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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation
    1. Naissance en Prusse
    2. Formation intellectuelle précoce
    3. Contexte familial et influences
  3. Formation universitaire et développement
    1. Parcours académique berlinois
    2. Premières thèses et influences philosophiques
    3. Ordination et première guerre mondiale
  4. Première carrière et émergence
    1. L’après-guerre et le socialisme religieux
    2. Carrière universitaire à Berlin et Francfort
    3. Premières œuvres majeures
  5. Œuvre majeure et maturité
    1. L’exil américain et la renaissance intellectuelle
    2. Le courage d’être et la percée internationale
    3. La Théologie Systématique : synthèse monumentale
    4. Théologie de la culture et engagement public
    5. Harvard et la reconnaissance académique suprême
  6. Dernières années et synthèses
    1. Chicago et l’ouverture aux religions mondiales
    2. Les dernières conférences et l’achèvement de l’œuvre
    3. Vie personnelle et contradictions
  7. Mort et héritage
    1. Les derniers jours et la mort
    2. Impact immédiat et réception contemporaine
    3. Influence durable sur la théologie contemporaine
    4. Résonances philosophiques et culturelles
    5. Actualité et pertinence contemporaine
    6. Critiques et limites
  8. L’héritage d’un penseur de la frontière
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Image fictive de Paul Tillich, philosophe et théologien du XXe siècle. Cette représentation imaginaire ne représente pas le personnage réel
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Paul Tillich (1886-1965) : La théologie de l’être et le courage d’exister

  • 27/10/2025
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Nom d’originePaul Johannes Tillich
OrigineAllemagne puis États-Unis
Importance★★★★
CourantsThéologie existentielle, philosophie de la culture
ThèmesFondement de l’être, courage d’être, méthode de corrélation, kairos, symbole religieux, angoisse existentielle, foi absolue

Paul Tillich, théologien protestant et philosophe existentialiste, a développé une pensée originale cherchant à établir un dialogue entre la tradition chrétienne et les questions existentielles modernes. Sa théologie de la culture et sa méthode de corrélation ont profondément influencé la pensée religieuse contemporaine.

En raccourci

Paul Tillich (1886-1965) fut l’un des plus grands théologiens protestants du XXe siècle. Né en Allemagne, il vécut les deux guerres mondiales et s’exila aux États-Unis en 1933 pour fuir le nazisme. Philosophe et théologien, il chercha toute sa vie à réconcilier la foi chrétienne avec les défis intellectuels de la modernité. Sa pensée s’articule autour du concept de « l’être-même » (Being-itself) comme fondement ultime de la réalité et comme synonyme de Dieu. Il développa la méthode de corrélation, établissant un dialogue entre les questions existentielles humaines et les réponses de la révélation chrétienne. Son œuvre majeure, la Théologie Systématique, propose une refondation complète de la théologie chrétienne en dialogue avec la philosophie existentialiste. Tillich analysa le courage comme réponse à l’angoisse existentielle et définit la foi comme « préoccupation ultime ». Sa théologie de la culture cherche Dieu dans toutes les expressions culturelles humaines. Il influença profondément la théologie contemporaine et le dialogue entre foi et modernité.

Origines et formation

Naissance en Prusse

Paul Johannes Tillich naît le 20 août 1886 à Starzeddel, petit village de la province prussienne de Brandebourg (aujourd’hui Starosiedle en Pologne). Fils de Johannes Tillich, pasteur luthérien et futur surintendant de l’Église prussienne, et de Mathilde Dürselen, il grandit dans un environnement profondément religieux mais intellectuellement ouvert. Cette double influence paternelle – piété traditionnelle et rigueur intellectuelle – marquera durablement sa pensée théologique.

L’enfance de Tillich se déroule dans plusieurs paroisses rurales où son père exerce son ministère. Cette proximité avec la nature et la vie simple des campagnes prussiennes développera chez lui un sens aigu du sacré présent dans le monde naturel, thème qui traversera toute son œuvre. Dès son plus jeune âge, il manifeste des capacités intellectuelles exceptionnelles et une curiosité insatiable pour les questions philosophiques et religieuses.

