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Structure
  1. Crotone, laboratoire politico-philosophique
  2. Persécutions et violence anti-pythagoricienne
  3. Les routes de l’exil pythagoricien
  4. Tarente, dernier bastion
  5. Du secret mystique à la science publique
  6. Déclin et legs : fin d’un pythagorisme, naissance d’une tradition
  7. Quelle continuité entre Crotone et Tarente ?
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Le pythagorisme : comment les persécutions du 5ᵉ siècle ont redessiné la philosophie

  • 03/01/2026
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Vers 450 av. J.-C., des massacres anti-pythagoriciens chassent les disciples de Pythagore de Crotone. Cette violence transforme Tarente en dernier bastion d’une pensée qui mêle mathématiques, mystique et pouvoir politique.

Quand les flammes dévorent la maison où se réunissent les pythagoriciens de Crotone vers 450 av. J.-C., c’est bien plus qu’un simple incendie politique qui consume la Grande-Grèce. Une hétairie vieille de près d’un siècle, mêlant enseignement philosophique, pratiques mystiques et influence aristocratique, se voit brutalement arrachée de son berceau italien. Les rescapés fuient vers Tarente, colonie spartiate prospère, où se reconstitue ce qui deviendra le dernier foyer authentique du pythagorisme. Comment cette catastrophe a-t-elle redessiné la géographie intellectuelle de la Méditerranée antique ? En quoi le passage de Crotone à Tarente marque-t-il une transformation profonde de la nature même de l’enseignement pythagoricien ?

Le pythagorisme constitue une organisation politique, une communauté religieuse et un cercle scientifique dont l’histoire reflète les luttes entre aristocratie et démocratie dans l’Italie grecque du 5ᵉ siècle. L’exil forcé vers Tarente impose également une mutation doctrinale : du secret initiatique à la diffusion écrite, de la mystique du nombre à la science mathématique, de l’influence politique directe à la réflexion théorique.

Crotone, laboratoire politico-philosophique

Vers 532 av. J.-C., Pythagore de Samos établit à Crotone une communauté qui rompt avec les modèles philosophiques de son époque. Contrairement aux penseurs ioniens qui se contentent d’enseigner, Pythagore fonde une hétairie, terme grec désignant une confrérie à la fois politique et spirituelle. Cette structure repose sur un triple pilier : ascétisme de vie, secret des doctrines, influence sur les affaires publiques.

L’organisation interne de l’école répond à une hiérarchie stricte. Les « acousmatiques » (ou acousmaticiens) écoutent l’enseignement du maître caché derrière un rideau, mémorisant des préceptes (les acousmata) sans en comprendre nécessairement le sens profond. Les « mathématiciens », après plusieurs années d’épreuves, accèdent à l’enseignement théorique sur les nombres, l’harmonie et la structure du cosmos. Cette division reflète une conception élitiste de la connaissance : tous ne possèdent pas les capacités intellectuelles ou morales pour accéder aux vérités ultimes.

Sur le plan politique, les pythagoriciens exercent une influence considérable dans plusieurs cités de Grande-Grèce. À Crotone, ils constituent le noyau dur du parti aristocratique. À Métaponte, Sybaris, Rhêgion ou Locres, des cercles pythagoriciens se forment et tentent d’orienter les décisions publiques selon leurs principes. Cette extension géographique transforme le pythagorisme en véritable réseau transnational, partageant modes de vie, doctrines secrètes et intérêts politiques communs.

La guerre contre Sybaris vers 510 av. J.-C. est une illustration de cette dimension politique. Crotone, sous influence pythagoricienne, écrase sa voisine et rivale commerciale. La destruction totale de Sybaris – ses habitants massacrés ou dispersés, son territoire annexé – montre avec clarté la capacité d’action militaire des pythagoriciens à travers une victoire qui renforce leur prestige mais qui sème également les germes de leur future chute : comment justifier une telle violence au nom d’une philosophie prônant l’harmonie universelle ?

