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Structure
  1. En raccourci
  2. Une famille pontique dans la tourmente
    1. Héritier d’une lignée politique
    2. L’effondrement d’un royaume
  3. Formation intellectuelle et ouverture au monde
    1. Premiers maîtres en Asie Mineure
    2. Séjours romains et maîtres illustres
    3. Relations avec l’élite romaine
  4. Voyages et observations directes
    1. L’expédition égyptienne
    2. Autres périples méditerranéens
    3. Méthode d’observation et limites
  5. L’œuvre historique perdue
    1. Ambition de continuateur
    2. Fragments conservés
  6. La Géographie : une encyclopédie du monde connu
    1. Conception et méthode
    2. Structure en dix-sept livres
    3. Apports et limites
  7. Vision du monde et philosophie
    1. Stoïcisme et cosmopolitisme
    2. Rapport à la mer et à la civilisation
    3. Admiration pour Auguste
  8. Réception et postérité
    1. Oubli sous l’Empire romain
    2. Redécouverte byzantine
    3. Arrivée en Occident et traductions
  9. Une vie dans l’ombre
    1. Dernières années incertaines
    2. Mort et transmission
  10. Un regard sur l’Empire naissant
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Image fictive représentant Strabon, géographe et historien grec du tournant de l'ère chrétienne, qui ne correspond pas au personnage historique réel
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Strabon (vers 64 av. J.-C. – après 23 apr. J.-C.) : cartographier le monde romain

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Nom d’origineΣτράβων / Strábôn (du grec « qui louche »)
OrigineAmasée (Pont, Asie Mineure)
Importance★★★★
CourantsStoïcisme, Géographie descriptive, Historiographie
ThèmesGéographie universelle, Description du monde romain, Voyages méditerranéens, Empire augustéen

Géographe et historien grec d’époque romaine, Strabon consacra sa vie à documenter méthodiquement l’étendue du monde connu. Témoin privilégié de la transition entre République et Empire, il produisit une Géographie monumentale qui demeure la seule description complète du monde méditerranéen au début de l’ère chrétienne.

En raccourci

Strabon naît vers 64-63 av. J.-C. à Amasée, ancienne capitale du royaume du Pont récemment conquis par Rome. Issu d’une famille grecque ayant servi les rois Mithridate, il voit ses ancêtres prendre le parti romain lors des guerres mithridatiques. Cette position politique lui ouvre les portes d’une formation hellénique de premier ordre et lui assure l’accès à l’élite romaine.

Formé en rhétorique auprès d’Aristodème de Nysa, en grammaire et géographie auprès de Tyrannion, en philosophie auprès de Xénarque, il développe une inclination stoïcienne malgré ses maîtres péripatéticiens. Installé à Rome à partir de 44 av. J.-C., il fréquente les cercles dirigeants et entreprend de nombreux voyages à travers le monde méditerranéen. En 25-24 av. J.-C., il remonte le Nil jusqu’aux confins de l’Éthiopie en compagnie du préfet d’Égypte Aelius Gallus.

Strabon compose d’abord des Commentaires historiques en quarante-trois ou quarante-sept livres, aujourd’hui perdus, poursuivant l’œuvre de Polybe jusqu’à son époque. Entre 20 av. J.-C. et 23 apr. J.-C., il rédige sa Géographie en dix-sept livres, encyclopédie du monde connu organisée région par région. Conçue comme complément pratique à son œuvre historique, elle offre aux administrateurs et généraux romains une description exhaustive de l’Empire et de ses marges.

Oubliée sous l’Empire romain, la Géographie retrouve son audience au Ve siècle, devient l’œuvre géographique de référence à Byzance au IXe siècle, puis parvient en Occident au XVe siècle grâce aux traductions de Guarino de Vérone. Elle constitue aujourd’hui notre source principale sur la géographie antique et la romanisation des provinces à l’époque augustéenne.

Une famille pontique dans la tourmente

Héritier d’une lignée politique

Amasée, cité florissante du Pont située au bord de l’Iris, voit naître Strabon vers 64-63 av. J.-C. Son nom même, dérivé du grec strabôn, signifie « qui louche », surnom devenu patronyme familial transmis de génération en génération. La famille appartient à l’aristocratie locale grecque qui a prospéré sous les rois du Pont depuis l’époque de Mithridate V.

