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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation
    1. Bagnoregio et la guérison miraculeuse
    2. Paris et la découverte de l’université
    3. L’entrée chez les Frères mineurs
  3. Formation théologique et développement intellectuel
    1. Les années de baccalauréat
    2. Maître régent et premières œuvres
    3. Le conflit avec les maîtres séculiers
  4. Ministre général et gouvernement de l’ordre
    1. Élection précoce et défis organisationnels
    2. Réformes constitutionnelles et unification
    3. La Legenda major et l’hagiographie officielle
  5. L’œuvre majeure et la maturité intellectuelle
    1. L’Itinéraire de l’esprit vers Dieu
    2. La philosophie de Bonaventure
    3. Primauté de la volonté et anthropologie
  6. Dernières années et combats intellectuels
    1. Le retour à Paris et les controverses
    2. Refus de l’archevêché et reconnaissance pontificale
    3. Cardinalat et préparation du concile
  7. Mort et héritage
    1. Les derniers jours à Lyon
    2. Canonisation et reconnaissance ecclésiale
    3. Réception et postérité immédiate
    4. Influence sur la mystique chrétienne
  8. Une pensée pour aujourd’hui
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Représentation fictive et imaginaire de Bonaventure de Bagnoregio, ne constituant pas un portrait réel du théologien franciscain
  • Biographies

Bonaventure de Bagnoregio (1217–1274) : l’élévation mystique de l’âme vers Dieu

  • 11/11/2025
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Nom d’origineGiovanni di Fidanza
OrigineItalie (Bagnoregio, États pontificaux)
Importance★★★★
CourantsThéologie chrétienne médiévale, augustinisme franciscain
Thèmesexemplarisme, illumination divine, théologie mystique, itinéraire spirituel, primauté de la volonté

Théologien et philosophe franciscain, Bonaventure élabore une synthèse majeure entre la tradition augustinienne et les exigences intellectuelles du XIIIᵉ siècle, orientant toute connaissance vers l’union contemplative avec Dieu.

En raccourci

Giovanni di Fidanza naît vers 1217 à Bagnoregio, petite ville du Latium. Guéri miraculeusement dans son enfance par l’intercession de François d’Assise récemment canonisé, il prend le nom de Bonaventure en entrant chez les Franciscains en 1243. Formé à l’université de Paris sous la direction d’Alexandre de Halès, il devient maître en théologie en 1257, la même année que Thomas d’Aquin. Élu ministre général de l’ordre franciscain à quarante ans, il doit préserver l’unité d’un mouvement traversé par des tensions entre partisans d’une stricte pauvreté et ceux favorables à l’insertion universitaire.

Sa pensée s’enracine dans l’augustinisme : la connaissance véritable nécessite l’illumination divine, les créatures manifestent leur Créateur en tant que vestiges de Dieu, et l’intellect humain ne peut atteindre la certitude sans le secours des Idées éternelles. Face à l’aristotélisme averroïste qui gagne l’université parisienne, Bonaventure défend la subordination de la philosophie à la théologie et rejette l’éternité du monde. Son œuvre maîtresse, l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu, compose en 1259 au mont Alverne, décrit un cheminement spirituel en six étapes menant l’âme de la contemplation des créatures sensibles jusqu’à l’union extatique avec Dieu.

Créé cardinal en 1273, il meurt l’année suivante à Lyon durant le concile qu’il avait contribué à préparer. Canonisé en 1482 et proclamé Docteur de l’Église en 1587, le Docteur séraphique demeure l’expression théologique la plus aboutie de la spiritualité franciscaine.

Origines et formation

Bagnoregio et la guérison miraculeuse

Giovanni di Fidanza voit le jour vers 1217 à Bagnoregio, bourgade située près d’Orvieto dans les États pontificaux. Son père, médecin selon certaines sources, appartient à la classe moyenne urbaine du Latium. Les informations concernant son enfance demeurent rares, à l’exception d’un épisode qui marquera durablement son destin. Vers l’âge de quatre ans, l’enfant tombe gravement malade. Sa mère, confrontée à l’impuissance de la médecine, se tourne vers saint François d’Assise, canonisé deux ans plus tôt en 1228. L’intercession du Poverello d’Assise obtient la guérison inespérée.

