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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation
    1. Une jeunesse cyrénéenne sous le signe de la culture grecque
    2. Le passage par Alexandrie et l’influence de Callimaque
  3. Formation philosophique à Athènes
    1. Vingt années dans le berceau de la philosophie
    2. Une synthèse éclectique des doctrines
  4. L’appel d’Alexandrie et la direction de la bibliothèque
    1. Précepteur royal et bibliothécaire
    2. Conditions de travail exceptionnelles
  5. Œuvre mathématique et géométrique
    1. Le crible d’Ératosthène
    2. Le mésolabe et la duplication du cube
  6. Travaux astronomiques
    1. La mesure de la circonférence terrestre
  7. Calcul de l’obliquité de l’écliptique
  8. Catalogue stellaire et catastérismes
  9. La fondation de la géographie scientifique
    1. L’invention d’une discipline
    2. La carte du monde habité
  10. Travaux historiques et chronographiques
    1. L’établissement d’une chronologie scientifique
  11. Autres travaux historiques
  12. Œuvre philosophique et littéraire
    1. Le Platonicos et l’héritage platonicien
    2. Dialogues et traités philosophiques
    3. Œuvre poétique
  13. Rayonnement intellectuel et disciples
    1. Surnoms et réputation
  14. Relations avec les savants contemporains
  15. Dernières années et mort
  16. Héritage et actualité
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Image fictive d'Ératosthène de Cyrène, savant grec du IIIᵉ siècle avant notre ère, ne représentant pas le personnage historique réel
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Ératosthène de Cyrène (vers 276–194 av. J.-C.) : la mesure du savoir et du cosmos

  • 17/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origineἘρατοσθένης / Eratosthénês
OrigineCyrène (actuelle Libye), monde grec hellénistique
Importance★★★★
CourantsPlatonisme, influence stoïcienne, éclectisme hellénistique
ThèmesMesure de la circonférence terrestre, géographie mathématique, crible arithmétique, bibliothèque d’Alexandrie, érudition encyclopédique

Savant polymorphe du IIIᵉ siècle avant notre ère, Ératosthène incarne la synthèse des savoirs hellénistiques. Directeur de la bibliothèque d’Alexandrie, il conjugue mathématiques, géographie, astronomie et philosophie pour mesurer le monde avec une précision qui défie les siècles.

En raccourci

Né vers 276 avant J.-C. à Cyrène, colonie grecque prospère sur la côte africaine, Ératosthène reçoit une formation encyclopédique qui le mène d’abord à Alexandrie auprès du poète Callimaque, puis à Athènes où il fréquente les écoles philosophiques durant vingt ans. L’Académie platonicienne et le Portique stoïcien façonnent sa pensée éclectique.

Sa réputation parvient aux oreilles de Ptolémée III Évergète qui le rappelle à Alexandrie vers 245 avant J.-C. pour devenir précepteur du prince héritier. Peu après, il accède à la direction de la bibliothèque d’Alexandrie, poste qu’il occupe pendant près d’un demi-siècle. Ce temple du savoir antique lui offre les conditions idéales pour ses recherches.

Mathématicien, il invente le crible qui porte son nom pour identifier les nombres premiers et conçoit le mésolabe pour résoudre la duplication du cube. Astronome, il calcule l’inclinaison de l’écliptique à 23° 51′. Géographe, il dessine la première carte scientifique du monde connu et forge le terme de « géographie ». Chronographe, il établit une datation rigoureuse des événements depuis la guerre de Troie.

Son exploit le plus célèbre demeure la mesure de la circonférence terrestre par une méthode géométrique d’une simplicité remarquable : observant qu’à Syène les rayons du soleil pénètrent verticalement dans un puits au solstice d’été tandis qu’à Alexandrie ils forment un angle de 7,2°, il en déduit que la Terre mesure 250 000 stades, soit environ 40 000 kilomètres. L’écart avec la valeur actuelle reste inférieur à 2 %.

Surnommé « Pentathlos » (l’athlète complet) ou « Beta » (le deuxième) selon la tradition, il manifeste dans tous les domaines une excellence qui, si elle ne le place pas toujours au premier rang, témoigne d’une envergure intellectuelle exceptionnelle. Archimède, son contemporain, lui adresse des lettres savantes et le loue pour ses qualités d’esprit.

