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Structure
  1. En raccourci
  2. Un personnage probablement légendaire
    1. Des sources tardives et contradictoires
    2. L’hypothèse des Théano multiples
  3. La Théano de la légende
    1. Disciple et épouse
    2. Mère et enseignante
    3. Successeure de Pythagore
  4. Les écrits apocryphes
    1. Un corpus hétérogène
    2. La littérature néopythagoricienne
    3. Fragments conservés
  5. Femmes et pythagorisme
    1. Une ouverture exceptionnelle
    2. Un modèle idéalisé
  6. Postérité et redécouverte
    1. Une longue invisibilité
    2. Symbole féministe contemporain
  7. Entre mythe et réalité
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Représentation imaginaire et fictive de Théano de Crotone, pythagoricienne antique, ne correspondant pas à son apparence réelle
  • Biographies

Théano (VIᵉ siècle av. J.-C.) : entre histoire et légende dans le pythagorisme ancien

  • 17/11/2025
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INFOS-CLÉS

Nom d’origineΘεανώ (Theanṓ)
OrigineCrotone ou Métaponte (Grande-Grèce, Italie méridionale)
Importance★★
CourantsÉcole pythagoricienne, pythagoriciens anciens
Thèmespythagorisme ancien, femmes philosophes, éthique conjugale, direction d’école philosophique

Théano représente l’une des figures les plus énigmatiques de l’Antiquité philosophique : célébrée comme première femme philosophe et mathématicienne, son existence historique se dérobe derrière un voile de contradictions et de reconstructions légendaires.

En raccourci

Théano aurait vécu au VIᵉ siècle av. J.-C. à Crotone en Grande-Grèce, où Pythagore avait établi son école philosophique. La tradition la présente tantôt comme fille de Brontinos et épouse de Pythagore, tantôt comme simple élève du maître, tantôt comme épouse de Brontinos. Ces contradictions suggèrent que plusieurs femmes pythagoriciennes portant ce nom furent ultérieurement confondues en une seule figure.

Selon les biographes antiques, elle aurait d’abord étudié auprès de Pythagore avant de devenir son épouse. À la mort du maître, elle aurait pris la direction de l’école avec ses fils Télaugès et Arimneste. On lui attribue des traités de mathématiques, de physique, de médecine et d’éthique, ainsi que des lettres et apophtegmes pythagoriciens.

Toutefois, les historiens modernes considèrent ces textes comme apocryphes, composés entre le IVᵉ siècle av. J.-C. et le IIᵉ siècle de notre ère par des auteurs néopythagoriciens désireux d’enrichir la tradition de l’école. Le personnage de Théano devint au fil du temps l’incarnation idéale de la femme philosophe pythagoricienne, symbole de l’harmonie entre vie intellectuelle et domestique.

Un personnage probablement légendaire

Des sources tardives et contradictoires

Aucun document contemporain de Théano ne subsiste. Toute notre information provient d’auteurs postérieurs de plusieurs siècles : Diogène Laërce au IIIᵉ siècle de notre ère, Porphyre et Jamblique au IVᵉ siècle, la Souda byzantine. Ces biographes tardifs rapportent des traditions orales déjà déformées par le temps et probablement embellies par l’idéalisation.

Les incohérences abondent. Diogène Laërce lui-même présente deux versions incompatibles : selon certains, Théano était fille de Brontinos de Crotone et épouse de Pythagore ; selon d’autres, elle était épouse de Brontinos et simple disciple de Pythagore. D’autres sources encore la font fille d’un certain Pythonax de Crète. Jamblique semble traiter séparément « Théano femme de Pythagore » et « Théano femme de Brontinos », suggérant implicitement qu’il s’agissait de deux personnes distinctes.

L’hypothèse des Théano multiples

Face à ces contradictions, plusieurs historiens modernes postulent l’existence de plusieurs pythagoriciennes nommées Théano, ultérieurement fusionnées en un seul personnage par la tradition. L’une aurait été femme de Pythagore, l’autre épouse de Brontinos, peut-être une troisième encore. Cette confusion se serait opérée progressivement, chaque génération ajoutant ses propres détails à la légende.

Le nom Théano n’était pas rare dans le monde grec. Plusieurs femmes ont pu porter ce nom au sein des communautés pythagoriciennes. La tendance des biographes anciens à systématiser, à créer des généalogies cohérentes, à relier toutes les figures importantes autour de Pythagore, aurait favorisé cette amalgame. Le résultat : un personnage composite incarnant l’idéal de la femme pythagoricienne plutôt qu’une individualité historique précise.

La Théano de la légende

Disciple et épouse

Selon le récit romanesque transmis par Édouard Schuré au XIXᵉ siècle, reprenant des traditions anciennes, Théano aurait d’abord été élève de Pythagore. À quinze ans, elle se serait présentée au maître pour étudier la philosophie. Progressivement, une relation d’admiration intellectuelle se serait transformée en amour. Un jour, elle avoua ses sentiments à Pythagore. Le sage, d’abord réticent, aurait finalement cédé, reconnaissant en elle non seulement une élève brillante mais une âme sœur.

