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Structure
  1. Sur quoi repose le rationalisme moderne ?
  2. Comment l’empirisme inductif construit-il la connaissance ?
  3. Où se situe le véritable point de rupture ?
  4. Des oppositions encore présentes
  5. Pour conclure
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Rationalisme moderne contre empirisme inductif : deux façons de penser la connaissance

  • 20/11/2025
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Peut-on connaître le monde par la seule raison, ou faut-il partir de l’expérience ? Ce débat qui a structuré la philosophie moderne oppose deux visions radicalement différentes de la connaissance : celle qui mise sur les idées innées et la déduction mathématique, et celle qui part des sens et de l’accumulation d’observations. Une question qui éclaire encore nos façons de produire et de valider le savoir.


Dans un bâtiment universitaire, un mathématicien trace des figures géométriques sur un tableau et, sans jamais mesurer un triangle réel, démontre que la somme de ses angles vaut toujours 180 degrés. Cette vérité s’impose comme universelle. Quelques étages plus bas, un botaniste classe des centaines de spécimens de plantes. En comparant leurs feuilles, leurs fleurs, leurs cycles de croissance, il formule une hypothèse sur leurs liens de parenté. Sa connaissance naît de l’observation répétée, jamais tout à fait certaine mais constamment affinée.

Ces deux scènes illustrent un clivage présent dans la philosophie moderne depuis le XVIIe siècle. D’un côté, le rationalisme affirme que la raison précède l’expérience et que certaines vérités s’imposent à l’esprit de manière innée. De l’autre, l’empirisme inductif soutient que toute connaissance provient des sens et s’élabore par accumulation progressive d’observations.

Cette opposition structure encore aujourd’hui nos débats sur l’intelligence artificielle, la validité des modèles scientifiques, ou la nature de l’intuition mathématique.

En 2 minutes

Le rationalisme moderne (Descartes, Leibniz) considère que la raison contient des vérités innées et procède par déduction logique, à la manière des mathématiques.

L’empirisme inductif (Locke, Hume) affirme que toute connaissance commence par l’expérience sensorielle et se construit par généralisation progressive.

Le désaccord porte sur l’origine de nos idées : sont-elles présentes dans l’esprit dès la naissance, ou produites uniquement par les sens ?

Les rationalistes valorisent la certitude démonstrative ; les empiristes acceptent une connaissance probable mais corrigible.

Cette différence persiste dans les sciences cognitives, l’épistémologie contemporaine et le débat sur l’apprentissage automatique.

Sur quoi repose le rationalisme moderne ?

Le rationalisme moderne considère que l’esprit humain dispose d’une structure cognitive préalable à toute expérience. Descartes, au XVIIe siècle, pose le principe du cogito : « Je pense, donc je suis » s’impose comme vérité première sans recours aux sens. Cette idée ouvre la voie à d’autres vérités déduites logiquement. Pour les rationalistes, certains concepts comme l’infini, la substance, ou les principes logiques fondamentaux (identité, non-contradiction) ne peuvent pas provenir de l’expérience empirique, car celle-ci est toujours limitée et changeante.

Leibniz, contemporain et rival de Locke, défend l’existence de « petites perceptions » inconscientes et de vérités de raison innées. Il compare l’esprit non pas à une tablette vierge (tabula rasa), mais à un bloc de marbre dont on voit les veines : l’expérience révèle des structures déjà présentes. Les mathématiques fournissent un modèle de cette approche : personne n’a besoin de mesurer tous les triangles du monde pour savoir que leur somme des angles vaut 180 degrés. Cette connaissance résulte d’une déduction à partir de principes géométriques éternels, pas d’une accumulation d’observations.

Le rationalisme privilégie donc la méthode déductive. À partir de propositions évidentes ou démontrées, l’esprit infère de nouvelles vérités par enchaînement logique. Cette approche garantit une certitude : si les prémisses sont vraies et le raisonnement valide, la conclusion l’est nécessairement. « La géométrie est la seule science qu’il ait plu à Dieu de donner au genre humain« , écrit Hobbes dans le Léviathan, résumant la fascination rationaliste pour la rigueur mathématique.

Comment l’empirisme inductif construit-il la connaissance ?