Du côté maternel, Strabon descend de Dorylaus, général célèbre qui commanda les armées de Mithridate VI Eupator avant d’être vaincu par Sylla à la bataille d’Orchomène en 86 av. J.-C. Du côté paternel, son grand-père occupa des fonctions importantes dans l’administration royale. Lorsque la troisième guerre mithridatique tourna à l’avantage de Rome, ce dernier livra plusieurs forteresses pontiques aux légions de Pompée et de Lucullus, obtenant en échange des promesses considérables.

L’effondrement d’un royaume

La défaite finale de Mithridate VI en 63 av. J.-C. bouleverse l’ordre établi. Le Pont devient province romaine sous l’autorité de Pompée, qui réorganise l’Asie Mineure en zones d’influence. Pour les familles ayant soutenu le roi vaincu, l’heure est aux comptes. Celles qui, comme les ancêtres de Strabon, ont rallié Rome à temps conservent leurs biens et leur statut, bien que diminués. La fortune familiale, jadis considérable, se trouve sensiblement réduite.

Adolescent, Strabon assiste à la transformation de sa cité natale. Amasée perd son rang de capitale royale pour devenir simple ville de province. Les palais royaux sont abandonnés, les trésors dispersés, l’administration réorganisée selon les normes romaines. Malgré ces bouleversements, la culture grecque demeure vivace dans la région, et les familles aristocratiques continuent de prodiguer à leurs enfants une éducation hellénique traditionnelle.

Formation intellectuelle et ouverture au monde

Premiers maîtres en Asie Mineure

Vers l’âge de quinze ans, Strabon quitte Amasée pour Nysa de Carie, centre intellectuel réputé. Il y devient l’élève d’Aristodème, rhéteur et grammairien qui avait jadis enseigné aux fils de Pompée. Cet établissement maintient deux écoles, l’une à Nysa même, l’autre à Rhodes, et cultive particulièrement l’étude d’Homère et des épopées anciennes. Strabon y acquiert les fondements de la culture littéraire grecque et développe son intérêt pour les questions géographiques soulevées par les textes homériques.

Cette formation rhétorique, typique de l’éducation aristocratique grecque, vise moins l’éloquence judiciaire que la capacité à raisonner et à s’exprimer clairement. Aristodème, familier des cercles dirigeants romains, transmet également à ses élèves une compréhension des réalités politiques contemporaines. Dans une époque où Rome étend progressivement sa domination sur l’ensemble du bassin méditerranéen, connaître les structures du pouvoir romain devient aussi important que maîtriser les classiques grecs.

Séjours romains et maîtres illustres

Vers 44 av. J.-C., année de l’assassinat de César, Strabon se rend pour la première fois à Rome. Il a environ vingt ans et entend parfaire son éducation auprès des savants grecs établis dans la capitale. Il devient l’élève de Tyrannion d’Amisos, grammairien réputé originaire lui aussi du Pont. Capturé durant les guerres mithridatiques puis affranchi, Tyrannion s’était spécialisé dans la grammaire et la géographie. Il avait aidé Cicéron à organiser sa bibliothèque d’Antium et donnait des cours au neveu de l’orateur.

Auprès de Tyrannion, Strabon approfondit sa connaissance de la géographie ancienne et des théories sur la forme de la Terre. Le maître possède une érudition considérable en matière de cartographie et de description régionale. Par ailleurs, Strabon suit l’enseignement de Xénarque de Séleucie, philosophe péripatéticien qui compte parmi les précepteurs d’Auguste. Malgré cette formation aristotélicienne, Strabon développe des inclinations stoïciennes, attiré par la vision cosmopolite et la morale pratique de cette école.

Relations avec l’élite romaine

Durant ses séjours prolongés à Rome, Strabon noue des relations durables avec l’aristocratie dirigeante. Il aurait rencontré Publius Servilius Isauricus, vainqueur des montagnards du Taurus, et Gnaeus Calpurnius Piso, proconsul d’Afrique. Ces contacts lui ouvrent les portes des cercles érudits romains et facilitent ses futurs voyages. La société romaine de l’époque, marquée par la philhellénisme, accueille volontiers les intellectuels grecs capables de transmettre l’héritage culturel hellénique.

Strabon comprend rapidement que Rome représente désormais le centre du monde civilisé. Contrairement à certains Grecs nostalgiques de l’indépendance perdue, il accepte l’ordre nouveau et perçoit la domination romaine telle une étape nécessaire dans l’histoire de la civilisation. Cette position pragmatique, teintée d’admiration sincère pour les réalisations augustéennes, caractérisera toute son œuvre future.