Devenu aveugle à la fin de sa vie, il choisit de se laisser mourir de faim vers 194 avant J.-C., incapable de poursuivre ses observations du ciel étoilé.

Origines et formation

Une jeunesse cyrénéenne sous le signe de la culture grecque

Vers 276 avant notre ère, Ératosthène voit le jour à Cyrène, cité florissante de la côte libyenne. Cette colonie grecque fondée au VIIᵉ siècle conserve un rayonnement culturel remarquable. Son nom, qui signifie littéralement « la force de l’amour », semble présager une destinée placée sous les auspices de la quête intellectuelle.

La ville offre alors à ses citoyens cultivés une éducation complète et rigoureuse. Ératosthène y fréquente le grammairien Lysanias, qui rédige des commentaires sur Homère. Cette formation initiale, profondément ancrée dans la tradition poétique grecque, forge chez lui une maîtrise de la langue et une sensibilité littéraire qui ne le quitteront jamais. Il se familiarise ainsi avec les textes fondateurs de la culture hellénique et développe cette curiosité polymorphe qui caractérisera toute sa carrière.

Le passage par Alexandrie et l’influence de Callimaque

Avant d’entreprendre son long séjour athénien, Ératosthène se rend à Alexandrie où il devient l’élève de Callimaque de Cyrène, son compatriote. Ce poète érudit, qui exerce alors une influence majeure sur la vie intellectuelle alexandrine, transmet au jeune homme son goût pour l’érudition et la rigueur philologique (étude critique des textes). Callimaque incarne la figure du savant-poète, capable de conjuguer création littéraire et travail critique sur les textes anciens.

Cette première expérience alexandrine marque profondément Ératosthène. Il découvre le Musée et sa bibliothèque extraordinaire, qui rassemble déjà des centaines de milliers de rouleaux. L’ampleur de ce dépôt du savoir lui montre ce que peut accomplir une volonté politique au service de la connaissance. Il mesure aussi l’importance du travail de classification et d’édition des textes, tâche dans laquelle Callimaque excelle. Ces mois ou ces années passés dans l’orbite du grand poète constituent une préparation décisive pour ses futures responsabilités.

Formation philosophique à Athènes

Vingt années dans le berceau de la philosophie

Vers l’âge de vingt ans, Ératosthène s’installe à Athènes. Il y demeure près de deux décennies, période durant laquelle il fréquente les principales écoles philosophiques. Cette immersion athénienne façonne sa pensée et lui confère cette ouverture d’esprit qui le distinguera toujours du dogmatisme étroit.

Il suit les cours d’Arcésilas de Pitane, scholarque (dirigeant) de l’Académie platonicienne qui a instauré le scepticisme académique. Cette philosophie encourage à questionner ce qui constitue la connaissance et à examiner par soi-même les conclusions acceptées plutôt que de répéter les affirmations des autres. Arcésilas soutient que les perceptions sensorielles ne permettent pas d’appréhender la réalité objective avec certitude. Cette formation au doute méthodique marque durablement Ératosthène, qui conservera toujours une prudence intellectuelle dans ses affirmations.

Parallèlement, il étudie auprès d’Ariston de Chios, philosophe stoïcien qui ne s’intéresse qu’à l’éthique (réflexion sur la conduite morale) et considère les études scientifiques sans importance. Bien que cette position n’influence guère Ératosthène dans ses orientations futures, elle lui fait découvrir la doctrine stoïcienne, sa conception du cosmos régi par le logos (principe rationnel ordonnateur) et sa recherche de la tranquillité de l’âme par l’indépendance vis-à-vis des passions.

Une synthèse éclectique des doctrines

Cette double formation platonicienne et stoïcienne forge chez Ératosthène une attitude philosophique singulière. Plutôt que d’adhérer dogmatiquement à une école, il emprunte à chacune ce qui lui semble pertinent. Du platonisme, il retient l’importance des mathématiques pour accéder à la connaissance du réel et la valeur de la dialectique (méthode de raisonnement par questions et réponses). Du stoïcisme, il garde la conception d’un univers ordonné selon des lois rationnelles, accessible à l’investigation humaine.

