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Structure
  1. En raccourci
  2. Origines et formation d’un lettré (v. 1385 – v. 1415)
    1. Une jeunesse normande dans la tourmente
    2. L’Université de Paris et la maîtrise des « arts »
  3. Au service du Dauphin : l’éveil de la conscience politique (1416 – 1422)
    1. L’ombre d’Azincourt
    2. Secrétaire du « roi de Bourges »
    3. Le moment de la rupture
    4. La faillite des ordres et l’appel à la responsabilité
    5. L’émergence du patriotisme
  4. Missions diplomatiques et œuvre morale (1423 – 1428)
    1. Le diplomate et le moraliste
    2. La redéfinition de la noblesse
    3. La Querelle des femmes
  5. Dernières années et postérité d’un « Père de l’éloquence »
    1. Fin de vie et reconnaissance
    2. L’héritage d’un styliste
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Image fictive d’Alain Chartier, précisant qu’elle ne le représente pas réellement
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Alain Chartier (v. 1385 – v. 1430) : La conscience morale et politique du royaume de France

  • 20/10/2025
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OrigineFrance (Normandie)
Importance★★★
CourantsPré-humanisme, Philosophie politique, Moralisme
ThèmesQuadrilogue invectif*, Réforme de l’État, Éloquence, Patriotisme, Querelle des femmes

Poète, moraliste et secrétaire royal, Alain Chartier fut l’une des consciences intellectuelles majeures de la France durant la période la plus sombre de la guerre de Cent Ans. Par son éloquence et sa critique acérée des maux du royaume, il posa les fondements d’une pensée politique moderne axée sur la responsabilité collective et la vertu civique.

En raccourci

Né en Normandie vers 1385, Alain Chartier est un écrivain et poète français qui a vécu pendant une période désastreuse : la guerre de Cent Ans. La France subissait de lourdes défaites (comme Azincourt en 1415) et le pays était déchiré par la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.
Chartier n’était pas un philosophe isolé ; il était au cœur de l’action. Il travaillait comme secrétaire et diplomate pour le Dauphin, le futur roi Charles VII. Cette position lui a donné une vision directe de l’effondrement de l’État.

Son œuvre la plus célèbre, le « Quadrilogue invectif » (1422), est un puissant cri d’alarme. Il imagine un dialogue (un « quadrilogue ») entre la France, personnifiée en Dame éplorée, et les trois ordres de la société : le Peuple, la Noblesse (Chevalerie) et le Clergé. Il les accuse tous d’être responsables du désastre par leur égoïsme, leur lâcheté et leur corruption. Il leur demande de se ressaisir par patriotisme.

Chartier est important parce qu’il a utilisé la langue française avec une force nouvelle pour parler de politique et de morale. On l’a d’ailleurs surnommé « le père de l’éloquence française ». Il insistait sur le fait que la vraie noblesse n’est pas celle du sang, mais celle du mérite et de la vertu. Il a aussi participé aux grands débats de son temps sur les femmes, notamment avec son poème « La Belle Dame sans mercy ». Il représente ainsi un pont entre la pensée médiévale et l’humanisme de la Renaissance.

Origines et formation d’un lettré (v. 1385 – v. 1415)

Une jeunesse normande dans la tourmente

Issu d’une famille bourgeoise de Bayeux, en Normandie, Alain Chartier naît vers 1385. Sa jeunesse se déroule dans un royaume déjà fracturé. La Normandie est une province particulièrement exposée aux chevauchées anglaises et aux luttes intestines qui déchirent la France pendant la guerre de Cent Ans. On sait peu de choses sur sa famille, si ce n’est qu’elle semble avoir été frappée par les troubles politiques ; son frère Thomas deviendra lui-même notaire et secrétaire du roi.

Cette origine provinciale, combinée à une ascension par le mérite intellectuel, façonnera sa perspective. Il n’est pas un grand seigneur déconnecté des réalités ; il est un lettré issu de la bourgeoisie, conscient de la souffrance du peuple et de la faillite des élites.

L’Université de Paris et la maîtrise des « arts »

Alain Chartier monte à Paris pour étudier à l’Université, probable centre de sa formation intellectuelle. Il y obtient le grade de maître ès arts, ce qui atteste une connaissance approfondie de la grammaire, de la logique et, surtout, de la rhétorique. Sa maîtrise du latin est parfaite, et ses œuvres montrent une familiarité profonde avec les auteurs classiques, notamment Tite-Live, Sénèque et Cicéron, dont il tire une conception élevée de l’État et du devoir civique.

