans cette renaissance urbaine des conditions favorables à son activité.

L’obtention de la citoyenneté thébaine indique une intégration réussie. Les cités grecques accordent rarement ce privilège aux étrangers. Ménippe a dû rendre des services significatifs à la communauté ou bénéficier de protecteurs influents. Cette reconnaissance civique contraste avec son statut initial d’esclave étranger.

L’œuvre satirique

Treize ouvrages perdus

Diogène Laërce attribue treize ouvrages à Ménippe, tous aujourd’hui perdus. Nous n’en connaissons que les titres et quelques brefs résumés transmis par les commentateurs antiques. Cette disparition complète prive l’histoire littéraire d’un témoignage direct sur le cynisme du IIIᵉ siècle.

Les titres mentionnés incluent : Les Mânes (ou Nécyomancie, descente aux Enfers), Des Préceptes, Des Lettres amusantes (où interviennent les dieux), plusieurs traités polémiques contre les physiciens, les mathématiciens et les grammairiens, un texte Sur la naissance d’Épicure, une critique de L’observation du vingtième jour du mois par les épicuriens, et la Vertu de Diogène.

Cette production témoigne d’une activité intellectuelle soutenue. Ménippe ne se contente pas de vivre en cynique, il élabore une critique systématique des courants philosophiques concurrents et des savants de son temps. Deux cibles ressortent particulièrement : les épicuriens d’une part, les spécialistes techniques (physiciens, mathématiciens, grammairiens) d’autre part.

La satire ménippée

Ménippe invente un genre littéraire nouveau que les Latins nommeront plus tard « satire ménippée ». Varron, au Iᵉʳ siècle av. J.-C., compose ses Saturae Menippeae en hommage explicite au philosophe gadaréen. Ce genre se caractérise par trois traits principaux.

Premièrement, le prosimètre, mélange de prose et de vers. Les passages en prose alternent avec des intermèdes poétiques qui rythment le texte et varient les registres d’expression. Cette technique existait auparavant dans certains textes grecs, mais Ménippe l’applique systématiquement à la diatribe philosophique.

Deuxièmement, le spoudogeloion, principe du sérieux-comique. Strabon qualifie Ménippe de « spoudogéloios », celui qui traite de sujets graves sur un mode plaisant. La philosophie, activité traditionnellement austère, se voit soumise au rire et à l’ironie. Cette démarche démocratise l’accès aux débats intellectuels en les rendant divertissants.

Troisièmement, la parodie des genres littéraires établis. Ménippe détourne les conventions de l’épopée, de la tragédie, du dialogue philosophique. Il insère des citations déformées, invente des manuscrits fictifs, multiplie les changements de ton. Cette subversion formelle accompagne la contestation philosophique.

Les descentes aux Enfers

L’ouvrage le plus célèbre de Ménippe, Les Mânes ou Nécyomancie, raconte une descente aux Enfers. Ce thème, traditionnel depuis l’épopée homérique, se prête particulièrement bien à la critique cynique. Aux Enfers, tous les hommes se retrouvent égaux, dépouillés de leurs richesses, de leurs honneurs et de leurs prétentions.

Lucien de Samosate, au IIᵉ siècle de notre ère, s’inspire directement de Ménippe dans son dialogue Ménippe ou la nécyomancie. Le philosophe cynique y descend chez les morts pour interroger le devin Tirésias sur le meilleur type de vie à adopter. La réponse est simple : vivre comme le commun des mortels, se moquer des philosophes et de leurs dogmes contradictoires.

Un autre dialogue de Lucien, Icaroménippe ou le voyage aérien, met en scène Ménippe montant aux cieux pour observer les hommes depuis la lune. Cette élévation permet le regard d’en haut, technique philosophique qui relativise les préoccupations terrestres. Vu des hauteurs célestes, les territoires pour lesquels les hommes se battent n’apparaissent pas plus grands qu’un atome, leurs existences semblent dérisoires.

Cette perspective cosmique révèle les illusions dans lesquelles vivent les humains : orgueil des riches, vanité des puissants, prétentions des savants. Ménippe démonte les hiérarchies sociales et intellectuelles en montrant leur insignifiance face à l’immensité de l’univers et à l’inéluctabilité de la mort.

Critique de l’épicurisme

Plusieurs ouvrages de Ménippe visent explicitement les épicuriens. Cette hostilité s’explique par les divergences profondes entre cynisme et épicurisme, bien que les deux écoles partagent certains traits.

Les épicuriens recherchent l’ataraxie (absence de trouble) par la satisfaction modérée des désirs naturels et nécessaires. Ils se retirent de la vie publique pour cultiver l’amitié dans le jardin d’Épicure. Cette recherche d’un bonheur tranquille, fondée sur une physique atomiste matérialiste, les oppose aux cyniques sur plusieurs points.