Cet événement fondateur, que Bonaventure relatera lui-même dans le prologue de sa biographie de François, inscrit sa vocation dans une dette spirituelle. Le choix ultérieur d’entrer chez les Franciscains s’explique par cette expérience initiale où la sainteté franciscaine manifesta sa puissance. L’enfance de Giovanni se déroule dans une Italie centrale marquée par l’effervescence des mouvements religieux populaires et la présence grandissante des ordres mendiants.

Paris et la découverte de l’université

En 1236, Giovanni gagne Paris pour y poursuivre des études d’arts libéraux à la faculté qui forme alors l’élite intellectuelle européenne. La capitale française connaît un rayonnement exceptionnel sous le règne de Louis IX. L’université parisienne attire étudiants et maîtres de toute la chrétienté, devenant le foyer principal de la vie intellectuelle occidentale. Durant six années, de 1236 à 1242, Giovanni étudie le trivium et le quadrivium, s’initiant à la logique, à la rhétorique et aux mathématiques.

Paris offre également le spectacle d’une vie religieuse renouvelée. Les Franciscains et les Dominicains, ordres mendiants récemment fondés, s’installent dans les universités et transforment le paysage religieux urbain. Leur prédication évangélique et leur pauvreté volontaire séduisent de nombreux étudiants en quête d’authenticité spirituelle. Giovanni découvre ainsi une forme de vie chrétienne radicale qui répond à ses aspirations profondes, fruit de sa guérison miraculeuse quinze ans plus tôt.

L’entrée chez les Frères mineurs

En 1243, Giovanni franchit le pas décisif. Il entre dans l’ordre des Frères mineurs et adopte le nom de Bonaventure, abandonnant son nom de naissance. Les circonstances précises de ce changement demeurent obscures, mais une tradition tardive du XVᵉ siècle rapporte que François d’Assise lui-même, lors de la guérison miraculeuse, se serait écrié « Ô buona ventura ! » (« Ô bonne fortune ! »). Quoique invérifiable, cette étymologie populaire traduit le sentiment d’une destinée providentielle.

L’entrée en religion marque un tournant radical. Bonaventure embrasse la pauvreté franciscaine et s’engage dans les études théologiques. Il devient l’élève d’Alexandre de Halès, maître anglais réputé qui avait rejoint les Franciscains en 1236, apportant à l’ordre une compétence théologique considérable. Alexandre de Halès meurt en 1245, mais Bonaventure poursuit sa formation sous la direction d’Eudes Rigaud, autre théologien franciscain éminent. Ces maîtres lui transmettent la tradition augustinienne tout en l’initiant aux nouveautés aristotéliciennes qui pénètrent alors l’université.

Formation théologique et développement intellectuel

Les années de baccalauréat

De 1248 à 1252, Bonaventure gravit les échelons académiques selon le cursus universitaire médiéval. Bachelier biblique de 1248 à 1250, il commente l’Évangile de Luc à Paris, enseignement qu’il remanie probablement par la suite. Cette période lui permet d’élaborer des postilles sur l’Ecclésiaste et sur la Sagesse, bien que l’attribution de ces dernières reste incertaine. Il rédige également un commentaire sur l’Évangile de Jean, développant une approche exégétique qui unit rigueur textuelle et profondeur spirituelle.

Bachelier sententiaire de 1250 à 1252, Bonaventure se consacre au commentaire des Sentences de Pierre Lombard, manuel théologique fondamental du XIIIᵉ siècle. Cette œuvre magistrale, qui ordonne les questions théologiques selon un plan systématique, constitue le cœur de l’enseignement théologique médiéval. Le commentaire que produit Bonaventure manifeste déjà sa maîtrise intellectuelle et son orientation augustinienne. Il y élabore les thèses qui caractériseront sa pensée : l’impossibilité d’une création éternelle, la pluralité des formes substantielles, la présence de matière spirituelle dans les créatures immatérielles.