Formation intellectuelle précoce

Entre 1898 et 1904, Tillich fréquente le gymnasium de Königsberg-Neumark puis celui de Berlin. Il y reçoit une éducation humaniste classique, étudiant le grec, le latin, l’hébreu, ainsi que la littérature et la philosophie allemandes. La lecture précoce de Schelling à l’âge de dix-sept ans constitue une révélation intellectuelle décisive. Le philosophe romantique allemand, avec sa philosophie de la nature et sa conception dynamique de l’Absolu, deviendra l’influence philosophique majeure de sa pensée.

Pendant ces années formatrices, Tillich développe également une passion pour l’art et la musique qui nourrira plus tard sa théologie de la culture. Il fréquente assidûment les musées berlinois et assiste régulièrement aux concerts, développant une sensibilité esthétique raffinée qui lui permettra d’élaborer une théologie où l’art devient révélation du sacré.

Contexte familial et influences

La mort de sa mère en 1903, alors qu’il n’a que dix-sept ans, constitue un traumatisme profond. Cette perte précoce éveille en lui une conscience aiguë de la finitude humaine et de l’angoisse existentielle, thèmes centraux de sa future théologie. Son père se remarie peu après avec une femme beaucoup plus jeune, créant des tensions familiales qui accentuent le sentiment d’aliénation du jeune Tillich.

Malgré ces difficultés personnelles, l’environnement intellectuel familial reste stimulant. Les discussions théologiques avec son père, homme cultivé et ouvert malgré son conservatisme ecclésial, permettent au jeune Tillich de développer une pensée dialectique, cherchant constamment à concilier tradition et modernité, foi et raison, religion et culture.

Formation universitaire et développement

Parcours académique berlinois

De 1904 à 1909, Tillich poursuit des études de théologie et de philosophie dans plusieurs universités allemandes prestigieuses : Berlin, Tübingen et Halle. À l’université de Berlin, il suit les cours de Adolf von Harnack, historien du christianisme primitif et représentant majeur de la théologie libérale. Bien qu’il rejette finalement l’approche purement historique de Harnack, Tillich retient de lui l’importance de la méthode historico-critique et la nécessité d’un dialogue constant entre christianisme et culture moderne.

Durant son séjour à Tübingen (1905-1906), il approfondit sa connaissance de Schelling et découvre la pensée de Hegel. La dialectique hégélienne, avec sa conception de l’histoire comme processus de révélation de l’Esprit absolu, influence profondément sa compréhension du rapport entre temps et éternité. À Halle (1906-1907), il étudie sous la direction de Martin Kähler, dont la distinction entre le « Jésus historique » et le « Christ de la foi » marquera durablement sa christologie.

Premières thèses et influences philosophiques

En 1910, Tillich soutient sa thèse de licence en théologie sur « La conception de la mystique dans la philosophie de Schelling », puis en 1911 sa thèse de doctorat en philosophie intitulée « Mystique et conscience de culpabilité dans le développement philosophique de Schelling ». Ces travaux révèlent déjà les préoccupations centrales de sa pensée : la tension entre mystique et éthique, l’expérience du sacré et la conscience morale, l’union avec l’Absolu et la responsabilité individuelle.

Parallèlement à Schelling, Tillich découvre Kierkegaard et Nietzsche. Du philosophe danois, il retient l’importance de l’angoisse existentielle et du saut de la foi ; de Nietzsche, il hérite la critique radicale de la religion bourgeoise et la nécessité de repenser le christianisme « après la mort de Dieu ». Cette triple influence – idéalisme allemand, existentialisme et critique nietzschéenne – forme la matrice intellectuelle unique de sa théologie.

Ordination et première guerre mondiale

Ordonné pasteur de l’Église évangélique prussienne en 1912, Tillich exerce brièvement le ministère paroissial avant que n’éclate la Première Guerre mondiale. En août 1914, il s’engage comme aumônier militaire volontaire, convaincu comme beaucoup d’intellectuels allemands du caractère juste de la cause nationale. Les quatre années passées sur le front occidental transforment radicalement sa vision du monde.

L’horreur des tranchées, la confrontation quotidienne avec la mort et la souffrance, l’effondrement de l’ordre traditionnel européen provoquent chez lui une crise spirituelle profonde. La bataille de Verdun en 1916, où il manque de peu d’être tué, constitue un tournant existentiel décisif. Il écrira plus tard que ce jour-là, « le monde bourgeois du XIXe siècle est mort » en lui. Cette expérience traumatique le conduit à repenser entièrement les fondements de la foi chrétienne face à l’absurdité apparente de l’existence.