Cette formation rhétorique n’est pas qu’un ornement. Pour Chartier, l’éloquence est un outil politique et moral. Savoir bien dire, c’est savoir bien penser, et c’est le premier pas vers le « bien agir ». Il développe un style nouveau, une prose française ample, rythmée et chargée de gravité, qui rompt avec la poésie courtoise plus légère de ses prédécesseurs. Ses premiers écrits poétiques, bien que conventionnels, laissent déjà entrevoir cette préoccupation pour le fond moral.

Au service du Dauphin : l’éveil de la conscience politique (1416 – 1422)

L’ombre d’Azincourt

Le tournant de sa vie s’opère dans les années 1410, alors que la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons fait rage et que le roi Charles VI sombre dans la folie. Le désastre militaire d’Azincourt en 1415, où la chevalerie française est décimée par les archers anglais, agit comme un traumatisme national et un catalyseur pour la pensée de Chartier.

En 1416, il réagit à l’événement par Le Livre des quatre dames. Dans ce long poème, quatre femmes dont les amants sont morts, prisonniers, disparus ou ont fui à Azincourt débattent pour savoir laquelle est la plus à plaindre. Au-delà de l’exercice de style courtois, le poème est une méditation sur le deuil national et la faillite de l’idéal chevaleresque.

Secrétaire du « roi de Bourges »

Probablement vers 1417, Alain Chartier entre au service de la maison royale. Il choisit le parti du Dauphin Charles (le futur Charles VII), réfugié à Bourges après que les Bourguignons, alliés aux Anglais, ont pris le contrôle de Paris. Il devient notaire et secrétaire du roi, un poste de confiance qui le place au cœur de l’appareil d’État en exil.

Cette fonction n’est pas celle d’un simple scribe. Il rédige des documents officiels, des lettres diplomatiques et des manifestes. Il est le porte-parole, la « plume » d’une cause qui semble alors désespérée. Cette immersion dans la praxis politique, au service d’un roi sans royaume, ancre sa réflexion philosophique dans l’urgence de la survie de l’État.

Le moment de la rupture

L’année 1422 est le nadir de la fortune française. Le Traité de Troyes (1420) a déshérité le Dauphin Charles au profit du roi d’Angleterre. À la mort quasi simultanée d’Henri V d’Angleterre et de Charles VI de France, le royaume est officiellement coupé en deux. C’est dans ce contexte d’effondrement total qu’Alain Chartier publie son chef-d’œuvre en prose : Le Quadrilogue invectif.

Le titre est en soi un programme. Il s’agit d’un « dialogue à quatre » (Quadrilogue), mais aussi d’une « invective », c’est-à-dire un discours violent et critique. Chartier met en scène quatre personnages allégoriques : Dame France, éplorée et déchirée, qui interpelle les trois ordres de la société : le Clergé, la Chevalerie (Noblesse) et le Peuple.

La faillite des ordres et l’appel à la responsabilité

L’œuvre est une analyse politique et morale d’une modernité saisissante. Dame France ouvre le dialogue en accusant les trois ordres d’être la cause de sa ruine. S’ensuit un débat féroce où chaque ordre tente de se justifier en accusant les deux autres.
Le Peuple reproche à la Noblesse sa lâcheté au combat et son parasitisme (elle pille le peuple qu’elle devrait défendre).
La Chevalerie méprise le Peuple pour son indiscipline et sa lâcheté, et reproche au Clergé son luxe et son avarice.
Le Clergé, moralisateur, renvoie tout le monde à ses péchés, tout en admettant sa propre corruption.

La force de Chartier est de ne sauver personne. Il dépasse la simple satire médiévale des états du monde. Il établit un lien de causalité direct entre la faillite morale individuelle et le désastre politique collectif. L’ennemi anglais ne gagne, selon lui, que parce que la France se détruit de l’intérieur par l’égoïsme, la division et l’oubli du bien commun. Il déplace la cause de la défaite du destin ou de la punition divine vers la responsabilité humaine.

L’émergence du patriotisme

En réponse à cette faillite, Chartier appelle à une réforme morale radicale et à l’union de tous derrière le roi, seule figure capable d’incarner l’unité perdue. Il développe une mystique de la « seigneurie de France », une forme de patriotisme précoce où la loyauté au royaume dépasse les allégeances féodales. Le Quadrilogue est un appel à la conscience nationale, exigeant que chaque individu subordonne son intérêt privé à la survie de la res publica (la chose publique).