Maître régent et premières œuvres

Devenu maître régent de l’école de théologie des Franciscains en 1253, Bonaventure enseigne avec autorité. Cette fonction prestigieuse le place au premier rang des théologiens franciscains de Paris. Il compose alors plusieurs ouvrages majeurs. Le Breviloquium offre un condensé systématique de son Commentaire sur les Sentences, organisé en sept parties qui traitent successivement de la Trinité, de la création, du péché, de l’incarnation rédemptrice, de la grâce, des sacrements et des fins dernières. Chaque question fait l’objet d’une démarche méthodique : exposition de la doctrine orthodoxe, examen des arguments, résolution des difficultés.

Parallèlement, Bonaventure rédige des Questions disputées sur le mystère de la Trinité et sur la connaissance chez le Christ. Ces traités témoignent de sa virtuosité dialectique et de sa capacité à dialoguer avec Thomas d’Aquin, son collègue dominicain qui enseigne dans le couvent voisin. Bien que les deux théologiens partagent un même souci de rigueur intellectuelle, leurs orientations divergent profondément. Là où Thomas accorde à l’intellect humain une capacité naturelle d’atteindre la vérité, Bonaventure insiste sur la nécessité absolue de l’illumination divine pour toute connaissance certaine.

Le conflit avec les maîtres séculiers

L’année 1256 voit s’intensifier les tensions entre ordres mendiants et maîtres séculiers de l’université. Guillaume de Saint-Amour mène une campagne virulente contre les Franciscains et les Dominicains, leur reprochant d’accaparer les chaires universitaires et de violer les privilèges du clergé séculier. L’hostilité s’envenime au point que Bonaventure doit quitter son poste d’enseignement. Guillaume de Saint-Amour publie un traité incendiaire, Des périls des derniers temps, où il présente les mendiants en tant que séducteurs annonçant l’Antéchrist.

La papauté intervient pour soutenir les ordres mendiants. Après la condamnation de Guillaume de Saint-Amour en 1257, Bonaventure reçoit enfin son doctorat en théologie. Le 23 octobre 1257, il est officiellement intégré à l’université de Paris simultanément avec Thomas d’Aquin, dans une cérémonie qui marque le triomphe des mendiants. Deux Italiens, l’un franciscain et l’autre dominicain, s’imposent en tant que figures majeures de la théologie scolastique. Bonaventure prononce peut-être à cette occasion le sermon Le Christ unique maître pour tous, affirmant la primauté du magistère spirituel sur les prétentions académiques.

Ministre général et gouvernement de l’ordre

Élection précoce et défis organisationnels

Le 2 février 1257, quelques mois avant de recevoir son doctorat, Bonaventure est élu ministre général de l’ordre des Frères mineurs au chapitre de Rome. À quarante ans, il succède à Jean de Parme, démissionnaire après dix-sept ans de gouvernement. L’élection surprend par la jeunesse du candidat, mais Jean de Parme lui-même avait recommandé son successeur. Bonaventure doit abandonner sa chaire universitaire pour se consacrer entièrement à l’administration d’un ordre qui compte désormais plus de trente mille frères répartis dans toute l’Europe, avec des implantations en Afrique du Nord, au Proche-Orient et jusqu’en Chine.

Les Franciscains traversent une crise identitaire profonde. François d’Assise avait fondé son mouvement sur la pauvreté absolue et la vie itinérante, refusant toute propriété même collective. Quarante ans après sa mort, l’ordre se trouve confronté à des réalités nouvelles : la nécessité de former intellectuellement les frères pour la prédication, l’insertion dans les universités qui exige des bibliothèques et des locaux, les demandes pastorales qui supposent des implantations stables. Deux tendances s’affrontent. Les « spirituels » défendent une fidélité stricte à l’idéal primitif de pauvreté totale, tandis que les modérés acceptent une évolution institutionnelle permettant la possession collective au nom de la communauté.