Les cyniques privilégient l’ascèse rigoureuse et la provocation publique. Ils ne cherchent pas la tranquillité mais l’affirmation de la vertu par l’exercice (askêsis). Ils rejettent tout retrait hors de la cité et considèrent que le sage doit affronter directement les conventions sociales pour les dénoncer.

Ménippe ridiculise particulièrement l’observation du vingtième jour du mois, pratique commémorative des épicuriens qui honoraient la mémoire de leur maître. Cette célébration régulière lui apparaît comme une forme de culte indigne de philosophes qui prétendent libérer les hommes de la crainte superstitieuse des dieux.

Influence et postérité

Le personnage de Lucien

Lucien de Samosate, écrivain satirique du IIᵉ siècle, fait de Ménippe un personnage récurrent de ses dialogues. Il le décrit ainsi dans la Double accusation : « le plus fort aboyeur et le plus mordant de tous les anciens Cyniques, un chien redoutable dont les morsures sont d’autant plus profondes qu’il les fait en riant et sans qu’on s’y attende. »

Cette formule résume parfaitement le style ménippéen. Le cynisme, mouvement dont le nom dérive du grec kuôn (chien), cultive l’image canine : les cyniques aboient contre les vices, mordent les prétentieux, vivent comme des chiens errants. Ménippe ajoute à cette bestialité philosophique le rire et la surprise. Ses attaques, moins frontales que celles de Diogène, n’en sont que plus efficaces.

Le Ménippe de Lucien voyage dans les airs et aux Enfers, dialogue avec les dieux et les morts, observe l’humanité avec un détachement amusé. Il incarne le type du philosophe railleur, celui qui refuse tout dogmatisme et soumet toutes les prétentions au crible de l’ironie.

Transmission romaine

Varron (116-27 av. J.-C.), érudit romain prolifique, compose cent cinquante livres de Saturae Menippeae dont seuls des fragments subsistent. Il adapte le prosimètre ménippéen au latin et traite de sujets variés : morale, religion, politique, mœurs sociales.

Sénèque, au Iᵉʳ siècle de notre ère, écrit l’Apocoloquintose du divin Claude, satire qui tourne en dérision l’apothéose de l’empereur Claude. Cette œuvre mêle prose et vers dans la tradition ménippéenne, bien que le terme « satire ménippée » ne désigne pas encore un genre constitué à l’époque romaine.

Pétrone, dans le Satiricon, emploie également le prosimètre pour raconter les aventures picaresques d’Encolpe. L’influence ménippéenne transparaît dans le mélange des registres, la parodie littéraire et la critique des mœurs contemporaines.

Renaissance et modernité

À la Renaissance, l’expression « satire ménippée » devient un terme générique. La plus célèbre est la Satyre Ménippée de la vertu du Catholicon d’Espagne, œuvre collective publiée en 1594 durant les guerres de Religion en France. Ce pamphlet anti-ligueur utilise l’ironie et la parodie pour ridiculiser les adversaires d’Henri IV.

Juste Lipse publie en 1581 sa Satyra Menippea, contribuant à établir le genre comme catégorie littéraire. Au XVIIᵉ siècle, de nombreux auteurs européens composent des satires ménippées qui mêlent vers et prose pour critiquer les dogmes religieux, les abus politiques ou les ridicules sociaux.

Mikhaïl Bakhtine, au XXᵉ siècle, identifie la satire ménippée comme l’une des origines de la carnavalisation littéraire. Selon lui, ce genre introduit dans la littérature des éléments populaires, le rire ambivalent et la relativisation des hiérarchies. Il influence profondément la tradition romanesque, de Rabelais à Dostoïevski.

Une mort controversée

Le cambriolage de Thèbes

Diogène Laërce rapporte que la maison de Ménippe à Thèbes fut cambriolée. Les voleurs dérobèrent tous ses biens. Ruiné du jour au lendemain, Ménippe se pendit. Cette fin suscite l’ironie posthume du biographe qui compose une épigramme moqueuse.

Le texte de l’épigramme conserve un ton sarcastique : « Phénicien de naissance mais chien de Crète, prêteur à la journée – ainsi l’avait-on surnommé – sans doute connais-tu Ménippe. À Thèbes, quand un jour fut forcée sa maison et qu’il perdit tout son bien, ignorant ce qu’est un cynique, il se pendit. »

Cette formulation accuse explicitement Ménippe d’avoir trahi le cynisme. Un véritable cynique ne devrait pas désespérer pour la perte de biens matériels. La philosophie cynique enseigne que les richesses sont des indifférents, c’est-à-dire des choses qui n’affectent pas le bonheur véritable. Le sage cynique, dépouillé de tout, conserve sa liberté intérieure et sa vertu.