Voyages et observations directes

L’expédition égyptienne

En 25 ou 24 av. J.-C., Strabon accompagne Aelius Gallus, préfet d’Égypte nommé par Auguste, dans une remontée du Nil. L’expédition atteint Philae, à la première cataracte, puis pousse jusqu’aux confins de l’Éthiopie. Pour un géographe, cette opportunité se révèle exceptionnelle. L’Égypte, province récemment annexée après la défaite de Cléopâtre et Marc Antoine, fascine les Romains par ses monuments anciens et ses particularités géographiques.

Durant plusieurs mois, Strabon observe les crues annuelles du fleuve, étudie les systèmes d’irrigation, visite les temples de Karnak et de Louxor, examine les pyramides. Il rencontre des prêtres égyptiens capables de lui expliquer les traditions locales et recueille des informations sur les routes commerciales vers l’intérieur de l’Afrique. Cette expérience nourrit largement le livre XVII de sa future Géographie, consacré à l’Égypte et à l’Éthiopie.

Autres périples méditerranéens

Strabon affirme lui-même avoir voyagé « de l’Arménie à l’Étrurie et du Pont-Euxin aux confins de l’Éthiopie ». Si l’affirmation contient sans doute une part d’exagération rhétorique, elle reflète néanmoins l’étendue réelle de ses déplacements. En Italie, il visite Rome à plusieurs reprises, se rend à Populonium en Étrurie, explore les côtes méridionales. Il connaît bien la Grèce, qu’il parcourt minutieusement, s’attardant particulièrement sur les sites homériques et les sanctuaires célèbres.

En Asie Mineure, son pays natal, il dispose d’une connaissance approfondie acquise dès l’enfance et enrichie par des voyages ultérieurs. Il parcourt les côtes d’Ionie, visite Éphèse et Milet, explore l’arrière-pays cappadocien. Vers l’est, il pénètre jusqu’en Arménie et se familiarise avec les régions du Caucase. Ses descriptions de la Judée suggèrent qu’il a pu séjourner à la cour d’Hérode le Grand, contemporain bienveillant d’Auguste.

Méthode d’observation et limites

Strabon ne se contente pas d’observations directes. Grand lecteur, il compile systématiquement les ouvrages de ses prédécesseurs : Hérodote, Éphore, Polybe, Posidonios, Ératosthène. Lorsqu’il décrit des régions qu’il n’a pas visitées, il s’appuie sur les témoignages de voyageurs, les rapports administratifs romains, les périples maritimes. Cette méthode, courante dans l’Antiquité, explique certaines imprécisions ou contradictions de son œuvre.

Sa démarche reste néanmoins remarquablement critique pour l’époque. Il signale régulièrement ses doutes, confronte les sources divergentes, rectifie les erreurs manifestes de ses devanciers. Dans ses descriptions de la Gaule et de l’Ibérie, qu’il connaît moins directement, il utilise intelligemment les informations administratives fournies par les gouverneurs romains et les observations des marchands.

L’œuvre historique perdue

Ambition de continuateur

Strabon se perçoit d’abord en tant qu’historien. Admirateur de Polybe, dont les Histoires s’arrêtent en 146 av. J.-C. avec la destruction de Carthage et de Corinthe, il entreprend de poursuivre son récit jusqu’à son époque. Ses Commentaires historiques, également appelés Souvenirs historiques, comptent quarante-trois ou quarante-sept livres selon les sources. Composés entre 37 av. J.-C. environ et le début de sa Géographie, ils embrassent plus d’un siècle d’histoire romaine et hellénistique.

L’ouvrage couvrait probablement les guerres civiles romaines, l’effondrement de la République, l’ascension d’Auguste. Il racontait également les derniers royaumes hellénistiques, les guerres mithridatiques, la conquête progressive de l’Orient par Rome. Strabon, témoin de cette période tumultueuse, disposait d’informations de première main et d’un accès privilégié aux sources officielles.

Fragments conservés

De cette œuvre considérable ne subsistent que quelques fragments, cités par des auteurs ultérieurs. Seize passages identifiés concernent des événements survenus entre 107 et 37 av. J.-C. Leur teneur suggère une narration factuelle proche du modèle polybien, mêlant récits militaires et analyses politiques. Strabon y manifestait déjà sa sympathie pour Rome et son appréciation positive de la pax romana.