Missions diplomatiques et œuvre morale (1423 – 1428)

Le diplomate et le moraliste

Chartier n’est pas seulement un théoricien. Son rôle de secrétaire l’amène à voyager à travers l’Europe pour le compte de Charles VII. En 1424, il est envoyé en mission auprès de l’empereur Sigismond en Allemagne et en Hongrie. En 1425, on le trouve à Venise, où il prononce un discours remarquable exhortant la République à aider la France, au nom d’une solidarité chrétienne contre la menace ottomane, mais aussi au nom de la liberté européenne menacée par l’ambition anglaise.

En 1428, il participe à la mission cruciale en Écosse pour négocier le mariage de Marguerite d’Écosse avec le Dauphin (le futur Louis XI) et renouveler l’alliance militaire (l’Auld Alliance). Ces voyages enrichissent sa vision de l’Europe politique et renforcent sa conviction que l’éloquence est l’arme première de la diplomatie.

La redéfinition de la noblesse

Parallèlement à ses missions, il poursuit son œuvre morale. Vers 1422-1426, il rédige Le Bréviaire des nobles, un traité en vers qui redéfinit l’idéal chevaleresque. Après la faillite militaire de la noblesse, Chartier propose un nouveau fondement à son existence.

Sa thèse est radicale pour l’époque : la vraie noblesse ne réside pas dans le sang ou les privilèges, mais dans la vertu. Il détaille les douze vertus du noble, incluant non seulement la vaillance, mais aussi la loyauté, l’honneur, la diligence et l’amour de la chose publique. Il transforme un statut hérité en une éthique de service, annonçant l’idéal humaniste de l’homme accompli par ses mérites personnels.

La Querelle des femmes

Chartier s’illustre enfin dans un débat majeur de son temps, la « Querelle des femmes », un vaste débat littéraire et philosophique sur la nature, la valeur et le rôle des femmes dans la société. En 1424, il publie La Belle Dame sans mercy, un poème narratif où un amant éconduit meurt de chagrin face à une dame qui refuse ses avances au nom de son honneur et de sa raison.

Le poème provoque un immense scandale à la cour. Des dames et des poètes l’accusent de cruauté et de misogynie, reprochant à sa « Belle Dame » d’être inhumaine. Chartier doit se défendre dans l’Excusation aux Dames (1425), où il explique qu’il n’a fait que rapporter une histoire et qu’il respecte profondément les femmes. Cet épisode montre son influence dans les débats de société et sa capacité à utiliser la fiction pour explorer des questions morales complexes.

Dernières années et postérité d’un « Père de l’éloquence »

Fin de vie et reconnaissance

Les services d’Alain Chartier sont récompensés par Charles VII, qui lui octroie plusieurs prébendes (revenus ecclésiastiques), notamment un canonicat à la cathédrale de Paris, bien que la ville soit encore occupée. Il ne semble pas avoir été prêtre lui-même, mais ce statut lui assure une sécurité matérielle.

Il meurt vers 1430, probablement à Avignon, alors que l’épopée de Jeanne d’Arc (1429-1430) a commencé à inverser le cours de la guerre. Il ne verra pas la restauration complète du royaume pour lequel il a tant écrit, mais il aura été le témoin et l’acteur intellectuel de son moment le plus critique.

L’héritage d’un styliste

L’influence immédiate d’Alain Chartier sur la littérature française est immense. Il est salué par ses contemporains et par la génération suivante (les Grands Rhétoriqueurs*) comme le « père de l’éloquence française ». On admire la gravité de son ton, la richesse de son vocabulaire et la structure de sa prose latinisante, qu’il a su adapter à la langue française pour traiter des sujets les plus sérieux.

Une légende, bien qu’apocryphe, illustre sa renommée : on raconte que Marguerite d’Écosse (celle-là même qu’il avait contribué à faire venir en France) l’aurait un jour trouvé endormi et lui aurait donné un baiser sur la bouche, s’excusant auprès de ses dames surprises en disant qu’elle n’avait pas baisé l’homme, « mais la précieuse bouche dont sont issus tant de bons mots et vertueuses paroles ».

Alain Chartier occupe une place singulière, à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance. S’il utilise encore les outils de la pensée médiévale (allégorie, structure des ordres), son approche est résolument moderne. Il est l’un des premiers à faire de la langue française un véhicule pour la haute pensée politique et morale. Sa « philosophie » n’est pas métaphysique, elle est une éthique de l’action, une réflexion sur la responsabilité collective et le devoir civique. En diagnostiquant les maux de l’État et en fondant la noblesse sur la vertu, Chartier a fourni à un royaume en ruine les fondements intellectuels de sa propre reconstruction.

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