Cette période athénienne permet aussi à Ératosthène de nouer des contacts durables avec les milieux intellectuels. Il se constitue un réseau de relations qui s’étendra bientôt à l’ensemble du monde hellénistique. Sa réputation grandit progressivement : on loue ses talents multiples en poésie, en grammaire, en mathématiques. Les témoignages ultérieurs suggèrent que c’est durant ces années qu’il reçoit ses premiers surnoms, peut-être teintés d’ironie : « Beta » (le deuxième), car il excelle dans plusieurs domaines sans jamais atteindre le premier rang dans aucun, et « Pentathlos » (l’athlète complet), qui souligne inversement l’ampleur exceptionnelle de ses compétences.

L’appel d’Alexandrie et la direction de la bibliothèque

Précepteur royal et bibliothécaire

Vers 245 avant notre ère, alors qu’il approche de la quarantaine, Ératosthène reçoit une invitation qui bouleverse sa trajectoire. Ptolémée III Évergète, souverain d’Égypte de la dynastie lagide, le rappelle à Alexandrie pour confier à sa garde l’éducation du prince héritier, le futur Ptolémée IV Philopatôr. Cet honneur témoigne de la notoriété acquise par l’érudit cyrénéen.

Peu après son arrivée, probablement vers 235 avant J.-C., Ératosthène succède à Apollonios de Rhodes à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie, devenant ainsi le troisième bibliothécaire de cette institution légendaire. Ce poste représente bien davantage qu’une simple charge administrative. Le bibliothécaire supervise l’acquisition des manuscrits, organise leur classification, coordonne les travaux d’édition critique et dirige une communauté de savants. Il se trouve au cœur du dispositif ptolémaïque de patronage intellectuel.

Ératosthène s’illustre particulièrement par son travail éditorial. Il édite notamment les Éphodiques d’Archimède, traité majeur dans lequel le grand mathématicien syracusain expose sa méthode. Archimède, qui est son contemporain, lui adresse d’ailleurs une lettre où il commente et explique certaines de ses découvertes, témoignage de l’estime mutuelle qui unit les deux savants. Cette correspondance atteste qu’Ératosthène est reconnu comme un interlocuteur capable de comprendre les recherches mathématiques les plus avancées.

Conditions de travail exceptionnelles

La bibliothèque d’Alexandrie offre à Ératosthène des conditions de travail inégalées dans le monde antique. Elle rassemble plusieurs centaines de milliers de rouleaux couvrant l’ensemble des savoirs grecs et orientaux. Les ptolémées déploient une politique systématique d’acquisition : les navires accostant au port doivent confier leurs livres pour copie, les souverains achètent des collections entières, font venir des savants de tout le bassin méditerranéen.

Disposant de cette documentation exceptionnelle, Ératosthène peut entreprendre des recherches d’une ampleur jusque-là impossible. Il a accès aux traités de géométrie d’Euclide, aux observations astronomiques babyloniennes, aux récits de voyages qui décrivent les confins du monde connu, aux chroniques historiques des différentes cités grecques. Cette masse d’informations lui permet d’envisager des projets de synthèse qui dépassent les capacités d’un savant isolé.

Alexandrie constitue aussi un centre d’observation privilégié. Le Musée dispose d’instruments astronomiques. La ville, située à proximité du tropique du Cancer, permet des observations précises lors des solstices. C’est dans ce contexte favorable qu’Ératosthène conçoit et réalise ses travaux les plus remarquables.

Œuvre mathématique et géométrique

Le crible d’Ératosthène

En arithmétique, Ératosthène conçoit une méthode pour identifier tous les nombres premiers (nombres entiers supérieurs ou égaux à 2 qui ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes) jusqu’à une limite donnée. Ce procédé, que la postérité nomme le crible d’Ératosthène, repose sur l’élimination successive des multiples des nombres premiers. On liste tous les entiers à partir de 2, puis on barre les multiples de 2 (sauf 2 lui-même), puis les multiples de 3 (sauf 3), puis les multiples de 5, et ainsi de suite. Les nombres qui subsistent sont premiers.