L’empirisme inductif part du principe inverse : l’esprit naît vide, et toute idée résulte d’une impression sensorielle. Locke ouvre son Essai sur l’entendement humain (1689) en attaquant la doctrine des idées innées. Pour lui, si certaines vérités nous semblent évidentes dès l’enfance, c’est parce que l’éducation et l’expérience répétée les ont gravées en nous, non parce qu’elles préexistent. Les enfants et les personnes atteintes de troubles cognitifs sévères ne manifestent pas ces prétendues idées universelles, ce qui selon lui démonte la thèse rationaliste.

Hume radicalise cette position. Dans le Traité de la nature humaine (1739-1740), il distingue les impressions, qui sont des perceptions vives issues des sens, et les idées, qu’il estime être des copies affaiblies des impressions dans la mémoire. Ainsi, toute idée complexe se décompose en impressions simples. Si l’on prend l’exemple d’une licorne, cet animal mythique n’est que la combinaison de l’impression d’un cheval et d’une corne. Par conséquent, si on ne peut pas ramener une idée à des impressions sensorielles, elle devient suspecte : c’est le cas, pour Hume, de concepts métaphysiques comme la « substance » ou la « causalité nécessaire ».

L’induction désigne ici le raisonnement qui part de cas particuliers pour dégager une règle générale. Un médecin observe que cent patients atteints d’une même infection guérissent après traitement antibiotique. Il en déduit (ou plutôt, il en induit) que cet antibiotique est probablement efficace contre cette infection. Mais cette connaissance n’est jamais définitive : le cent-unième patient pourrait réagir différemment. Cependant, elle s’améliore avec l’accumulation de données. L’empirisme accepte cette incertitude comme prix de l’ancrage dans le réel. Locke résume : « La probabilité suffit pour régler nos préoccupations » (Essai, IV, xiv, 1).

Notions clés

Idées innées : concepts présents dans l’esprit indépendamment de toute expérience sensorielle (rationalisme).

Tabula rasa : métaphore lockéenne de l’esprit comme « tablette vierge » sur laquelle l’expérience inscrit la connaissance.

Déduction : raisonnement partant de principes généraux pour atteindre des conclusions particulières nécessaires.

Induction : raisonnement partant d’observations particulières pour établir des généralités probables.

Vérités de raison / vérités de fait : distinction leibnizienne entre propositions nécessaires (logique, mathématiques) et contingentes (monde empirique).

Où se situe le véritable point de rupture ?

Le désaccord ne porte pas seulement sur l’origine des idées, mais sur la nature même de la certitude. Pour Descartes et Leibniz, la connaissance digne de ce nom doit être absolue et universelle. Les mathématiques en fournissent le paradigme : leurs démonstrations s’imposent à tout esprit rationnel, quelle que soit l’époque ou la culture.

Cette exigence conduit les rationalistes à se méfier de l’expérience sensorielle, jugée trompeuse et trop variable. Les sens nous montrent le soleil se lever et se couchent, mais la raison établit que c’est la Terre qui tourne.

Hume retourne l’argument. Il montre que même l’induction repose sur une croyance non démontrable, celle du principe d’uniformité de la nature. Quand nous inférons que le soleil se lèvera demain parce qu’il s’est levé chaque jour jusqu’ici, nous supposons que le futur ressemblera au passé. Or rien ne prouve cette uniformité par la raison seule. L’habitude nous conduit à l’attendre, mais l’habitude n’est pas une preuve logique. Les rationalistes ne peuvent pas fonder cette croyance par déduction tandis que les empiristes l’admettent comme postulat indispensable mais injustifiable par la raison pure.

Leibniz répond en distinguant deux types de vérités. Selon lui, les vérités de raison comme la logique et les mathématiques sont nécessaires car leur contraire implique une contradiction. Les vérités de fait, celles du monde empirique, sont contingentes : elles auraient pu être autrement. Dieu seul connaît toutes les vérités de fait par calcul infini, mais l’esprit humain peut au moins saisir les vérités de raison avec certitude. Cette distinction subtile permet au rationalisme d’intégrer l’expérience tout en préservant un noyau de connaissance a priori.