Cette histoire d’amour philosophique, si elle relève manifestement du roman édifiant, témoigne de l’image que les Anciens voulaient donner de Théano : non pas une femme imposée par les conventions sociales, mais une partenaire intellectuelle choisie pour ses qualités d’esprit. Le mariage de Pythagore avec Théano symboliserait ainsi l’union de la sagesse et de la beauté, du maître et de la disciple devenue égale.

Mère et enseignante

La tradition lui attribue plusieurs enfants : Télaugès et Arimneste ou Mnesarque, fils qui auraient continué l’enseignement paternel, ainsi que des filles dont Damo et Myia. Ces dernières seraient également devenues philosophes et mathématiciennes, perpétuant la présence féminine dans l’école. La famille pythagoricienne apparaît ainsi comme une communauté intellectuelle autant que domestique.

Jamblique rapporte que Théano était « une femme remarquable tant par sa sagesse que par sa personnalité ». Elle aurait joué un rôle important dans l’élaboration de l’éthique pythagoricienne concernant les relations conjugales. Se faisant porte-parole des femmes de Crotone, elle aurait demandé à Pythagore d’instruire les maris sur le respect dû à l’épouse. Les règles pythagoriciennes interdisaient effectivement aux hommes de battre leur femme et imposaient la fidélité conjugale stricte.

Successeure de Pythagore

Après la mort de Pythagore vers 495 av. J.-C., suite aux troubles politiques qui ensanglantèrent Crotone, Théano aurait pris la direction de l’école avec ses fils. Cette affirmation, répétée par de nombreuses sources modernes, mérite examen. Aucun texte antique ne le confirme explicitement. La tradition pythagoricienne privilégiait la transmission orale et collective ; identifier une succession claire s’avère difficile.

Néanmoins, la présence de femmes dans des positions d’autorité au sein de l’école pythagoricienne semble attestée. Jamblique mentionne seize pythagoriciennes. L’école acceptait les femmes comme membres à part entière, situation exceptionnelle dans la Grèce archaïque. Si Théano n’a peut-être pas formellement « dirigé » l’école au sens institutionnel, elle a pu jouer un rôle majeur dans la préservation et la transmission des enseignements après la dispersion des communautés.

Les écrits apocryphes

Un corpus hétérogène

Plusieurs textes sont attribués à Théano dans la tradition manuscrite :

Des Apophtegmes pythagoriciens, sentences morales brèves
Conseils aux femmes, traité d’économie domestique et d’éthique conjugale
De la piété et De la vertu, traités philosophiques
Un ouvrage Sur Pythagore, biographie ou exposé doctrinal
Des Commentaires philosophiques
Plusieurs lettres

Seuls des fragments de certains de ces textes subsistent, conservés par des auteurs tardifs qui les citent. L’analyse philologique et stylistique conduit la majorité des historiens à les considérer comme apocryphes. Ces écrits datent au mieux du IVᵉ ou IIIᵉ siècle av. J.-C., la plupart étant encore plus tardifs, allant jusqu’au IIᵉ siècle de notre ère.

La littérature néopythagoricienne

Cette production pseudépigraphique s’inscrit dans un mouvement plus large : la renaissance néopythagoricienne de l’époque hellénistique et romaine. Face à la domination du platonisme et de l’aristotélisme, des auteurs cherchèrent à établir la primauté historique et doctrinale du pythagorisme. Pour ce faire, ils fabriquèrent quantité de textes attribués à Pythagore lui-même ou aux premiers disciples.

Le procédé n’avait rien de frauduleux selon les critères antiques. Il s’agissait moins de tromper que de restituer ce qui aurait pu ou dû être enseigné par les maîtres anciens. Les auteurs néopythagoriciens, sincères dans leur piété philosophique, composaient des textes reflétant ce qu’ils croyaient être l’authentique doctrine primitive. Placer ces enseignements sous le nom de figures vénérables comme Théano leur conférait autorité et légitimité.

Fragments conservés

Parmi les fragments subsistants, quelques-uns présentent un intérêt philosophique. Une lettre attribuée à Théano traite de la modération et de la juste mesure, thèmes centraux de l’éthique pythagoricienne. Un autre fragment aborde la question de l’harmonie dans le couple, recommandant que l’épouse offre un sacrifice au moment de quitter le lit conjugal – probablement un rituel de purification reflétant les préoccupations pythagoriciennes pour la pureté rituelle.

D’autres passages concernent l’éducation des enfants, la gestion de la maisonnée, les rapports avec les serviteurs. Ces textes visent manifestement un public féminin, proposant une application des principes pythagoriciens à la sphère domestique. Que ces écrits remontent ou non à une Théano historique, ils témoignent de la place accordée aux femmes dans la tradition pythagoricienne et de l’effort pour penser philosophiquement la vie quotidienne.