Cette méthode, d’une simplicité remarquable, demeure encore utilisée aujourd’hui dans une forme légèrement modifiée. Elle témoigne de la capacité d’Ératosthène à concevoir des algorithmes efficaces. Au-delà de son intérêt pratique, le crible illustre une démarche intellectuelle caractéristique : plutôt que de chercher une formule générale pour les nombres premiers, Ératosthène propose une procédure systématique qui, appliquée méthodiquement, aboutit au résultat recherché.

Le mésolabe et la duplication du cube

Ératosthène s’attaque également au célèbre problème de la duplication du cube, qui consiste à déterminer l’arête d’un cube dont le volume serait le double d’un cube donné. Selon une légende qu’Ératosthène lui-même rapporte, ce problème aurait été posé par l’oracle de Délos aux habitants de l’île, qui devaient doubler un autel cubique. En réalité, comme le précise Ératosthène dans son ouvrage Platonicos, cette recherche remonte à Platon.

Sa solution repose sur l’invention d’un instrument mécanique, le mésolabe (ou mésographe). Cet appareil permet de construire deux moyennes proportionnelles entre deux segments donnés, opération qui résout le problème de la duplication du cube. Si a et b désignent les deux segments, le mésolabe permet de trouver x et y tels que a/x = x/y = y/b. Le volume du cube d’arête x est alors le double du volume du cube d’arête a.

Cette invention illustre une caractéristique de la pensée mathématique grecque : le recours à la géométrie et à des procédés mécaniques pour résoudre des problèmes arithmétiques ou algébriques. Ératosthène montre qu’il maîtrise non seulement la théorie mais aussi l’application pratique, qu’il sait concevoir des instruments capables de matérialiser des relations mathématiques abstraites. Le principe du mésolabe repose sur des utilisations répétées du théorème de Thalès, témoignant d’une compréhension profonde des proportions géométriques.

Travaux astronomiques

La mesure de la circonférence terrestre

L’exploit qui assure à Ératosthène une renommée durable est sa mesure de la circonférence terrestre. Cette détermination repose sur une méthode d’une simplicité remarquable, qui conjugue observation astronomique, géométrie élémentaire et connaissances géographiques.

Ératosthène sait que les rayons solaires pénètrent verticalement jusqu’au fond d’un puits à Syène (actuelle Assouan) au moment du solstice d’été à midi. Le Soleil se trouve alors exactement au zénith. Au même instant, à Alexandrie, située approximativement sur le même méridien mais plus au nord, les rayons forment avec la verticale un angle qu’il mesure à 7,2°, soit un cinquantième de cercle. Il détermine cet angle en observant l’ombre portée par un obélisque dont il connaît la hauteur.

Supposant que les rayons solaires sont parallèles en raison de l’éloignement considérable de l’astre, Ératosthène établit que l’angle mesuré à Alexandrie est égal à l’angle au centre de la Terre interceptant l’arc qui sépare Alexandrie de Syène. Les sources dont il dispose évaluent cette distance à 5 000 stades. Un raisonnement géométrique simple permet alors de conclure que le méridien terrestre mesure 50 fois 5 000 stades, soit 250 000 stades.

La valeur du stade variant selon les époques et les régions, la conversion en unités modernes demeure sujette à discussion. Si l’on retient un stade d’environ 158 mètres, Ératosthène obtient approximativement 39 500 kilomètres. La valeur actuelle de la circonférence à l’équateur étant de 40 075 kilomètres, l’écart reste inférieur à 2 %. Cette précision exceptionnelle, obtenue il y a plus de deux millénaires avec des moyens rudimentaires, force l’admiration.

La méthode suppose toutefois que Syène et Alexandrie se situent exactement sur le même méridien, ce qui n’est pas rigoureusement le cas (l’écart atteint 3° de longitude). La chance semble avoir joué un rôle dans cette précision, les erreurs de mesure et les approximations se compensant mutuellement. Néanmoins, la démarche demeure remarquable par sa rigueur conceptuelle et par l’audace de son ambition : mesurer la Terre entière à partir de deux observations locales.