Réformes constitutionnelles et unification

Bonaventure affronte ce défi avec pragmatisme et fermeté. Il entreprend une vaste réforme constitutionnelle qui culmine avec les Constitutions de Narbonne, élaborées lors du chapitre général de 1260. Ce code juridique clarifie la règle franciscaine en autorisant la possession collective de biens immobiliers nécessaires à la vie commune et aux études, tout en maintenant l’interdiction de la propriété individuelle. La pauvreté demeure le principe fondamental, mais elle s’accommode des exigences pastorales et intellectuelles. Cette position médiane déplaît aux spirituels rigoristes, mais elle permet de préserver l’unité de l’ordre.

Infatigable, Bonaventure parcourt l’Europe pour visiter les provinces franciscaines. Entre 1257 et 1259, il se rend en Ombrie, à Viterbe, en Angleterre où il visite Oxford et Lincoln, en France du Nord à Saint-Omer, et en Allemagne. Ces voyages lui permettent de prendre la mesure des diversités régionales et de consolider l’organisation administrative. Partout il prêche, enseigne, arbitre les conflits locaux. Son activité pastorale impressionne par son intensité, malgré une santé décrite en tant que délicate.

La Legenda major et l’hagiographie officielle

Pour renforcer l’identité franciscaine, le chapitre général de Narbonne en 1260 confie à Bonaventure la rédaction d’une nouvelle biographie de François d’Assise. Le ministre général se met au travail avec méthode. Il rassemble tous les documents disponibles, recueille les témoignages de ceux qui avaient connu le fondateur, et se rend lui-même à Assise pour s’imprégner des lieux franciscains. En 1263, il présente au chapitre de Pise la Legenda maior, biographie officielle qui supplante les récits antérieurs. Il en rédige également une version abrégée, la Legenda minor, destinée à l’usage liturgique.

Ces textes poursuivent un objectif précis : présenter François en tant que chercheur passionné du Christ, imitateur parfait dont la vie manifeste la conformité absolue au Sauveur crucifié. Bonaventure privilégie la cohérence spirituelle sur la chronologie stricte, organisant les épisodes selon leur signification théologique. La Legenda maior devient le récit normatif, imposé à tout l’ordre franciscain. Les biographies antérieures sont progressivement écartées, suscitant des résistances chez les spirituels qui y voient une trahison de la mémoire authentique. Bonaventure considère néanmoins cette unification hagiographique en tant que condition de l’unité institutionnelle.

L’œuvre majeure et la maturité intellectuelle

L’Itinéraire de l’esprit vers Dieu

En 1259, épuisé par deux années de gouvernement intense, Bonaventure se retire au mont Alverne où François d’Assise avait reçu les stigmates en 1224. Cette retraite spirituelle s’avère décisive. Méditant sur l’expérience mystique de son père spirituel, Bonaventure compose l’Itinerarium mentis in Deum, ouvrage bref mais d’une densité exceptionnelle qui demeure son chef-d’œuvre mystique et théologique. Le texte se structure en sept chapitres correspondant aux sept jours de la création, figurant également les six ailes du séraphin crucifié apparu à François.

L’œuvre décrit un cheminement ascensionnel en six étapes, menant l’âme de la perception sensible jusqu’à l’union extatique. Les deux premières étapes contemplent Dieu à travers et dans les créatures sensibles, vestiges divins. Les troisième et quatrième étapes se tournent vers l’âme humaine, image de Dieu, pour y découvrir les traces trinitaires. Les cinquième et sixième étapes s’élèvent vers Dieu en lui-même, d’abord en tant qu’Être nécessaire, puis en tant que Trinité des personnes divines. Le septième chapitre évoque le repos mystique où l’intelligence se tait et l’affection passe totalement en Dieu.

Chaque étape associe un mouvement ascendant (per), où l’âme s’élève par ses facultés naturelles, et un mouvement descendant (in), où Dieu transforme ces facultés par sa grâce. Cette dialectique entre effort humain et don divin structure toute la démarche bonaventurienne. L’Itinéraire ne constitue pas un simple traité spéculatif mais un guide pratique pour l’élévation spirituelle, conjuguant philosophie, théologie et mystique dans une synthèse unique. L’influence platonicienne s’y manifeste puissamment, réinterprétée à travers l’augustinisme et l’expérience franciscaine.