Première carrière et émergence

L’après-guerre et le socialisme religieux

Démobilisé en 1918, Tillich retrouve une Allemagne en pleine révolution. La chute de l’Empire, l’établissement chaotique de la République de Weimar, les mouvements révolutionnaires spartakistes créent un contexte de crise générale qui appelle une refondation radicale. Il rejoint le mouvement du socialisme religieux, cherchant à concilier message évangélique et transformation sociale. Avec ses amis Carl Mennicke et Eduard Heimann, il fonde en 1919 le cercle Kairos, qui publie la revue Blätter für religiösen Sozialismus (Feuilles pour le socialisme religieux).

Le concept de kairos, terme grec désignant le « moment opportun », devient central dans sa pensée. Pour Tillich, certains moments historiques constituent des kairoi, des temps de décision où l’éternel fait irruption dans le temporel, exigeant une réponse créatrice. L’après-guerre représente un tel kairos, appelant à dépasser le capitalisme bourgeois et le socialisme matérialiste pour créer une société nouvelle fondée sur la justice et l’amour.

Carrière universitaire à Berlin et Francfort

En 1919, Tillich obtient son habilitation à l’université de Berlin avec une thèse sur « Le concept de surnaturel ». Il enseigne d’abord comme Privatdozent à Berlin (1919-1924), puis devient professeur extraordinaire de théologie à Marbourg (1924-1925), professeur de philosophie et de sociologie religieuse à Dresde (1925-1929), et enfin professeur de philosophie à l’université de Francfort (1929-1933), où il succède à Max Scheler.

À Francfort, Tillich se trouve au cœur de l’effervescence intellectuelle de la République de Weimar. Il côtoie Theodor Adorno, Max Horkheimer et les membres de l’École de Francfort, partageant avec eux une critique radicale de la modernité capitaliste tout en maintenant une perspective théologique. Son séminaire attire de nombreux étudiants, fascinés par sa capacité à articuler philosophie, théologie, psychanalyse et critique sociale.

Premières œuvres majeures

Durant cette période, Tillich publie plusieurs œuvres fondamentales qui établissent sa réputation intellectuelle. Das System der Wissenschaften (Le système des sciences, 1923) propose une classification originale des sciences selon leur rapport à l’être et au sens. Die religiöse Lage der Gegenwart (La situation religieuse du temps présent, 1926) analyse la crise spirituelle de la modernité et appelle à un renouveau religieux qui assume pleinement la critique moderne de la religion.

Son essai « Kairos und Logos » (1926) développe sa philosophie de l’histoire, articulant temps chronologique (chronos) et temps qualitatif (kairos), raison autonome (logos) et profondeur théonome. Die sozialistische Entscheidung (La décision socialiste, 1932) représente sa tentative la plus élaborée pour fonder théologiquement un socialisme non marxiste, critique à la fois du capitalisme et du communisme soviétique.

Œuvre majeure et maturité

L’exil américain et la renaissance intellectuelle

L’arrivée au pouvoir d’Hitler en janvier 1933 marque un tournant dramatique. Tillich, qui avait publiquement critiqué le nazisme et défendu ses collègues juifs, figure parmi les premiers universitaires révoqués. Die sozialistische Entscheidung est interdite et brûlée lors des autodafés de mai 1933. Grâce à l’intervention de Reinhold Niebuhr, Tillich émigre aux États-Unis en novembre 1933 et devient professeur au Union Theological Seminary de New York.

L’adaptation à ce nouveau contexte culturel et linguistique représente un défi considérable. À quarante-sept ans, Tillich doit apprendre l’anglais et repenser sa théologie pour un public américain peu familier avec la tradition philosophique allemande. Cette transplantation forcée devient source de renouvellement créatif. Le pragmatisme américain, l’empirisme anglo-saxon, la psychologie des profondeurs enrichissent sa pensée sans en altérer les fondements.

Le courage d’être et la percée internationale

Après plusieurs années d’enseignement et de conférences, Tillich publie en 1952 The Courage to Be (Le courage d’être), œuvre qui le propulse sur la scène intellectuelle internationale. Ce livre, issu des prestigieuses Terry Lectures à Yale, propose une analyse existentielle de l’angoisse humaine et du courage comme affirmation de soi malgré le non-être. Tillich y distingue trois formes d’angoisse – angoisse du destin et de la mort, angoisse de la vacuité et de l’absurde, angoisse de la culpabilité et de la condamnation – correspondant aux trois dimensions de l’existence humaine : ontologique, spirituelle et morale.