Calcul de l’obliquité de l’écliptique

Ératosthène calcule également l’obliquité de l’écliptique, c’est-à-dire l’inclinaison du plan de l’équateur terrestre par rapport au plan de l’écliptique (grand cercle de la sphère céleste sur lequel semble se déplacer le Soleil dans son mouvement annuel). Il fixe cette inclinaison à 23° 51′. La valeur moderne étant de 23° 26′ 12″, son résultat demeure très proche, avec une erreur d’environ 25 minutes d’arc.

Bien que la méthode exacte employée par Ératosthène ne soit pas connue avec certitude, il a probablement mesuré à l’aide d’une armille (instrument composé de cercles métalliques gradués permettant de repérer la position des astres) la distance angulaire des rayons solaires lors d’un solstice d’été et d’un solstice d’hiver. Cette détermination exige des observations précises et une maîtrise des instruments astronomiques. Hipparque et Ptolémée, astronomes ultérieurs, adopteront cette valeur sans chercher à l’améliorer, témoignage de sa fiabilité.

Les historiens attribuent généralement à Ératosthène l’invention des armilles, ces instruments qui connaîtront ensuite un développement considérable. La sphère armillaire, composée d’armilles imbriquées (verticale, horizontale, inclinée), perfectionnera le principe. Les astronomes arabes du Moyen Âge apporteront des améliorations substantielles dans la précision de ces instruments.

Catalogue stellaire et catastérismes

Certains historiens créditent Ératosthène de la constitution d’un catalogue classifiant 675 étoiles et 44 constellations, bien que cette attribution demeure controversée. Plus certaine est la rédaction des Catastérismes, ouvrage qui nous est parvenu sous forme d’épitomé (résumé).

Les Catastérismes ne constituent pas un traité scientifique au sens strict. Il s’agit d’un manuel élémentaire d’astronomie et de mythologie littéraire, où sont indiqués les placements des étoiles à l’intérieur d’une constellation et la raison mythologique de la présence de tel personnage, objet ou créature au ciel. Le verbe grec katasterisein signifie « placer au ciel un être vivant, un objet, un fleuve ou un pays sous la forme d’un groupement d’étoiles ».

Zeus apparaît comme le principal agent de la catastérisation, mais Dionysos y place la couronne de son épouse Ariane, Apollon sa flèche, Poséidon le dauphin. La constellation devient ainsi un mémorial céleste dans lequel le héros, par exemple Orion, répète sa geste terrestre sur les tréteaux du ciel. Cet ouvrage témoigne de la volonté d’Ératosthène de rendre accessible au grand public les connaissances astronomiques en les reliant aux récits mythologiques familiers.

La fondation de la géographie scientifique

L’invention d’une discipline

Ératosthène est reconnu comme le fondateur de la géographie en tant que discipline scientifique. Il forge le terme même de « géographie » (geographia), qui signifie littéralement « description de la Terre ». Avant lui, les descriptions géographiques relevaient soit de récits de voyages, soit de spéculations philosophiques sur la forme et la structure du cosmos. Ératosthène transforme cette approche en faisant de la géographie une science fondée sur des mesures précises et des calculs mathématiques.

Son œuvre principale en ce domaine, la Geographika en trois livres, ne nous est malheureusement parvenue que par fragments. Elle renfermait une description systématique du monde connu, l’écoumène (ensemble des terres habitées ou exploitées par l’Homme). Ératosthène y rassemblait toutes les mesures disponibles pour rénover la cartographie de l’époque.

La carte du monde habité

Forte de sa connaissance des dimensions terrestres, la géographie d’Ératosthène propose une représentation du monde connu avec une précision remarquable pour l’époque. Il conçoit une carte qui couvre le bassin méditerranéen et ses abords, fondée sur un système de coordonnées. Il trace ce qu’il nomme le « diaphragme », ligne principale orientée ouest-est passant par Rhodes au 36ᵉ degré de latitude nord, et la « perpendiculaire » qui la coupe.