Le mode de vie pythagoricien impose des contraintes strictes : végétarisme (selon certaines sources), interdiction de consommer des fèves, pratiques purificatrices, exercices de mémoire quotidiens. Ces règles créent une frontière visible entre pythagoriciens et reste de la population. L’aristocrate pythagoricien se distingue non seulement par sa richesse ou sa naissance, mais par son adhésion à des préceptes jugés excentriques par le commun, ce qui alimente le ressentiment populaire.

Persécutions et violence anti-pythagoricienne

Vers 450 av. J.-C., Cylon de Crotone cristallise les oppositions accumulées contre l’hétairie. Aristocrate rejeté par Pythagore qui le juge inapte à l’enseignement, Cylon transforme son humiliation personnelle en combat politique. Il dénonce le caractère sectaire de la confrérie, ses privilèges, son mépris pour les institutions démocratiques émergentes. Son discours trouve écho auprès des factions démocratiques qui, dans toute la Grande-Grèce du 5ᵉ siècle, contestent la domination aristocratique.

L’incendie de la maison où se réunissent les pythagoriciens marque le point culminant de cette violence. Les sources divergent sur les détails : Jamblique, écrivant au début du 4ᵉ siècle après J.-C., affirme que tous périssent à l’exception de Lysis de Tarente et d’Archippos. Plutarque mentionne Philolaos de Crotone et Lysis comme rescapés.

La question de la mort de Pythagore lui-même demeure controversée. Certaines traditions le font périr dans les flammes. D’autres affirment qu’il s’était déjà retiré à Métaponte avant les massacres, où il serait mort de faim après quarante jours de jeûne.

Au-delà de Crotone, d’autres cités de Grande-Grèce connaissent des soulèvements anti-pythagoriciens. Le mouvement démocratique qui traverse l’Italie grecque du milieu du 5ᵉ siècle cible systématiquement les cercles pythagoriciens identifiés au parti aristocratique. Bannissements, confiscations de biens, massacres ponctuels décapitent l’hétairie. En quelques années, l’influence pythagoricienne s’effondre dans le sud de l’Italie.

Plusieurs facteurs expliquent cette violence. Sur le plan politique, les pythagoriciens incarnent une aristocratie intellectuelle et religieuse en décalage avec l’aspiration démocratique. Sur le plan social, leurs pratiques ésotériques et leur refus de la transparence heurtent l’idéal d’égalité et de délibération publique. Sur le plan économique, leur richesse et leurs réseaux commerciaux suscitent envies et jalousies. Le pythagorisme concentre ainsi toutes les oppositions : populaires, démocratiques, anti-élitistes.

Les routes de l’exil pythagoricien

Face aux persécutions, les pythagoriciens survivants empruntent plusieurs chemins. Lysis de Tarente se réfugie d’abord dans sa cité d’origine, puis gagne Thèbes en Grèce continentale où il aura pour élève Épaminondas, le futur stratège qui brisera l’hégémonie spartiate à Leuctres en 371 av. J.-C.

Philolaos de Crotone, né vers 470 av. J.-C., représente une figure charnière. Premier pythagoricien à coucher par écrit les doctrines de l’école, il rompt avec l’interdit du secret. Cette transgression s’explique par l’urgence : avec la dispersion violente des communautés, la tradition orale risque de disparaître. Philolaos sacrifie le principe de l’ésotérisme pour préserver le contenu doctrinal. Son ouvrage, aujourd’hui perdu mais cité par Aristote, exposait la cosmologie pythagoricienne : la Terre et les planètes tournant autour d’un feu central, l’harmonie mathématique régissant l’univers.

Cette mise par écrit provoque un débat interne. Les acousmaticiens, gardiens de la tradition orale et des pratiques rituelles, accusent Philolaos de trahison. Les mathématiciens, focalisés sur les aspects scientifiques et théoriques, soutiennent sa démarche qui permet la transmission et la discussion critique. La diaspora accentue cette division : géographiquement dispersés, les pythagoriciens ne peuvent plus maintenir l’unité communautaire qui imposait le secret.