La philosophie de Bonaventure

La pensée de Bonaventure s’enracine dans trois principes métaphysiques fondamentaux : la création, l’exemplarisme et l’illumination. La création affirme que toutes choses procèdent librement de la volonté divine et retournent vers elle. Contre l’aristotélisme averroïste qui défend l’éternité du monde, Bonaventure soutient que l’idée d’une création éternelle implique contradiction. Un monde tiré du néant ne peut exister de toute éternité. Cette position le distingue de Thomas d’Aquin qui considère la temporalité de la création en tant que vérité de foi non démontrable rationnellement.

L’exemplarisme, doctrine d’inspiration platonicienne, constitue le cœur de sa métaphysique. Les Idées divines sont les modèles éternels selon lesquels Dieu crée toutes choses. Chaque créature manifeste à des degrés divers la perfection divine dont elle procède. L’univers sensible offre ainsi une échelle pour s’élever vers son Créateur. Les êtres matériels sont des vestiges de Dieu, l’âme humaine en est l’image, et seul le Fils incarne la parfaite expression du Père. Cette métaphysique de la participation oriente toute connaissance vers la contemplation divine.

L’illumination divine complète l’édifice épistémologique. Bonaventure accepte la description aristotélicienne du processus de connaissance empirique : les sens reçoivent les données sensibles, l’intellect agent en abstrait les formes intelligibles. Toutefois, cette opération naturelle ne suffit pas pour atteindre la vérité certaine et nécessaire. L’âme humaine, changeante et faillible, ne peut percevoir le caractère immuable de la vérité sans une illumination provenant d’une lumière éternelle. Dieu éclaire directement l’intellect humain par ses Idées éternelles, permettant ainsi le jugement infaillible. Cette théorie reprend et systématise l’illumination augustinienne, en l’opposant explicitement à la confiance thomiste dans la suffisance de l’intellect naturel.

Primauté de la volonté et anthropologie

Dans sa conception de l’homme, Bonaventure défend la primauté de la volonté sur l’intelligence. Contre l’intellectualisme aristotélicien, il affirme que la béatitude consiste moins dans la vision intellectuelle de Dieu que dans l’amour qui unit la volonté humaine à la volonté divine. Cette position reflète l’orientation affective de la spiritualité franciscaine. François d’Assise avait vécu sa relation au Christ sur le mode de l’amour passionné plutôt que de la spéculation rationnelle. Bonaventure fournit à cette intuition mystique une armature philosophique rigoureuse.

Son anthropologie se caractérise également par la doctrine de la pluralité des formes substantielles. Contrairement à Thomas d’Aquin qui pose l’unicité de la forme substantielle (l’âme) dans l’être humain, Bonaventure maintient que plusieurs formes coexistent : une forme de corporéité qui structure la matière, et l’âme rationnelle qui parachève l’organisation humaine. Cette position lui permet de mieux rendre compte de la complexité de l’être humain et de garantir l’individualité du corps lors de la résurrection. Il affirme en outre que toute créature, même spirituelle en tant que les anges, possède une composition de matière spirituelle et de forme, seul Dieu étant absolument simple.

Dernières années et combats intellectuels

Le retour à Paris et les controverses

Entre 1267 et 1273, Bonaventure effectue deux séjours prolongés à Paris où il intervient activement dans les controverses doctrinales qui agitent l’université. L’aristotélisme averroïste s’est implanté solidement à la faculté des Arts, porté par des maîtres en tant que Siger de Brabant et Boèce de Dacie. Ces philosophes enseignent des thèses perçues en tant que dangereuses pour la foi : l’éternité du monde, l’intellect agent unique pour tous les hommes, la négation de la providence particulière. Ils prétendent distinguer vérité philosophique et vérité de foi, suscitant l’accusation de « double vérité ».