Femmes et pythagorisme

Une ouverture exceptionnelle

L’école pythagoricienne se distingua par l’acceptation des femmes parmi ses membres. Dans la Grèce archaïque et classique, où l’éducation philosophique demeurait largement masculine, cette ouverture constituait une innovation remarquable. Les catalogues dressés par Jamblique mentionnent de nombreuses pythagoriciennes, dont plusieurs auteurs de textes : Théano bien sûr, mais aussi Périctionê, Phintys, Melissa, Myia.

Cette présence féminine ne relevait pas de la simple tolérance. Les femmes pythagoriciennes participaient pleinement à la vie intellectuelle de l’école, étudiaient les mathématiques, la musique, la philosophie naturelle et l’éthique. Certaines enseignaient, conseillaient, écrivaient. Cette égalité relative s’explique peut-être par la dimension religieuse et initiatique du pythagorisme : dans les mystères grecs, femmes et hommes accédaient également à l’initiation.

Un modèle idéalisé

Théano devint progressivement le modèle de la femme pythagoricienne accomplie : à la fois savante et épouse, philosophe et mère, enseignante et gardienne de la tradition. Cette figure idéale conjuguait des qualités traditionnellement associées aux sphères masculine et féminine. Elle montrait qu’une femme pouvait s’élever aux plus hautes spéculations intellectuelles sans abandonner ses rôles domestiques.

Cette idéalisation servait évidemment des objectifs apologétiques. En présentant Théano comme l’égale intellectuelle de Pythagore, les biographes pythagoriciens démontraient la supériorité morale et philosophique de leur école. Toutefois, même si le portrait est embelli, il reflète probablement une réalité historique : la participation effective des femmes au pythagorisme ancien.

Postérité et redécouverte

Une longue invisibilité

Malgré la célébrité qu’elle connut dans l’Antiquité tardive, Théano demeura largement oubliée pendant des siècles. L’historiographie philosophique, écrite par des hommes et centrée sur les grandes figures masculines, négligea systématiquement les femmes philosophes. Quand elles étaient mentionnées, c’était généralement comme curiosités ou exceptions confirmant la règle de l’exclusion féminine.

Gilles Ménage, au XVIIᵉ siècle, consacra une Histoire des femmes philosophes, incluant Théano. Mais ce travail pionnier resta marginal. Ce n’est véritablement qu’au XXᵉ siècle, sous l’impulsion des études de genre et de l’histoire des femmes, que Théano et ses consœurs pythagoriciennes furent « exhumées » et étudiées sérieusement.

Symbole féministe contemporain

Théano figure désormais dans de nombreux ouvrages consacrés aux femmes en philosophie et en mathématiques. En 1979, l’artiste féministe Judy Chicago l’inclut parmi les 1 038 femmes célébrées dans son installation The Dinner Party. Une bibliothèque informatique en Python, Theano, développée pour le calcul mathématique et l’apprentissage automatique, porta son nom jusqu’en 2017, perpétuant sa mémoire dans le monde de la technologie.

Ces commémorations contemporaines reconnaissent Théano moins comme individualité historique avérée que comme symbole des femmes philosophes de l’Antiquité dont les contributions furent minimisées ou effacées. Qu’elle ait ou non réellement existé sous la forme que la tradition rapporte, elle représente toutes ces pythagoriciennes qui participèrent à l’élaboration d’une philosophie du nombre et de l’harmonie.

Entre mythe et réalité

Théano illustre parfaitement les difficultés de l’histoire intellectuelle ancienne. Derrière le voile des sources tardives et contradictoires, une ou plusieurs femmes pythagoriciennes portant ce nom existèrent probablement. Elles enseignèrent, transmirent la doctrine, peut-être écrivirent. Mais les détails biographiques précis nous échappent irrémédiablement.

Ce que nous possédons n’est pas tant une biographie historique qu’un portrait idéal, construit au fil des siècles par des auteurs poursuivant leurs propres agendas apologétiques. Les textes attribués à Théano, bien qu’apocryphes, conservent néanmoins un intérêt : ils témoignent de la manière dont les pythagoriciens ultérieurs concevaient le rôle des femmes dans leur tradition, et de l’effort pour penser philosophiquement la vie quotidienne sous toutes ses dimensions.

L’incertitude qui entoure Théano ne diminue pas son importance. Au contraire, elle souligne combien notre vision de l’Antiquité philosophique reste partielle et partiale. Combien de voix féminines se sont perdues dans le silence des siècles ? Combien de contributions intellectuelles furent attribuées à d’autres ou simplement oubliées ? Théano, figure légendaire ou historique, nous rappelle que l’histoire de la philosophie s’écrit à partir de fragments incomplets, et que derrière les grandes figures masculines célébrées se tenait toute une communauté mixte de chercheurs de sagesse dont nous ne connaîtrons jamais vraiment l’histoire complète.

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