Phlionte, dans le Péloponnèse, accueille également des exilés. Cette petite cité conserve un cercle pythagoricien actif jusqu’au 4ᵉ siècle. Aristoxène de Tarente, musicologue et philosophe du 4ᵉ siècle, rapporte avoir rencontré les derniers pythagoriciens de Phlionte, vieillards encore attachés aux préceptes de vie et à la pratique musicale comme moyen de purification de l’âme. Ces témoignages de première main (Aristoxène écrit seulement un siècle après les persécutions) offrent une source plus fiable que les biographies tardives de Jamblique ou Porphyre.

Quelques pythagoriciens gagnent la Sicile, notamment Syracuse. Cependant, l’instabilité politique de l’île – tyrannies successives, guerres contre Carthage – empêche l’établissement durable d’une communauté philosophique structurée. La diaspora sicilienne reste donc marginale comparée aux foyers de Tarente et de Grèce continentale.

Tarente, dernier bastion

Pourquoi Tarente devient-elle le principal refuge pythagoricien ? Plusieurs facteurs convergent. Colonie spartiate fondée au 8ᵉ siècle av. J.-C., Tarente conserve une culture aristocratique compatible avec l’élitisme pythagoricien. Contrairement à Crotone où les factions démocratiques l’emportent, Tarente maintient un régime oligarchique jusqu’au 4ᵉ siècle. Cette stabilité politique offre un environnement sûr pour reconstituer l’hétairie.

La prospérité économique de Tarente facilite également l’accueil des exilés. Le commerce maritime, la pêche (notamment des coquillages produisant la pourpre), l’élevage de chevaux génèrent des revenus considérables. Des aristocrates tarentins, séduits par les doctrines pythagoriciennes, offrent protection et mécénat aux philosophes réfugiés. Cette alliance entre richesse locale et savoir étranger reproduit le schéma qui avait fait le succès de Crotone un siècle plus tôt.

Géographiquement, Tarente se situe assez loin de Crotone pour échapper aux persécutions immédiates, tout en restant en Grande-Grèce, permettant aux exilés de conserver leurs réseaux méditerranéens. Le golfe de Tarente offre un port naturel exceptionnel, facilitant les échanges commerciaux et intellectuels avec la Grèce, l’Égypte, la Sicile. Cette position stratégique transforme Tarente en carrefour où circulent marchandises et idées.

Vers 440-430 av. J.-C., une nouvelle génération de pythagoriciens émerge à Tarente. Archytas, né vers 435, incarne cette renaissance. Élu stratège sept fois consécutivement – exploit rarissime dans les cités grecques où la méfiance envers la concentration du pouvoir impose généralement une rotation annuelle –, Archytas applique les principes pythagoriciens au gouvernement. Mathématicien brillant (il résout le problème de la duplication du cube), ingénieur (il conçoit des machines de guerre et, selon la légende, une colombe mécanique volante), musicologue (il théorise les rapports mathématiques des harmoniques), Archytas personnifie l’idéal du philosophe-dirigeant.

Sous son autorité, Tarente devient la cité la plus puissante de Grande-Grèce. Les victoires militaires contre les Messapiens (population indigène de la région) sécurisent le territoire. Les alliances diplomatiques avec Syracuse et d’autres cités italiennes renforcent sa position hégémonique. Cette réussite politique valide, aux yeux des contemporains, la pertinence de la philosophie pythagoricienne : l’harmonie mathématique n’est pas seulement contemplation théorique, elle structure efficacement la cité.

Du secret mystique à la science publique

Le refuge à Tarente impose des transformations profondes au pythagorisme. La mise par écrit initiée par Philolaos se généralise. Archytas rédige des traités de mathématiques, d’acoustique, de mécanique qui circulent dans le monde grec. Cette publicité des doctrines rompt définitivement avec le secret originel. Le pythagoricien tarentais ne se distingue plus par sa participation à une confrérie fermée, mais par sa maîtrise de savoirs désormais accessibles à quiconque possède la formation intellectuelle requise.