Bonaventure prononce trois séries de conférences qui constituent sa réponse systématique à cette crise intellectuelle. Les Conférences sur les dix commandements (1267), les Conférences sur les sept dons de l’Esprit saint (1268), et surtout les Conférences sur les six jours de la création ou Collationes in Hexaëmeron (1273) déploient une critique radicale de l’aristotélisme séparé de la théologie. Ces dernières conférences, interrompues par sa nomination au cardinalat, attaquent frontalement « les trois erreurs à redouter » : la position des philosophes qui font de la raison naturelle un critère autonome de vérité, séparé de la Révélation.

Face à cette menace, Bonaventure durcit sa position. Il refuse désormais toute autonomie à la philosophie, affirmant que « la science philosophique est une voie vers d’autres sciences, mais qui veut s’y arrêter demeure dans les ténèbres ». La sagesse authentique est théologique, illuminée par la foi. Toute vérité philosophique doit être réduite à la théologie, servant d’instrument pour l’intelligence de la Révélation. Cette attitude marque un tournant dans sa pensée. Alors que ses premières œuvres intégraient avec souplesse les apports aristotéliciens, ses interventions tardives manifestent une méfiance croissante envers l’aristotélisme averroïste qui menace, selon lui, les fondements de la foi chrétienne.

Refus de l’archevêché et reconnaissance pontificale

La renommée de Bonaventure dépasse largement les cercles universitaires. Sa sainteté personnelle, son gouvernement avisé de l’ordre franciscain, et son œuvre théologique lui valent une autorité considérable. Le 24 novembre 1265, le pape Clément IV le nomme archevêque d’York en Angleterre. Ce choix s’explique par les troubles qui déchirent l’Église d’York, nécessitant un pasteur de haute stature morale et intellectuelle. Bonaventure connaît l’Angleterre pour y avoir effectué des visites apostoliques, notamment à Oxford où les Franciscains dirigent une école théologique réputée.

Cependant, Bonaventure décline fermement cette charge épiscopale. Malgré l’hiver rigoureux, il gagne immédiatement l’Italie pour supplier le pape de ne pas l’arracher aux tâches qui l’occupent au sein de son ordre. Ses arguments convainquent, mais ce refus ne fait que retarder l’échéance. La papauté a besoin de ses talents diplomatiques et spirituels. En 1271, suite à une vacance pontificale de trois ans, Bonaventure conseille aux cardinaux de se retenir en conclave à Viterbe jusqu’à ce qu’ils parviennent à élire un pape. Cette suggestion aboutit à l’élection de Tebaldo Visconti qui prend le nom de Grégoire X.

Cardinalat et préparation du concile

Le 28 mai 1273, Grégoire X créé cinq nouveaux cardinaux, dont Bonaventure qui reçoit le titre de cardinal-évêque d’Albano. Cette fois, impossible de refuser. Bonaventure accepte la pourpre cardinalice, conscient que le pape prépare un concile œcuménique destiné à résoudre le schisme entre Églises latine et grecque. Grégoire X convoque le deuxième concile de Lyon pour mai 1274. Il confie à Bonaventure la tâche délicate de préparer les dossiers théologiques concernant la réunion des Églises. La question du Filioque, procession du Saint-Esprit à partir du Père et du Fils, constitue le principal obstacle doctrinal entre Latins et Grecs.

Les mois qui précèdent le concile voient Bonaventure multiplier les efforts pour élaborer des formules théologiques susceptibles de satisfaire les deux parties. Sa réputation de sainteté et sa maîtrise de la théologie trinitaire lui permettent d’espérer un compromis honorable. Le concile s’ouvre le 7 mai 1274 à Lyon. Bonaventure y joue un rôle prépondérant. Il prononce deux discours devant les pères conciliaires, dont un pour accueillir la délégation byzantine. Sa formulation concernant la procession du Saint-Esprit obtient l’assentiment des Grecs sans renoncer à la position latine, exploit diplomatique et théologique remarquable.