Le courage d’être se manifeste selon trois modalités : le courage d’être une partie (participation), le courage d’être soi-même (individualisation), et ultimement le courage d’accepter son acceptation malgré son inacceptabilité (la foi). Cette dernière formule, paradoxale et puissante, résume la conception tillichienne de la grâce : être accepté bien qu’inacceptable, expérience fondamentale qui transcende la morale et fonde une nouvelle existence.

La Théologie Systématique : synthèse monumentale

Entre 1951 et 1963, Tillich publie les trois volumes de sa Systematic Theology, œuvre monumentale qui représente l’aboutissement de cinquante années de réflexion théologique. Cette somme théologique s’organise selon la méthode de corrélation, innovation méthodologique majeure qui structure un dialogue systématique entre questions existentielles et réponses théologiques.

Chaque volume développe une corrélation spécifique : le premier volume (1951) corrèle la question de la raison et de l’être avec la révélation de Dieu comme « être-même » ; le deuxième volume (1957) corrèle la question de l’existence aliénée avec le Christ comme Nouvel Être ; le troisième volume (1963) corrèle la question de l’ambiguïté de la vie avec l’Esprit comme présence divine unifiant et créatrice. Cette architecture théologique impressionnante propose une refondation complète du christianisme en dialogue avec la philosophie existentialiste, la psychanalyse et les sciences humaines.

Théologie de la culture et engagement public

Parallèlement à son œuvre systématique, Tillich développe une théologie de la culture qui cherche les traces du sacré dans toutes les productions culturelles humaines. Son essai « Theology of Culture » (1959) propose une herméneutique théologique de l’art, de la littérature, de la politique et des sciences. L’art devient pour lui révélation de la profondeur ultime de l’être, particulièrement l’expressionnisme qui dévoile l’angoisse et la quête de sens de l’homme moderne.

Tillich s’engage activement dans les débats publics américains. Il participe au mouvement des droits civiques, critique la guerre froide et l’anticommunisme hystérique, défend une éthique sexuelle libérée des tabous victoriens. Ses conférences publiques attirent des milliers d’auditeurs, séduits par sa capacité à articuler questions ultimes et préoccupations contemporaines. Cette popularité culminera avec sa couverture du magazine Time en 1959, fait rarissime pour un théologien.

Harvard et la reconnaissance académique suprême

En 1955, Tillich devient University Professor à Harvard, position académique la plus prestigieuse des États-Unis. Cette nomination consacre sa stature intellectuelle exceptionnelle et sa capacité unique à transcender les frontières disciplinaires. Il enseigne simultanément à la Divinity School, au département de philosophie et participe aux séminaires interdisciplinaires, incarnant son idéal d’une théologie en dialogue permanent avec toutes les dimensions de la culture.

Durant cette période, il publie Dynamics of Faith (Dynamique de la foi, 1957), exploration phénoménologique de la foi comme « préoccupation ultime » (ultimate concern). Cette définition, devenue classique, dépasse les conceptions intellectualistes ou volontaristes pour saisir la foi comme orientation totale de l’être vers ce qui le concerne ultimement. La foi authentique transcende ainsi la croyance religieuse particulière pour désigner l’engagement existentiel fondamental qui donne sens et direction à l’existence.

Dernières années et synthèses

Chicago et l’ouverture aux religions mondiales

En 1962, Tillich accepte la chaire Nuveen de théologie à l’université de Chicago, rejoignant une faculté de théologie particulièrement dynamique. Cette dernière période de sa vie est marquée par une ouverture croissante aux religions non chrétiennes, notamment le bouddhisme et l’hindouisme. Son voyage au Japon en 1960, où il dialogue avec des philosophes bouddhistes de l’École de Kyoto, constitue une expérience intellectuelle et spirituelle décisive.

Ces rencontres interreligieuses l’amènent à repenser certains aspects de sa théologie. Dans « Christianity and the Encounter of the World Religions » (1963), il développe une approche dialogique des religions, reconnaissant la validité des autres traditions tout en maintenant l’universalité du message chrétien. Il distingue entre le particularisme religieux et l’universalité de la quête du sacré, ouvrant la voie à une théologie pluraliste qui respecte la diversité des chemins spirituels.