Cette ouverture favorise les échanges avec d’autres traditions philosophiques. Platon visite Tarente vers 388 av. J.-C. et noue une amitié profonde avec Archytas. Des lettres (dont l’authenticité demeure discutée) témoignent de leurs discussions sur la nature du bien, la structure mathématique de l’univers, le rôle du philosophe dans la cité. Le Timée de Platon, dialogue cosmologique où un pythagoricien expose la création mathématique du monde, reflète clairement l’influence tarentine. Même la République, avec son mythe d’Er et sa cité idéale gouvernée par des philosophes-rois, doit beaucoup au modèle incarné par Archytas.

Parallèlement, la séparation entre acousmaticiens et mathématiciens s’accentue. Les premiers, fidèles aux préceptes de vie et aux pratiques rituelles, rejettent l’orientation scientifique prise à Tarente. Ils accusent les mathématiciens d’avoir trahi l’enseignement originel de Pythagore, de privilégier la raison au détriment de l’initiation mystique. Cette querelle reflète une question fondamentale : qu’est-ce qui définit l’identité pythagoricienne ? L’adhésion à un mode de vie ou la participation à un projet intellectuel ?

Les pythagoriciens de Tarente tranchent clairement pour la seconde option. Leurs contributions mathématiques – théorie des proportions, problèmes géométriques, acoustique mathématique – établissent les fondations de sciences qui influenceront Euclide, Archimède, Ptolémée. Leur approche systématique, cherchant les rapports numériques sous-jacents aux phénomènes naturels, préfigure la mathématisation de la physique qui s’épanouira deux millénaires plus tard.

Déclin et legs : fin d’un pythagorisme, naissance d’une tradition

Après la mort d’Archytas vers 360-350 av. J.-C., Tarente perd progressivement son rayonnement intellectuel. Les guerres contre Rome épuisent ses ressources. L’annexion au 3ᵉ siècle transforme la cité en simple municipe romain et le pythagorisme organisé disparaît de Grande-Grèce.

Cependant, cette fin politique n’empêche pas la persistance intellectuelle. Au 1ᵉʳ siècle av. J.-C., un renouveau néopythagoricien émerge à Rome et Alexandrie. Des textes pseudépigraphes, attribués à Pythagore, Philolaos ou Archytas, circulent et influencent la pensée impériale. Ce pythagorisme renaissant privilégie les aspects mystiques et religieux, marginalisant les dimensions mathématiques et politiques développées à Tarente. Numénius, Apollonius de Tyane, puis les néoplatoniciens (Plotin, Jamblique, Proclus) intègrent des éléments pythagoriciens dans leurs systèmes.

Tout ceci complique la reconstruction historique. Les biographies de Pythagore rédigées au 3ᵉ-4ᵉ siècle après J.-C. mélangent ainsi des traditions authentiques et des reconstructions fantasmées. Distinguer le pythagorisme historique de Crotone et Tarente du néopythagorisme impérial nécessite un travail critique que la rareté des sources rend difficile.

Quelle continuité entre Crotone et Tarente ?

Les persécutions du milieu du 5ᵉ siècle marquent-elles une rupture totale ou une simple translation géographique ? La question divise les historiens. Pour certains, le pythagorisme tarentais trahit l’enseignement originel : abandon du secret, recherche de l’esprit scientifique, perte de la dimension communautaire. Pour d’autres, Archytas et ses disciples développent simplement les potentialités mathématiques déjà présentes chez Pythagore, adaptant l’héritage aux nouvelles conditions politiques.

Cette controverse reflète l’ambiguïté constitutive du pythagorisme : s’agissait-il d’un mouvement religieux ou d’une école scientifique ? D’une confrérie politique ou d’un cercle intellectuel ? L’histoire de Crotone à Tarente suggère qu’il fut successivement – et simultanément – tout cela. Les violences anti-pythagoriciennes, en détruisant les structures communautaires, libèrent paradoxalement les dimensions théoriques qui s’épanouissent à Tarente, influencent Platon, structurent les mathématiques grecques et, via les Arabes médiévaux, atteignent l’Europe moderne. Le refuge tarentais transforme ainsi une catastrophe politique en mutation intellectuelle féconde.

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