L’oubli de ces Commentaires historiques contraste avec la survie de la Géographie. Plusieurs facteurs expliquent cette disparition. D’abord, d’autres historiens contemporains ou légèrement postérieurs, notamment Tite-Live et Denys d’Halicarnasse, abordaient les mêmes périodes avec davantage de détails narratifs. Ensuite, le style de Strabon, sobre et didactique, plaisait moins aux lecteurs romains friands de rhétorique flamboyante. Enfin, l’ouvrage, conçu principalement pour un public grec, circula peu dans les milieux latins où se conservaient les bibliothèques.

La Géographie : une encyclopédie du monde connu

Conception et méthode

Entre 20 av. J.-C. et 23 apr. J.-C., Strabon rédige progressivement sa Géographie. Il la conçoit explicitement tel un complément à son œuvre historique. Pour comprendre l’histoire, explique-t-il, il faut connaître les lieux où elle se déroule. Inversement, la géographie pure ne suffit pas : décrire un pays exige d’évoquer son histoire, ses habitants, leurs mœurs, leurs institutions.

Son projet vise un public large parmi l’élite gréco-romaine : hommes d’État, généraux, gouverneurs de provinces, marchands. Tous ces lecteurs ont besoin d’informations pratiques sur les régions qu’ils administrent, conquièrent ou parcourent. Strabon entend leur fournir un ouvrage agréable à lire d’un bout à l’autre, combinant rigueur descriptive et intérêt narratif. Cette ambition de vulgarisation savante distingue sa démarche des traités techniques de ses prédécesseurs.

Structure en dix-sept livres

Les deux premiers livres constituent une longue introduction méthodologique. Strabon y défend les poètes anciens, particulièrement Homère, contre les critiques d’Ératosthène qui leur déniait toute valeur géographique. Il expose les principes de la géographie mathématique, discute les théories sur la forme de la Terre, présente les zones climatiques. Ces développements, parfois arides, établissent néanmoins les fondements théoriques de l’entreprise.

Les livres III à X décrivent l’Europe. Le livre III traite de l’Ibérie, le IV de la Gaule transalpine. Strabon y observe minutieusement les effets de la romanisation sur les populations celtes, notant comment l’urbanisation, la langue latine et les institutions romaines transforment progressivement les sociétés indigènes. Les livres V et VI couvrent l’Italie et la Sicile, avec des développements détaillés sur Rome elle-même, centre de l’univers politique. Le livre VII, fragmentaire, décrivait les régions danubiennes et les peuples barbares du nord. Les livres VIII, IX et X parcourent systématiquement la Grèce, région que Strabon connaît particulièrement bien.

Les livres XI à XVI concernent l’Asie. Le livre XI explore les régions septentrionales : Caucase, rivages de la mer Caspienne, Hyrcanie, terres des Parthes. Les livres XII, XIII et XIV détaillent l’Asie Mineure, patrie de Strabon, depuis la Bithynie jusqu’à la Cilicie. Le livre XV s’aventure en Perse et en Inde, s’appuyant largement sur Alexandre le Grand et ses successeurs séleucides. Le livre XVI décrit l’Assyrie, la Mésopotamie, la Syrie, la Judée et l’Arabie.

Le livre XVII clôt l’ouvrage avec l’Afrique : l’Égypte et l’Éthiopie d’abord, puis la Libye (côte nord-africaine de l’Atlantique à l’Égypte). Dans ses derniers paragraphes, Strabon récapitule l’organisation augustéenne des provinces romaines, offrant un éloge discret de l’empereur et de son œuvre unificatrice.

Apports et limites

La Géographie de Strabon constitue notre source principale pour la connaissance du monde méditerranéen au tournant de l’ère chrétienne. Elle conserve des informations perdues par ailleurs sur d’innombrables cités, peuples et régions. Pour l’historien moderne, elle fournit des données précieuses sur la romanisation des provinces, le droit local, les institutions municipales, les routes commerciales.

L’ouvrage présente néanmoins des faiblesses manifestes. Strabon compile souvent des sources contradictoires sans parvenir à les concilier. Certaines descriptions s’appuient sur des textes dépassés de plusieurs siècles, particulièrement pour les régions qu’il n’a pas visitées. Sa cartographie mathématique reste imprécise, ses mesures de distances approximatives. La documentation apparaît parfois tel une mosaïque hétéroclite plutôt qu’une synthèse harmonieuse.