Mort et héritage

Les derniers jours à Lyon

Durant les sessions conciliaires, Bonaventure tombe gravement malade. Le 13 juillet 1274, terrassé par de fortes fièvres probablement paludiques, il doit se retirer. Lyon, située au confluent du Rhône et de la Saône, connaît alors des chaleurs estivales humides qui favorisent la propagation du paludisme. Malgré les soins prodigués, l’état de santé du cardinal se dégrade rapidement. Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1274, à l’âge de cinquante-sept ans, Bonaventure s’éteint. Son secrétaire, Pérégrin de Bologne, évoque un possible empoisonnement, mais les historiens modernes écartent cette hypothèse en tant que rumeur sans fondement.

La mort de Bonaventure en plein concile suscite une émotion considérable. Pierre de Tarentaise, cardinal d’Ostie et futur pape Innocent V, célèbre la messe de funérailles et prononce l’oraison funèbre. Il prend pour texte les paroles de David pleurant la mort de Jonathan : « Je suis affligé de t’avoir perdu, mon frère ». Cette citation biblique traduit l’estime universelle dont jouissait le ministre général des Franciscains. Le corps est inhumé dans l’église des Franciscains de Lyon, qui deviendra plus tard l’église Saint-Bonaventure, lieu de dévotion populaire durant des siècles.

Canonisation et reconnaissance ecclésiale

La sainteté de Bonaventure s’impose rapidement dans la conscience collective. Son humilité, sa charité fraternelle, son dévouement pastoral et son œuvre théologique constituent un ensemble impressionnant. Toutefois, la canonisation tarde. Deux siècles s’écoulent avant que l’Église ne reconnaisse officiellement sa sainteté. Le 14 avril 1482, le pape Sixte IV, lui-même franciscain, inscrit Bonaventure au catalogue des saints. Ce délai s’explique par les procédures complexes de canonisation et les troubles politiques qui affectent la papauté durant le XIVᵉ et le XVᵉ siècle.

Un siècle plus tard, en 1587, le pape Sixte V, également franciscain, proclame Bonaventure Docteur de l’Église, lui conférant le titre de « Docteur séraphique ». Cette qualification évoque les six ailes du séraphin crucifié qui structure l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu. Elle souligne également la dimension contemplative et affective de sa théologie, orientée vers l’amour divin plutôt que vers la spéculation abstraite. Bonaventure rejoint ainsi Thomas d’Aquin dans le panthéon des théologiens majeurs de la scolastique, bien que leurs approches diffèrent profondément.

Réception et postérité immédiate

L’influence de Bonaventure s’exerce d’abord au sein de l’ordre franciscain qu’il gouverna durant dix-sept ans. Sa biographie de François d’Assise façonne durablement la mémoire franciscaine, imposant une interprétation christocentrique du fondateur. Les Constitutions de Narbonne régissent la vie de l’ordre durant des décennies. Son équilibre entre fidélité à l’idéal de pauvreté et adaptation aux nécessités pastorales permet aux Franciscains de traverser les crises du XIVᵉ siècle sans se fracturer définitivement, même si les tensions entre conventuels et spirituels persistent.

Dans le domaine théologique, une école bonaventurienne se constitue à Paris autour de disciples directs en tant que Jean Peckham, Matthieu d’Aquasparta et Richard de Mediavilla. Ces théologiens prolongent et parfois radicalisent les positions du maître, accentuant la référence exclusive à saint Augustin et durcissant la critique de l’aristotélisme. Leur augustinisme strict s’oppose frontalement au thomisme naissant, engendrant des controverses qui structurent la vie intellectuelle universitaire jusqu’au XIVᵉ siècle. Les condamnations de 1277 par l’évêque de Paris Étienne Tempier, qui frappent certaines thèses aristotéliciennes, s’inscrivent dans cette atmosphère polémique dont les sermons tardifs de Bonaventure avaient préparé le terrain.