Cette carte constitue la projection orthogonale d’une partie de la surface de l’hémisphère nord sur un cylindre tangent à l’équateur. Cette méthode donne de bonnes dimensions pour certaines régions mais des indications fausses pour d’autres, difficulté inhérente à toute projection cartographique. Ératosthène divise l’écoumène en trois grands ensembles : l’Europe, la Libye (l’Afrique) et l’Asie. Cette tripartition structurera durablement la vision géographique du monde.

Sa démarche combine observation directe, témoignages de voyageurs et calculs géométriques. Il exploite les récits d’expéditions, notamment celles d’Alexandre le Grand dont il compose un précis des conquêtes. Il utilise aussi les observations des navigateurs, tels Pythéas qui a exploré l’Europe du Nord un siècle auparavant. Cette synthèse critique de sources diverses manifeste la rigueur philologique qu’il a acquise à Alexandrie.

Travaux historiques et chronographiques

L’établissement d’une chronologie scientifique

Ératosthène est considéré comme le premier chronographe, fondateur de la chronographie scientifique (établissement d’un cadre temporel dans lequel s’inscrivent les événements historiques). Avant lui, les récits historiques manquaient d’un système de datation unifié. Chaque cité grecque comptait les années à partir d’événements locaux, les rois orientaux établissaient leurs propres chronologies. Il devenait impossible de situer avec précision les événements les uns par rapport aux autres.

Ératosthène élabore une chronologie universelle depuis la guerre de Troie jusqu’à Alexandre le Grand, puis jusqu’à son époque. Il s’efforce de dater rigoureusement les événements importants en recoupant différentes sources. Cette entreprise exige un travail critique considérable : il faut démêler les légendes des faits historiques, comparer les traditions contradictoires, établir des correspondances entre les systèmes de datation des différentes régions.

Cette méthode de classification des événements historiques facilite la distinction entre mythes et réalité. En fixant des dates précises, Ératosthène permet aux historiens ultérieurs de construire un récit cohérent du passé. Son œuvre chronographique, bien que largement perdue, exerce une influence durable. Strabon, Pline l’Ancien et d’autres auteurs s’y réfèrent régulièrement.

Autres travaux historiques

Selon la Souda, encyclopédie byzantine du Xᵉ siècle, Ératosthène rédige plusieurs ouvrages historiques. On lui attribue notamment une histoire des Galates, peuple celtique qui s’est installé en Asie Mineure au IIIᵉ siècle avant notre ère. Cette œuvre, dont seuls de rares fragments ont été conservés, ne peut être datée avant 205 avant J.-C. S’il en est bien l’auteur, il s’agirait d’un ouvrage de vieillesse.

Il compose également une Description de la Grèce et écrit sur la comédie attique. Ces travaux témoignent de l’étendue de ses intérêts et de sa volonté de documenter les différents aspects de la culture grecque. Malheureusement, ces ouvrages ne nous sont parvenus que sous forme de fragments épars, rendant difficile l’appréciation complète de son œuvre historique.

Œuvre philosophique et littéraire

Le Platonicos et l’héritage platonicien

Ératosthène rédige un ouvrage intitulé Platonicos, dont le philosophe et mathématicien Théon de Smyrne cite plusieurs passages. La nature exacte de ce texte demeure controversée. Certains chercheurs y voient un commentaire du dialogue Timée de Platon, mais il semble qu’Ératosthène ne se soit pas limité à la discussion d’une seule œuvre platonicienne.

L’hypothèse la plus probable est celle d’un manuel destiné à faciliter l’accès à l’œuvre de Platon pour un public plus large en clarifiant les termes techniques et en expliquant les passages difficiles. Cet écrit, qui traite à la fois de géométrie, d’arithmétique, de philosophie et de musique, manifeste la volonté encyclopédique caractéristique d’Ératosthène. Il y est aussi question du problème de la duplication du cube et du mésolabe, montrant que mathématiques et philosophie ne constituent pas pour lui des domaines séparés.

Klaus Geus, historien des sciences antiques, voit en Ératosthène un platonicien convaincu, même s’il n’a probablement pas été membre régulier de l’Académie. Ses déclarations ultérieures sur des sujets philosophiques attestent qu’il adhère à des positions platoniciennes, notamment sur le rôle des mathématiques dans la connaissance et sur l’importance de la dialectique.