Vision du monde et philosophie

Stoïcisme et cosmopolitisme

Bien que formé auprès de maîtres péripatéticiens, Strabon s’oriente vers le stoïcisme. Cette philosophie, avec son idéal cosmopolite et sa vision d’un ordre rationnel gouvernant l’univers, correspond mieux à son expérience du monde. Le stoïcisme enseigne que tous les hommes participent du logos universel et forment une seule cité idéale. Cette doctrine légitime l’Empire romain, perçu telle la réalisation politique du cosmopolitisme philosophique.

Strabon applique ces principes à sa géographie. Il insiste sur l’unité fondamentale de l’œkoumène, le monde habité désormais unifié sous l’autorité romaine. Les distinctions entre Grecs et Barbares, autrefois essentielles, s’estompent progressivement. La civilisation se mesure moins à l’origine ethnique qu’au degré d’acculturation, à l’adoption des mœurs gréco-romaines, à la participation aux institutions communes.

Rapport à la mer et à la civilisation

Strabon développe une théorie intéressante sur le lien entre situation géographique et avancement civilisationnel. Il attribue partiellement le succès grec à la configuration maritime de la Méditerranée orientale, avec ses nombreuses îles et ses côtes découpées favorisant navigation et échanges. À l’inverse, les peuples enclavés loin des mers demeurent plus arriérés, privés des contacts enrichissants avec d’autres cultures.

Cette analyse n’est pas strictement déterministe. Strabon reconnaît que la géographie seule n’explique pas tout. La grandeur grecque repose également sur les qualités propres des Hellènes : leur goût des arts, leur intérêt pour la politique et la philosophie, leur curiosité intellectuelle. Rome, héritière de cette culture, perpétue et amplifie ces vertus à l’échelle du monde connu.

Admiration pour Auguste

Strabon ne dissimule pas son admiration pour le régime augustéen. Après les décennies sanglantes des guerres civiles, Auguste a restauré la paix, réorganisé l’administration, favorisé la prospérité. L’Empire offre désormais à des millions d’habitants sécurité et stabilité. Les provinces bénéficient d’une justice régulière, de routes bien entretenues, d’une monnaie stable.

Cette position pro-romaine ne fait pas de Strabon un renégat de sa culture grecque. Il met simplement son érudition hellénique au service de la conquête romaine, pour reprendre une formule moderne. Dans sa perspective, Grèce et Rome forment les deux faces d’une même civilisation : Athènes a donné la culture, Rome assure l’ordre politique. Leur symbiose produit la pax romana, accomplissement historique sans précédent.

Réception et postérité

Oubli sous l’Empire romain

Paradoxalement, la Géographie de Strabon connaît peu de succès immédiat. Sous le Haut-Empire, les auteurs latins l’ignorent largement. Pline l’Ancien, qui compile pourtant toutes les sources géographiques disponibles pour son Histoire naturelle, ne mentionne jamais Strabon. Les raisons de cet oubli demeurent mystérieuses. Peut-être l’ampleur même de l’ouvrage rebutait-elle les lecteurs. Peut-être son style sobre paraissait-il trop didactique face aux descriptions pittoresques d’autres auteurs.

Durant les premiers siècles de notre ère, d’autres géographes bénéficient d’une audience supérieure. Pomponius Mela, Ptolémée et leurs successeurs proposent des approches différentes, parfois plus techniques, parfois plus littéraires. La Géographie de Strabon, trop érudite pour le grand public et trop compilatoire pour les savants, tombe progressivement dans l’oubli.

Redécouverte byzantine

Au Ve siècle, la situation change. Les auteurs chrétiens commencent à citer Strabon. Le contexte a évolué : l’Empire d’Occident s’effondre, Constantinople devient le nouveau centre intellectuel. Les Byzantins, héritiers directs de la culture grecque, redécouvrent l’intérêt de cette somme géographique décrivant le monde méditerranéen à son apogée.

À partir du IXe siècle, Strabon devient même l’archétype du géographe. Les érudits byzantins copient, commentent et abrègent son œuvre. Photios, patriarche de Constantinople et grand bibliophile, mentionne la Géographie dans sa Bibliothèque. Des extraits circulent sous forme d’épitomés, recueils thématiques destinés à l’enseignement. Le texte complet continue d’être transmis dans les scriptoria monastiques.