Les dernières conférences et l’achèvement de l’œuvre

Malgré une santé déclinante, Tillich maintient jusqu’à la fin une activité intellectuelle intense. Ses dernières conférences, notamment les Bampton Lectures à Columbia University (1961-1962) publiées sous le titre « The Eternal Now » (L’éternel maintenant), explorent la dimension mystique de l’expérience religieuse. Il y développe une théologie de la présence divine dans l’instant présent, synthèse ultime entre temporalité et éternité.

Le troisième volume de la Systematic Theology, publié en 1963, constitue le couronnement de son œuvre systématique. Il y développe sa pneumatologie (doctrine de l’Esprit) et sa théologie de l’histoire, proposant une vision eschatologique où le Royaume de Dieu représente l’accomplissement de l’être dans l’amour. Cette vision finale transcende le pessimisme existentialiste pour affirmer l’espérance d’une transformation créatrice de l’existence.

Vie personnelle et contradictions

La publication posthume de la biographie d’Hannah Tillich, son épouse, et la découverte de sa correspondance privée révèlent une personnalité complexe et contradictoire.  Elle décrit un mariage marqué par les nombreuses infidélités de son époux, des relations avec des étudiantes et des collègues, ainsi qu’une fascination pour l’érotisme qui contrastait avec l’image publique du théologien universitaire respecté. Cette dissociation entre vie privée et enseignement public soulève, pour certains, des questions sur l’authenticité existentielle qu’il prônait.

Cependant, plutôt que de diminuer sa stature intellectuelle, ces révélations humanisent un penseur qui n’a jamais prétendu à la sainteté mais a cherché à penser la condition humaine dans toute sa complexité. Certains y voient une illustration de son propre concept d’« aliénation existentielle » – la rupture entre l’être essentiel et l’existence actuelle. D’autres soulignent que sa théologie de l’acceptation « malgré l’inacceptabilité » prend une dimension autobiographique, reflétant peut-être ses propres luttes intérieures avec la culpabilité et le besoin de grâce.

Mort et héritage

Les derniers jours et la mort

Le 11 octobre 1965, Tillich prononce sa dernière conférence publique à Chicago sur « L’importance de l’histoire des religions pour le théologien systématique ». Dix jours plus tard, le 21 octobre, il est victime d’une crise cardiaque et hospitalisé au Billings Hospital de Chicago. Il meurt le 22 octobre 1965 à l’âge de soixante-dix-neuf ans, laissant inachevé un quatrième volume projeté de sa théologie systématique sur la vie et l’Esprit.

Ses funérailles, célébrées à la Rockefeller Chapel de l’université de Chicago, rassemblent une foule immense d’étudiants, de collègues et d’admirateurs. Conformément à ses dernières volontés, ses cendres sont dispersées dans le parc Paul Tillich à New Harmony, Indiana, lieu symbolique du socialisme utopique américain qui incarnait son espérance d’une société transformée par l’amour et la justice.

Impact immédiat et réception contemporaine

La mort de Tillich suscite un flot d’hommages dans le monde entier. Time lui consacre un long article nécrologique, le qualifiant de « théologien de la frontière » qui a su construire des ponts entre foi et modernité. Les universités organisent des colloques commémoratifs, les revues théologiques publient des numéros spéciaux. Son influence dépasse largement les cercles théologiques pour toucher philosophes, psychologues, artistes et intellectuels de tous horizons.

Dans les années suivant sa mort, ses disciples directs – John Dillenberger, Wilhelm Pauck, Langdon Gilkey – assurent la transmission de sa pensée. La North American Paul Tillich Society, fondée en 1975, organise des rencontres annuelles et publie un bulletin consacré aux études tillichiennes. En Allemagne, les Gesammelte Werke (Œuvres complètes) en quatorze volumes paraissent entre 1959 et 1975, rendant accessible l’ensemble de sa production intellectuelle.

Influence durable sur la théologie contemporaine

L’impact de Tillich sur la théologie du XXe siècle reste considérable. Sa méthode de corrélation a transformé la manière de faire de la théologie, imposant le dialogue avec les sciences humaines comme exigence méthodologique. Les théologiens de la libération latino-américains, tout en critiquant son manque d’engagement politique concret, reprennent sa conception du kairos et sa critique prophétique des idolâtries modernes.