Influence sur la mystique chrétienne

L’héritage le plus durable de Bonaventure réside dans sa contribution à la mystique chrétienne. L’Itinéraire de l’esprit vers Dieu devient un classique de la littérature spirituelle, lu et médité durant des siècles par les contemplatifs de toutes obédiences. Sa méthode d’élévation progressive de l’âme, partant des créatures sensibles pour atteindre l’union extatique, offre un cadre structuré pour l’expérience mystique. La dialectique entre mouvement ascendant de l’âme et action descendante de la grâce évite les écueils du quiétisme passif et du volontarisme prométhéen.

La métaphysique de la lumière qui traverse toute son œuvre inspire les spirituels postérieurs. L’idée que l’univers entier manifeste Dieu à des degrés divers, que chaque créature est une théophanie, nourrit une spiritualité contemplative de la nature qui précède François d’Assise et se prolonge jusqu’à l’époque moderne. Cette vision sacramentelle du cosmos, où le monde sensible devient échelle vers Dieu, influence profondément la sensibilité franciscaine et rayonne au-delà de l’ordre.

Au XXᵉ siècle, l’Itinéraire connaît un regain d’intérêt. Des philosophes et théologiens redécouvrent l’originalité de la synthèse bonaventurienne. Étienne Gilson consacre une étude magistrale à la philosophie de saint Bonaventure (1924), montrant que derrière le théologien se cache un métaphysicien de premier ordre. Joseph Ratzinger, futur pape Benoît XVI, rédige sa thèse de doctorat sur la théologie de l’histoire chez Bonaventure (1959), mettant en lumière sa vision dynamique du temps et sa conception christocentrique de l’histoire du salut. Ces travaux contribuent à une réévaluation de la pensée bonaventurienne, longtemps éclipsée par la prédominance du thomisme dans l’enseignement catholique.

Une pensée pour aujourd’hui

La pensée de Bonaventure conserve une actualité inattendue. Sa critique de l’autonomie absolue de la raison interpelle une modernité qui a parfois séparé radicalement science et sagesse, connaissance et contemplation. L’idée que toute vérité authentique oriente vers une fin ultime, que le savoir appelle le dépassement de soi vers la transcendance, résonne dans un contexte où la spécialisation technique menace de fragmenter l’unité de la conscience humaine. La subordination bonaventurienne de la philosophie à la théologie ne signifie pas mépris de la raison, mais rappel que l’intelligence s’épanouit pleinement dans la contemplation du Bien suprême.

Sa métaphysique de la participation offre également des ressources pour penser la crise écologique contemporaine. Si chaque créature manifeste Dieu et possède une valeur intrinsèque en tant que vestige du Créateur, alors la nature ne se réduit pas à un stock de ressources exploitables. Le monde sensible devient le lieu d’une épiphanie divine qui commande respect et émerveillement. Cette vision, enracinée dans la spiritualité franciscaine de François d’Assise chantant le Cantique des créatures, anticipe les préoccupations environnementales actuelles en fondant théologiquement la dignité de toute créature.

La primauté de la volonté sur l’intelligence, thèse centrale de l’anthropologie bonaventurienne, interroge nos conceptions contemporaines de la personne humaine. Contre un rationalisme abstrait, Bonaventure affirme que l’être humain s’accomplit moins dans la connaissance théorique que dans l’amour qui le relie à autrui et à Dieu. Cette anthropologie affective, loin d’opposer cœur et raison, propose une intégration où l’intelligence éclaire la volonté et où l’amour oriente la connaissance vers sa fin véritable. Une telle vision holiste de la personne humaine résiste aux réductions contemporaines, qu’elles soient cognitivistes ou émotivistes.

Le Docteur séraphique demeure ainsi une figure majeure de la tradition intellectuelle chrétienne, dont la synthèse entre mystique franciscaine et rigueur scolastique offre un modèle d’équilibre entre cœur et raison, contemplation et action, humilité évangélique et ambition spéculative. Sa vie et son œuvre témoignent qu’il est possible de conjuguer sainteté personnelle et excellence intellectuelle, gouvernement institutionnel et élévation mystique, défense de la tradition et ouverture aux défis de son temps.

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