Dialogues et traités philosophiques

Ératosthène compose plusieurs petits ouvrages philosophiques, parfois sous forme de dialogue, dont seuls les titres et quelques citations isolées nous sont parvenus. On connaît notamment Arsinoé (dialogue dramatique), Ariston (consacré à son maître stoïcien), La Richesse et la Pauvreté, L’Absence de peine, À Baton (Baton de Sinope), Études philosophiques, Le Bien et le Mal et Les Écoles philosophiques.

Ces titres révèlent les préoccupations éthiques d’Ératosthène. L’Absence de peine (aponía) évoque la recherche de la tranquillité de l’âme, thème central tant du stoïcisme que de l’épicurisme. La Richesse et la Pauvreté aborde la question des biens extérieurs et de leur valeur réelle pour le bonheur. Les Écoles philosophiques suggère une approche comparatiste, où Ératosthène examine les doctrines des différentes écoles.

Il participe activement aux débats philosophiques de son temps. Il s’en prend notamment à l’hédonisme cynique qu’il qualifie de « philosophie en manteau brodé », parce qu’il mêle tous les genres : discussion, anecdote, discours. Cette critique témoigne de son attachement à la rigueur méthodique et à la clarté conceptuelle. Ératosthène refuse le mélange des registres qui, selon lui, nuit à la cohérence doctrinale.

Œuvre poétique

Ératosthène cultive aussi la poésie, art qu’il a probablement appris auprès de Callimaque. Il écrit de nombreux poèmes dont nous sont restés une centaine de vers. Une partie concerne un grand poème intitulé Hermès, qui célèbre le dieu messager. Cette production poétique atteste qu’il ne sépare pas l’activité scientifique de la création littéraire, suivant en cela l’idéal alexandrin de l’érudit-poète.

Il rédige également des ouvrages de critique littéraire et se montre sévère envers les poètes, y compris envers une autorité aussi considérable qu’Homère. Il n’approuve pas la véracité des descriptions poétiques, estimant que leur but est de divertir et non d’instruire. Cette position le distingue de ceux qui, dans l’Antiquité, voyaient dans les poèmes homériques une source de connaissances géographiques ou historiques. Ératosthène le philologue se montre ici critique et rationnel.

Rayonnement intellectuel et disciples

Surnoms et réputation

Ses contemporains lui attribuent plusieurs surnoms qui traduisent des appréciations contrastées de son œuvre. « Pentathlos » (l’athlète complet) souligne sa maîtrise de multiples disciplines. « Beta » (le deuxième) suggère qu’il se classe second dans chaque domaine sans jamais atteindre le premier rang. On l’appelle aussi « le nouveau Platon », honneur insigne qui reconnaît l’ampleur de sa culture philosophique.

Ces surnoms, peut-être en partie ironiques, reflètent néanmoins une réalité : Ératosthène ne prétend pas égaler Archimède en mathématiques pures, ni Euclide en géométrie, ni Aristarque en astronomie. Sa grandeur réside ailleurs, dans la capacité à embrasser l’ensemble des savoirs et à établir des connexions entre domaines habituellement séparés. Cette synthèse créatrice caractérise l’esprit alexandrin à son apogée.

Ératosthène est le premier érudit de l’Antiquité à se qualifier de « philologue ». Par philologie, il n’entend pas seulement l’étude de la langue et de la littérature, mais aussi, dans un sens plus général, une érudition polyvalente. Cette dénomination manifeste sa conscience de pratiquer un type nouveau de savoir, qui conjugue rigueur critique, largeur de vue et souci de l’édition des textes.

Relations avec les savants contemporains

Ératosthène entretient des relations suivies avec les plus grands esprits de son temps. Archimède lui adresse sa Lettre introductive à la méthode, où il expose ses procédures de découverte géométrique. Dans ce texte, Archimède loue les qualités intellectuelles d’Ératosthène, le considérant capable de comprendre des démonstrations complexes et de juger de leur validité. Cette correspondance témoigne d’une estime mutuelle entre deux des plus grands savants du IIIᵉ siècle avant notre ère.