Arrivée en Occident et traductions

Au XVe siècle, durant la dernière phase de l’Empire byzantin, plusieurs exemplaires de la Géographie parviennent en Italie. Giovanni Aurispa en rapporte un en 1424, Francesco Filelfo en 1427, Isidore de Kiev en 1438, le cardinal Bessarion en 1446. Ces manuscrits suscitent un vif intérêt parmi les humanistes avides de retrouver la géographie ancienne.

Guarino de Vérone entreprend la première traduction latine complète, achevée vers 1458. Cette version permet la diffusion rapide de l’œuvre dans toute l’Europe savante. Les géographes de la Renaissance, cartographes, explorateurs et érudits, se référent constamment à Strabon. Son témoignage sur le monde antique devient une autorité incontournable, même si l’exploration du globe révèle progressivement les limites de la géographie ptoléméenne et strabonicienne.

Une vie dans l’ombre

Dernières années incertaines

Après 20 av. J.-C., les détails de la vie de Strabon deviennent obscurs. Il semble avoir continué ses voyages tout en travaillant à sa Géographie. Certains indices suggèrent qu’il passa du temps à Naples, ville hellénisée où résidaient de nombreux intellectuels grecs. D’autres hypothèses le placent à la cour de Pythodoris de Tralles, reine du Pont et petite-fille putative de Marc Antoine, qui avait restauré une certaine autonomie dans l’ancien royaume.

Il est probable que Strabon retourna finalement à Amasée, sa ville natale, pour y passer ses dernières années. Là, disposant de sa bibliothèque personnelle et de ses notes accumulées durant des décennies, il put réviser méthodiquement sa Géographie, ajoutant des compléments et des corrections. Le texte mentionne la mort de Juba II, roi de Maurétanie, survenue en 23 apr. J.-C., ce qui constitue le dernier événement datable de l’ouvrage.

Mort et transmission

Strabon meurt probablement peu après 23 apr. J.-C., approchant alors les quatre-vingt-dix ans. Aucune source ne décrit les circonstances de sa fin ni l’emplacement de sa sépulture. Il laisse une œuvre monumentale, fruit de toute une vie consacrée à l’étude et à l’observation du monde. Sa Géographie, demeurée inachevée à certains égards, représente néanmoins l’aboutissement d’un projet colossal : décrire exhaustivement l’œkoumène unifié par Rome.

La transmission de son œuvre suivit les voies habituelles. Quelques copies circulèrent probablement de son vivant ou peu après sa mort. Conservées dans des bibliothèques privées puis publiques, elles traversèrent les siècles avec les aléas propres à tout manuscrit antique : copies fautives, lacunes, corruptions textuelles. La fin du livre VII disparut complètement. Mais l’essentiel survécut, témoignage irremplaçable d’un monde aujourd’hui disparu.

Un regard sur l’Empire naissant

Strabon incarne parfaitement l’intellectuel grec de l’époque augustéenne. Formé dans la tradition hellénique classique, il accepte pragmatiquement la domination romaine et y voit même l’accomplissement d’un idéal cosmopolite. Sa Géographie reflète cette position : elle met l’érudition grecque au service de l’Empire, fournissant aux administrateurs romains les connaissances nécessaires pour gouverner efficacement.

L’œuvre conserve une valeur exceptionnelle pour l’historien moderne. Elle documente non seulement la géographie physique du monde méditerranéen, mais aussi l’état des sociétés au moment de leur intégration dans l’Empire. Les descriptions de la Gaule, de l’Ibérie, de l’Asie Mineure montrent comment la romanisation transformait progressivement les structures sociales, économiques et culturelles. Strabon observe ces mutations avec sympathie, y voyant le progrès de la civilisation plutôt que la disparition de traditions ancestrales.

Sa démarche méthodologique, combinant observations directes, compilation érudite de sources anciennes et témoignages contemporains, préfigure les méthodes de la géographie historique moderne. Malgré ses imperfections et ses erreurs, la Géographie demeure un modèle d’enquête systématique sur le monde habité. Strabon mérite ainsi sa place parmi les grands savants de l’Antiquité, non par des découvertes révolutionnaires, mais par l’ampleur patiente de son travail documentaire et synthétique.

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