Incohérence doctrinale

La contradiction entre l’enseignement cynique et la mort de Ménippe trouble les commentateurs antiques. Cratès de Thèbes avait autrefois sauvé Métroclès d’un suicide motivé par le découragement après un incident embarrassant. Il lui avait enseigné que seul le suicide provoqué par l’impossibilité physique de continuer l’ascèse philosophique se justifie.

Métroclès lui-même mourra âgé en se laissant asphyxier, mort considérée comme conforme aux principes cyniques. Diogène de Sinope, selon certaines traditions, se serait donné la mort en retenant son souffle lorsque la vieillesse l’empêchait de poursuivre sa vie philosophique. Ces suicides s’inscrivent dans une tradition cynique qui accepte la mort volontaire lorsque le corps défaillant ne permet plus de pratiquer la vertu.

Le suicide de Ménippe ne répond pas à ces critères. Il résulte d’un découragement provoqué par la perte de biens matériels. Pour un cynique qui prône le détachement envers les richesses, cette réaction apparaît incohérente. Diogène Laërce exploite cette contradiction pour discréditer le philosophe.

Prudence historique

Les historiens contemporains invitent toutefois à la prudence. Le récit de Diogène Laërce, rédigé au IIIᵉ siècle de notre ère, rapporte des événements vieux de cinq siècles. Les sources intermédiaires ont pu déformer les faits, ajouter des détails romanesques ou mélanger les anecdotes de différents philosophes.

L’hostilité manifeste de Diogène Laërce envers Ménippe colore tout son récit biographique. Le portrait du cynique usurier qui se pend pour avoir perdu son argent sert trop bien la démonstration morale pour ne pas susciter le scepticisme. Cette construction narrative permet de disqualifier simultanément la vie et la mort du philosophe.

Certains chercheurs suggèrent que l’accusation d’usure et le récit du suicide relèvent de la calomnie. Les œuvres satiriques de Ménippe lui auraient attiré des inimitiés durables. Ses attaques contre les épicuriens, les physiciens et d’autres écoles philosophiques ont pu provoquer des représailles posthumes sous forme de diffamation.

Un héritage littéraire

Malgré la disparition complète de ses œuvres, Ménippe exerce une influence considérable sur la tradition satirique occidentale. Son invention du prosimètre philosophique ouvre des possibilités expressives nouvelles. Le mélange des registres, la parodie des genres établis, l’association du rire et de la réflexion critique constituent un legs durable.

Marie-Odile Goulet-Cazé compte Ménippe parmi les « personnalités exceptionnelles » de l’école cynique. Cette reconnaissance témoigne de l’originalité de sa contribution. Alors que Diogène incarne le cynisme dans sa dimension existentielle et provocatrice, Ménippe lui donne une expression littéraire sophistiquée qui permet sa diffusion au-delà du cercle des disciples directs.

La satire ménippée, genre hybride et subversif, traverse les siècles en s’adaptant aux contextes culturels successifs. De Varron à Voltaire, de Lucien à Rabelais, les écrivains satiriques héritent des techniques mises au point par le philosophe gadaréen. Le rire philosophique qu’il initie devient une arme critique majeure contre les dogmes, les abus et les prétentions.

Marc-Aurèle, empereur et philosophe stoïcien du IIᵉ siècle, mentionne « des gens comme Ménippe et ceux de son espèce qui raillent notre vie humaine transitoire et éphémère. » Cette remarque, teintée de désapprobation, atteste la persistance de l’influence ménippéenne. La relativisation cynique de l’existence humaine, exposée au rire et à la dérision, dérange même les sages stoïciens.

L’agnosticisme probable de Ménippe, relevé par Marie-Odile Goulet-Cazé, le distingue de l’athéisme militant de certains cyniques. Il ne nie pas l’existence des dieux mais refuse de leur accorder l’importance que leur prêtent les religions établies. Cette position nuancée transparaît dans ses Lettres amusantes où interviennent les dieux, probablement tournés en ridicule plutôt que brutalement rejetés.

Le regard d’en haut, technique philosophique développée par Ménippe, préfigure les exercices spirituels que Michel Foucault identifiera comme caractéristiques de la philosophie antique. Prendre de la hauteur, observer l’humanité depuis une perspective cosmique, relativiser les préoccupations immédiates : ces pratiques visent la transformation du sujet philosophant.

Ménippe incarne finalement la figure du philosophe rieur, celui qui refuse le sérieux pontifiant pour soumettre toute prétention au crible de l’ironie. Sa vie, marquée par le paradoxe et la contradiction, illustre peut-être mieux que toute autre l’écart entre l’idéal philosophique et la réalité humaine. Si l’on en croit Diogène Laërce, il n’atteint pas la cohérence parfaite du sage cynique. Cette imperfection même le rend plus proche des hommes qu’il critique, plus humain dans ses faiblesses que les saints philosophes de la légende dorée.

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