Il forme des élèves qui perpétuent son enseignement. Aristophane de Byzance, son disciple le plus connu, lui succède à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie. On compte aussi parmi ses élèves Mnaséas, Ménandre et Aristis. Cette transmission assure la continuité d’une méthode et d’un style de travail intellectuel.

Sa réputation intellectuelle s’étend bien au-delà de son vivant. Strabon le géographe, Pline l’Ancien l’encyclopédiste, Lucien de Samosate le satiriste, Macrobe le grammairien, tous le citent avec respect et s’appuient sur ses travaux. Cette postérité contraste avec le peu de textes qui nous sont parvenus : seulement deux épitomés (les Catastérismes et la Mesure de la Terre) et quelques fragments. La transmission indirecte de son œuvre par des auteurs ultérieurs atteste néanmoins l’influence durable qu’elle exerce.

Dernières années et mort

Ératosthène continue de diriger la bibliothèque d’Alexandrie pendant près d’un demi-siècle. Il vit sous le règne de Ptolémée V, qui monte sur le trône en 205 avant notre ère alors que le savant approche de ses soixante-dix ans. Les sources fournissent peu de renseignements sur cette période tardive de sa vie.

À la fin de son existence, Ératosthène devient aveugle. Pour un homme dont toute l’activité repose sur la lecture, l’observation et la mesure, cette cécité représente une mutilation insupportable. La légende rapporte qu’il choisit alors de se laisser mourir de faim, vers 196 ou 190 avant J.-C., parce qu’il ne pouvait plus admirer les étoiles. Il aurait ainsi vécu environ quatre-vingts ans.

Cette fin tragique, si elle correspond à la réalité historique, manifeste la cohérence d’une vie entièrement vouée à la connaissance. Privé de la vue, Ératosthène se trouve coupé de son objet d’étude. La mort volontaire apparaît alors comme le dernier acte d’un homme qui refuse de survivre à ses capacités intellectuelles. Ce geste ultime illustre aussi l’importance de l’observation directe dans sa pratique scientifique : sans la possibilité de mesurer, de lire, de contempler le ciel, le savant alexandrin estime que sa vie perd sa raison d’être.

Héritage et actualité

Ératosthène incarne l’idéal du savant hellénistique. Il conjugue la rigueur mathématique, l’observation empirique et la culture littéraire. Sa méthode scientifique repose sur la confrontation critique des sources, la mesure précise des phénomènes et l’application des mathématiques aux questions concrètes. En cela, il préfigure l’esprit scientifique moderne.

Sa contribution principale demeure la fondation de disciplines nouvelles. En inventant la géographie scientifique, il transforme la description du monde en une activité rigoureuse fondée sur des données mesurables. En établissant la chronographie, il donne aux historiens les moyens de situer précisément les événements dans le temps. En concevant le crible arithmétique et le mésolabe géométrique, il propose des procédures méthodiques qui demeurent pertinentes.

La mesure de la circonférence terrestre reste son exploit le plus célèbre. Non seulement le résultat obtenu impressionne par sa précision, mais la méthode elle-même témoigne d’une compréhension profonde des principes géométriques. Cette détermination montre qu’une observation locale, correctement interprétée, permet d’atteindre une vérité globale. Le raisonnement d’Ératosthène anticipe ainsi la démarche expérimentale qui caractérisera la science moderne.

Son nom survit dans plusieurs hommages contemporains. Un astéroïde porte le nom (3251) Ératosthène, ainsi qu’un cratère lunaire. Un haut bathymétrique (relief sous-marin) au large du sud de Chypre a également été baptisé en son honneur. Ces dénominations témoignent de la reconnaissance durable envers celui qui, le premier, mesura la Terre avec les moyens de la raison.

L’actualité de sa pensée se manifeste dans la permanence des questions qu’il pose : comment mesurer ce qui semble hors de portée ? Comment établir des faits certains à partir de sources contradictoires ? Comment articuler les différents domaines du savoir ? Ces interrogations demeurent au cœur de la démarche scientifique contemporaine. Ératosthène nous rappelle que la curiosité encyclopédique et la rigueur méthodique ne s’opposent pas mais se renforcent mutuellement.

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