Les empiristes contestent cette préservation. Locke concède l’existence de propositions triviales comme « le blanc n’est pas noir », mais refuse de leur accorder un statut privilégié. Pour lui, ces propositions se ramènent à des définitions conventionnelles, pas à des intuitions métaphysiques. Quant aux mathématiques, certains empiristes ultérieurs (comme Mill au XIXe siècle) les considèrent comme des généralisations inductives hautement confirmées, et non comme des vérités a priori. Cette position radicale reste minoritaire, mais elle illustre l’écart entre les deux camps.

Un troisième point de friction concerne la méthode scientifique. Les rationalistes tendent à valoriser les modèles théoriques unifiés, qui sont construits déductivement à partir de principes fondamentaux. Ainsi, Descartes élabore sa physique en partant de lois du mouvement qu’il pose a priori. De leur côté, les empiristes privilégient l’accumulation d’observations et la construction prudente d’hypothèses testables. Par exemple Bacon, précurseur de l’empirisme, propose dans le Novum Organum (1620) une méthode inductive systématique qui consiste à dresser des tables de présence, d’absence et de degrés pour isoler les causes réelles des phénomènes.

Des oppositions encore présentes

Le débat rationalisme-empirisme est présent au sein de plusieurs controverses contemporaines. En sciences cognitives, le linguiste Noam Chomsky défend une position néo-rationaliste, car pour lui, la grammaire universelle serait innée et inscrite biologiquement dans le cerveau humain. Il estime que les enfants acquièrent le langage trop rapidement et avec trop peu d’exemples pour qu’une induction pure suffise. Face à lui, les « connexionnistes » comme les défenseurs des théories sur les réseaux de neurones, misent sur l’apprentissage statistique à partir de données massives. Les intelligences artificielles actuelles, entraînées sur des milliards de phrases, semblent donner raison à cette approche empiriste. Pourtant, leur incapacité à généraliser hors de leur distribution d’entraînement amène à se demander s’il ne faut pas des structures cognitives préalables.

En épistémologie des sciences, un débat semblable oppose les tenants de la « théorie d’abord », qui privilégient une approche hypothético-déductive, et ceux du « data-driven » qui préfèrent un raisonnement guidé par les données. La physique théorique contemporaine, avec ses théories des cordes et ses multivers, ressemble à une entreprise rationaliste, car elle présente des structures mathématiques élégantes qui précèdent toute possibilité de test empirique. À l’inverse, la génomique ou la biologie des systèmes accumulent des données massives en cherchant des schémas émergents, dans une logique inductiviste. Les deux approches coexistent, parfois de manière complémentaire.

La philosophie des mathématiques prolonge également le vieux débat des empiristes contre les rationnalistes. Les platoniciens modernes, comme Roger Penrose, défendent l’existence indépendante d’objets mathématiques que l’esprit découvre, une position héritée du rationalisme. Les formalistes, qui viennent après Hilbert),ou les intuitionnistes qui viennent après Brouwer, ramènent les mathématiques soit à des manipulations de symboles, soit à des constructions mentales, dans une position proche de l’empirisme constructiviste.

Enfin, en éducation, l’opposition transparaît dans les débats sur l’enseignement. Faut-il d’abord enseigner les principes et règles, comme le veut l’approche déductive, de type rationaliste, ou partir d’exemples et laisser les élèves « induire » les régularités comme le soutient l’approche constructiviste de type empiriste ? En réalité, les recherches en pédagogie suggèrent que l’efficacité dépend du domaine et du niveau d’expertise, mais la préférence pour l’une ou l’autre méthode révèle souvent des présupposés épistémologiques profonds.

Pour conclure

Le mathématicien qui trace son triangle sans jamais en mesurer un, tout comme le botaniste qui classe patiemment ses spécimens pour en dégager des lois, poursuivent chacun une forme de vérité.

Le premier mise sur la clarté et la certitude de la déduction ; le second accepte la révision constante au contact du réel.

Ni l’un ni l’autre n’a pleinement raison, car la connaissance humaine emprunte à ces deux voies. Il ne s’agit pas de choisir entre raison et expérience, mais de comprendre comment ces deux approches s’articulent dans chaque domaine du savoir et permettent ainsi de bâtir la connaissance.


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