La théologie féministe trouve dans sa critique du théisme traditionnel et sa conception de Dieu comme « fondement de l’être » des ressources pour dépasser le patriarcalisme religieux. Les théologiens du process comme John Cobb reconnaissent en lui un précurseur de la pensée processuelle, même s’ils critiquent son ontologie statique. La théologie postmoderne, notamment chez Mark C. Taylor, prolonge sa déconstruction des absolus tout en radicalisant sa critique de l’onto-théologie.

Résonances philosophiques et culturelles

Au-delà de la théologie, l’œuvre de Tillich continue d’irriguer la philosophie contemporaine. Sa phénoménologie de l’angoisse influence la psychiatrie existentielle, notamment Rollo May qui fut son ami et disciple. Le concept de « courage d’être » inspire les thérapies existentielles et la psychologie humaniste. Sa théologie de la culture anticipe les cultural studies et l’herméneutique culturelle contemporaine.

Dans le domaine artistique, sa conception de l’art comme révélation de la profondeur de l’être influence critiques et créateurs. Des artistes comme Mark Rothko reconnaissent une affinité profonde avec sa vision du sacré dans l’art moderne. Sa lecture théologique de l’expressionnisme contribue à la reconnaissance de ce mouvement comme expression authentique de la condition spirituelle moderne.

Actualité et pertinence contemporaine

Au XXIe siècle, la pensée de Tillich conserve sa pertinence. Sa critique de l’idolâtrie nationaliste et religieuse résonne particulièrement dans le contexte de montée des fondamentalismes et des populismes. Le concept de foi comme « préoccupation ultime » offre un cadre pour penser la spiritualité dans les sociétés sécularisées post-religieuses.

Le dialogue interreligieux qu’il a initié trouve un écho dans les efforts contemporains pour construire une théologie des religions respectueuse du pluralisme. Sa théologie écologique embryonnaire, avec sa conception de la nature comme manifestation du sacré, anticipe les préoccupations environnementales actuelles. Son anthropologie théologique, attentive aux dimensions psychologiques et sociales de l’existence, offre des ressources pour penser l’humain à l’ère de l’intelligence artificielle et du transhumanisme.

Critiques et limites

L’héritage tillichien fait également l’objet de critiques substantielles. Son ontologie est jugée trop abstraite et spéculative par les théologiens narratifs qui privilégient le récit biblique. Sa christologie, centrée sur le symbole du « Nouvel Être » plutôt que sur le Jésus historique, est critiquée comme trop philosophique et insuffisamment ancrée dans l’histoire du salut.

Les théologiens évangéliques reprochent à sa conception de Dieu comme « être-même » de dissoudre la personnalité divine et la possibilité d’une relation personnelle avec Dieu. Les philosophes analytiques critiquent l’imprécision de ses concepts et le caractère non falsifiable de ses affirmations métaphysiques. Les théologiens politiques déplorent son manque d’engagement concret et sa tendance à spiritualiser les conflits sociaux.

L’héritage d’un penseur de la frontière

Paul Tillich demeure l’une des figures majeures de la théologie du XXe siècle, penseur de la frontière qui a vécu et pensé aux limites entre foi et doute, religion et culture, tradition et modernité, christianisme et autres religions. Son œuvre, vaste et complexe, propose une refondation radicale de la théologie chrétienne en dialogue permanent avec la philosophie existentialiste et les sciences humaines.

Sa contribution principale réside dans sa capacité à maintenir ensemble la profondeur de la tradition chrétienne et l’exigence critique moderne. La méthode de corrélation, le concept de préoccupation ultime, la théologie de la culture constituent des apports durables à la pensée religieuse contemporaine. Son courage intellectuel d’affronter les questions ultimes sans refuge dans le dogmatisme ou le relativisme inspire encore aujourd’hui.

L’actualité de Tillich tient paradoxalement à son enracinement dans les crises de son temps – deux guerres mondiales, totalitarismes, exil – qui l’ont conduit à penser la condition humaine dans sa vulnérabilité radicale. Face aux défis contemporains – crise écologique, intelligence artificielle, bioéthique, pluralisme religieux – sa pensée offre moins des réponses toutes faites qu’une méthode pour articuler questions existentielles et ressources spirituelles. En ce sens, Tillich reste un compagnon de route précieux pour quiconque cherche à penser la transcendance dans l’immanence et à vivre authentiquement dans un monde désenchanté mais non dépourvu de profondeur.

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